‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 4)Chapitre 43 sur 62 · Tome i · texte numérisé non relu

Tome i

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deriner. C'est ainsi qu'Horace , roulant dissuader les Romains de s'embarquer de nouveau dans une guerre civile, ne s'adresse, par prudence, qua un navire auqud il dépeint le danger du naufrage (Hor, /iV. /, od. i4). Enfin , souvent on emploie l'image, au lieu de la chose même, en vue de Yénergie , pour donner à la chose r^résentée plus de clarté y pltis de force , et en un mot , un tour plus beau et plus gracieux. Quand Haller compare notre vie sur cett^ terre à l'état de la chenille, et notre durée à une. goutte d'eau dans l'Océan^ il exprime en deux vers, par ces images allégoriques, )a véritable destination et la brièveté de cette vie, d'une manière beaucoup plus concise, plus énergique et plus sensible qu'il n'iaurait pu le faire sans allégorie.

Toute allégorie, en général , doit renfermer une image, qui détermine la chose qu'on veut exprimer, et qui la fasse connaitre sous une face plus avantageuse. L'allégorie doit déterminer son objets et le déterminer avec précision; sans cela elle devient énigmCé Elle doit le présenter plus avantageusement , sans quoi elle devient inutile. De là rë~ sultent deux qualités essentielles à l'allégorie , un rapport exact entre l'image et l'objet , afin que celui-ci se présente d'abord à l'esprit; et une beauté énergique dans l'image , pour que l'objet gagne à être présenté figurément.

Outre cçs deux qualités essentielles, l'all^orie en doit encore avoir deux autres ; l'une , c'est qu'elle ne soit pas poussée trop loin ; et la seconde, qu'on n'y ajoute rien qui retombe dans le sens propre; deux défauts qui répandent sur l'allégorie une teinte d'absurdité. Les anciens ont désigné le corps humain par le terme de microcosme, on de monde en abrégé. L'aU^orie est juste ; mais si l'on entre- }>renait de l'étendre, d'en détailler les principaux rapporta^

d^assigner \ ce petit mande ses planètes , ses habttans , ses montagnes et ses vallées , on poussemit Fall^gotie jnsqn'aa ridicule. On pourrait ainsi gâter la belle allégoriede Platon, i]iii représente les passions sous l'image 'de coursietà al télés à un char que la raison guide ; qu'on j ajoute le timon et les roues , il n'y aura rien dans Tâme qui réponde à ces nouyelles images. Il &ut donc éviter soigneusement de faire entrer dans l'allégorie des détails qui n'ont point de parties correspondantes dans l'objet désigné ^ ou du moins ces détails ne doivent être énoncés que bien faiblement, si l'on ne peut se dispenser absolument d'en faire mention» n est pareillement absurde d'entamer une allégorie , et de finir par Texpression propre. Pope a admirablement bien dit :

Dnnck deep , or taslê not thê Pierian nffnng ; There shallovo draughts Inioxi fuies ihe brain^ And drincklng iargefy sober us again,

Eiwi oa Gritidim. «. iiS. )

Bwez à longs traita à Id fontaine ^des Mu8ea% ou ne goûtez point de ses eaux% de petits trait» eniprent; ce n'est qu'A force de boire qu'on dissipe Fii^resse* N'aui^aitil pas été ridicule de terminer ainsi l'allégorie .• de petit» traits enivrent^ mais plus on y puise y plus on acquiert de connaissances solides?

Enfin, l'image doit être unique ^ sans confusion, sans mélange d'autres objets. Une idée peut sans doute être rendue sensible et parfaitement représentée 80JX$ plus d'une image. Mais l'accumulation de ces iniages, dans une seule fleure, l'oliÀcurcirait. Ne rommencc^^pas , dit Quin<^

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tilien ^ par une IcmptHc pour finir par des flammes. (InsL Or. L fnm^ 6 y 5o.). Voilà les qualités qu^on peut exiger d'une allégorie; en voici l'eflFet.

