PRELIMINAIRE. XXXV
sances par un travail opiniâtre, sans trop se reposer sur les autres. Une communication trop facile peut tenir quelquefois Tâme engourdie , et nuire aux efforts dont elle serait capable. Qu^on jette le^ yeux sur les prodiges des aveugleâ-nës , et des sourds et muets de naissance ; on verra ce que peuvent produire les ressorts de Fesprit, pour
peu quHls soient vifs et mis en action par des difr fîcultés à vaincre.
Cependant la facilité de rendre et de recevoir des idées par un commerce mutuel, ayant aussi de son côté des avantages incontestables , il n^est pas surprenant que les hommes aient cherché de plus en plus à augmenter cette facilité. Pour cela , ils ont commencé par réduire les signes aux mots , parce qu'ils sont, pour ainsi dire, les symboles que Ton a le plus aisément sous la main. De plus , l'ordre de la génération des mots a suivi l'ordre des opérations de l'esprit : après les individus, on a nommé les qualités sensibles, qui, sans exister par elles* mêmes, existent dans ces individus, et sont communes à plusieurs : peu à peu l'on est enfin venu à ces termes abstraits, dont les uns servent ;\ lier ensemble les idées , d'autres à désigner les propriétés générales des corps, et d'autres à exprimer des notions purement spirituelles. Tous ces termes que les enfans sont si long-tems à apprendre, ont coûté sans doute encore plus de tcms a trouver. Ënfm , réduisant l'usage des mots en pré-
XXXT) DiSOOtTRS
ceptes, on a formé la Grammaire, que Ton peut regarder comme une des branches de la Logique. Eclairée par une métaphysique fine et déliée, elle démêle les nuances des idées, apprend à distinguer ces nuances par des signes différens , « donne des règles pour faire de ces signes Tusage le plus avantageux, découvre souvent, par cet esprit philosophique qui remonte à la source de tout , Jes raisons du choix, bizarre en apparence, qui fait préférer un signe à un autre , et ne laisse enfin à ce caprice national , qu'on appelle usage , que ce qu'elle ne peut absolument lui ôter.
Les hommes ^ en se communiquant leurs idées , cherchent aussi à se communiquer leurs passions. C'est par l'éloquence qu'ils y parviennent. Faite pour parler au sentiment, comme la logique et la grammaire parlent à l'esprit, elle impose silence à la raison même ; et les prodiges qu'elle opère souvent entre les mains d' un seul sur toute une nation , sont peut-être le témoignage le plus éclatant de la supériorité d'un homme sur un autre. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ait cru suppléer, par des règles, à un talent si rare. C'est à peu près comme si on eut voulu réduire le génie en préceptes. Celui qui a prétendu le premier qu'on devait Jes orateurs à l'art , ou n'était pas du nombre, ou était bien ingrat envers la nature. Elle seule peut créer un homme éloquent : les hommes sont le premier livre qu'il doive étudier pour y réussir, les
PRÉLIMINAIRE. XXXVij
grands modelés sont le second ; et tout ce que ces écrivains illustres nous ont laisse de philosophique et de réfléchi sur le talent de Torateur, ne prouve que la difficulté de leur ressembler. Trop éclairés pour prétendre ouvrir la carrière, ils ne voulaient sans doute qu^en marquer les écueils. A Fégard de ces puérilités pédantesqucs , qu^on a honorées du nom de rhétorique ^ ou plutôt, qui n'^ont servi qu^â rendre ce nom ridicule , et qui sont à Tart oratoire ce que la scolastique est à la vraie philo sophic elles ne sont propres qu^à donner de Téloquence' ridée la plus fausse et la plus barbare. Cependant, quoiqu^on commence assez universellement à en reconnaître TabuSf la possession où elles sont depuis long-tems de former une branche distinguée de la connaissance humaine, ne permet pas encore de les en bannir : pour Thonneur de notre discernement, le tems en viendra peut-être un jour.
