ACTION
Action. {Moraie.) Les actions morales ne sont autre chose que les actions wlontaires de Thomme, considérées par rappoH à l'imputation de leurs effets dans la ^ie commune. Par action wlontaire , nous entendons celles qui dépendent tellement de la volonté humaine, comme d'une cause libre, que sans sa détermination, produite par quelqu'un de sçs actes immédiats, et précédée de la connaissance de l'entendement, elles ne se feraient point, et dont par conséquent l'existence , ou la non existence , est
au pouvoir de chacun.
Toute action volontaire renferme deux choses : l'une que l'on peut regarder comme la matière de Faction; et l'au-
ti e coxnxne la forme. La première , c'0<*, Iç piouveinçnt même de la faculté naturelle, ou f u$$^ ^Ctud d^ cette Caculté considéré précisément esx lul-m|^e. ]ti'aii|rQ$ o'e^t la dépend^ce où est œ mouvement d'un décret de la volonté , en vertu de quoi on conçoit Faciioa COIwn^ adonnée par u^e cause libre et cs^able de ae détçrpii^eir ^13^ même. L'usage actuel de la faculté considéré précisément en lui-même , s'appelle plutôt une action de la ^ifolonté ^ qu'une action ^volontaire , car ce deq;iieç titre e^t a^çté seuleiaent au mouvement des facultés envisagé cqmmç d^ pendant d'une libre détermination de la volonté ; mais oii considère encore les actions volontaires ou absolmnent et en elles*mèmes, comme des mouvement physiques ^ro«* duits pourtant par un décret de la volonté ^ ou en tant que leurs effets peuvent être imputés à l'homme. Lorsque les actions volontaires renferment dans leur idée cette vue réfléchie, on les appelle des actions humaines ; et comme on passe pour bien ou mal morigéné) selon qu^ ce$ sortes d actions sont bien ou mal exécutées , c'est-^dire , 4eIon qu elks conviennent ou ne conviennent pas av^c la loi qui est leur règle , et que les dispositions même de llme^ qui résultent de plusieurs actes réitérés y s'appellent mœurs , les actions humaines , à cause de cela, portent aussi Iq titre d^actions nporales.
Les actions morales , considérées au dernier ^rd, ren-* ferment dans leur essence deu^ idée3 s l'une qui en est comme; la matière , et l'autre connue U forme. ' La matière comprend diverses choses ; i** Le mouvenient physique de quelqu'une des facultés naturelles , pair es^em-^ pie 9 de la faculté motrice de l'appétit çensitif de» sen& extérieurs et intérieurs , etc. On peut au^si nipttre en ce
go ♦ ESPRIT
même rang les actes mêmes de la volonté considérés purement et simplement dans leur être naturel, en tant que ce sont des effets produits par une faculté physique comme die. 2» Le défaut de quelque mouvement physique qu'on était capable depro'duire ou en lui-même ou dans sa causeî car on ne se rend pas moins punissable par les péchés d'omission, que par ceux de commission. 3» Ce ne sont pas seulement nos propres mouvemens , nos propres habitudes , et l'absence des uns et desautres en notre propre personne , qui peuvent constituer la matière de nos actions morales; mais encorelesmouvemens,les habitudes etleur absence qui
se trouvent immédiatement en autrui, pourvu que tout cela puisse et doive être dirigé par notre propre volonté : ainsi à Lacédémone , on répondait des fautes d'un Jeune homme qu'on avait pris en amitié. 4<> Il n'est pas jusqu'aux a.> tions des bêtes brutes, ou aux opérations des végétaux et des choses inanimées en général, qui ne puissent fournir la matière de quelque action morale , lorsque ces sortes d'êtres sont susceptibles d'une direction de notre volonté : d'où vient que , selon la loi même de Dieu , le propriétaire d'un bceuf qui frappé des cornes ( /^qye« Exod. XXI. 29. ) est tenu du dommage que fait cette bête , s'U en connaissait auparavant le défaut : ainsi on peut s'en prendre à un vigneron lorsque, par sa négligence, la vigne qu'il cultive a'a été fertile qu'en sarmens. 5° Enfin , les actions d autrui , dont on est le sujet passif , peuvent être le sujet d'une action morale , en tant que , par sa propre faute, on a donné lieu de les commettre : ainsi une femme qui a été violée passe pour coupable , en partie , lorsqu'elle s'est exposée imprudemment à aller dans les lieux où elle pouyait prévoir qu'elle courait risque d'être forcée. U forme
DE L'ENCYCLOPÉDIE. ^ 6g
des actions morales consiste dans Vimputabilité j si )'o9e désigner ainsi cette qualité, par laquellç les effets d'nne action volontaire peuvent être imputés à l'agent, c'est-àdire 9 être censés lui appartenir proprement comme à leur auteur ; et c'est cette forme des actions qui fait appeler
l'agent caiMe morale.
