‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 4)Chapitre 10 sur 62 · XCV] DISCOURS · texte numérisé non relu

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content lui -même des progrès qu'il avait faits à d'autres égards dans la métaphysique , soit qu'ail crût difficile de donner au genre humain des lumières bien satisfaisantes ou bien étendues sur une science trop souvent incertaine et contentieuse , soit enfin qu'il craignît, qu'à l'ombre de son autorité, on n'abusât de sa métaphysique ,, comme on avait abusé de celle de Descartes, pour soutenir des opinions dangereuses ou erronées , il s'abstint presque absolument d'en parler dans ceux de ses écrits qui sont les plus connus ; et on ne peut guère apprendre ce qu'il pensait sur les différons objets de cette science, que dans les ouvrages de ses disciples. Ainsi, comme il n'a causé sur ce point aucune révolution , nous nous ab3tiendrons de le considérer de côté là.

Ce que Newton n'avait osé , ou n'aurait peutêtre pu faire , LocjCE l'entreprit et l'exécuta avec succès. On peut dire qu'il créa la métaphysique à peu près comme Newton avait créé la physique. Il conçut que les abstractions et les questions ridicules qu'on avait jusqu'alors agitées, et qui avaient fait comme la substance de la philosophie, étaient la partie qu'il fallait surtout proscrire. Il chercha dans ces abstractions et dans l'abus des signes, les causes principales de nos erreurs , et les y trouva. Pour connaître notre âme , ses idées et ses affections , il n'étudia point les livres parce qu'ils l'auraient mal instruit : il se contenta de descendre

profondément en lui-même; et âpres s^étre,' pour ainsi dire, contemplé long-tems, il ne fit , dan^ son traité de T entendement Jtumain , que présen-. ter aux hommes le miroir dans lequel il s'était vu. En un mot , il réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit être en effet, la physique expérimentale de l'âme ; espèce de physique très-différente de celle des corps, non-seulement parsonohjet^' mais par la manière de l'envisager. Dans celle-ci; on peut découvrir , et ou découvre souvent des phénomènes inconnus ; dans Tau tre , les faits aussi anciens que le monde , existent également dans tous les hommes : tant pis pour qui croit en voir de nouveaux. L'a métaphysique raisonnable ne peut consister, comme la physique expérimentale, qu'à rassembler avec soin tous ces faits, à les réduire en un corps , à expliquer les uns par les autres> en distinguant ceux qui doivent tenir le premier rang et servir comme de base. En un mot, les principes de la métaphysique , aussi simples que les axiomes , sont les mêmes pour les philosophes et pour le peuple. Mais le peu de progrès que cette science a fait depuis long-tems^ montre combien il est rare d'appliquer heureusement ses principes, soit par la difficulté que renferme un pareil tratail, soit peut-être aussi par l'impatience natu-^ relie qui empêche de s'y borner. Cependant le titre de métaphysicien, et même de grand métaphysi-»^

cien, est encore assez commun dans notre siècle; cai* Tome i. 7

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nous aimons a tout proidiguer : maisquHlyapéudcî personnes véritablement dignes de ce nom ! Comibien y en a-t-il qui ne le méritent que par le malheureux talent d'obscurcir avec beaucoup de subtilité des idées claires^et de préférer dans les notions qu^ils se forment, Textraordinaire au vrai , qui est toujours simple? Il ne faut pas sMtonner après cela si la plupart de ceux qu^on appelle métaphysiciens font si peu de cas les uns des autres. Je ne doute point que ce titre ne soit bientôt une injure pour nos bons esprits ; comme le nom de sophiste , qui pourtant signifie sage , avili en Grèce par ceux qui le portaient , fut rejeté par les vrais philosophes. Concluons de toute cette histoire, que l'Angleterre nous doit la naissance de cette philosophie que nous avons reçue d*elle. Il y a peut-être plus loin des formes substantielles aux tourbillons , que des tourbillons à la gravitation universelle; comme il y a peut-être un plus grand intervalle entre Falgèbre pure et Fidée de l'appliquera la géométrie, qu'entre le petit triangle de Barkow et le calcul différentiel.

Tels sont les principaux génies que Fesprit humain doit regarder comme ses maîtres , et à qui la Grèce eût élevé des statues, quand même elle eût été obligée, pour leur faire place, d'abattre celles de quelques conquérans.

