‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 3)Chapitre 27 sur 58 · Tome xui. i · texte numérisé non relu

Tome xui. i

l^i ESPlUT

et sans exemple ? En effet, pour vmpécher que, daAs la dâroute de son année ^ Zënobie tombât entre leB mains d'un ennemi yainqueur , Rhadamiste la jeta dans l'Araie, après lavoir crue morte sons les coups pressés d'une maÎB sanglante : Tatrocité de l'action , confondue avec ce signe aingnlier de reconnaissance et présente à l'esprit du spec*tuteur y a fait à la quarantième représentation de la pièce le même plaisir qu a la première*

Le Chevalier DE JAUCOtmT

<(»<m)»w>v»» ^ww^»»»»»»»

JReconkailsàkcb. ( Belles 'Lettrée. ) Dans le poëme épique et dramatique , il arrive souvent qn'un personnage ou ne se conn^ât pas IttMnème , on ne connatt pas celui avec lequel il est en action ; et le moment où il acquiert cette connaissance de lui -même on d'un autre, s appelle reconnaiêeance.CesX ainsi que, dans le poème du Tasse y Tancrède reconnaît Clorinde , après l'avoir mortellement blessée; c'est ainsi que dans la Henriade^ d'Aiilj, le père, reconnaît son fils après l'avoir tué de sa main; c'est ainai que 9 dans Athalie , cette reine reconnatt Joas; que dans Mérope ^E^\9\\ie se connaît lui même et que Mérope le reconnaît! que, dans Ipliigénie en Tauride et dans Œdîpe^ Iphigénie et son frère Oreste y Œdipe et Jocaste, sa mère, se reconnaissent mutuellement , et que chacun d'eux se connatt luî-mème.

On voit , par ces exemples y que la reconnaissance peut être simple ou réciproque, et que des deux côtés y ou d'un «cul, ce peut être soi que Ton reconnaisse , ou un autre , ou un antre et soi en mcme tems*

On peut consulter la poétique d'Arbtote et le com*^

Dfi LÊNCrCLOPÉDIfi. igS

meataire de Cast^lretro, sur oes différentes combitifti*^ sons de la reconnaissance , et sur les manières de la varier, soît relativement à la situation et à la qualité des pertoo^ nés, soit relativement aux moyens qu'on emploie pour l'amener^ et aux effets qu'elle peut produire.

La reconnaissance à laquelle Arîslote donne la préfet* rence , est celle qui naît des incidens de l'action même , comme decasYDEdipe; mais je crois pouvoir lui comparer celle qui naît d'un signe involontaire que l'inconnu laisse échapper 9 comme dans l'opéra de Thésée, oi\ ce jeune prince est reconnu à son épée au moment qu'il jure par elle. Le plus beau modèle en ce genre est la manière dont Oreste se faisait connaître à sa sœur dans VIphigénie du sophiste Polydès, lorsque ce malheureux prince , con^ duit aux marches de l'autel pour être immolé , s'écriait : (( Ce n'est donc pas assez que ma sœur ait été sacrifiée à Diane , il faut que je le sois aussi ! »

La recon/KU8êanc€ doit-*elIe produire tout à coup la ré« volution, ou laisser encore en suspens le sort des person* nages ? Dacier^ qui préfère la plus décisive , n'a vu l'objet que d'un côté»

Si la révolution se fait du bonheur au malheur ^ elle doit être terrible, et par conséquent tout changer, tout renverser, tout décider en un instant. Si^ au contraire^ la révolution «e fait du malheur au bonheur , et que la reconnaissance réunisse des malheureux qui s'aiment , comme dans Mérope et dans Iphi^énie\ pour que leur réunion soit attendrissante, il faut que l'événement soit suspendu et caché \ car la joie pure et tranquille est le poison de l'intérêt. L'art du poëte consiste alors à les engager , au moyen de la reconnaissance même, dans un péril nouveau.

i,j6 iisvuir

sinon plus ietrible , au moins, plus louchant qufe le pre* mier , par l'iutërél qu'ik prennent l'un k l'autre. Mérope en est un exemple rare et difficile à imiter.

