SCIENCE
OCIBNCB. {IJog, et MétapJiys, y En terme de philosophie , ce mot signifie la connaissance claire et certaine de quelque choaie ^ fondée ou sur des principes éyidens par C|ux-mémes , ou sur des démonstrations.
Le mot science , pris dans le sens qu'on vient de dire , est opposé à douée; et l'opinion tient le milieu entre les deux:
Les sceptiques nient qu'il soit possible d'avoir la science sur rien , c'est-ànlire , qu'il n'y ait rien sur quoi on puisse arriver à un degré de connaissance capable de produire une conviction entière.
La science se partage en quatre branches , qui sont l'intelligence, la sagesse, la prudence et Part.
L'intelligence consiste dans la perception intuitive du rapport de convenance ou de disconvenance qui se trouve entre deux idées; telle est la science de Dieu , telle est la connaissance que nous avons des premiers principes.
La sagesse s'élève toujours aux vues générales^ et ne
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consîcière dans les êtres que les rapports qu ils ont les uns avec les autres , pour en lirer des conclusions universelieSé Les êtfes spirituels sont aussi de son ressort.
La prudence supplique à former les mœurs à llionnôtetë ^ conformément à des règles éternelles et immuables. On l'appelle , dans les ëcoles , habitua verâ cum ratione etctivus.
L'art donne des règles sûres et immanquables pour bien
raisonner. On le définit , dans les écoles , Jiabitua ^erd
cum ratione effectipus.
Diderot.
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Sciences. ( Connaissances humaines. ) Il est certain que les sciences sont Fouvrage des plus grands j^énies. C'est par elles que l'immensité de la nature nous est dévoilée ; ce sont elles qui nous ont appris les devoirs de rbumanilé, et qui ont arraché notre âme des ténèbres , pour leur faire voir, comme dit Montaigne , toutes choses hautes et basses, premières, dernières et moyennes; ce sont elles enfin qui nous font passer un âge malheureux sans déplaisir et sans ennui. « Illustre Memmius , celui-là fut un dieu , qui trouva l'art de vivre , auquel on donne le nom de sagesse, »
Telle est aujourd'hui la variété et l'étendue des sciences , quHl est nécessaire , pour en profiter agréablement , d'être en même tems homme de lettres. D'ailleurs les principes des sciences seraient rebutans , si les belles-lettres ne leur prêtaient des charmes. Les vérités deviennent plus sensibles par la netteté du style , par les imagés riantes , et par les tours ingénieux sous lesquels on les présente à l'esprit.
Mais si les bellcs-leltres prêtent deragrément aux scien^ ces, les sciences de leur côté sont nécessaires pour la perfection des belles-lettres. Quelque soin qu'on prit de polir Tesprit d'une nation , si les connaissances sublimes n^j avaient accès , les lettres condamnées à une étemelle enfance , ne feraient que bégayer. Pour les rendre florissantes, il est nécessaire que l'esprit philosophique , et par conséquent les sciences qui le produisent, se trouvent, sinon dans l'bomme de lettres lui-même, au moins dans le corps de la nation , et qu'elles y donnent le ton aux ouvrages de littérature.
Socrate, qui mérita le tilre de père de la philosophie ^ cultivait aussi l'éloquence et la poésie. Xénophon , son disciple, sut allier, dans sa personne, l'orateur, l'historien et 1« savant , avec l'homme d'état , l'homme de guerre, et l'homme du monde. Au seul nom de Platon , toute l'élévation des sciences et toute l'aménité des lettres se présentent à l'esprit. Âristote^ ce génie universel , porta la lumière dans tous les genres de littérature , et dans toutes les parties des sciences, Âlci^andre lui écrivait, qu'U aimerait beaucoup mieux être comme lui au-dessus des autres hommes, par l'étendue de ses lumières, que par celle du pouvoir dont Dieu Pavait comblé. Ératosthène traita, dans des volumes immenses , presque tout ce qui est du ressort de l'esprit humain , la grammaire , la poésie , la critique, la chronologie, l'hisloire, la mythologie, les antiquités, la philosophie, la géométrie, l'astronomie, la géographie ^ l'agriculture, l'architecture, et la hiusique.
Lucrèce employa les muses latines à chanter des matières philosophiques. Varron, le plus savant des Romains,
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partageait son loisir entre la philosophie, Thistoire , Tétude des antiquitc's^ les recherches de la grammaire et les délassemens de Ja poésie. Brutus était philosophe , ora- -teur, et possédait à fond la jurispi*udence. Cicéron , qui porta Jusqu'au prodige l'union de l'éloquence et de la philosophie , déclarait que s'il avait un rang parmi les orateurs de son tems , il en était plus redevable aux promenades du portique , qu'aux écoles des rhéteurs. Combien d'autres exemples ne pourrais-je pas tirer des siècles reculés? On ne pensait point alors que les sciences fussent incompatibles dans une même personne , avec une érudition fleurie, avec l'étude de la politique, avec le génie de la guerre ou du barreau. On jugeait plutôt que la multitude des talens était nécessaire pour la perfection de chaque talent particulier, et cette opinion était vérifiée par le succès.