( I/abbé YVON. )
WVWM^M^(WMA%M
Action. (J8c//e«-i>c^^/'e«.) En matière d'éloquence , action se dit de tout l'extérieur de l'orateur, de sa contenance, de sa voix , de son geste , qu'il doit assortir au sujet qu'il traite.
L'action , dit Cicéron , est, pour ainsi dire, Téloquencé du corps : elle a deux parties , la voix et le geste. L'un frappe l'oreille, l'autre les yeux; deux sens, dît Quintîlien , par lesquels nous faisons passer nos sentimens et nos passions dans Fâme des auditeurs. Chaque passion a un ton de voix, un air, un geste qui lui sont propres; il en est de même des pensées , le même ton ne convient pas à toutes les expressions qui servent à les rendre.
Les anciens entendaient la même chose par prononcio' tiorij à laquelle Démosthène donnait le premier, le second et le troisième rang dans l'éloquence , c'est-à-dire , pour ré- ' duire sa pensée à sa juste valeur, qu'un discours médiocre soutenu de toutes les forces et de toutes les grâces de Faction, fera plus d'effet que le plus éloquent discours qui sera dépourvu de ce charme puissant.
La première chose qu'il faut observer , c'est d'avoir la tête droite , comme Cicéron le recommande. La tête trop élevée donne un air d'arrogance 5 si elle est baissée ou négligemment penchée , c'est une marque de timidité où
ffuldôlence. La pitldeiiCélà mettra dans Sa véritable situatioti. Lé vîsâge est ce qui domine le plus dans Taction. 11 n^y a , dit Quiïxtilien , point de mouvemens ni de passions qu'il n'exprime : il mei&ce, il caresse, il supplie, il est irierte, il est gai, il est hùûible , il marque là fierté, il fait entendre une infinité de choses. Notre âme se manifeste aussi par les yeux. La joie letu* donne de l'éclat ; la tristesse les couvre d'une espèce de nuage : ils sont vifs , étincelans dans l'indignation, baissés dans la honte, tendres et baignés de larmes dans la pitié.
Au reste, l'action des anciens était beaucoup plus véhémente que celle de nos orateurs. Cléon, général athénien, qui avait une sorte d'éloquence impétueuse , fut le premier chez les Grecs qui donna l'exemple d'aller et venir sur la tribune en haranguant. Il y avait à Rome des orateurs qui avaient ce dé&ut; ce qui &isait demander par un certain Yir^us i un Rhéteur qui se promenait de la sorte, combien de milles il avait parcourus, en déclamant, en Italie. Les prédicateurs tiennent encore quelque chose de cette coutume. L'action des nôtres , quoique plus modérée que celle des Italiens , est infiniment plus vive que celle des Anglais, dont les sermons se réduisent à lire froidement une dissertation thécdogique sur quelque point de l'Éeriture , sanfi aucun mouvement. ( L'abbé M aXiLbt. )
L'action finale d'un poâne est im événement à produire y Faction continue est le combat des causes et des obstacles qui tendent réciproquement , les unes à produire l'événement , et les autres à l'empêcher , ou à produire euxmiîmes un événement contraire.