Ce n'est pas assez pour nous de vivre avec nos contemporains^ et de les dominer. Animés par la curiosité et par l'amour-propre, et cherchant par une avidité naturelle à embrasser à la fois le passé, le présent et l'avenir, nous désirons en même tems de vivre avec ceux qui nous suivront , et d'avoir vécu avec ceux qui nous ont précédés. De là l'origine et l'étude de V histoire , qui , nous unissant aux siècles passés, par le spectacle de leurs vices et de leui^ertus , de leurs connaissances et de leurs erreurs, transmet les nôtres aux siècles futurs. C'est
XXXVÎîj DISCOURS
là qu'pij îçpre^d à n'estimer les hommes que par le bien qu'Us font, et non par Tappareil imposant qui les entoure : les souveraine , ces hommes assez malheureux pour que tout conspire à leur cacher la vérité, peuvent eux-mêmes se juger d'avance à ce tribunal intègre et terrible ; le témoignage que rend Thistoire à ceux de leurs prédécesseurs qui leur )re$3.emblent, est Timage de ce que la postérité dira d'eux.
La Chronologie et la Géographie sont les deux rejetons et les deux soutiens de la science dont nous parlons ; Tune , pour ainsi dire 9 place les hommes dans le l^ms^ l'autre les distribue sur notre globe. Toutes deux tirent un grand secours de l'histoire de la terre et de celle des cieux, c'est-àdire, des faits historiques et des observations célestes; et, s'il était permis d'emprunter ici le langage des poètes, on pourrait dire que la science des terps et celle des lieux , sont filles de l'astrono* raie et de l'histoire.
Un des principaux fruits de l'étude des empires et de leurs révolutions , est d'examiner comment les hommes, séparés, pour ainsi dire, en plusieurs grandes familles , ont formé diverses sociétés; comment ces différentes sociétés ont donné naissance aux différentes espèces de gouvernemens , comment elles ont cherché à se distinguer les unes des autres, tant par les lois qu'elles se sont données, que par les signes particuliers que chacune a ima-
PRÉLIMINAIRE. XXXÎX
ginés pour que ses membres communiquassent plus facilement entre eux; Telle est la source de cette di^ versité de langues et de lois, qui est devenue poyr notre malheur un objet considérable d^étude. Telle est encore Torigine de la politique « espèce de morale d'un genre particulier et supérieur, à laquelle les principes de la morale ordinaire ne peuvent quelquefois s^accommoder qu'avec beaucoup de finesse « et qui , pénétrant dans les ressorts princi* paux du gouvernement des états, démêle ce qui peut les conserver, les affaiblir ou les détruire : étude peut-être la plus difficile de toutes, par la connaissance profonde des peuples et des hommes qu^elle exige, et par retendue et la variété des talens qu'elle suppose; surtout qu9nd le politique ne veut point oublier que la loi naturelle, antérieure a toutes les conventions particulières, est aussi la première loi des peuples , et que , pour être homme d'état, on ne doit point cesser d'être homme.
Voilà les branches principales de cette partie de la connaissance humaine , qui consiste , ou dans les idées directes que nous avons reçues par les sens , ou dans la combinaison et la comparaison de ces idées , combinaison qu'en général on appelle Philosophie. Ces branches se subdivisent en une infinité d'au*très dont Ténumération serait immense, et appartient plus à cet ouvrage même qu'à sa préface.
La première opération de la réflexion consistant à rapprocher et à unir les notions diirectes «
xl DISCOURS
nous avons dû commencer dans ce discours par envisager la réflexion de ce côté-là, et parcourir les différentes sciences qui en résultent. Mais les notions formées par la combinaison des idées primitives, ne sont pas les seules dont notre esprit soit capable. 11 est une autre espèce de connaissances réfléchies, dont nous devons maintenant parler. Elles consistent dans les idées que nous nous formons à nous-mêmes , en imaginant et en composant des êtres semblables à ceux qui sont l'objet de nos idées directes. C'est ce qu'on appelle l'imitation de la nature , si connue et si recommandée par les anciens. Comme les idées directes qui nous frappent le plus vivement, sont celles dont nous conservons le plus aisément le souvenir, ce sont aussi celles que nous cherchons le plus à réveiller en nous par l'imitation de leurs objets. Si les objets agréables nous frappent plus étant réels que simplement représentés, ce qu'ils perdent d'agrémens est en quelque manière compensé par celui qui résulte du plaisir de l'imitation. A l'égard des objets qui n'exciteraient , étant réels , que des sentimens tristes ou tumultueux , leur imitation est plus agréable que les objets mêmes , parce qu'elle nous place à cette juste distance, où nous éprouvons le plaisir de l'émotion , sans en ressentir le désordre. C'est dans cette imitation des objets capables d'exciter en nous des sentimens vifs ou agréables, de quelque nature qu'ils soient, que
