‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 4)Chapitre 6 sur 62 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

le secours d'un certain nombre d'idées intermédiaires, ou, ce qui est la même chose, aux propositions dont l'identité avec un principe évident par lui-même, ne peut être découverte que par un circuit plus ou moins long; d'où il s'ensuivrait que selon la nature des esprits, ce qui est évident pour l'un, ne serait quelquefois que certain pour un autre. On pourrait encore dire, en prenant les mots d'évidence et de certitude dans un autre sens, que la première est le résultat des opérations seules de l'esprit, et se rapporte aux spéculations métaphysiques et mathématiques; et que la seconde est plus propre aux objets physiques , dont la connaissance est le fruit du rapport constant et invariable de nos sens. La probabilité a principalement lieu pour les faits historiques , et en général pour tous les événemens passés, préscns et à venir, que nous attribuons à une sorte de hasard , parce que nous n'en démêlons pas les causes. La partie de cette connaissance qui a pour objet le présent et le passé, quoiqu'elle ne soit fondée que sur le simple témoignage, produit souvent en nous une persuasion aussi forte que celle qui naît des axiomes. Le sentiment est de deux sortes. L'un, destiné aux vérités de morale, s'appelle conscience; c'est une suite de la loi naturelle et de l'idée que nous avons du bien et du mal ; et on pourrait le nommer évidence du cœur , parce que , tout différent qu'il est de l'évidence de l'esprit attachéeaux vérités spéculatif

Ves, il nous subjugue avec îe même empire. L'autre espèce de sentiment est particulièrement affectée à Fimîtation de la belle nature, et à ce qu on appelle beauté d'expression. Il saisit avec transport les beautés sublimes et frappantes, démcle avec finesse les beautés cachées , et proscrit ce qoi n'en a que Tapparence- Souvent même il prononce des arrêts sévères sans se donner la peine d'en détailler les motifs, parce que ces motifs dépendent d'une foule d'idées difficiles à développer sur-le-champ, et plus encore à transmettre aux autres. C'est à cette espèce de sentiment que nous devons le goût et le génie, distingués l'un de Taulre en ce que le génie est le sentiment qui crée , et le goût , le sentiment qui juge.

Après le détail où nous sommes entrés sur les différentes parties de nos connaissances, et sur les caractères qui les distinguent, il ne nous reste

plus qu à formel un arbre généalogique ou encyclopédique qui lés rassemble sous un même point de vue, et qui serve à marquer leur origine et les liaisons qu'elles ont entre elles. Nous expliquerons dans un moment l'usage que nous prétendons faire de cet arbre. Mais Texécution n'en est pas sans difficultés. Quoique l'histoire philosophique que nous venons de donner de l'origine de nos idéjs , soit fort utile pour faciliter un pareil travail, il ne faut pas croire que l'arbre encyclopédique doive ni puisse même être servilement assujéti à cette

rtj DISGOUKS

histoire. Le système général des sciences et des arts est une espèce de labyrinthe , de chemin tortueux j où Tesprit s^engage sans trop connaître la route qu'il doit tenir. Pressé par ses besoins, et par ceux du corps auquel il est uni, il étudie d'abord les premiers objets qui se présentent à lui ; pénètre le plus avant qu'il peut dans la connaissance de ces objets ; rencontre bientôt des difficultés qui l'arrêtent ; et, soit par Tespérance, ou même par le désespoir de les vaincre, se jette dans une nouvelle route, revient ensuite sur ses pas, franchit quelquefois les premières barrières pour en rencontrer de nouvelles; et passant rapidement d'un objet à un autre, fait sur chacun de ces objets à différcns intervalles et comme par secousses, une suite d'opérations dont la discontinuité est un effet nécessaire de la génération mêmede ses idées. Mais ce désordre, tout philosophique qu'il est de la part de l'espriti défigurerait, ou plutôt anéantirait entièrement un arbre encyclopédique dans lequel on voudrait le représenter.