JDB l'encyclopédie. 71
Dans la tragédie de Brîtannicua, la taori de Ce prince est Faction finale. La jalousie de Néron, son mauvais na*turel y sa passion pour Junie , la scélératesse de Narcisse en sont les causes. La vertu deBurrhus, l'autoritë d'Âgrip- ' pine , un reste de respect pour elle, et de crainte pour les Romains , l'horreur d'un premier crime , en sont les obstacles ; et le combat se passe dans l'âme de'NéroD%
Ainsi l'action d'un poëme peut se considérer comme une sorte de problème , dont le dénouement fait Ta so^ lution.
Dans ce problème, tantôt l'alternative se réduit à réussir ou à manquer l'entreprise, comme ésinsVJEnéide. Tantôt le sort e$t en balance entre deux événemens , tous les deux funestes, comme dans Y Œdipe i^ ou l'un heureux ^ et l'autre malheureux , comme dans XOdisaée et VJphiginie ^n Ihuride. Ceci demande à être développé.
Les Tro jens s'établiront-ils ou ne s'établiront-ils pas en Italie? Voilà le problème de Y Enéide. On voit que, du côté d'Énée , le mauvais succès se réduit à abandopner un pays qui n'est pas le sien. La destinée des Troyens ne serait pas remplie , Rome ne serait pas fondée ; mais ce malheur n'a pu intéresser vivement que les Romaine. La situation du côté de Turnus est d'un intérêt universel et plus fort 5 il s'agit pour lui de vaincre ou de périr , ou de subir la honte de se voir enlever sa femme, et les états de son beau-père : aussi les vceux60nt41s en faveur de Twnus.
Dans YOdissée , il ne s'agit pas seulement qu'Ulysse retourne à Itaque , ou qu'il périsse dans ses voyages , ou qu'il soit retenu dans l'île de Circé ou dans celle de Calypso; cet intérêt, personnel à un héros froidement sage 9 nous toucherait faiblement. Mais son fils, jeune encore 7
y a ESPRIT
est sous le glafive ; sa femme est exposée aux TÎoIenccs des prétendans , son père est au bord du tombeau, incapable de s'opposer à leur criminelle insolence ; son île esjt dévastée, son palais saccagé , son peuple et sa famille en proie à des tyrans. Si Ulysse revient , il peut tout sauver 5 tout est perdu , s'il ne revient pas : voilà tous les grands intérêts du cœur humain réunis en un seul , et c'est le plus parfait modèle de l'action dans l'épopée.
Dans VIphigénie en 2^auridej Oreste, poiursuivî par les furies, en sera-t-il délivré ou non? Sera-t-il réconnu par sa sœur avant d'être immolé? ou l'immolerait eHe avant de le connaître? Enlevcra-t-îl la statue de Diane , ou sera-til égwgé au pied de ses autds? L'événement peut être heureux ou malheureux ; et plus l'alternative en est pressante, plus elle est susceptible des grands mouvemens de la crainte et de la pitié.
Dans VOEdipe^ la peste achèvera-t-elle de désoler les états de Laïus 5 ou le meurtrier de ce roi «era-t-il reconnu dans spn fils et dans le mari de sa femme ? Voilà les deux extrémités les plus effroyables , et l'alternative la plus tragique qu'il soit possible d'imaginer. Le défaut de cette fable , s'il y en a un, c'est de ne laisser aucun milieu entre ces deux malheurs extrêmes , et de ne pas permettre à l'espérance de se mêler avec la terreur.
Je laisse à balancer les avantages de cette fable terrible et touchante d'un bout à l'autre , sans aucune espèce de soulagement pour l'âme des spectateurs , avec la fable de Xlphigénie en Tauride où quelques rayons incertains d'une espérance consolante brillent par intervalles , et laissent entrevoir une ressource dans les malheurs et les dangers dont on frémit 5 je veux seulement faire voir que tout se
DE l'encyclopédie. /S
déduit k ces deux problèmes ; l'un simple et l'autre complique. Celui-ci y en faisant passer l'âme des spectateurs par de continuelles vicissitudes , varie sans cesse les mouvemens de la terreur et de la pitié , l'autre les soutient et les presse 9 en faisant faire à l'intërét le même progrès qu'au malheur.