PBJBLIMlNAtRE. jl)
consiste en général l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant d'auteurs ont écrit sans en donner d*idée nette ; soit p^rce que la belle nature ne se démêle que par un sentiment exquis, soit aussi, parce que dans cette matière les limites qui distinguent l'arbitraire du vrai, ne sont pas encore bien fixées, et laissent quelque espace libre à l'opinion. A la tête des connaissances qui consistent dans rimîtation , doivent être placées la Peinture et la Sculpture j^divce que ce sont celles de toutes où l'imitation approche le plus des objets qu'elle représente, et parle le plus, directement aux sens. On peut y joindre cet art, né de la nécessité et perfectionné par le luxe, V Architecture ^ qui s'étant élevée par degrés des chaumières aux palais, n'est aux yeux du philosophe, si on peut parler ainsi, que le masque embelli d^un de nos plus grands besoins. L'imitation de la belle nature y est moins frappante et plus resserrée que dans les deux autres arts dont nous venons de parler : ceux-ci expriment indifféremment et sans restriction toutes les parties de la belle nature, et la représentent telle qu'elle est, uniforme ou variée; l'architecture, au contraire, se borne à imiter, par l'assemblage et l'union des différens corps qu'elle emploie, Farrangement symétrique que la nature observe plus ou moins sensiblement dans chaque individu, et qui contraste si bien avec la belle variété du tout ensemble.
xlij DISCOURS
La Poésie^ qui vient après la peinture et la sculpture, et qui n'emploie pourTimit^tion que les mots disposés suivant une harmonie agréable à l'oreille ^ parle plutôt à l'imagination qu'aux sens ; elle lui représente d'une manière vive et touchante, les objets qui composent cet univers, et semble plutôt les créer que les peindre , par la chaleur , le moqvement et la vie qu'elle sait leur donner. Enfin la Musique j qui parle à la fois à rimaginatioQ et au^ sens , tient le dernier rang dans l'ordre de l'imitation , non que son imitation soit moins parfaite dans les objets qu'elle se propose de représenter, mai3 parce qu'elle senible se borner jusqu'ici à un plus petit nombre d'images ; ce qu'on doit moins attribuer à sa nature, qu'à trop peu d'invention et de ressource dans la plupart de ceux qui la cultivent : il ne sera pas inutile de faire sur cela quelques réflexions. La musique , qui dans son origine n'était peut-être destinée à représenter que du bruit , est devenue peu à peu une espèce de discours, ou même de langue, par laquelle on exprime les différens sentimens de l'âme , ou plutôt ses différentes passions. Mais pourquoi réduire cette expression aux passions seules, et ne pas l'étendre , autant qu'il est possible , jusqu'aux sensations mêmes ? Quoique les percep» tions que nous recevons par divers organes , diffèrent entre elles autant que leurs objets, on peut néanmoins les comparer sous un autre point de
PRiLlMINAIRS. xlijît
yue qui leur est commun , c^est-à-dire ; par la situation de plaisir ou de trouble où elles mettent notre âme. Un objet effrayant , un bruit terrible v produisent chacun en nous une émotion par laquelle nous pouvons jusqu^à un certain point les rapprocher , et que nous désignons souvent dans Tun et Tautre cas, ou par le même nom, pu par des noms synonymes. Je ne vois donc point pour?» quoi un musicien qui aurait à peindre un objet ef* frayant , ne pourrait pas y réussir en cherchant dans la nature Tespèce de bruit qui peut produire en nous Fémotion la plus semblable à celle que cet objet y excite. J^en dis autant des sensations agréables. Penser autrement, ce serait vouloir resserrer les bornes de Tart et de nos plaisirs. J^a« voue que la peinture dont il s'agit , exige une étude fine et approfondie des nuances qui distinguent nos sensations ; mais aussi ne faut il pas espérer que ces nuances soient démêlées par un talent ordinaire. Saisies par Thomme de génie, senties par rhomme de goût , aperçues par Thomme d'esprit , elles sont perdues pour la multitude. Toute musiquç qui ne peint rien , n'est que du bruit ; et sans l'habitude qui dénature tout, elle ne ferait guère plus de plaisir qu'une suite de mots harmo* nieux et sonores, dénués d'ordre et de liaison. Il est vrai qu'un musicien attentif à tout peindre , nous présenterait dans plusieurs circonstances des tableaux d'harmonie qui ne seraient point faits pour
xIÎV DISCOUHS
des sens vulgaires : mais tout ce qu^on en doit conclure , c'est qu'après avoir fait un art d'apprendre la musique , on devrait bien en faire un de l'éjcouter.
