‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 4)Chapitre 12 sur 62 · CT DISCOURS · texte numérisé non relu

CT DISCOURS

ment faite pour instruire; c'est par cette raison que le goût des systèmes , plus propre à flatter rimagination qu'à éclairer la raison, est aujourd'hui presque absolument banni des bons ouvrages. Un de nos meilleurs philosophes semble lui avoir porté les derniers coups (i). L'esprit d'hy-' pothèse et de conjecture pouvait être autrefois fort utile, et avait même été nécessaire pour la renaissance de la philosophie; parce qu'alors il s'agissait encore moins de bien penser, que d'apprendre à penser par soi-même. Mais les tems sont changés, et un écrivain qui ferait parmi nous l'éloge des systèmes viendrait trop tard. Les avantages que cet esprit peut procurer maintenant sont en trop petit nombre pour balancer les inconvéniens qui en résultent ; et si on prétend prouver l'utilité des systèmes par un très-petit nombre de découvertes qu'ils ont occasionnées autrefois, on pourrait de même conseiller à nos géomètres de s'appliquer à la quadrature du cercle, parce que les efforts de plusieurs mathématiciens pour la trouver, nous ont produit quelques théorèmes. L'esprit de système est dans la physique ce que la métaphysique est dans la géométrie. S'il est quelquefois nécessaire pour nous mettre dans le chemin de la vérité, il est presque toujours incapable de nous y conduire par lui-même.* Eclairé par

(i) M. Pabbé de Gondillac j dans son Traité dc9 SysUmes,

PRÉLIMINAIRE. CXJ

Tobservatîon de la nature, il peut entrevoir les causes des phénomènes : mais c^est au calcul à assurer pour ainsi dire l'existence de ces causes , en déterminant exactement les effets qu'elles peuvent produire, et en comparant ces effets avec ceux que Texpérience nous découvre. Toute hypothèse dénuée d'un tel secours acquiert rarement ce degré de certitude, qu'on doit toujours chercher dans les sciences naturelles, et qui néanmoins se trouve si peu dans ces conjectures frivoles qu'on honore du nom de systèmes. S'il ne pouvait y en avoir que de cette espèce , le principal mérite du physicien serait, à proprement parler, d'avoir l'esprit de système, et de n'en faire jamais, A l'égard de l'usage des systèmes dans les autres sciences , mille expériences prouvent combien il est dan-, gereux. *

La physique est donc uniquement bornée aux observations et aux calculs; la médecine à l'histoire du corps humain, de ses maladies et de leurs remèdes; l'histoire naturelle à la description détaillée des végétaux , des animaux , et des minéraux ; la chimie à la composition et à la décomposition expérimentale des corps; en un mot toutes les sciences, renfermées dans les faits autant qu'il leur est possible, et dans les conséquences qu'on en peut déduire, n'accordent rien à l'opinion, que quand elles y sont forcées. Je ne parle point de la géométrie , de l'astronomie et de la mécanique,

'destinées par leur nature à aller toujours en se perfectionnant de plus en plus.

On abuse des meilleures choses. Cet esprit philosophique , si à la mode aujourd'hui , qui veut tout voir et ne rien supposer, s'est répandu jusques dans les belles - lettres ; on prétend même qu'il est nuisible à leurs progrès , et il est difficile de se le dissimuler. Notre siècle , porté à la combinaison et à l'analyse, semble vouloir introduire les discussions froides et didactiques dans les choses de sentiment. Ce n'est pas que les passions et le goût n'aient une logique qui leur appartient : mais cette logique a des principes tout différens de ceux de la logique ordinaire; ce sont ces principes qu'il faut démêler en nous; et c'est, il faut l'avouer , de quoi une philosophie commune est peu capable. Livrée toute entière à l'examen des perceptions tranquilles de l'âme , il lui est bien plus facile d'en démêler les nuances que celles de nos passions, ou en général [des sentimens vifs qui nous affectent. Hé ! comment cette espèce de sentimens ne seraitelle pas difficile à analyser avec justesse ? Si d'un côté il faut se livrer à eux pour les connaître, de l'autre le tems où l'âme en est affectée, est celui où elle peut les étudier le moins. Il faut pourtant convenir que cet esprit de discussion a contribué à affranchir notre littérature de l'admiration aveugle des anciens; il nous a appris à n'estimer en eux que les beautés que nous serions contraints d'ad-

tnlt^T dans les modernes* Mais c^est peut-être aussi à la même source que nous devons je ne sais quelle 1

métaphysique du cœur^ qui s'est emparée de nos théâtres; s'il ne fallait pas Ten bannir entièrement , encore moins fallait-il l'y laisser régner. Cette anatomie de Tâme s'est glissée jusque dans nos conversations ; on y disserte , on n'y parle plus ; et nos sociétés ont perdu leurs principaux agrémens, la chaleur et la gaieté*