Le même tems qui vît périr Rome , vit périr les sciences^ Elles furent presque oubliées pendant douze siècles , et durant ce long intervalle , l'Europe demeura plongée dans Pesclavage et la stupidité. La superstition , née de l'ignorance , la reproduisit nécessairement , tout tendit à éloigner le retour de la raison et du goût. Aussi fallut-il au genre humain , pour sortir de la barbarie , une de ces révolutions qui font prendre à la terre une face nouvelle. L'empire grec étant détruit, sa ruine fit refleurir en Europe le peu de. connaissances qui restaient encore au monde. Enfin, par l'invention de l'imprimerie, la protection des Médicis, de Jules II et de Léon X, les Muses revinrent de leur long évanouissement , et recommencèrent à cultiver leurs lauriers flétris. De dessous les ruines de Rome, se releva son ancien génie, qui. secouant la
poussière , montra de nouveau sa tête respectable. La sculpture et les beaux-arts ses aimables sœurs ressuscitèrent , et les blocs de marbre reprirent une nouvelle vie. Les temples rëëdifiés, Aaphaèl peignit, et Vida, sur le front duquel croît le laurier du poète et le lierre du critique, écrivit avec gloire. Nous devons tout à lltalie; c^est d'elle que nous avons reçu les sciences et les heaux— arts , qui depuis ont i[ructifié presque dans l'EUirope entière.
L'étude des Jangues et de l'histoire , abandonnée par nécessité dans les siècles de ténèbres y fut la première a laquelle on se livra. L'impression ayant rendu communs les ouvrages des Grecs et des Romains , on dévora tout ce qu'ils nous avaient laissé dans chaque genre ; on les traduisit^ on les commenta, et, par une espèce de reconnaissance , on se mit à les adorer , sans connaître asseK leur véritable mérite; mais bientôt l'admiration se montra plus éclairée 5 et l'on sentit qu'on pouvait transporter dans les langues vulgaires les beautés des anciens auteurs; enfin, on tâcha de les imiter, et de penser d'après soi. Alors on vit éclore presque en même tems tous les chefs-d'œuvre du dernier siècle, en éloquence, en histoire, en poésie, et dans les différens genres de littérature.
Mais tandis que les arts et. les belles-lettres étaient en honneur , il s'en fallait de beaucoup que la philosophie triomphât , tant la scolastique nuisait à l'avancement de ses progrès. De plus , quelques théologiens puissans craignirent y ou parurent craindre les coups qu'une aveugle philosophie pouvait porter au christia» sme , comme si une religion divine avait à redouter uuq attaque aussi faible. Ajoutons qu'un tribunal odieux , établi dans le midi
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de TEarope , y forçait les muses au silence. Heureusement <]ue la raison , bannie du Latium par des armes impies , franchit ses anciennes bornes , et se réfugia dans des climats plus tempérés» « C'est là qu'elle éclaira de beaux génies, qui préparèrent de loin , dans l'ombre du silence , la lumière dont le monde dev^iit être éclairé par degrés insensibles. »
u L'immortel Bacon examina les divers objets de toutes les sciences naturelles, et Justifia la nécessité de la physique expérimentale , à laquelle on ne pensait point encore. Ennemi dés systèmes , il sut borner la philosophie à la science des choses utiles , et recommanda .partout l'étude de la nature. Au célèbre chancelier d'Angleterre, succéda l'illustre Descartes > qui s'égara sans- doute en théoa^ie > ZDais qui acqi^t une grande gloire par l'application qu'il fit de l'algèbre à la géométrie. Newton parut enfin , bannit de la physique les hypothèses vagues , découvrit la force qui retient les planètes dans leurs orbites , calcula la cause de leurs mouvemens , dévoila la vraie théorie du monde ; £t 9 créateur d'une optique toute nouvelle , il fit connaître la lumière aux honunes ^1 la décomposant. Locke créa là métaphysique i peu près comme Newton avait créé lat physique. Il réduisit cette science à ce qu!elle doit être en effet, la physique expérimentale de l'âme. Ses principes , aussi simples que des axiomes , sont les mêmes pour les philosophes «t pcMir le peuple. )) { Oiscaura préliminaire de T Encyclopédie* )
Plusieurs autres savans ont infiniment contribué par leurs travaux au progrès des sciences, et ont^ pour ainsi dire , levé un coin du voile ç^\ nous cachait la vérité. De ce nombre sont Leibnilz, qui , suivant l'ûpinion de l'Ai-
lemagne , partage avec Newton l'invention du calcul différentiel ; Galilée , à qui la gëograpbîe doit tant de choses utiles; Harvey, que la découverte de la circulation du sang rend immortel; Huyghens, qui, par des ouvrages pleins de force et de génie , a bien mérité de la pb jsiqne : Pascal, auteur d'un morceau sur la cycloïde, qu'on doit regarder comme un prodige de sagacité; d^un traite de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de Tair , qui nous a ouvert une science nouvelle ; Boyle , le père de la pbysique expérimentale ; plusieurs autres enfin , parmi lesquels je ne dois pas oublier Boheraave, le réformateur de la médecine* On sait aussi tout ce que le droit naturel , la morale et la politique doivent à Grotius , Puffen" dorf , Tbomassius , et autres écrivains célèbres.