^ ^ . « , uji de toute image;

c'est de présenter des idées abstraites sous une forme sensible à notre esprit , et de nous en donner , par ce moyen , une connaissance intuitive. Mais l'allégorie l'emporte, à cet égard , sur tous les autres genres d'images ; comme elle supprime l'objet même , sa brièveté lui donne plus de vivacité^ et comme, par la même raison , toute lattention est d'abord fixée sur l'exacte représentation de l'image ^ l'objet s'y présente ensuite avec plus de rapidité et d'exactitude* dans toute sa clarté. Quand Bodmer fait dire à Jacob, dans son poème ; on me présenta une coupe remplie d'absynilie 5 à peine en avait - on emmiellé le bord , il donne à son récit une vivacité qu'il n'eût point eue , s'il avait fait de cette beUe allégorie une comparaison. L'allégorie est , de toutes les images , la plus énergique ; et après elle , c'est la comparaision qui a le plus de vivacité.

Quant à Tusage de l'allégorie, il faut observer, en général , que l'excès serait un défaut ; c'est un simple assaisonnement qu'on ne doit employer qu'avec modération. Des allégories trop fréquentes feraient perdre le goût de la belle ^implicite. D'ailleurs l'accumulation des images iette la confusion dans l'esprit ; bien loin d'y r^andre une plus gran de clarté, elle n'y laisse qu'un cabos d'objets sensibles, Y Q un g , [cet auteur d'ailleurs si excellent, n'a que trop souvent donné dans ce défaut en composant ses Nuits»

H est très-probable que c'est la nécessité qui a introduit l'allégorie dans le discours. Aussi long-tems que la langue manque ^e termes propres à exprimer de» notions géué.

DE l'encyclopédie. tig

raies ;, on tut f éduit , pour designer un homme emporté et vindicatif^ à lui donner le nom de chien ^ ou de quelque autre animal auquel on avait reconnu les mêmes caractères. Le but de l'aUégorie se bornait alors tout simplejnent à lever l'impossibilité d'exprimer la chose. Les langues ont retenu un très-grand nombre d'allégories de cette espèce , qui , par le long usage v ont pleinement acquis le caractère d'expressions propres. >

Après cet usage de première nécessité^ l'allégorie en a un second qui consiste ^ non pas encore à donner une beauté d'énergie à la chose qu'on veut représenter, mais à lui donner un tour plus dâicat , qui s'éloigne de l'expression vulgaire; c'est en quelque manière faire un compliment obligeant aux personnes auxquelles on adresse le discours. Virgile a eu ce but dans quelques - imes de ses églogues. Ce poète pouvait témoigner sa reconnaissance envers Auguste , et tous les sentimens qu'il exprime dan* ses églogues , avec autant et plus d'énergie , en termes directs. Mais l'allégorie donne à ses pensées un tour plus fin et phis spirituel. Un homme d'esprit emploiera toujours la tournure allégorique , lorsqu'il sera question de louer ou de blâmer. Des éloges ou des reproches directs ont une dureté qui tient trop du vulgaire.

Mais l'usage de l'allégorie acquiert tm nouveau degré ' d'importance , lorsqu'à la tournure déhcate on réunit encore le but de voiler l'objet ou le sens propre, jusqu'à ce que le jugement soit à l'abri de toute prévention. C'est le même avantage qu'on retire de l'apologue , et par le même moyen. Tel est le célèbre discours du consul Ménénius Agrippa , qui , par cet artifice , sut apaiser la révolte des. Plébéiens. ( Tite-^Lwe ,/.//, Sa. ) '

Ces é^nx espèces d'allégori<» m'eiîgènt nullement nne 9indi0^ par&ite et qui s^étende à toutes les circonstances. L'ftU^orie dëgéziere en puérilitë , dès qu'on veut appuyer sur ebaqne partie de détail. Il suffit pour le but qu'on se propose , que la proposition principale qu'on vent établir se retrouve dépeinte dans l'image d'une manière intuitive.