D'ailleurs, comme nous l'avons déjà fait sentir au sujet de la Logique , la plupart des sciences qu'on regarde comme renfermant les principes de toutes les autres, et qui doivent, par cette raison 9 occuper les premières places dans l'ordre encyclopédique, n'observent pas le même rang dans l'ordre généalogique des idées, parce qu'elles n'ont pas été inventées les premières. En effet, notre 1

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ctude primitive a du être celle des individus; ce n'est qu'après avoir considéré leurs propriétés particulières et palpables, que nous avons, par abstraction de notre esprit, envisagé leurs propriétés générales et communes, et formé la métaphysique et la géométrie ; ce n'est qu'après un long usage des premiers signes, que nous avons perfectionné Fart de ces signes au point d'en faire une science ; ce n'est enfin qu'après une longue suite d'opérations sur les objets de nos idées, que nous avons, par la réflexion, donné des règles à ces opérations mêmes.

Enfin le système de nos connaissances est composé de différentes branches , dont plusieurs ont un même point de réunion ; et comme en partant de ce point il n'est pas possible de s'engager à la fois dans toutes les routes , c'est la nature des différens esprits qui détermine le choix. Aussi est-il assez rare qu'un même esprit en parcoure à la fois un grand nombre. Dans l'étude de la nature , les hommes se sont d'abord appliqués tous, comme de concert, à satisfaire les besoins les plus pressans ; mais quand ils en sont venus aux connaissances moins absolument nécessaires , ils ont dû se les partager, et y avancer chacun de son côté à peu près d'un pas égal. Ainsi plusieurs sciences ont été, pour ainsi dire, contemporaines; mais dans l'ordre historique des progrès de Tesprit, on ne peut les embrasser que successivement*

liir mscojjRs

Il n'en est pas de même de Tordre encyclopédique de 'pos connaissances. Ce dernier consiste à les rassembler dans le plus petit espace possible, et à placer , pour ainsi dire , le philosophe au-dessus de ce Taste labyrinthe , dans un point de yue fort élevé d'où il puisse apercevoir à la fois les sciences et les arts principaux ; voir d'un coupd'œil les objets de ses spéculations^ et les opérations qu'il peut faire sur ces objets; distinguer les branches générales des connaissances humaines les points qui les séparent ou qui les unissent , et entrevoir même quelquefois les routes secrètes qui les rapprochent. C'est une espèce de mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position et leur dépendance mutuelle ; le chemin en ligne droite qu'il y a de l'un à l'autre : chemin souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être connus dans chaque pays que des habitans ou des voyageur», et qui ne sauraient être montrés que dans des cartes particulières fort détaillées- Ces cartes particulières seront les différens articles de rEncyclopédie,et l'arbre ou système figuré en sera la mappemonde. '

Mais comme dans les caries générales du globe que nous habitons , les objets sont plus ou moins rapprochés, et présentent un coup-d'œil différent selon le point de vue ou l'œil est placé par le géographe qui construit la carte, de même la forme de l'arbre encyclopédique dépendra du point de

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xue OÙ Ton se mettra pour envisager l'univers littéraire. On peut donc imaginer autant de systè-' mes différens de la connaissance humaine , que de mappemondes de différentes projections; et chacun de ces systèmes pourra même avoir , à Tcxclusion des autres, quelque avantage particulier, li n'est guère de savans qui ne placent volontiers au centre de toutes les sciences celle dont ils s'occupent , à peu près comme les premiers hommes se plaçaient au centre du monde , persuadés que l'univers était fait pour eux. La prétention de plusieurs de ces savans , envisagée d'un œil philosophique , trouverait peut-être même hors de l'amour propre , d'assez bonnes raisons pour se justifier.

Quoi qu'il en soit , 'celui de tous les arbres encyclopédiques qui offrirait le plus grand nombre de liaisons et de rapports entre les sciences, mériterait sans doute d'être préféré. Mais peut-on se flatter de le saisir? La nature, nous ne saurions trop le répéter , n'est composée que d'individus qui sont l'objet primitif de nos sensations et de nos perceptions dii^ctes. Nous remarquons à la • vérité dans ces individus, des propriétés communes, par lesquelles nous les comparons , et des propriétés dissemblables par lesquelles nous les dîs^ cernons; et ces propriétés , désignées par des noms abstraits , nous ont conduits à former différentes classes où ces objets ont été placés. Mais souvent

1y) discours

tel objet qui , par une ou plusieurs de ses propriétés , a été placé dans une classe , tient à une autre classe par d'autres propriétés, et aurait pu tout aussi bien y avoir sa place. II reste donc nécessairement de l'arbitraire dans la division générale. L'arrangement le plus naturel serait celui où les objets se succéderaient par les nuances insensibles qui sentent tout à la fois à les séparer et à les unir. Mais le petit nombre d'êtres qui nous sont connus ne nous permet pas de marquer ces nuances. L'U' ni vers n'est qu'un vaste océan « sur la surface duquel nous apercevons quelques îles plus ou moins grandes , dont la liaison avec le continent* nous est cachée.