Nous terminerons ici l'énumératiori de nos principales connaissances. Si on les envisage maintenant toutes ensemble, et qu'on cherche les points de vue généraux qui peuvent servir à les discerner , on trouve que les unes, purement pratiques, ont pour but l'exécution de quelque chose; que d'autres , simplement spéculatives , se bornent à l'examen de leur objet , et à la contemplation de ses propriétés ; qu'enfin d'autres tirent de l'étude spéculative de leur objet, l'usage qu'on en peut faire dans la pratique. La spéculation et la pratique constituent la principale différence qui distingue les Sciences d'avec les Arts , et c'est à peu près en suivant cette notion , qu'on a donné Tun ou l'autre nom à chacune de nos connaissances. Il faut cependant avouer que nos idées ne sont pas encore bien fixées sur ce sujet. On ne sait souvent quel nom donner à la plupart des connaissances, où la spéculation est réunie à la pratique ; et l'on dispute , par exemple , tous les jours dans les écoles , si la Logique est un art ou une science : le problème serait bientôt résolu , en répondant qu'elle est à ^a fois l'un et l'autre. Qu'on s'épargnerait de questions et de peines , si on déterminait enfin la signification des mots d'une manière nette et précise
Î^RÉLIMINAIRÉ. xlv
On peut , en général , donner lé nom d'Art , à tout système de connaissances qu^il est possible de réduire à des règles positives , invariables et indépendantes du caprice ou de Topinion ; et il serait permis de dire en ce sens, que plusieurs de nos sciences sont des arts , étant envisagées par leur côté pratique. Mais comme il y a des règles pour les opérations de Tesprit ou de Fângie , il y en a aussi pour celles du corps, c'est-à-dire, pour celles qui; bornées aux corps extérieurs , n'ont besoin que de la main seule pour être exécutées. De là, la distinction des arts en libéraucc.et en mécaniques^ et la supériorité qu'on accorde aux premiers sur les seconds. Cette supériorité est sans doute injuste à plusieurs égards. Néanmoins parmi les préjugés , tout ridicules qu'ils peuvent être, il n'en est point qui n'ait sa raison , ou , pour parler plus exactement, son origine; et la philosophie souvent impuissante* pour corriger les abus, peut au moins en démêler la source. La force du corps ayant été le premier principe qui a rendu inutile le droit que tous les hommes avaient d'être égaux, les plus faibles^ dont le nombre est toujours le plus grand , se sont joints ensemble pour la réprimer. Ils ont donc établi par je secours des lois et des différentes sortes de gouvernemens, une inégalité de convention , dont la force a cessé d'être le principe. Cette dernière inégalité étant bien affermie, les hommes, en se réunissant avec raison pour la conserver, n'ont pas
xIt) discours
laissé de rëclamçr secrètement contre elle , par ce désir de supériorité que rien n'a pu détruire en eux. Ils ont donc chercbé une sorte de dédomma" gement dans une inégalité moins arbitraire ; et la force corporelle , enchsanée par les lois , ne pou- Tant plus offrir aucun moyen de supériorité, ils ont étt réduits à chercher dans la différence des esprits un principe d'inégalité aussi naturel , plus paisible , et plus utile à la société. Ainsi, la partie la plus noble de notre être, s'est, en quelque manière , vengée des premiers avantages que la plus vile avait usurpés, et les talens de l'esprit ont été généralement reconnus pour supérieurs à ceux du corps. Les arts mécaniques dépendans d'une opération manuelle , et asservis, qu'on me permette ce terme , à |ine espèce de routine , ont été abandonnés à ceux d'entre les hommes que les préjugés ont placés dans la classe la plus inférieure. L'indigence, qui a forcé ces hommes à s'appliquer à un pareil travail , plus souvent que le goût et le génie ne les y ont entraînés , est devenue ensuite une raison pour les mépriser, tant elle nuit à tout ce qui l'accompagne. A l'égard des opérations libres de l'esprit , elles ont été le partage de ceux qui se sont crus sur ce point les plus favorisés de la nature. Cependant, l'avantage que les arts libéraux ont sur les arts mécaniques, par le travail que les premiers exigent de l'esprit , et par la difficulté d'y exceller , est suffisamment compensé par l'utî-
PRÉLIMINAIRE, xItÎ)
lité bien supérieure, que les derniers nous procurent pou^ la plupart. C'est cette utilité même qui a forcé de les réduire à des opérations purement machinales , pour en faciliter la pratique à un plus grand nombre d'hommes. Mais la société, en respectant avec justice les grands génies qui Féclairenty ne doit point avilir les mains qui la servent. La découverte de la boussole n^est pas moins avantageuse au genre humain , que ne le serait à la physique l'explication des propriétés de son aiguille. Enfin, à considérer en lui-même le principe de la distinction dont nous parlons , combien de sa vans prétendus, dont la science n'est proprement qu'un art mécanique ! et quelle différence réelle y a-t-il entre une tête remplie de faits sans ordre; sans usage , sans liaison , et l'instinct d'un artisan réduit à l'exécution machinale ?
