PROBITÉ
Fbgbité. ( Morale. ) C'est un attachement à toutes les vertus civiles. Il en coûte plus qu'on ne pense pour s'ao- Gfuitter envers les hommes de tout ce qu'on leur doit, les passions en murmurent , l'humeur s^y oppose : la nature y répugne, l'amour-propre s'en alarme. Â regarder tous les devoirs de la société civile sans une espèce de frayeur , c'est marquer qu'on ne s'est jamais mis en peine de les observer comme il faut; ce n'est que sous les auspices de la religion que les droits les plus sacrés de la société peuvent être en assurance , et qu'ils sont respectés. Un homme qui a secoué le )oug de la religion, ne trouve nuUe part de motif assez puissant pour le rendre fidèle aux devoirs de la probité. Qu'est-ce qui lui tiendra lieu de religion ? L'intérêt, sans doute , car c'est le plus grand mobile de la conduite des gens du monde; peut-être un intérêt d'hon^ neur , mais toujours un intérêt humain , qui n'a ni Dieu
pour objet, ni Tautre vie pour fin. On a beau vanter sa probité, si elle n'est pour ainsi dire élayée de la religion , les droits de la société courent alors un grand risque. Je conviens que mon intérêt peut me réduire à garder certains dehors qui en imposent , pance qu'eu ne les gardant pas , )e risquerais bien plus qu'il ne m'en coûterait à les garder; probité ^ par conséquent, toute défectueuse et peu durable, que celle à qui la religion ne prête pas son appui. Car , si c'est précisément l'intérêt qui me conduit , que risquerai-je , en mille rencontres, si j'ai l'autorité, à l>rusquer l'un , à tromper l'autre , à supplanter celui-ci , à décrier celui-là , à détruire , en un mot , tout ce qui me nuit, tout ce qui me choque? que gagnerai- je à me contraindre pour des gens que je crains peu , de qui je n'attends rien ? que me reviendra-t-il de mille sacrifices inconnus ^ dont les hommes mêmes ne sont pas les témoins? eependant pour quelques aetions éclatantes,où j'autorise, la probité que j'attends par celle que j'exerce, combien d'autres occasions aussi importantes où j'ai à souffrir devant lea hommes par la violence que je me fais ? Combien d^autres occasions où, iatérèt pour intérêt^ celui d'écouter ma passion est pour moi au-dessus de celui d'écouter ma raison. Le plaisir de satbfaire une passion qui nous tyrannise avec force et avec vivacité y et qui a l'amour-^propre dans ses intérêts y est communément ce que nous regardons comme le plus capable de contribuer à notre satisfaction et à notre bonheur. Les passions étant très^^ouvent opposées à la vertu , et incompatibles avec elle , il faut , pour contre*balanoer leur effet , mettre un nouveau poids dans la balance de la vertu , et ce poids ne peut être mis que par la religion. J ai un droit bien fondé, que
les Koœmeô me. rendent ce qu'ili oie doivent; et pour les y engager y il faut aussi que je leur rende tout ce que ja leur do'a^ Yoilà le grand principe de la morale de oçs hommes qui prétendent que la religion n'a aucune in* fluence sur les mîoeurs ; mais parce que j'ai un autre itiité* rét présent bien plus fort , qui est une passion furieuse de m'enrichir, de me satisfaire , de m'agrandir; ce sera 1&^ au risque de tout ce qui pourra arriver, le mc^ile de ma conduite*. Toutes les voies honorables^, régulières, benné<^ tes , qui ne m'éloigneront point de mon but , seront de mon goût y je les respecterai , j'aurai soin de faire sonner bien haut ma probité , ina sincérité , ma sagesse ; et toutes les sourdes intrigues qui m'en abrégeront le chemin seront mises en usage , n'est-ce pas ainsi que raisonne, que pense, que se conduit tout homme passionné , qui n'est pas re* tenu par le frein de la rdigion ? Combien d'autres occasions où tous les intérêts de l'homme, dans le système de l'incrédulité , conspirent k tenter un cœur par son faible , et à le mettre en compromis avec les lois de