De cette définition de Faction considérée comme un problème , il suit d'abord qu'il est de son essence d'être douteuse et incertaine 9 et de l'être jusqu'à la fin ; car si l'action est telle qu'il n'y ait pas deux façons de la terminer , et que l'événement qui se présente aussi naturellement à la prévoyance des spectateurs, soit le seul moralement possible , il n'y a plus d'alternative , et par conséquent plus de balancement entre la crainte et l'espérance : tout se passe conmie on l'a prévu; et s'il arrive une révolution, si elle a' besoin d'une cause surnaturelle , comme dans le Philoctète de Sophocle; ou elle manque de vraisemblance, comme dans le Cid. C'est un effort de l'art qu'on n'a pas assez admifé dans le Télémaque, d'avoir par la seule force de l'éloquence d'Ulysse , rendu naturdi et vraisemblable le retom' de Philoctète, que Sophocle avait Jugé lui-même impossible dans l'apparition d'Hercule. A l'égard du Cid, Corneille, n'a su d'autre moyen d'en terminer l'intrigue , que de ne la pas dénouer.
D'un autre côté, si, dans les possibles , l'action avait deux issues , mais que par la maladresse du poète , et la prévoyance des spectateurs, le problème fût résolu dans ^^ur opinion avant le dénouement, il n'y aurait plus d'inquiétude ; et il ne faut pas croire que l'art de rendre l'événement douteux, et de laisser le spectateur dans ce doute, ne soit utile qu'une fois. L'illusion théâtrale consiste à faire
oublier ce <]ti'oii sait ^ pour ne penser qu'à ce qu'on, voit. J'ai lu Corneille , je sais par cœur le cinquième acte de IlodogiXne$ mais j'en oublie le dénouement : et à tmesurc que la coupe «npoisonnëe approche d'Antiocbus , je frémis ) comme si je ne savais pas que Timagène arrive. Ayez seulement soin que, dans l'action même , rien ne ti^thisèe le secret de la dernière révolution : j'aurai beav le savoir d'ailleurs , je me le dissimulerai, pour me laisser jouir du plaisir d'être ému \ eSfet inexplicable , et pourtant bien réel de Fillusion théâtrale. Mais autant la solution doit ét^e cachée, autant les termes opposés, oi\ Faction peut aboutir ^ doivent Être Siarqués et mis en évidence. Je n'en excepte qu'une sorte de fable : c'est lôrsqu'entte deux malkeurs ^ dont il semble que l'un ou l'autre doit arriver inévitablement , il y a pourtant un moyen de les éviter , tous lés deux , et qu'on a dessein de tirer par cette heureuse révcJution les personnages intéressans du double péïil qui les presse. Ce moyen doit être caché comme l'issue du labyrinthe : mais tout ce qu'il y a de funeste à craindre, doit^re connu, et le plus tôt possible. Que, dès le pretniet acte d! Œdipe j par exemple , le spectateur fïït instruit qu'OEdipe est l'assassin de sou père et le mari de sa mèr^^ ^hs ce moment, tous les efforts de ce malheureux prince, pour découvrir le meurtrier de Laïus, feraient frctuir ; et l'approche des incidens , qui amèneraient les reconnaissances , remplirait les esprits de cotapassion et de terreur. On peut rendre raison par-4à de ce qui arrive assez souvent, qu'une pièce fait plus d'impression la seconde fois que la première.
De notre définition , il suit encore que plus les événement opposés sont -extrêmes , plus l'alternative de l'un à
DE l'encyclopédie. 76
Faiitre a d'importance et d'intérêuSi, d'un côttî, il y va de l'excès du bonheur, et de l'autre, de l'excès du malheur, comme dans Ylphigénie en Tauride^iA^nsl^ Mérope^lA solution du problème est bien plus intéressante que lorsqu'il ne s'agit que d'un malheur peu sensible, ou d'un bonheur faiblement souhaité. Par exemple, dans Polieucte^ supposons que Pauline fût passionnément amoureuse de son époux, le problème serait bien plus terrible, et la situation de Pauline bien plus cruelle et plus touchante. Corneille, en la faisant amoureuse de Sévère, a évidemment préféré l'intérêt de l'admiration à celui de la terreur et de la pitié y en quoi il a obéi à son génie , et composé une fable plus étonnante et moins tragique.