On emploie quelquefois l'allégorie, uniquement dans la vue de donner à une idée plus de clarté , et de la rendre asseai sensible pour qu'elle s'imprime dans l'esprit et qu elle n'en puisse être trop facilement effacée. La pensée que Haller a exprimée av^c une précision philosophique s lea Jùuisêaneet' acemiBsent Isa désirs j^ Horace Ta rendue sous cette ailégorie :

CreseU indulgens sihi dims hyârbps , Nec skim pelltf^ nisl causa mcrli Fugerii vehis et afuosus aWo

Corpore languor. ( Od. L^ II ^ i. )

La première manière est pour les philosophes , celle-ci est pour tout le monde* Ce que l'une dit à l'entendement, l'autre le peint à l'imagination. Des allégories de cette espèce sont très -nécessaires, lorsqu'il s'agit d'inculquer d'une manière ineffaçable des vérités générales et importantes. C'est ce qui a produit tant de proverbes allégoriques, qui tous appartiennent à l'espèce dont nous parlons. Les conditions essentielles sont que l'image soit bien distincte; que, pour être mieux saisie , elle s^it prise d'objets connus ; et qu'on n'y emploie que très-peu de traits , mais des traits bien caractérisés, Horace a rempli toutes ces conditions dans l'exemple suivant :

Sapiiès ventU agiUUUr ingens

PB L'BVCTCI^OPillIB. l5i

Pimis , et edsœ granore easu Leciêumiturres^fenuntçuesummos

Fidgura montes. ( Od. !#• I/f lo. )

Ces allégories , au reste 9 ne servent ({u'à graver dans la mémoire des rérités connues; mais ces vérltds ont d'autant plus besoin d'être rendues intuitives^ qu'dtant des notions communes, qu'on peut saisir sans le moindre effort, c'est, pour me servir de l'ingénieuse expression de Winckelman, im vaisseau qui ne trace sur la mer que des sillons momentanés. Au lieu que ce qui coûte quelques efforts à l'esprit^ s'imprime plus sûrement dans la mémoire.

L'allégorie peut encore avoir un but plus relevé , c'est d'énoncer les choses d'une manière plus forte et plus expressive , et de les présenter en même \/étm dans un plus grand jour. C^est ainsi que Haller emploie Vallégorie de Vétat de ehenille , dont nous avons parlé , et que Youi^ a dit:

Mine d*yd with thee Philander! Thy last sigh dis" eoh*d the charm; tJie dieenchanted earth het ail her lustre.

Ma joie a disparu avec toi^ cher,Philandre^ ton der^ nier soupira dissipé le charme , et la terre désenchantée a perdu ses attraits.

Plus on examine ces images de près , plus on leur trouve de vie et d'énergie ; le nombre des idées qui se rapportent k l'objet représenté, augmente à mesuré qu'on y réfléchit. Cette espèce d'allégorie a la plus grande énergie , car elle réunit l'effet des sensations , de la brièveté , de la clarté , d< la richesse «t de la force ; aussi fait-ell» oi^e des plus

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grandes beautés de la poésie. Elle tient- mèiue quelquefois lieu de preuve. Il y a, en effet, certaines vérités, dont on peut moins s'assurer par une démonstration distincte, que par un coup d'œil rapide qui embrasse plusieurs circonstances particulières; rallégorie sert de preuves aux vérités de ce genre ; et c'est ici que des ressemblances éloignées ont une grande force, et rendent Tallégorie plus vive.

L'allégorie qui n'a principalement pour but que de rendre une pensée^ avec plus de brièveté , n'est pas lout-àfait aussi importante que celle dont nous venons de parler. Tdle est, par exemple, cette allégorie d'Horace :

Contràhes venio nimium secundo Turgida vêla.

Enfin , il y a encore une espèce d'allégorie qu'on pourrait nommer V allégorie mystérieuse^ ou prophétique ^ parce qu'en effet plusieurs prophéties sont écrites dans ce style. Elle tient le milieu entre l'allégorie claire et l'énigme, et elle sert à donner plus de solennité et de gravité au discours, EUe ne nous laisse entrevoir qu'une partie de la chose représentée, et couvre le reste d'un voile sacré. Cette espèce est propre dans les actions grandes et solen-' nelles auxquelles on intéresse des êtres supérieurs. Elle . produit surtout un très - bon effet dans le haut tragique. Quant aux sources d'où l'on puise les allégories, ce sont la nature , les mœurs et usages des peuples , les sciences et ]es arts ; mais c'est l'esprit seul qui sait y puiser. De même que le corps humain est l'image de l'âme , de même aussi le monde visible est l'image du monde des esprits 5 il n y a rien dans l'un qui n ait quelque chose d'analogue dans l'autre. Un esprit pénétrant, qui, en observant la nature»