On pourrait former l'arbre de nos connaissances en les divisant, soit en naturelles et en révélées, soit en utiles et agréables , soit en spéculatives et pratiquas, soit en évidentes, certaines, probables et sensibles, soit en connaissances des choses et connaissances des signes, et ainsi f^ l'infini. Nous avons choisi une division qui nous a paru satisfaire tout à la fois, le plus qu'il est possible , à l'ordre encyclopédique de nos connaissances et à leur ordre généalogique. Nous devons cette division à un au- teur célèbre dont nous parlerons dans la suite de ce discours ; nous avons pourtant cru devoir y faire quelques changemcns, dont nous rendrons compte ; mais nous sommes trop convaincus de l'arbitraire qui régnera toujours dans une pareille

préliminaire: Ivîî

division , pour croire que notre système aoit Tunique ou le meilleur ; il nous suffira que notre travail ne soit pas entièrement désapprouvé par les bons esprits. Nous ne voulons point ressembler à cette foule de naturalistes qu^un philosophe moderne a eu tant de raison de censurer, et qui, occupés sans cesse à diviser les productions de la nature en genre et en espèces, ont consumé dans ce travail un tems qu'ils auraient beaucoup mieux employé à Fétude de ces productions mêmes. Que dirait-on d^un architecte qui, ayant à élever un édifice immense, passerait toute sa vie à en tracer le plan ^ ou d^un curieux qui , se proposant de parcourir un vaste palais , emploierait tout son tems à en observer Fentrée.

Ltes objets dont notre âme s'occupe, sont ou spirituels ou matériels, et notre âme s'occupe de ces objets ou par des idétf^ directes ou par des idées réfléchies. Le système des connaissances directes ne peut consister que dans la collection purement passive et comme machinale de ces mêmes connaissances; c'est ce qu'on appelle mémoire. La réflexion est de deux sortes, nous l'avons déjà observé ; ou elle raisonne sur les objets des idées directes , ou elle les imite. Ainsi la mémoire , la raison proprement dite, et l'imagination sont les trois manières différentes dont notre âme opère sur les objets de ses pensées. Nous ne prenons point ici Timagination pour ta faculté qu'on a de

Itu} discours

se représenter les objets ; parce que cette faculté n'est autre chose que la mémoire même des objets sensibles, mémoire qui serait dans un continuel exercice, si elle n'était soulagée par Tinrention des signes. Nous prenons Timagination dans un sens plus noble et plus précis , pour le talent de créer en imitant.

Ces trois facultés forment d'abord les trois divisions générales de notre système , et les trois objets généraux des connaissances humaines : Yhis-ioire qui se rapporte à la mémoire ; la phUasophie, qui est le fruit de la raison; et les beauaxirts , que l'imagination fait naître. Si nous plaçons la raison avant l'imagination, cet ordre nous paraît bien fondé , et conforme aux progrès naturels des opérations de l'esprit : l'imagination est une faculté créatrice; et l'esprit, avant de songer à créer, commence par raisonner sur ce qu'il voit et ce qu'il connaît. Un autre motif qui doit déteiTOÎner à placer la raison avant l'imagination, c'est que dans cette dernière faculté de Tâme , les deux autres se trouvent réunies jusqu'à un certain point, et que la raison s'y joint à la mémoire. L'esprit ne crée et n'imagine des objets qu'en tant qu'ils sont semblables à ceux qu^il a connus par des idées directes et par des sensations ; plus il s^éloigne de ces objets, plus les êtres qu'il forme sont bizarres et peu agréables. Ainsi dans l'imitation de la nature, l'invention même est assujétie à certaines

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règles; et ce sont ces règles qui forment principalement la partie philosophique des beaux-arts,' jusqu'à présent assez imparfaite , parce qu'elle ne peut être l'ouvrage que du génie , et que le génie aime mieux créer que discuter.