11 n'y a point de reconnaissance sans une sorte de péripétie ou changement de fortune ; l>e fU-elle, comme dans la fable simple , qu'ajouter au malheur des personnages intéressans. Mais il peut y avoir des révolutions saus reconnaissance ; et quoiqu'elles ne soient pas aussi belle», les Grecs ne les dédaignaient pas.

Il y a aussi une reconnaissance de choses^ comme de J'innocence dllippolyte, de Zaïre , d'Aménaïde , de ta perfidie de CUopàlre dans Rodogune , de l'empoisonnement d'Iuès ) etc. ; et celles-ci ne sont pas les moins pathétiques.

La reconnaissance est intéressante dans la tragédie, soit avant, soit après le crime; avant, pour empêcher qu'il ne soit commis ; après , pour en faire sentir tout ie Tegtet. La Reconnaissance est dans le comique une source de ridicules t comme dans la tragédie une source de pathétique: dans celle-ci, c'est une mère qui va tuer son filsf un fils qui vient de tuer sa mère, et qui reconnaissenti l'une le crime qu'elle allait commettre, l'autre le crime qu'il a commis; dans celle-là ^ c'est un vieux jaloux qui , par erreur , livre à son rival sa maîtresse , et ne s'aperçoit de sa méprise que lorsqu'il n'est plus tems , comme dans l'^cofc des maris ; c'est un jeune étourdi qui ne reconnaît son rival qu'après qu'il lui a confié tout ce qu'il il fait , et tout ce qu'il veut faire pour lui enlever sa mattiesscf comme dans YEcoIe des Jhmme»; c'est un oncle el un neveu dont I'ud veut faire enfermer l'autre, etqiii c U'ouvent camarades de troupe dans une comédie des*-

'db l'encyclopédie^ 197

xniié y caxnme claD3 la MétromarUé ;,c*e&\, un fiU dissipateur y et un usurier , qui , dans le préteuv et Temprunteur qu'ils ckerchent réoiproquemeat, se rencontreot, comme dans V^uare.

Oa sexxX combien la|[méprise qui précède ces reconnaiê* aance^ , la. surprise, Tëtonnement, l'embarras, la révolu-^ lion qui les suit, doivent contribuer à ce qu'onappelle le comique de situation ; et si à la reconnaissance des per* sonnes on ajoute celle des choses,. c'est-à-dire^ desbëvues <;t des cireurs où le personnage ridicule est tombe, des piëges où il s'est laisse prendre , on aura l'idëe de presque \ou,s les moyens qujl , dans la comédie , amènent les réTO^

lutions.

Mâjeuaontbl.

ÏIÉFLEXION.

jllÉPLEXlON* (Logique.) C'est une opération de notre ime , qui dirige successivement son attention sur les diverses parties d'un tout. C'est la réflexioi^ qui la retire de la dépendance où elle est de tous les objets qui agissent sur ell^. Maîtresse, par spn moyen, de se rappeler les choses qu'elle a vues , elle y peut porter son attention , et la détourner de celles qu'elle voit ; elle peut ensuite la rendre à celles-ci, ou seulement à quelques-unes, et la donner alternativement aux unes et aux autres. Â la vue d'un tableau , par exemple , nous rappelons les con- «aiiisançes que nous avons delanature et des. régies qui acb-

igft ESFRrr

prennent à l'imiter; et nous portons notre attention •uccessivement de ce tableau à ces connaissances , et de ces connaissances à ce tableau^ ou tour'» à -tour à ces diffdrentes parties. C'est par une suite de cette liberté où BOUS met la réflexion de disposer de notre attention, que BOUS pouvons à notre gro, ou fixer nos regards snr le trône d'un arbre, ou les élever sur la tîge, et les promeqer ensuite sur les branches , les feuilles , les iEleurs. Nous pouvons prendre de nouveau une feuille , et procéder de mime dans l'examen que nous en faisons. Il est vrai quç l'exereiee donne la facilita de manier, pour ainsi dire^ Tattention, et qu'ici, comme partout ailleurs , la coutume perfectionne la nature.