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ne s'arrèlera pas k Fécorce, mais qui percera jusqu'aux parties invisibles du raonde physique, y trouvera des allégories de Fespèce la plus parfaite. C'est une étude qu'on ne saurait trop recommander aux poètes. Les modernes , qui ont écrit sur Thistoire de la nature , nous ont présenté cet immense théâtre dans un ordre et avec une clarté dout les anciens n'appro^qlient point. Mais il n'y a que des poètes philosophes qui puissent moissonner d«ins ce vaste champ et surpasser aisément les' anciens dans cette .partie. Nos faiseurs d'odes n'ont encore guère profité de cette source

Les mœurs et les usages de la nation sont k 'source la plus commune d'où l'on peut tirer l'espèce d'allégorie qui se borne à la brièveté et à la clarté. C'est de là principalemient qu'Horace a puisé ses nombreuses allégories. Les usages d'un peuple encore grossier ont surtout quelque chose de très-signîficatif qui peut fournir de bonnes allégories. C'était, par exemple, l'usage des anciens Celtes, quand ils entraient dans un pays étranger, de ponter la pointe de leur pique en avant , s'ils venaient comme ennemis , et en arrière, s'ils n'avaient que des senlimens pa» cifiques. L'allégorie est aisée à saisir. Le poète Eschyle en a tiré une très-belle de la coutume qu'avaient les anciens navigateurs de placer les images de lem^s dieux tutélaires sur la poupe du vaisseau.

£.nfinles sciences, et surtout les arts qui s'occupent d*objets matériels, renferment un très-grand nombre de sujets propres à l'allégorie. Plus ces sujets sont connus et faciles à concevoir, plus leur choix e,st heureux. Celui qui examinerait avec soin les opérations des artistes , et les ouvrages de l'art , dans la vue d'observer ce qu'ils contiennent de significatif, rendrait un grand service aux poètes et aux ora-*

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teurs. Entre les poêles allemands ^ c'est Hagendom et Bodmer qui se sont le plus appliqués à puiser dans cette source. Leurs ouvrages sont parsemés d^allusions, d'images, de comparaisons et d'allëgories , qu'ils ont empruntées des arts et des sciences.

Conduons de toutes ces remarques, que l'étude de la nature, des moeurs et des usages des divers peuples, des sciences et des arts, est non -seulement très-nécessaire dans le choix et l'invention du sujet , mais encore dans la manière d« le traiter avec succès.

Il nousreste encore à parler des personnages all(%oriqnes qui reviennent si souvent dans les écrits des poëtes , et qui forment une espèce toute particulière d'allégorie. Elle se distingue des autres, en ce qu'elle tran^orme de sim^ pies noms ou de simple» notions désignées par ces noms , en personnages qui agissent. Des vertus , des qualités abstraites, l'amour, la baine^ la discorde, la sagesse, sont métanwrphosées en des être vivans; et cela de diverses Bumièces. Tantôt ce n^est qu'indirectement et en passant; quelques mots ajoulés à l'idée abstrcÂte lui donnent une détermination qui ne peut convenir qu'à un être actif; e'est ainsi qu'un prophète a dit: dei^ant lui marche' la> pêêie. Tantôt c'est d'une manière directe : on revêt la notion abstiïiite d'un corps parfaitement déterminé, sur lequel le poëte fixe pour quelque teins nos regards ; tel est l'exemple suivant d'Horace : ( Od» L. /, 35. )

71b sempêf anteii sotoa NeeessUas , Ciapos if aboies et euneos manu GesUuis ahena; nec sêfierus Uimts ahest , iiquidunufue plumàum»

DE l'encyclopédiis. l55i

Tantôt enfin , on prête à ces personnages allégorique» des rôles entiers et suivis ; on les introduit dans l'ëpc^ée^ et même dans le drame ^ pour les ikire agir avec des per^ sonnages réels. C'est ainsi que U Discorde 9 la R^iommée^ l'Amour , et tant d'autres êtres allégoriques sont souvent personnifiés chez les poètes tant anciens que siodemes* On peut encore rapporter en quelque manière à ce genre les êtres purement fabideux^ les Sylphes, les Gnomes^ les Dryades , lesFaunes, etc. On a si souveuit blâmé , justifié^ excusé et loué les poètes sur ce sujet, qu'on peut mettre l'usage qu'ik font de ces images au. rang des arti6ces équivoques de la poésie.