Voilà quel était l'état des sciences au commencement de ce siècle. Portées rapidement du premier essor à leur fiiîte , elles ont dégénéré avec la même promptitude , comme si elles étaient des plantes étrangères à la nature , qui doivent sécber sur pied , et disparaître dans le sein de l'oubli, tandis que les arts mécaniques, enracinés pour ainsi dire dans les besoins de Tbomme , ont un esprit de vie qui les soutient contre les ravages du tems*
Les sciences offrent aux yeux une belle avenue , mab fort courte , et qui finit par un désert aride. Comme parmi nous leur midi s'est trouvé fort près de leur levant , leur coucbant n'est pas éloigné de leur' midi. On vit à Borne la même révolution; soixante ans après le règne d'Auguste , Quîntîlîen écrivait déjà sur la cbute de l'éloquence ; jet Longin , qui fleurissait sous Gallien , fit un chapitre sur les causes de^a décadence de l'esprit. Cependant les récompenses des beaux-arts n'étaient point
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tombées chez les Romains* Semblablement nos acactémiedsubsistent toujours, mais elles ont dans leur institution des vices qui les ruinent. Ici , Tinëgalitë des rangs est fixée par des statuts du prince , lorsqu'on n'y devrait connaître d'autre supériorité que celle du génie. Là, se rend un tribut perpétuel d'éloges fastidieux , honteux langage de la servitude ! Souvent, dans ces mêmes académies, la récompense du mérite est enlevée par les menées de riutrigue ou de Thypocrisie. La cupidité, la vanité, la jalousie, la cabale, se sont encore emparé de nos sociétés littéraires, plus que la noble ambition de s'y distinguer par ses talens ; la sagacité a dégénéré en suffisance , l'amour du beau , en amour du faux bel-esprit : in deterius quotidiè data res est.
D'ailleurs , ce n'est point au centre du luxe que les sciences établissent toujours leur domicile ; s'il en était ainsi, les connaîtrait-on glorieusement aux bords des lieux où le Rhin vient se perdre, dans le voisinage des lies Orcades , et de celui du mont Adule ? Il ne faut pas , pour Être savant, arroser l'âme, comme nous faisons , de quelques, idées superficielles ; il la faut teindre de connaissances qui ne s^acquièrent que par les veilles et les travaux.
Ajoutons que la noblesse du royaume , plongée dans la mollesse et l'oisiveté , a trouvé que Fignorance était un état paisible , et elle n'a pas manqué d'en accréditer merveilleusement le parti. Aristote, Platon, Selon, Périclès, Démocrîte, Hippocrate, Scipion, Cicéron^ Hortensius, Lucullus, César, Pline, et tant d'autres Grecs et Romains, ne se croyaient pas en droit, parce qu'ils étaient de grands seigneurs , de négliger les sciences , et de vivre dans une
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glorieuse stupiditëi Tout au contraire , ils firent cet faon^ neur à leur rang et à leur fortune , de ne les employer qu'à acquérir des lumières ; ils savaient bieU que les gens éclairés conduisent partout les aveugles. Mais une nation qui, dominée par Texemple , fait gloire de préférer la légèreté et les agrémens frivoles au mérite que Tétude et les occupations sérieuses peuvent donner à l'esprit ; une telle nation j dis-je y doit tomber dans la barbarie. Aussi , faut-il croire que » dans cette natioii , l'amour des sciences n'était sous Louis XIV qu'une nouvelle mode; du moins leur culture a passé comme une mode. Quelque autre Louis « dans la révolution des tems, pourra la faire renaître, et la changer en un goût durable; car c'est ab génie éclairé des monarques et à leurs mains bienfaisantes , qu'il appartient de fonder aux sciences des temples, qui attirent sans cesse la vénérdtiou de l'univers. Heureui: les princes qui sauront ainsi mériter de l'humanité !
Le Chevalier de Jaucourt.
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