Dans la comédie , même alternative : l'intérêt consiste 1** à faire souhaiter que le ridicule , puni par lui - même , soit à la fin livré à la risée et au mépris ; 2^ à faire naître une curiosité inquiète et une vive impatience de voir par quel moyen ce qu'on souhaite arrivera. L'Avare épouserat-il Marianne , ou la cédera-t-il à son fils? Tartuffe sçra-^ t-il confondu et démasqué aux yeux d'Orgon , ou joulrat-il de sa fourberie? Voilà le problème à résoudre. Au lieu du trouble , et du danger qui règne dans la tragédie , c'est l'agitation des querelles domestiques : au lieu des revers '9 ce sont les méprises : au lieu du pathétique , c'est le ridicule : mais le combat des intérêts , le choc des incidens est le même dans les deux genres , pour amener en sens contraire deux événemens opposés. Observons seulement que, dans le comique, si le nialheur est grave, il ne doit être craint que par les personnages ; les spectateurs doivent au moins se douter qu^il n'en sera rien. C'est une différence çsseutielle entre les deux genres , et peut-être le seul artifice
qui manque à l'intrigue du Tartuffe , dont le dcnûueznent n'eût rien perdu à être un peu plus annoncé.
L'intérêt du poète , en effet, n'est pas, dans le comique^ de tenir les spectateurs en peine, mais bien les personnages; car il s'agît de divertir les témoins au?i dépens des acteurs ; et , à moins d'être de la confidence , il n'est guère possible de se divertir d'une situation aussi désolante que celle qui précède la révolution du cinquième acte du TartuflFe. Peutêtre Molière a-t-il voulu que le spectateur , saisi de crainte, fût sérieusement indigné contre le fourbe hypocrite : mais ce trait de force , placé dans une pièce où le vice le plus odieux est démasqué , ne tire point à conséquence ; et , en général , dans le vrai comique , un danger qui ferait frémir y s'il était réel , né doit pas être sérieux : il faut au moins laisser prévoir que celui qui eu est menacé, en sera quitte pour la peur.
Si la définition que je viens de donner de Faction y soit épique, soit dramatique, est Juste, comme je le crois, on a eu tort de dire que l'action du poëme de Lucain manque d'unité ; on a eu plus grand tort de dire que les poèmes d'Homère n'ont que l'importance des personnages, et non pas celle de l'action.
Il n'y a pas de problème plus simple que celui-ci ; j4 qui restera Vempire du monde? Sera-ce au parti de Pompée et du Sénat? Sera-ce au parti de César? Or, dans le poëme de XdiPliarsale^ tout se réduit à cette alternative; et jamais action n'a tendu plus directement à son but. On a déjà vu qu'un modèle admirable de l'action épique, est le sujet de l'Odissée. Celui de Wliade est moins intéressant ; mais, par son influence , et comme événement, il est d'une extrême importance, La colère d'Achille va-t-elle sauver
DE l'encyclopédie. 77
Troie', et forcer les Grecs à lever le siège, et à s'en retourner honteusement dans leur pays ? ou , par quelque révolution imprévue, Achille, apaisé et rendu à la Grèce, va-t-il précipiter la perte des Troyens et la vengeance des Atrides? Voilà le problème de Tlliade ;*et la mott de Patrocle en est la solution.
Qu'est-ce donc qu'on a voulu dire, en reprochant à l'action de ce poâme , et à celle de l'Odissée , de manquer d'importance ? Et qu a«t-on voulu dire encore , en donnant pour des différences , entre l'action épique et l'action dramatique , ce qui convient également à toutes les deux? Léa solution des obstacles est, dit-on, ce qui fait le rfenouejnent*^ et le dénouement peut se pratiquer de deux manières : ou par une reconnaissance , ou sans reconnaissance; ce qui n*a lieu que dans la tragédie : et pourquoi pas dans le poème épique? Celui-ci, comme Ta très-bien vu Aristote , n'est que la tragédie en récit.
L'action de l'épopée est^ sans doute , un exemple j maisnon pas un exemple à suivre ; et, comme celle de la tragédie, elle est , tantôt l'exemple du malheur attaché au crime , à l'imprudence, aux passions humaines; tantôt l'exemple des vertus , et du succès qui les couronne , ou de la gloire qui les suit.