Cotte manière d'appliquer de nous-mêmes notre attention tour-à-tour à divers objets , ou aux différentes parties d'un tout, est donc ce qu'on appelle réfléchir. On ne peut mieux en faciliter l'es^ercice , qu'en s'occupant des objets qui , exerçant davantage l'attention, lient ensemble un plus grand nombre de signes et d'idées. Tout dépend de là : cela fait voir que l^usage où l'on est de n'appliquer ks ^nfans pendant les premières ai^niîes de leurs études , qu'à de^ choses auxquelles ils ne peuvent rien corn* pr^ndr^, xii prendre aucun intérêt, est peu propre à développer leurs talens ; cet usage ne forme point de liainçn d'idé^a» ou les forme si légères^ qu'elles ne se conservuut point.

C'e«t à la réfl^JtiQn que nous commençons k entrevoir tQUt C9 dont Vâme est capable : tant qu'on ne dirige point «oivinêin^ son attention , lame est assujettie à tout ee qui .l'environne , et ne possède rien que par une vertu étrangère; mais si, maître de son attention, on la guide selon

DK L^EXCTCLO^éDIB. 299

ses déilrs f rftme alors dispose (f elle-mérae » en tire d«s idées qu'elle pe doit qa'à elle ^ et s'enrichit de son propre fonds.

L'effet de cette opération est d'autant plus grande que

par elle nous disposons de nos perceptions , à peu prèp

comme si nous avions le pouvoir de les produire et de les

anéantir. Que parmi celles que ) Vprouve actuellement ,

)'en choisisse une, aussitôt la conscience en est si vive et

celle des autres si faible, qu'il me paraîtra qu'elle est la seola

chos^ doot j'aie pris connaissance. Qu'un instant après )e

veuille l'abandonner , pour m'occuper d'une de celles qw

m'affectionnent le plus légéren^ent , elle me paraîtra renr

trer daqa le néant , tandis qu'une autre m'en parattrm

aortir» La conscience de la première , pour parler moins

iigurément » deviendra si faible y et celle de la seconde si

vive 9 qu'il me semblera que }e ne les ai éprouvées que

Tune après l'autre. On peut faire cette expérience, en

considérant uq objet fort composé. Il n'est pas doutenx

qu'on n'ait en même tems conscience de toutes les per^

oeptions que ses différentes parties disposées pour agir sur

les sens^ font naitre. Mais on dirait que la réflexion êqs^

pend à son gi*é les impressions qui se font dans rame, pour

n'en conserver qu une seule.

Ls géométrie nons apprend que le mojpen le plus propre à Ëiciliter notre réflexion , c'est de mettre souâ.les sens les objets mêmes des idées dont on veut s'occuper , parce que la conscience en est plus vive; mais on ne peut pas le servir de cet artifice dans toutes les sciences. Un moyen qn'on emploiera partout avec succès , c'est de mettre dans nos méditations de la clarté , de la précision et de l'ordre. De la clarté y parce que plus les signes sont clairs , plus

90O BSPHIT

ipous aTons conscience des i^ées qu'ils signifient , et moriis par conséquent elles, nous échappent : de la prëcisÎQn^ afin que l'aitention moins partagée , se fixe avec moins, d'effort : de l'ordre j afin qu'une première idée plus connue ^ plus familière , prépare notre attention pour celle qui doit cuivre*

La réflexion qui nous donne le pouvoir de distinguer nos idées , nous donne encore celui de les comparer, pour len connaître les rapports. Gela se fait en portant akemativement notre attention des unes aux autres , ou en la fixant en même tems sur plusieurs* Quand des notions peu composées font une impression assez sensible pour attirer notre attention sans effort de notre part , la comparaison n'est pas difficile i mais les difficultés augmentent à mesure que les idées se composent davantage, et qu'elles font une impression plus légère. Les comparaisons sont y par. exemple, communément plus aisées en géométrie qu'en métaphysique. Avec le secours de cette opération , nous rapprodione les idées les moins familières de celles qui le sont davantage \ et les rapports que nous y trouvons établissent entre elles des liaisons très-propres à augmenter çt à fortifier la mémoire , l'imagination et par contre-coup, la réflexion.