Enfin, si on examine les progrès de la raison dans ses opérations successives, on se convaincra encore qu'elle doit précéder l'imagination dans Tordre de nos facultés, puisque la raison, par les dernières opérations qu^elle fait sur les objets, conduit en quelque sorte à l'imagination; car ses opérations ne consistent qu'à créer, pour ainsi dire,' des êtres généraux, qui, séparés de leur sujet par abstraction, ne sont plus du ressort immédiat de nos sens. Aussi la métaphysique et la géométrie sont de toutes les sciences qui appartiennent à la raison , celles où l'imagination a le plus de part.' J'en demande pardon à nos beaux-esprits détrac-* tears de la géométrie ; ils ne se croyaient pas sans doute si près d'elle , et il n'y a peut-être que la métaphysique qui les en sépare.L'imagination, dans un géomètre qui crée , n agit pas moins que dans un poète qui invente. Il est vrai qu'ils opèrent dif-i féremment sur leur objet ; le premier le dépouille et l'analyse , le second le compose et l'embellit. Il est encore vrai que cette manière différente d'opérer n'appartient qu'à différentes sortes d'esprits ; et c'est pour cela que les talens du grand géomètre et du grand poète ne se trouveront peut-être

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jamais ensemble. Mais , soit qu^ils s^excluent ou ne s'excluent pas Fun Tautre-, ils ne sont nullement en droit de se mépriser réciproquement. De tous les grands hommes de T antiquité ^ Archimède est peut-être celui qui mérite le plus d'être placé à côté d'Homère. J'espère qu'on pardonnera cette digression à un géomètre qui aime son art, mais qu'on n'accusera point d'en être admirateur outré ; et je reviens à mon sujet.

L^ distribution générale des êtres en spirituels et cA matériels ^ fournit la subdivision des trois bjranjChes générales. L'histoire et la philosophie s'ocqupent également de ces deux espèces d'êtres , et l'imagînatipn ne travaille que d'après les êtres purement matériels; nouvelle raison pour la placer la ^emière dans l'ordre de nos facultés. A la tête des êtres spirituels est Dieu , qui doit tenir le premier rang par sa nature, et par le besoin que nous ^voi^ de le connaître. Au-dessous de cet être suprême sont les esprits créés, dont la révélation nous apprend l'existence. Ensuite vient Thomme , qui , composé de deux principe^ , tient par son âme aux esprits, et par son coi-ps au monde ma- ,tériçl; et enfin ce vaste univers que nous appelons monde corporel ou la nature. Nous ignorons pourquoi l'auteur célèbre qui nous sert de guide dans cette distribution, a placé la nature avant l'homme dans son système; il semble au contraire que tout engage à placer l'homme sur le passage

qui sépare Dieu et les esprits d'avec les corps: L'histoire , en tant qu'elle se rapporte à Dieu , renferme ou la réyëlation ou la tradition, et se divise sous ces deux points de vue en histoire sacrée, et en histoire ecclésiastique. L'histoire de l'homme a pour objet , ou ses actions ou ses connaissances ; et elle est par conséquent civile du littéraire, c'està-dîre , se partage entre les rois et les gens de lettres, entre les conquérans et les philosophes. Enfiii l'histoire de la nature est celle des productions innombrables qu'on y observe, et forme une quantité de branches presque égale au nombre de ses di* veïTses productions. Parmi ces différentes branches; doit être placée avec distinction l'histoire des arts, qui n'est autre chose que l'histoire des usages que les hommes ont fait des productions de la nature ;^ pour satisfaire à leurs besoins ou à leur curiosité. Tels sont les objets principaux de la mémoire. Venons présentement à la faculté qui réfléchit et qui raisonne. Les êtres tant spirituels que matériels sur lesquels elle s'exerce, ayant quelques propriétés générales comme l'existence, la passibilité, la durée , l'examen de ces propriétés forme d'abord cette branche de là philosophie , dont toutes les autres empruntent en partie leurs principes : on la nomme Y ontologie ou science de VÊtre , ou méiaphysicfM générale. Nous descendons de la aux différens êtres particuliers; et les divisiotis que fournit la science dé ces différens êtres , sont for-