là probité t Fhonneur est à couvert , l'impunité est assurée , la passion est vive , le plaisir est piquant , la fortune est brillante , le chemin est court , il ne m'en coûtera qu'un peu de subtilité et de mauvaise foi pour surprendre la simplicité et séduire l'innocence ; qu'un peu de médisance pour écarter un rival dangereux et supplanter un concurrent redoutable ; qu'un peu de complaisance pour m'assurer un protecteur injuste et me ménager un criminel appui $ qu'un peu de détour et de dissimulation pour parvenir au comble de mes désirs, ferai-je ce pas? ne le ferai-je point? Non, me dit la probité; non, me ditThonneur; non, médit la sagesse. Ah! faiUe voix au milieu de tant d'aï-
traits , de tant de fortes tentations , seriez-vous écoutée si Xa. religion ne vous appuie point de ses oracles? Qui de nous voudrait être alors à la discrétion d'un sage sans re<hgion? Honnête homme tant quil vous plaira , s'il n'a de la religion, sa probité m'est suspecte dans ces circonstances délicates. Combien d'autres occasions, moins frappantes à la vérité , mais aussi plus fréquentes , où l'inté* rèt humain n'est pas assez pressant pour (^tenir de moi tout ce que le prochain a droit d'en attendre; car il faut bien de la fidélité , bien de l'attention pour rendre à chacun ce que l'on doit, et bien de la constance pour ne manquer jamais à ce que l'on doit. Ceux qui vous environnent et qui vous pressent sont quelquefois des étrangers , peut-être des fâcheux , peut-être même des ennemis. N^importe; ces ennemis, ces fôcheux, ces étrangers , ont sur Yous^ par leurs rapports, de légitimes droits , et vous avez , à leur égard , par vos emplois , par vos charges^ par votre état, des devoirs indispensables; ce qu'ils vous demandent se réduit souvent à de médiocres attentions, à de légères bienséances, à de véritables minuties , à de simples bagatelles; mais minuties , bagatelles , superficies tant qu il vous plaira , ce sont des assujétissemens réels dont dépend le bon ordre ; assujétissemens pour lesquels on a d'autant plus de répugnance , qu'elle est causée par un tour d'imagination , par un trait d'humeur chagrine, par une situation bizarre d'esprit, qui peuvent être l'effet du tempéranxent ou de quelques conjonctures indépendantes de la liberté. Enfin , c'est presque toujours à Gontre-temsque les devoirs sociables reviennent ; c'est, par çxemple , lorsque le chagrin vous rouge, que l'ennui vous dinAi, que la paresse vous tient; c'est; lorsquç^ occupés à
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des intérêts .chers ou à des amusemens piquans , un peu de solitude vous plairait ; faut-il donc tout quitter alors , vaincre sa répugnance et la. disposition actuelle de son humeur? En doutez-vous ? Eh! d'où viennent , je vous prie, les murmures des enfans, les plaintes des parens^ les cris des cliens, les mécontentemens des domestiques? Ne sontils pas tous les jours les victimes d'une hument , d'un ca-r price qu'il faudrait vaincre pour les agrëmens de la société? Or, quel est llncrédule honnête homme qui , par les seuls principes de la sagesse; mondaine, consentira aies sacrifier de la sorte au bonheur de la société ? On fera ce personuage , si vous voulez , en public , mais on saura s'en dédommager en particulier , et on fera payer bien cher aux siens, tout le reste du jour, quelques momens de con-* trainte qu'on a passés avec d'autres ; c'est donc un principe constant que ce n'est que dans la religion qu'on peut trouver une justice exacte, uae probité constante, une sincérité parfaite , une application utile , un désintéres*T sèment généreux , une amitié fidèle , une inclination bienr faisante , im commerce même agréable, en un mot, tous les charmes et les agrémens de la société. Ces principes sont applicables à tou^ les cultes , ou bien ils ne le sont à aucuut
Diderot,