L'épopée est une tragédie , dont Faction se passe dans l'imagination du lecteur. Ainsi , tout ce qui dans la tragédie , est présent aux yeux , doit être présent à l'esprit dans l'épopée. Le poëte est lui - même le décorateur et le machiniste ; et non-seulement il doit retracer dans ses vers \e lieu de la scène, mais le tableau, le mouvement, la pantomime de l'action ; en un mot , tout ce qui tomberait sous les sens , ^i le poème était dramatique.
Il y a sans doute ^ pour cette imitation en récit, du dé-> savantage du côté de la chaleur et de la vérité , mais il y a de Favantage du côté de la grandeur et de la magnificence du spectacle , du côté de l'étendue et de la durée de l'action , du côté de Fabondance et de la variété des incidens et des peintures.
Dans la tragédie y le lieu physique du spectacle oppose ses limites à l'essor de l'imagination : elle y est comme emprisonnée y dans le poème épique , la pensée du lecteur s'étend au gré du génie du poète , et embrasse tout ce qu'il pelnt« Mille tableaux qui sq succèdent dans les descriptions de Virgile, se succèdent aussi dans ma pensée 5 et en les lisant , je les vois.
Le poète épique, à cet égard, est bien plus heureux que le poète tragique. Combien celui-ci ne se trouve-t-il pas resserré sur le.théâtre même le plus vaste, lorsqu'il se compare à son rival , qui n'a d'autres bornes que celles de la nature , qu'il firanchit même quand il lui plaît.
Un autre avantage de l'épopée sur la tragédie , c'est lespace de tems fictif qu'elle peut donner à son action. Dans un spectacle qui ne doit durer que deux ou trois heures; dans une intiigue, dont la chaleur doit sans cesse aller en croissant , parce qu'elle a pour mobile des passions saxks rela« che, et pour objet un^ émotion qu'il ne faut pas laisser languir , le tems fictif ne peut guère s'étendre avec vraisemblance au-delà d'une révolution du soleil. Mais le tems de l'épopée n'a de bornes que celles de son action , naturellement plus ou moins rapide, selon que le mouvement qui Ta. nime est plus violent ou plus doux.Yoilà donc le génie du poète épique en liberté, soit pour le tems , soit pour les lieux , tandis que celui du poète tragique t.st à la gène.
DE l'bNCYCLOPÉDIE. ^9
La tragédie est obligée de commencer dans le fort de Faction , et assez près du dénouement , pour laisser dans Favant-scène tout ce qui suppose de longs intervalles. Sou mouvement accéléré d'acte en acte 9 est si continu , si ra<<pîde ; l'inquiétude qu elle répand eat si vive , et l'intérêt de la crainte et de la pitié si pressant, quç ce qu'on ap^ pelle épisodes, c'est-à-dire, les circonstances et les moyens de l'action, s'y réduisent presque à l'étroit besoin, sans rien donner à l'agrément; au lieu que dans l'épopée, la chaîne de l'action étant plus longue , et le dessein plus étendu , les incident que je regarde comme la trame du tissu de la fable, peuvent l'orner, et l'enrichir de mille couleurs différentes. Faut-il, pour me faire entendre , une image plus sensible encore? La tragédie est un torrent qui brise ou franchit les obstacles ; Fépopée est un fleuve majestueux qui suit sa pente , mai& dont la course vagabonde se prolonge par mille détours. On voit donc que la tragédie l'^nporte sur Fépopée par la rapidité, la chaleur, le pathétique de Faction; mais que Fépopée Femporte sur la tragédie, par la variété, la richesse, la grandeur et la ma)esté.