Nous parlons dans an autre article de l'usage de ce9> personnages allégoriques dans la peinture. Il est vripsem-». blable que c'est des tableaux qu'ils ont passé dans la poésie; ou peut-être aussi celle-ci les a^elle pris des hiéroglyphes» Ce qu'il y a de très^probable , c'est que la plupart des dîvinités du paganisme et plusieurs héros de la mythologie étaient dans leur origine des personnages allégoriques. On ne trouve dans Homère aucune différence-essentielle entre les personnages piurement fantastiques qu'il allégorise, tels que la Renommée, l'Ai^ore^ llris, les Heures, les^onges^ etc. 9 et les dieux , auxquels il doit supposer une existence plus réelle. Il semble même que ce poète prend quelque^ (ois Jupiter et Junon pour des personnages simplement allegoriquçj^,

La première remarque qui se présente à l'écrit , sur ces êtres allégoriques , c'est qu'ils diffèrent de l'allégoriQ propre, eu tant qu'ils sopt la chose lûgnifiée elle-même ^ revêtue d'une formç corporelle, et non une simple substi^ tution d'une image à la place de l'objet représenté 'y ce n'est

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pas le signe, cest la chose. Cependant ces êtres personnifiés peuvent avoir toute l'énergie de l'allégorie , lorsque la figure dont^on les revêt exprime d'une manière plus parfaite la nature de la chose désignée. Le meilleur exemple à citer en ce genre, c'est l'image allégorique que Mîlton a tracée du Péché. Le Poète nous y peint une figure qui, sans avoir dei^aHté^ peut néanmoins être conçue par Kmagipation^ et dont l'aspect excite en nous, mais plus promptement et avec beaucoup plus de vivacité, la même horreur , le même dégoût et les mêmes idées que la contemplation réfléchie du mal moral aurait produit avec plus dfi lenteur et beaucoup moins de force. De ce genre est encore l'image de la Discorde , qu Homère a tracée d'un coup dç pinceau au quatrième livre de \ Iliade (or. 44o.) Les poètes anciens et les modernes fourniraient divers exemples de semblables fictions.

Mais il y a une espèce plus commune d'images allégoriques , qui est inférieure en énergie à celle dont nous venons de parler. L'Aurore aux doigts de rose, qui revient si souvent dans Homère^ l'Iris au vol rapide; l'Amour, les Vénus et les Oupidons de Tibulle , font un effet beaucoup plus faible en poésie qu'en peinture ; ce ne sont bien souvent rieu de plus que dos noms moins vulgaiies et plus sonores que le mot propre ne l'est.

D'autres espèces encore d'êtres personnifiés n'ont aucune figure déterminée ; ils se présentent à l'imagination sous la formç d'êtres vivans , mais dont le caractère n'est pas bien décidé, ou dont on ne saurait même se faire une notion déteaninéef tels sont les fleuves, les villes, les provinces personnifiées, les génies des honunes et des nations , les nymphes , et tant d'autres êtres fantastiques.

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On personnifie ces êtres ou dans la seule vue de rendre sensibles des notions abstraites > ou pour mettre du merveilleux dans l'action ; ou enfin pour s'en servir comme de machines qui forment l'intrigue , ou le dënouement. Quant au premier usage, il paraît suffisamment légitimé par l'autorité de la plupart des poètes afeciens et modernes. Sous ce point de vue , ces images retombent dans la classe de l'aUégorie propre , et ne diffèrent de celle-ci qu'en ce que le po«te, au lieu de puiser dans les trois durées que nous avons indiquées , puise dans sa propre îmagination^ Aussi il est aisé d'appliquer ici tout ce que nmis avons observé ci-dessus sur l'usage , la diversité et la nature de Fallt^rle. Mais s'il ftiut déjà une grande sagacité, pour tirer de la nature ou des arts une allégorie énergique; qiiel feu poétique , quel génie créditeur ne doit pas joindre à cette sagacité le poète qui entreprend de donner on corps, et de nous présenter sons une figure visible les productions de son cerveau? de personnifier comme Homère et Milton la Dissension et le Pécbé?

