‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 3)Chapitre 26 sur 58 · RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

RECONNAISSANCE

Reconnaissance. (^Morale.) Cest un 'acte excellent âe bienveillance envers ceux quî se sont montrés bJenfaîsans envers nous, et cet acte nous excite fortement à rendre la pareille autant qpe nous le pouvons , mais toù-^ jours sans donner aucune atteinte au bien public. Si voué aimez mieux une définition plus courte et moins philosophique , la reconnaissance est le sentiment d'un bienfait qu'on a reçu.

Ce sentiment attache fo^rtement au bienfaiteur avec le désir de lui en donner des preuves par des effets sensibles, ou du moins d'en chercher les occasions.

Il ne faut point confondre ce sentiment noble et pur avec une adulation servile, qui n'est autre chose qu'une demande déguisée. On ne voit que trop souvent de ces bas adulateurs toujours avides , jamais honteut de recevoir , se passionnant sans rien seatir , et prodiguant des tloges pour obtenir de nouvelles faveurs. Leurs propos , leurs transports , leurs panégyriques , annoncent la fausseté. La reconnaissance , de même que Tamour , ne s'exprime peut-être jamais de si mauvaise grâce que quand elle est véritable.

« Les branches d'un arbre , dit le bramine inspiré , rendent à la racine la sève qui les nourrit; les fleuves i^pporlent à la mer les eaux qu'ils en ont eniprunt^es.

Tel est l'homme recocDaissant : il rappelle & son esprit les serrices qu'il a reçus, il chérît la main qui lui &it du bien ; et s'il ne peut le rendre, il en conserve précieusement le souvenir. Mais ne reçois rien de l'oi^eïl ni de l'aTarice; la ranité de l'un te livre à l'humiliation , et U rapacité de l'autre n'est jamais contente du retour qael qa'il puisse Être. »

Je veux même que hi reconnaissance coûte k no coiar, c'est-à-dire , qu'il se l'impose avec peine , quoiqu'il la ressente avec plaisir quand îl s'en est une fois chargé. Il n'y a point d'hommes plus reconnaissans que ceux qui ne ■e laissent pas obliger par tout le monde ; ils savent les engBgemens qu'ils prennent, et ne veulent s'y soumettre qu'à l'égard de ceux qu'ils estiment. On n'est jamais plus empressé à payer une dette que- lorsqu'on l'a contractée avec tépaffance , et l'honnête bomme qui n'emprunte que par nécessité gémirait d'être insolvable.

Comme les principes des bienfaîts sont fort diférens, la reconnaissance ne doit pas être toujours de la même nature. Quel sentiment , dît très-bien Duclos , doïs^e à celui qui , par un mouvement d'une pitié passagère , n'a pas cru devoir refuser une parcelle de son superflu à un besoin très-pressant ? Que dois-je i celui qui , par ostentation ou par faiblesse , exerce sa prodigalité sans acception de personne , sans distinction de mérite ou d'inïortnne?,à celui qui, par inquiétude, par un besoin machinal d'agir, d'intriguer, de s'entremettre, ofire à tout le monde indilTéremment ses démarches, aet sollicitations et son crédit? Mais une reconnaissance légitime et bien fondée emporte beaucoup de goût et d'amitié pour les personn» qui noua obligent par choix , par grandeur d'âme et par

DB l'eNCTCLOPÉDIS. l^i

Nire gâiëroshë. On s*j lÎTre tout entier» car 3'n*y a père an monde de plos bel exois qne celui de la recon* Bissance. On y troure une â grande satis&ction, q[n*elle lent seule servir de récompense.

La pratique de ce devoir n'est point pénible comme «De des autres yertus; elle est au contraire suivie de tant le plaisir, qu*une âme noble s*y abandonnerait touiours iTec joie , quand même elle ne lui serait pas imposée : si lonc les bienfaiteurs sont sensibles à la recsonnaissanœ , que leurs bienCiils cherchent le mérite y parce qu'il n'y a ^e k mérite qui soit yéritablement reconnaissant.

Zée Chevalier de Jaitcourt.

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Reconnaissance. ( Poésie dramatique. ) La reconnaissance, dit Âristote, est, comme son nom Hndiqne, un sentiment qui» Ciisant passer de l'ignofance à la connais* sance , produit ou la baine ou Famitié dans ceux que le poète a dessein de rendre beureux ou malheureux. Anstote remarque ensuite que la plus heureuse reconnaissance est celle qui cause la péripétie ^ laquelle change entiërenent Fétat des choses.