Quelquefois , après avoir distingué plusieurs idées ^ nous les con&idérons comme ne faisant qu'une seule notion : d'autres fois , nous retranchons d'une notion quetques-unes des idées qui la composent; c'est ce qu'on nomme composfir et décomposer ses idées* Par le moyen de ces opérations, nous pouvons les comparer sous toutes sortes de rapports « et en faire tous les jours de nouvelles .combinaisons. Pour bien conduire la première, il faut

DE l'excyclopédie. IM

remarquer quelles sont les idées les plus simples de uos notions ; comme at et dans quel ordre elles se réunissent à celles qui surviennent. Par là op sera en ëtat de régler également la seconde ; car on n^aura qu'à défaire ce qui aura 'été fait; cela fait voir comment elles Tiennent l'une et l'autre de la réflexion.

La réflexion n'a point lieu dans les enfans nouveau-nés; et même les personnes en âge de raison ne réfléchissent pas , à beaucoup près , sur tout ce qu'elles voient et sur tout ce qu'elles font. On voit des personnes qui, emportées par la vivacité de leur tempérament , et n'ayant pas été accoutumées à la réflexion, parlent /jugent , agissent conformément à l'impression actuelle qu'elles éprouvent, et ne se donnent jamais la peine de peser le pour et le contre des partis qu'on leur propose. On peut passer ainsi sa vie dans la société; mais les sciences, c'est-à-dire^ les véritables sciences, les théories, ne s'acquièrent qu'à l'aide de l'attention et de la réflexion; et quiconque néglige ces secours , ne fera jamais de progrès dans les çonnaissancesi spéculatives.

Diderot.

é^^ipi^^

2fA ' ESPHIT

en eux par \e caprice de Fopinion, des modes et des con-^ venances, Tiustinct naturel suffirait à un artiste organisa comme eux, pour Féclairer et le conduire; mais la nature peut deviner et pressentir la nature; l'ëlude seule , en observant l'homme artificiel et factice ^ peut foire prévoir les effets de Tart.

Nqbs connaissons quelques kompies extraordinaires, tels qu'Homère et Eschyle , qui seçiblent n'avoir eu pour modèle que la nature , et pour guide que leur instinct ; mais est-il bien sûr qu'avant Homère y l'art de la poésie dpique n'eût pas ëté cultive , raisonné , spumis à des lois ? Ceux qui regardent ce poète comme ISnvçnteur de son art, parce qu'il est le plus ancien des poètes connus , res- ^mbleut à ceutx qui s'imaginent qu'au-delà des ëtoîies qu'ils aperçoivent 9 il n'y a plus rien dans le ciel. Â l'égard d'Eschyle, il est bien certain qu'il a inventé la tragédie; mais le modèle de la tragédie était l'épopée , dont les règles lui sont communes ; et quant à celles qui lui sont propres , Eschyle s'en est dispensé , ou plutôt , en les obser- | vaut 9 quand il l'a pu sans trop de gène ^ il les a lui-même tracées ; et c'est peut-ètrecelui de tous les hommes en qui le goût naturel a été le plus étonnant.

La raison est l'organe du vrai ; le goût est l'organe du beau : c'est la faculté vive et sûre de discerner et de pressentir ce qui doit plaire aux sens , à l'esprit et à l'âme. C'est un don naturel qui veut être exercé par l'étude et par l'habitude , et ce n'est qu'après mille épreuves qu'il peut se croire un guide sûr.