Les bornes de ce discours préliminaire nous empêchent de parler de plusieurs philosophes

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illustres, qui, sans se proposer des yues aussi grandes-, que ceux dont nous venons de faire mention, n ont pas laissé>par leurs travaux, de contribuer beaucoup à Tavancement des sciences, et ont, pour ainsi dire, levé un coin du voile qui nous cachait la vérité. De Ce nombre sont : Gali^. LEE, à qui la géographie doit tant pour ses décou-* vertes astronomiques, et la mécanique pour sa théorie de l'accélération ; Hakvay , que ladécouyerte de la circulation du sang rendra immortel ; HuYGHENS, que nous avons déjà nommé, et qui, par des ouvrages pleins de force et de génie , a si bien mérité de la géométrie et de la physique; Pascal , auteur d'un traité sur la cycloïde , qu'on doit regarder comme un prodige de sagacité et de pénétration , et d'un traité de l'équilibre des lî-; queurs et de la peisanteur de l'air, qui nous a ou-, vert une science nouvelle : génie universel et su-; blime , dont les talens ne pourraient être trop re-s grettés parla philosophie , si la religion n'en avait pas profité ; Malebranche, qui a si bien démêlé les erreurs des sens , et qui a connu celles de l'imagination, comme s'il n'avait pas été souvent trompé par la sienne; Boyle, le père de la physique expérimentale ; plusieurs autres enfin, parmi lesquels doivent être comptés avec distinction les Vesale, les Sybenham, IcsBoerhaave, et une infinité d'anatomistes et de physiciens célèbres. Entre ces grands hommes, il en est un dont la

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philosophie; aujourd'hui fort accueillie et forC combattue dans le nord de rEurope, nous oblige à ne le point passer sous silence; c'est Tillustre Leibnitz, Quand il n^aurait pour lui que la gloire; ou même le soupçon d'avoir partagé avec Newton Finvention du calcul différentiel , il mériterait y à ce titre , une mention honorable. Mais c'est principalement par sa métaphysique que nous voulons l'envisager: Comme Descartes , il semble avoir reconnu l'insuffisance de toutes les solutions qui avaient été données jusqu'à lui des questions les plus élevées, sur l'union du corps et de l'âme ^ sur la providence, sur la nature de la matière ; il paraît même avoir eu l'avantage d'exposer avec plus de force que personne les difficultés qu'on peut proposer sur ces questions; mais, moins sage que Locke et Newton, il ne s'est pas contenté de former dès doutes , 'il a cherché à les dissiper ; et de ce côté-ià, il n'a peut-être pas été plus heureux que Descartes. Son principe de la raison suffisante^ très-beau et très-vrai en lui-même, ne parait pas devoir être fort utile à des êtres aussi peu éclairés que nous le sonmies sur les raisons premières de toutes choses ; ses Monades prouvent tout au plus qu'il a vu mieux que personne qu'on ne peut se former une idée nette de la matière , mais elles ne paraissent pas faites pour la donner; son Harmonie préétablie semble n'ajouter qu'une difficulté de plus à l'opinion de Descartes sur Tunion du corps

et de Fâme; enfin son système de V Optimisme est peut-être dangereux, par le prétendu avantage qu^il a d^expliquer tout.

Nous finirons par une observation qui ne paraîtra pas surprenante à des philosophes. Ce n'est guère de leur vivant que les grands hommes, dont nous venons de parler, ont changé la face des sciences. Nous avons déjà vu pourquoi Bacon n'a point été chef de secte; deux raisons se joignent à celles que nous en avons apportées. Ce grand philosophe- a écrit plusieurs de ses ouvrages dans une retraite à laquelle ses ennemis l'avaient forcé , et le mal qu'ils* avaient fait à l'homme d'Etat n'a pu manquer de nuire à l'auteur. D'ailleurs, uniquement occupé d'être utile, il a peut-être embrassé trop de matières, pour que ses contemporains dussent se laisser éclairer à la fois sur un si grand nonvbrc d'objets. On ne permet guère aux grands génies d'en savoir tant; on veut bien apprendre quelque chose d'eux sur un sujet borné : mais on ne veut pas être obligé à réformer toutes^: ses idées sur les leurs. C'est en partie pour cette raison que les ouvrages de Descartes ont essuyé en France, après sa mort', plus de persécution que leur auteur n'ien avait souffert en Hollande pendant sa vie; ce n^a été qu'avec beaucoup de peine que les écoles ont enfin osé admettre une physique qu'elles s'imaginaient être contraire à CQ^lle dQ Moyse^ Newton, il est vrai, a trouvé dan^,