Les. images de l'espèce plus commune, tracéeô d'une touche moins forte , lorsqu'on sait les employer à propos , servent à animer le' sujet, et à y répandre de l'agrément, ou à le rendre plus touchant ; le langage du poète en prend une teinte d'enthousiasme , qui lui donne plus d'intérêt. Mais on n'obtient ces avanteges qu'à l'aide d'un goût bien délicat. La prosopopée, comme toutes les figurer oratoires, doit naître ou d'une passion véhémente, qui, dans 'son trouble , invoque les montagnes , parlé aux rochers , et croit que toute la nature l'écoute et s'iattèndrît ; ou elle doit naître d'une imagination très-vive, qui, à chaque ' idée donne un corps, et à chaque corps une vie et une

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âme. Un ooup d'coîl vif devient alors une fièche qnt pé^ tiètre jusqu'au fond du cœur ; el une troupe de petits Amours se promènent sur un beau sein. Mais en yain un poëte médiocre nous montre*t-il les Amours et les Cupi«> dons , il n'en est pas moins insipide.

Quant à Fusage des êtres i^égdriques, considérés comme des personnages qui entrent dans l'action principale, les sentimens des critiques sbnt partagés. Gel usage a principalment été introduit par les modernes ; on n'en trouve du moins que bien peu d'exemples cbiez les anciens , et s'ils s'en sont servi, ce n'est, pour ainsi dire, qu'en passant. Il n'y a, quflsGtiyle et Aristophane qui aient introduit dans leurs drames, l'un Afars, l'autre les Furies. Mais, ces pecsonnagias étaient des êtres réels dans la religion dti peuple qui assistait à ces speetaeles. Les anciens ne se faisaient point de scrupule , il est vrai , d'employer des êtres allégoriques dans la fable ; entendant un ancien même parle de cet usage comme d'une chose peu naturelle; Prisco illo dicendi et horrido modo^ dit Tite-Live (Liv. II ^ chap, 32. ) II est très-possible que la barbarie du goût qui régnait encore, il y a deux siècles , ait introduit ces êtres allégoriques parmi nous. On sait que c'étaient les principaux personnages des mauvaises farces qu'on donnait dans ces tems-là. Milton en a su tirer parti en homme de génie ; et bien que Voltaire n'ait pas la hardiesse du poëte anglais, il n'a pas fait difficulté de donner à la Discorde un person* nage allégorique dans sa Henriade^

Les critiques qui, sans rejeter Fnsage des êtres aUégoriqueset l'invocation des Muses, estiment néanmoins que cet usage doit être restreint dans des homes très-étroites, appuient leur sentiment sur des raisons fort plausibles} il

serait iJ>$ur€le de désapprouver un usagé qui est reçu même dans le discours ordinaire. Ne dit^^on pas. tous les jours : la mort a surpria un tel? et combien d'autres expressions n'a-t-on pas dans les^elles on attache eonstamment quelque chose de corporel et de sensible aux no? tiens les plus abstraites? Ces métaphores » pourvu qu'on ny appuie pas trop long-^tems, n'ont rien qui révolte; mais l'illusion ne s^ soutient que par le progrès rapide des pensées ; dès qu'on s'arrête un peu trop , elle se détruit , on aperçait l'absurdité de la supposition; la prudence veut donc qu'on ne montre ces êtres allégoriques qu'en passant^ et qu on les fsjs&e disparaître avant que l'illusion puisse être dissipée. Si le rôle qu'on leur assigne est court, et qu'il soit conforme à l'image que nous nous«n faisons dans le moment , l'imagination en est agréablement frappée, et elle en devient plus vive.