Il y a uue raison absolue et indépendante de toute convention , comme la vérité ; mais y a-t-il de même un goût par excellence, iadépendant, comme la beauté, des ca-

r>£ l'encyclopédie. 2d6

^rices dé ropinion; et, s'il y en a un 9 quel est-il? La vëvilié a un caractère inimitable; c'est l'évidence. Ya-til aussi quelque signe infaillible qui caractérise l'objet du goût? L'évidence même n'est reconnue qu'à la lumière dont elle frappe les esprits; et dès qu'elle cesse de luire, OD ne sait plus qui a raison, ou du petit nombre, ou de la multitude. En fait de goût^ le problème est encore plus indécis. Dans tous les tems, il y a eu la raison du peuple et la raison des sages : dans tous les tems , il y a eu le goût du vulgaire et le goût d'un monde plus cultivé ; mais ni le grand ni le petit nombre n'a été constant dans ses goûts : d'un siècle à l'autre , d'un peuple à l'autre , la même chose a plu et déplu à l'excès , la même chose a paru admirable et risible, a excité les applaudissemens et les huées; et souvent dans le même }ieu , et presque dans le même tems , la même chose a été reçue avec transport et rebutée avec mépris. Où sont donc les règles du goût? et le goût lui-même est-il le pressentiment de ce qui plaira le plus universellement dans tous les pays et dans tous les âgesf ou de ce qui plaira dans tel tems , à telle classe d'hommes qui s'appelle le monde , et qui , plus occupée des objets d'agrément, se fait l'arbitre des plaisirs ? Voilà ce semble une difficulté insoluble et interminable ; n'y aurait-il pas quelque mbyen de la simplifier et de la résoudre ?

En fait de goût, il y a deux juges à consulter et à concilier ensemble : l'un est le bon sens, qui est l'arbitre des vraisemblances , des convenances, du dessin^ de l'ordre, des rapports mutuels, soit de la cause avec l'effet , soit de l'intention avec les moyens qu'on emploie. Cette partie du goût est du ressort de la raison ; elle est susceptible de cette évidence qui frappe tous les hommes dès qu'ils sont

jto6 BsPRrr

éclairëi. Jiisque-lÀ les rj^let de l'art ne soat que les régies du bon sens y invariables oomme lui. L'artiste doué d'an esprit juste serait donc en cette partie assez sûr de se bien conduire f et n'aurait pas besoin de guide ^ s'il voulait se donner la peine de méditer lui-même les procédés de Fart, de les rédiger en méthode ; mais quelle triste et longue «Stude ! et le génie impatient de produire n'est*il pas trop heureux qu'on lui épargne le travail d'une froide réflexion ? Corneille eût-il passé si rapidement de Clitandre à Cinna , s'il n'avait pas trouvé sa route comme tracée par Âristpte « pour lequel son respect annonce sa reconnaissance? La théorie des beaux^arts ressemble aux élémens des sciences : Tbomme de génie a de quoi les deviner, s'ils n'étaient pas faits ; mais quel tems n'y emf^Ioieraitil pas ?

Le second juge 9 eu fait de goût , c'est le sentiment , soit qu'on entende par là l'effet de l'émotion des organes , soit qu'on entende l'impression faite directemient sur Tâme par l'entremise des sens.

C'est ici que le goût varie , et que dans une longue suite de siècles , et dans une multitude innombrable d'hommes diversement affectés de la même chose , il s'agit de déterminer quels sont les tems , les lieux , les peuples dont le jugement fera loi ; et le moyen en est facile : c'est de recueillir les suffrages des siècles et des nations. Or, dans tous les arts qui intéressent les sens^ la déférence universelle décidera en faveur des Grecs. La nature semble avoir fait de ce peuple le législateur des plaisirs , le grand maître dans l'art de plaire , l'inventeur, l'artisan, le modèle du beau par excellence dans tous les genres. C'est à lui qu'elle a révélé le secret des plus belles forma.