Ne soyons donc pas étonné? que nos ouvrages d'esprit ^ient en général inférieurs à ceux du siè-^ de précédent. On peut même en trouver la raison dans les efforts que nous faisons pour surpasser nos prédécesseurs. Le goût et l'art d'écrire font en peu de tems des progrès rapides, dès qu'une fois la véritable route est ouverte : à peine un grand . génie a-t-il entrevu le beau , qu'il l'aperçoit dans toute son étendue ; et l'imitation de la belle nature semble bornée à de certaines limites qu'une géné-i ration , ou deux tout au plus , ont bientôt atteintes : il ne reste à la génération suivante que d'imiter; mais elle ne se contente pas de ce partage; les richesses qu'elle a acquises autorisent le désir de. les accroître ; elle veut ajouter à ce qu'elle a reçu, et manque le but en cherchant à le passer. On a donc tout à la fois plus de principes pour bien juger, un plus grand fond de lumières, plus de bons juges , et moins de bons ouvrages ; on ne dit point d'un livre qu'il est bon, mais que c'est le Tome i. 8

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livre d^un homme d^esprit. C^est ainsi que le siècle de Démétrius de Phalère a succédé immédiatement à celui de Démosthène, le siècle de Lucain et de Sénèque à celui de Cicéron et de Virgile , et le nôtre à celui de Louis XIY.

Je ne parle ici que du siècle en. général ; car je suis bien ^loigné de faire la satyre de quelques hommes d'un mérite rare avec qui nous vivons. La constitution physique du monde littéraire entraîne, comme celle du monde matériel, des révolutions forcées, dont il serait aussi injuste de se plaindre que du changement des saisons. D^ailleurs comme nous devons au siècle de Pline les ouvrages admirables de Quintilien et de Tacite , que la génération précédente n^aurait peut-être pas été en état de produire , le nôtre laissera à la postérité des monumens dont il a bien droit de se glorifier. Un poète célèbre , par ses talens et par ses malheurs , a effacé Malherbe dans ses odes , et Marot dans ses épigrammes et dans ses épîtres. Nous ^vons vu naître le seul poëme épique que la France puisse opposer à ceux des Grecs , des Romains , des Italiens, des Anglais et des Espagnols. Deux hommes illustres , entre lesquels notre nation semble partagée, et que la postérité saura mettre chacun à sa place, se di^utent la gloire du cothurne, et l'on voit encore avec un extrême plaisir leurs tragédies après celles des Corneille et des Racine. L'un de ces deux hommes, le même à qui nous

devons la fiK?/inWey sûr <]^ obtenir , f>2|rnti Icteèspetit nombre de grands poètes 9 nue placç distinguée et cpii n^est qu^à lui, possède çn jaiitse tejQs, au plus haut degré , un talent qm n 9 eu presque aucun poète, même dans un degré inédiocre, celui d'écrire en prose. Personne n'a miçu^ conpu Fart si rare de rendre sans effort chaque idée par le terme qui lui est propre, d'embellir toi|t ^ns se méprendre sur le coloris propre à chaque chose; enfiu, ce qui caractérise plus qu'on ne peps^ les grands écrivains , de n'être jamais ni 4u-c|essi)s, ni au-dessous de son sujet. Son JEssc/d sur fe ^cle de Louis Xlf^ est un morceau d'autant plus précieux que Tauteur n'avait, en ce genre, aucup modèle ni parmi les anciens , ni parmi nous. Son Histoire de Charles XII ^ par la rapidité et la noblesse du style, est digne du héros qu'il avait à peindre; ses pièces fugitives supérieures à toutes celles que nous estimons le plus, suffiraient, par leur nombre et par leur mérite , pour immortaliser plusieurs écrivains. Que ne puis-je, en parcourant ici ses nombreux et admirables ouvrages, payer à ce génie rare le tribut d'éloges qu'il mérite, qu'il a reçu tant de fois de ses compatriotes, des étrangers; et de ses ennemis, et auquel la postérité mettra le comble quand il ne pourra plus en jouir !

Cène sont pas là nos seules richesses. Unégrivain judicieux, aussi bon citoyen que gr^d philosophe, nous a donné sur les principes des loi^i^in Quvragç

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