Le mépris qu'on a pour les arts mécaniques , semble avoir influé jusqu'à un certain point sur les inventeurs mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l'histoire de ses destructeurs, c'est-à-dire des conquérans , n'est ignorée de personne. Cependant, c'est peut-être chez les artisans qu'il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, de sa patience et de ses ressources. J'avoue que la plupart des arts n'ont été inventés que peu à peu , et qu'il a fallu une assez longue suite de siècles pour porter les montres,
Xlviîj DISCOtJBS
par exemple, au point de perfection où nous les voyons. Mais n'en est-il pas de même des sciences? Combien de découvertes qui ont immortalisé leurs auteurs, avaient été préparées par les travaux des siècles précèdent, souvent même amenées à leur maturité, au point de ne demander plus qu'un pas à faire ! Et pour ne point sortir de l'horlogerie , pourquoi ceux à qui nous devons la fusée des montres, réchappement et la répétition, ne sont-ils pas aussi estimés que ceux qui ont travaillé succèssivement à perfectionner l'algèbre ? D'ailleurs, si j'en crois quelques philosophes, que le mépris qu'on a pour les arts n'a point empêchés de les étudier , il est certaines machines si compliquées , et dont toutes les parties dépendent tellement Tune de l'autre, qu'il est difficile que l'invention en soit due à plus d'un seul homme. Ce génie rare , dont le nom est enseveli dans l'oubli, n'eût-il pas été bien digne d'être placé à côté du petit nombre d'cvsprits créateurs, qui nous ont ouvert dans les sciences des routes nouvelles ?
Parmi les arts libéraux qu'on a réduits à des principes, ceux qui se proposent l'imitation de la nature ont été appelés beaux-arts, parce qu'ils ont principalement l'agrément pour objet. Mais ce n'est pas la seule chose qui les distingue des arts libéraux nécessaires ou plus utiles, comme la grammaire, la logique et la morale. Ces derniers ont des règles fixes et arrêtées, que tout homme peut
PRÉLIIKIKAIRB. xlix
transmettre à un autre : au lieu que la pratique des beaux-arts consiste principalement dans une invention qui ne prend guère ses lois que du génie : les règles qu'on a écrites sur ces arts , n'en sont proprement que la partie mécanique ; elles produisent à peu près l'effet du télescope , elles n'aident que ceux qui voient.
Il résulte de ce que nous avons dit jusqu'ici, que les différentes manières dont notre esprit opère sur les objets, et les différens usagés qu'il tire de ces objets mêmes, sont le premier moyen qui se présente à nous pour discerner en général nos connaissances les unes des autres. Tout s'y rapporte à nos besoins, soit de nécessité absolue, soit de convenance et d'agrément, soit même d'usage et de caprice. Plus les besoins sont éloignés on difficiles à satisfaire, plus les connaissances destinées à cette fin sont lentes à paraître. Quels progrès la médecine n'aurait-elle pas faits aux dépens des sciences de pure spéculation, si elle était aussi cer-taine que la géométrie ? Mais il est encore d'autres caractères très-marqués dans la manière dont nos connaissances nous affectent, et dans les différens jugemens que notre âme porte de ses idées. Ces jugémeiis sont désignés par les mots îS évidence , de certitude , At probabilité , de sentiment et de goût
L'évidence appartient proprement auxidées <Jont l'esprit aperçoit la liaison tout-à-coùp ; la certitude à celles dont la liaison ne peut être connue que par Tome i. 4