DB l'encyclopédie. âO/

fies plus belles proportions , des plus harmonieux enseni'blés 2 cette supériorité leur est acquise au moins en sculp^ ture, en architecture; et depuis le ^ems de Périclès jus^ qu'à nous, on a'a rien imaginé de plus parfait que les modèles qu'ils nous ont laissés : de l'aveu même de tous les peuples ) eu s'éloignant de ces modèles, on n'a fait qu'altérer les beautés pures de ces deux arts. En tracer les règles, ce n'est donc que réduire leur méthode en pré*» cepies , généraliser leurs exemples , et enseigner à les inailer.

Liorsque Virgile disait des Bomains t

Ëxcuâent aUi spirantia molllus œra,

il ne croyait que flatter sa patrie et la consoler de la supériorité des Grecs dans les arts ; il ne croyait pas présager la gloire de l'Italie moderne. C'est cependant ce peuple , amolli par la paix et la servitude , qui a pris la place des^ Grecs , et qui , après eux ^ semble avoir été le confident de la belle nature. Dans les deux arts dont je viens de parler, il n'a fait que les imiter ; mais dans les arts dont les mxy-^ dèles ne lui avaient pas été transmis , comme la peinture et la musique i^ son génie , frappé de l'idée essentielle et universelle du beau, a fait douter si les Grecs eux*-m6*mes avaient été aussi loin que lui. La sculpture, il est vrai , du côté du dessin ^ a été le modèle de la peinture ; mais le coloris , le clair obscur , la perspective ont été créés de nouveau \ et du côté de la musique , quelques lueurs confuses sur les rapports des sons , que les anciens nous ont transmises , ne dérobent pas au génie italien fe gloire de l'invention et de la perfection de ce bel art. Ainsi, en sculpttfre, en architecture , en peinture , en musique.

9o8 ESPRIT

le goût sait prendre ses règles ; les modèles en sont les ^y^pes y Texpérienoe en est la pceuYe, et le suffrage univcrscri de tous les penples y a mis le sceau*

En élcKfoeDce et en poésie , nous n^avons pas d'autorité aussi formellement décisive, aussi unanimement reconnoe : par la raison que les objets , les moyens , les procédés «le ces deux arts sont plus divers , que les modèles en sont moins accomplis, et que dans les goûts qui intéressent Fesprit, Fimagination et le sentiment, et sur lesquels Topinion , les mœurs , le génie et le caractère des peuples ont beaucoup d'influence , il y a plus d^inconstance et de variété. Cependant, comme ces deux arts ont de toat tems fixé l'attention des hommes les plus éclairés et fait l'objet de leurs études , soit qu'ik les aient exercés euxmêmes , soit qu'ils n'aient £aiit qu^en jouir , et qu'étonné» de leur puissance , ils aient voulu en observer , en développer les ressorts , il est certain que les secrets en ont été approfondis et les moyens réduits en règles ; mais il en est de ces règles comme des lois, dont la lettre tue et Vesprit 'vivifie ; elles sont devenues , dans les mains des commentateurs, de lourdes' chaînes dont ik ont chargé le génie. C'est peu même d'avoir mal entendu et mal expliqué les préceptes dictés par les maîtres de l'art , ils ont voulu (aire des lois eux-mêmes ; fiers de leur érudition , et fanatiques de l'antiquité qu'ils se glorifiaient de connaître, ils nous ont donné pour modèle tout ce qu^elle nous a laissé , et ont mis sans discernement l'exemple et l'autorité à la place du sentiment et de la raison. Tout n'est pas beau chez les anciens; les poètes, les orateurs les plus célèbres ont leurs défauts : les ouvrages même les plus admirés sont encore loin d'être parfaits ; les plus g/rands hommes dans leur art