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ses contemporains moins de contradiction : soit que les découvertes géométriques par lesquelles il s^annonça, et dont on ne pouvait lui disputer ni la propriété, ni la réalité, eussent accoutumé à l'admiration pour lui, et à lui rendre des honunages qui n'étaient ni trop subits , ni trop forcés ; soit que par sa supériorité il imposât silence à Tenvie; soit enfin, ce qui paraît plus difficile à croire, qu'il eût affaire à une nation moins injuste que les autres, il a eu l'avantage singulier de voir sa philosophie généralement reçue en Angleterre , de son vivant, et d'avoir tous ses compatriotes pour partisans et pour admirateurs. Cependant, il s'en fallait bien que le reste de l'Europe fît ^lors le même accueil à ses ouvrages. Non-seulement ils étaient inconnus en France, mais la philosophie scolastique y dominait encore, lorsque Newton avait déjà renversé la physique cartésienne; et les tourbillons étaient détruits avant que nous songeassions à les adopter. Nous avons été aussi longtems à les soutenir qu'à les recevoir. Il ne faut qu'ouvrir nos livres, pour voir avec surprise qu'il n'y a pas encore trente ans qu'on a commencé en France à renoncer au cartésianisme. Le premier qui ait osé, parmi nous, se déclarer ouvertement newtonien , est l'auteur du Discours sur lajigure des Astres, qui joint à des connaissances géométriques très-étendues, cet esprit philosophique avec lequel elles ne se trouvent pas toujours , et

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ce talent d'écrire auquel on ne croira plus qu'elles nuisent, quand on aura, lu ses ouvrages. Mau- PERTUis a cru qu'on pouvait être bon citoyen, sans adopter aveuglément la physique de son pays; et, pour attaquer cette physique, il a eu besoin d'un courage dont on doit lui savoir gré. En effet, notre nation, singulièrement avide de nouveautés dans les matières de goût , est , au contraire , eu matière de science, très-attachée aux opinions an ciennes» Deux dispositions , si contraires en apparence , ont leur principe dans plusieurs causes, et surtout dans cette ardeur de jouir qui semble cbns^ tituer notre caractère. Tout ce qui est du ressort du sentiment n'est pas fait pour être long-tems cherché, et cesse d'être agréable , dès qu'il ne se présente pas tout d'un coup ; jnais aussi l'ardeur avec laquelle nous nous y livrons s'épuise bientôl;; et Tàme, dégoûtée aussitôt que remplie, vole vers un nouvel objet qu'elle abandonnera de même. Au contraire, ce n'est qu'à force de méditation que Tesprit parvient à ce qu'il cherche : mais par cette raison il veut jouir aussi long-toms qu'il a cherché , surtout lorsqu'il ^e s'agit que d'une philosophie hypothétique et conjec^turale, beaucoup moins pénible que des calculs et des combinaisons exacts. Les physiciens attachés à leurs théories, avec le même zèle et par les mêmes motifs que les artisans à leurs pratiques, ont sur ce point beaucoup plus de ressemblance avec le peuple qu'ils uc

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sUmagineut. Respectons toujours Descartes ; maïs abandonnons sans peine des opinions qu^il eût combattues lui-même un siècle plus tard. Surtout ne confondons point sa cause avec celle de ses sectateurs. Le génie qu^il a montré , en cherchant dans la nuit la plus sombre une route nouvelle quoique trompeuse , n'était qu'à lui : ceux qui Tont osé suivre les premiers dans les ténèbres, ont au moins marqué du courage ; mais il n'y a plus de gloire à s'égarer sur ses traces depuis que la lumière est venue. Parmi le peu de savans qui défendent encore sa doctrine , il eût désavoué lui-même ceux qui n'y tiennent que par un attachement servilc à ce qu'ils ont appris dans leur enfance , ou par je ne sais quel préjugé national , la honte de la philosophie. Avec de tels motifs on peut être le dernier de ses partisans; mais on n'aurait pas eu le mérite d'être* son premier disciple, ou plutôt on eût été son adversaire , lorsqu'il n'y avait que de l'injustice à l'être. Pour avoir le droit d'admirer les erreurs d'un grand homme , il faut savoir lies reconnaître quand le tems les a mises au grand jour. Aussi les jeunes gens, qu'on regarde d'ordinaire comme d'assez mauvais juges , sont peut-être les meilleurs dans les matières philosophiques et dans beaucoup d'autres, lorsqu'ils ne sont pas dépourvus de lumières ; parce que tout leur étant également nouveau, ils n*onl d'autre intérêt que celui de bien choisir,

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