Tout sujet qui convient à l'épopée , doit convenir à la tragédie , c'est-à-dire , être capable d'exciter en nous Finquiétude, la terreur et la pitié; car s'il n'était pas assez intéressant pour la scène , il le serait bien moins encore pour le récit , qui n'est jamais aussi animé. C'est dans ce sens-là qu'Âristote a dit , que le fond des deux poèmes était le même. « H faut , dit-il , en parlant de Fépopée , en » dresser la £ible, de manière qu'elle soit dramatique, n et qu'elle renferme une seule action qui soit entière, » parfaite et achevée. D y a , dit-il encore , autant de sortes
8o ESPRIT
» d'épopées , qu'il y a d'espèces de tragédies 5 car l'épopée » peut être simple ou implexe, morale ou pathétique »* Il ajoute que , « l'épopée a les mêmes parties que la tra- » gédie : car elle a ses péripéties , ses reconnaissances , ses » passions » , d'où il conclut que , « l'épopée ne diffère de » la tragédie que par son étendue ^ et par la forme de ses » vers » : et il en donne pour exemple , d'un côté le sujet de rOdissée dénué de ses épisodes , et tel qu'Homère leût conçu s'il eût voulu le mettre au théâtre $ de l'autre , celui d'Iphigénie en Tauride, avant d'être accommodé au théâ^ tre , et tel qu'il dépendait d'Euripide d'en faire un poème épique , ou un poëme dramatique , à son choix.
En suivant son idée pour la développer, essayons de disposer le sujet d'Iphigénie , comme Euripide l'eût disposé lui-même , s'il en eût voulu faire un poëme en récit.
Oreste , couvert du sang de sa mère et poursuivi parles Eiunénides , cherche un refuge dans le temple d'Apollon , de ce dieu qui l'a poussé au crime. Il embrasse son autel , l'implore, lui offre un sacrifice; et l'oracle intéressé lui ordonne pour expiation , d'aUer enlever la statue de Diane profanée dans la Tauride,
Oreste prend congé d'Electre : il ne veut pas que Pilade le suive; Pilade ne veut point l'abandonner : ce )etme prince quitte un père accablé de vieillesse, dont il est l'appui , une mère tendre dont il fait les déUces, et qui tous deux l'encouragent, en le baignant de larmes, à suivre un ami malheureux. Oreste , présent à leurs adieux , se sent déchirer le cœur aux noms de fils , de père et de mère.
Il s'embarque avec son ami; et si le. petit voyage d'Ulysse et d'Enée est traversé par tant d'obstacles , quelles ressources n'a pas ici le poète pour varier pelui d'Oreste ?
Qh^oq s^imagîiie seulement qu'il parcourt k mer Ë^ , où. «on père et tous les liëros de la Grèce ont ëtë si long-tems le jouet des ondes; qu'il la parcourt à la vue de Scyros, où l'on avait caché le jeune Achille $ à la vue de Leninos ^ où Philoctète avait été abandonné ; à la vue de Lesbos , qù les Grecs avaient commencé de signaler leur vengeance; à la vue du rivage de Troie » dont la cendre fume encore; qu'il a FHellespont , la Propontide et l'Euxin à traverser , pour arriver dans la Tauride. QueUe carrière pour le génie du poète!
Aux incidens naturels qui peuvent retarder tour à tour et favoriser l'entreprise d'Oreste, ajoutez la haine des dieux,* ennemis du sang d'Agamemnon , la faveur des dieux qui le protègent, les furies attachées aux pas d'Oreste^ et qui viennent l's^ter toutes les fois qu'il veut s'oublier dans les plai^rs ou dans le /'epos. Tous ces agens surnaturels vont m^r à faction du poëme un merveilleux déjà fondé sur la vérité relative , et adopté par l'opinion.
Cependant Thoas épouvanté par la voix des dieux , qui lui présage qu'un étranger lui arrachera le sceptre et la vie 9 Thoas ordonne que tous ceux que leur mauvais sort ou leur mauvais dessein amèneront dans la Tauride, soient immolés sur l'autel de Diane* Iphigénie en est la prêtresse; elle a horreur, de ces sacrifices ; et après avoir employé tout ce que l'humanité a de plus tendre , et la religion de plus touchant pour fléchir l'âme du tyran : (( Non , Ip dit-elle , » Diane n'est point une divinité sanguinaire , et qui le sait >» Biieux que.moi? >i Alors elle lui raconte comment destiiiée elle-même à être immolée sur son autel , elle a été enlevée par cette divinité bienfaisante, «c Jugez , conclut 9> Iphig^iâet si Dia|ie se pkirait à voir çou}er un sang