hen ont pas atteint les limites ; les procëdés et les moyens ne leur en étaient pas tous connus ^ et la route qu ils ont suivie n'est bien souvent ni la seule ni la meilleure qu'on ait à suivre. Mille beautés ont fait passer mille défauts ;. mais les défauts qu'elles ont rachetés ne sont pas des beautés eux-mêmes : c'est là ce que les Scaliger, les Da^ cier n'ont jangiais bien compris. Si Corneille en avait cru Àristote, il se serait interdit le dénouement de Rodo-* gune^ et si nous en croyons Dacier, ce dénouement est des plus mauvais ; car il est d'une espèce inconnue aux anciens , et rejetée par Âristote. D'après la même théorie» toutes les pièces où le personnage intéressant fait sou malheur lui-même avec connaissance de cause , seraient ban^. nies du théâtre , et l'on n'aurait jamais pensé à y faire voir rhomme victime de ses passions. Voilà comme une théorie ' exclusivement attachée à la pratique des anciens donne les faits pour les limites des possibles, et veut réduire le génie à l'éternelle servitude d^une étroite imitation.

Une autre espèce de faiseurs de règles , ce sont ces artistes médiocres qui commencent par composer, et qui se donnant pour modèles , font de leur pratique , bpnne ou mauvaise , la théorie de leur art. La Motte , par exemple^ en traitant avec plus d'esprit que de goût les divers genres de poésie dans lesquels il s'est exercé , semble moin$ occupé , comme je l'ai dit , à trouver des règles que des excuses. Ainsi, tout ce qu'il a écrit sur le poëme épique est plein des mêmes préjugés qui lui ont fait si mal traduire* et abréger V Iliade ; ainsi , au lieu d'étudier le mécanisme de nos, vers , il ne cesse de rimer et de déclamer contre la rime; ainsi, ses discours sur l'ode et la pastorale ne sont que l^pologie déguisée de ses pastorales et de ses odes. Tome xiii. 14

210 fiSPIUT

artifice ingénieux qui n'en a impose qu^un moment. Les vrais législateurs des arts sont ceux qui, remontant au principe des choses, après avoir étudié et dans les bommes, et dans la nature, et dans les arts mêmes, les rapports des objets avec Fâme et les sens, et les impressions de plaisir et de peine qui résultent de ces rapports, après avoir tiré ^e Texpérience de tous les siècles , surtout des siècles éclairés, des inductions qui déterminent et les procédés les plus sûrs et les moyens les plus puissans ; et les effets les plus constamment infaillibles^ donnent ces résultats pour règles^ sans prétendre que le génie s^y soumette servilement, et n'ait pas le droit de s'en dégager toutes les fois qu'il sent qu'elles l'appesantissent ou le mettent trop à l'étroit. Ce sont des moyens de bien faire qu'on lui propose, en lui laissant la liberté de faire mieux: celui-là seul a tort qui fait plus mal en s*écartant des rë« gles ; et comme il n'y a rien de plus commun qu'un ouvrage régulier et mauvais, il est possible, quoique plus rare, d'en produire un qui plaise universellement, contre les règles et en dépit des règles : le poè'me de l'Ârioste en est un exemple ; mais la licence alors est obligée de mériter à force d'agrémens et de beautés qui lui soient dus , qu'on la préfère à plus de régularité.

On a dit que quelques lignes tracées par un homme de génie , sont plus utiles au talent que des méthodes péniblement écrites par de froids spéculateurs. Rien n'est plus vrai, quand il s'agit dMchauffer l'âme et de l'élever; mais les modèles les plus frappans ne jettent leur lumière que sur un point : celle des règles est plus étendue, elle éclaire toute la route ; il ne faut donc avoir pour les règles tracées, m un présomptueux mépris , ni un respect superstitieux

DB l'encyclopédie. 31 X

et servile. Cicëron et Quintilien^ pour les orateurs; Aristote , Horace , Longin , Boileau, pour les poètes , sont des guides que le génie lui-même ne doit pas dédaigner de suivre 5 mak pour marcher d'un pas plus sûr , îl ne doit pas cesser de marcher d'un pas libre.

Marmontel.

Page 1