La reconnaissance est simple ou double : la simple est ceDe où une personne est reconnue par une autre quVlle connaît : la double est quand deux personnes qui ne se connaissaient point, yiennent à se reconnaître, commecUns VlpJiigénie d'Euripide, où Oreste reconnaît cette princesse par le moyen d'une lettre, et elle le reconnaît par un habit ; en sorte qu'elle échappe des mains d'un peuple barbare par le secours d^Oreste, ce qui contient

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deux reconnaissances différentes qui produisent le même effet.

Les manières de reconnaissance peuvent être extrêmement diversifiées , et dépendent de l'invention du poëte : mais quelles qu'elles soient , il faut toujours les choisir vraisemblables , naturelles , et si propres au sujet , que l'on ait lieu de croire que la reconnaissance n'est poiut une fiction, mais une partie qui naît de l'action même.

La reconnaissance se fait quelquefois par le raisonnement. C'est ainsi que Chrysothémis reconnaît, dans Tj^lectre de Sophocle , qu'un de ses parens est arrivé dans ArgoSy parce qu'elle voit sur le tombeau d'Âgamemnon une grande effusion de lait, quantité de fleurs répandues, et des cheveux arrachés , ce qui ne pouvait être l'actioD que d'un parent de ce prince. Elle fait alors des recherches pour tâcher de le découvrir , et enfin elle rencontre Oreste , qui était venu en secret pour venger la mort de son père j à qui il avait offert un sacrifice funèbre , selon la coutume.

De toutes les beautés de la tragédie , les reconnaissances èont une des plus grandes , surtout celles où la nature se trouve intéressée : car indépendamment des tendres mouvemens qu'elle excite par elle-même , c'est aussi par là qu'elle parvient au but principal de la tragédie , qui est de produire la terreur et la pitié. Dans Sophocle , la reconnaissance d'Œdipe et de Jocaste , qui passe par tant d'incidens , y prend tout ce qu'il faut pour frapper plus heureusement le coup de terreur, si j'ose ainsi parler, et qui fait d'autant plus d'impression qu'il est suivi duo ehangement de fortune dans les principaux personnages.

Remarquez encore que ce changement d'état se fait si

DE L'ENCYCLOPÉDtJE. îgS

iihmédiateTnent après la reconnaissance» que le spectateur na pas le tems de respirer, et que le tout se passe dans la chaleur de ses mouvemenSb C'est ce qui fait dire à Dacier^ que la reconnaissance de V Electre du même poëté n'est pas , à beaucoup près , si vive ni si belle , parce qu'elle est éloignée de la péripétie ; car après qu'Oreste et Electre se sont reconnus , ils sont encore du teihs dans le même état , et ils ne changent de fortune que par la mort de Clytemnestre et d'Égisthe.

Ce n'est qu'entre les principaux personnages d'une

tragédie Ique les reconnaissances produisent leur grand

effet, et ce n'est aussi que des circonstances oi\ elles sont

placées que dépend leur véritable beauté. Dans Y Œdipe ^

c'est de la mère & son fils; mais ^ par cette reconnaissance \

ce fils va se trouver l'époux de sa mère et le meurtrier de

son père , dont la mort lui a servi de degrés pour monter

au trône , et le triste moyen de contracter une alliance

incestueuse qui met le comble à ses infortunes*

Nou9^ avons quelques tragédies où l'on a employé des moyens particuliers de reconnaissance, dont l'antiquité n'a pas fait usage ; c'est au son de voix que Zénobie reconnaît Rhadamiste* Comme le son de la voix se perd moins à un certain âge que les traits de ressemblance , c'est lui qui , dans cette belle tragédie > prépare la reconnaissance et qui aide à rappeler les traits d'un visage que dix années d'absence ont dû masquer , et qui lui rend sa première fraîcheur aux yeux d'une épouse vertueuse. Quelle est la surprise de Rhadamiste , de retrouver vivante une femme dont l'excessive beauté a fait tous les crimes , et dont l'excès de la passion d'un mari farouche a cru mettre on sûreté laTidélité et Thonneur par des précautions barbares

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