Mais , si le poète s'appesantit sur ces êtres imaginaires , s'il entre dans le détail de leurs actions , s'il y joint encore diverses circonstances .étrangles , qu'il fasse sentir Fimpossibilité de la fiction ^ il court risque, de révolter son lecteur.; tant de longueurs laissent à celui-ci le tems de sortir de l'illusion qu'il est si indispensable de ne point perdre. Il faut avouer qu'il y a des imafpnalions si glacées, que la plus légère métaphore peut les choquer; et si la raison veut analyser froidement ce qui n'est fait que pour frapper l'imagination, il faudm renoncer aux figures les plus simples; mais au^si l'imagination la plus éckaujBEée lie soutient pas long'-tems la vue d'un personnagt âUégorique , qui, à fidrce de se montx«iE pjir tiop de côtés 9 lui kiaie aperceiJKHr qu'elle n!avait. saisi qu'nn fantâmcL

On dierche à la vérité k justifier l'osage de ces êtres

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aUegoriques , par la nécessite qu'il y a de mettre du merveilleux dans un poëme. Les* anciens , dit-on , pouvaient y employer leurs divinités ; aujourd'hui, comme il serait .indécent d'impliquer l'Etre suprême dans des actions proianes ,1e merveilleux qui &it l'essence de l'épopée , n'a plusd'autre ressource que les êtres imaginaires. Mais, quand on accorderait tout cela , ce qui ne parait cependant point devoir être concédé , il en résulterait simplement que les personnages allégoriques peuvent être tolérés 5 mais on n'en pourrait pas conclura qu'ils donnent de la beauté au poëme. Le grand et le merveilleux de V Iliade ne naît certain^nent pas de l'unique association des dieux aux héros d'Homère ; et Qssian dans ses épopées , n a ni divinités , ni êtres allégoriques/

Les Sylphes , les Génies et autres êtres de pure lnven« tion , n'appartiennent pas à la classe des êtres allégoriques ? ils sont de jla mythologie ; ils ne sont proprement allégoriques que dans les arts du dessin.

Ces arts ne peuvent , par leur nature ^ représenter , en fait d'objets, que -des individus , et en fait d'événe— mens , que ce qui peut arriver à la fois dans un seul instant. Mais à l'aide de l'allégorie , ce qui était impossible ne l'est plus. Des notions générales sont exprinaées dans un objet individuel, et une suite d'évéuemens se présentent à la fois. L'allégorie est donc de la plus grande importance dans la peinture ; et ce n'est que par son secours que cet art peut atteindre au plus haut degré d'énergie. H y a cependant des amateurs qui montrent une avcr- ' ^n décidée pour les tableatix allégoriques : et il faut avouer que la plupart de ces tableaux ne justifient que trop bien ce dégoût des amatem^s.. Tantôt ces tableaux sont un

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iTomposë de figures arbitraires , plus hiéroglypliiques qu'allégoriques ^ sans e^rit et sans force; tantôt ils sont si énigmatiques, qu'on se fatigue inutilement pour en deviner le sens. Mais tout cela ne prouve autre chose j si ce n'est que de mauvaises allégories sont détestables» Si le peintre ^tait éclairé et dirigé par des connaisseurs de la nature et des antiquités n il serait aisé de porter ce genre à un plus haut degré de perfection. La matière est assez intéressante pour mériter les recherches les plus exactes.

L'allégorie consiste ici dans la représentation d'une idée générale, au moyen d'un fait particidier. Un tableau qui représente un acte de justice ou de bienfaisance , n'est que le tableau historique d'un cas individuel ; c'est le langage propre et naturel des arts du dessin : mais représenter^en général la justice ou la bienfaisance par leurs attributs naturels^ c'est composer une allégorie. Elle ne se borne pas simplement aux notions j elle s'étend encore à des pensées entières, qui réunissent diverses notions à un seul tout; elle exprime des vérités générales, et devient un langage réel. La différence essentielle entre la langue peinte et la langue parlée, consiste dans les signes ; ils sont arbitraires dans celle-ci et naturels dans l'autre. Nos langues ne sont intelligibles qu'à ceux qui se sont fait enseigner la signification des termes; mais l'allégorie doit se faire entendre sans autre instruction : c'est ime langue universelle, à la portée de tout homme qui réfléchit.

n ne faut pas confondre le langage allégorique , avec cette espèce d'hiéroglyphes dont les figures sont des signes desimpie convention, et qui, à cet égard, ressemble au langage commun. Cette distinction est d'autant plus nécessaire , que des connaisseurs même s'y trompent souvent.

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