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jnées sur le même plan que celles de rhistoire; La science de Dieu , appelée Théotogie , a deux branches : la thâ>logie naturelle n^a de connaissance de Dieu que celle que produit la raison seule ; connaissance qui nVst pas d^une fort grande éten* due; la théologie révélée tire de Thistoire sacrée une connaissance beaucoup plus parfaite de cet être. De cette même théologie révélée , résulte la science des esprits créés. Nous avons cru encore ici devoir nous écarter de notre auteur. Il nous semble que la science , considérée comme appartenante à la raison, ne doit point être divisée, comme elle Ta été par lui, en théologie et en philosophie ; car la théologie révélée n'est autre chose que la raison appliquée aux faits révélés : on peut dire qu'elle tient à l'histoire par les dogmes qu'elle enseigne i et à la philosophie par les conséquences qu'elle tire de ces dogmes. Ainsi , séparer la théologie de la philosophie , ce serait arracher du tronc un rejeton qui de lui-même y est uni. Il semble aussi que la science des esprits appartient bien plus intimement à la théologie révélée qu'a la théologie naturelle.

La première partie de la science de l'homme est celle de l'âme ; et cette science a pour but , ou la connaissance spéculative de Famé humaine , ou celle de ses opérations. La comiaissance spéculative de l'âme dérive en partie de la théologie naturelle , et en partie de la théologie révélée , et

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s^appelle Pneumaiolofiie ou métaphysique jf^Tiicalière. La connaissance de ses opérations se subdivise en deux branches , ces opérations pouvant avoir pour objet , ou la découverte de la vérité; qui est le but de la logique qui produit Tart de la transmettre aux autres; ainsi Fusage que nous faisons de la logique est en partie pour notre propre avantage , en partie pour celui des êtres semblables à nous ; les règles de la morale se rapportent moins à Thomme isolé, et le supposent nécessairement en société avec les autres hommes.

La science de la nature n*est autre que celle des corps : mais les corps ayant des propriétés générales qui leur sont communes, telles que l'impénétrabilité, la mobilité et l'étendue , c'est encore par l'étude de ces propriétés que la science de la nature doit commeacer : elles ont, pour ainsi dire; un côté purement intellectuel , par lequel elles ouvrent un champ immense aux spéculations de l'esprit , et un côté matériel et sensible par lequel oa peut les mesurer. La spéculation intellectuelle appartient à la physique générale, qui n'est proprement que la métaphysique des corps; et la mesure est Tobjet des mathématiques , dont les divisions s'étendent presque à l'infinî.

Ces deux sciences conduisent à la physique particulière , qui étudie les corps en eux-mêmes , et qui n'a que les individus pour objet. Parmi les corps dont il nous importe de connaître les pro-

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prîétës , Iç nôtre doit tenir le premier rang , et il est immëdiatement suivi de ceux dont la connaissance est le plus nécessaire à notre conservation ; d'où résultent YAnaiomie, Y Agriculture , la Médecine , et leurs différentes branches. Enfin tous les corps naturels soumis à notre examen produisent les autres, palrties innombrables de k physique raisonnée.

La Peinture , la Sculpture , l'Architecture , la Poésie, la Musique^ et leurs différentes divisions, composent la troisième distribution générale qui naît de l'imagination , et dont les parties sont comprises sous le nom de beaux -arts. On pourrait aussi les renfermer sous le titre général de peinture , puisque tous les beaux-arts se réduisent à peindre , et ne diffèrent que par les moyens qu'ils emploient; enfin , on pourrait les'Vapporter tous à la poésie , en prenant ce mot dans sa signification naturelle , qui n'est autre chose qu'invention ou création.

La division générale de nos connaissances , suivant nos trois facultés, a cet avantage, qu'elle pourrait fournir aussi les trois divisions du monde littéraire, en érudits', philosophes, et beaux-esprits ; en sorte qu'après avoir formé l'arbre des sciences , on pourrait former sur le même plan celui des gens de lettres. La mémoire est le talent des premiers, la sagacité appartient aux seconds , et les derniers ont l'agrément en partage. Ain$i ,

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en regardant la mémoire comme un commencement de réflexion , et en y joignant la réflexion qui combine , et celle- qui imite , on pourrait dire en général que le nombre plus ou moins grand d'idées réfléchies, et la nature de ces idées , constituent la différence plus ou moins grande qu'il y a entre les hommes ; que la réflexion , prise dans le sens le plus étendu qu'on puisse lui donner j forme le caractère de l'esprit , et qu'elle en distingue les différens genres. Du reste , les trois espèces de républiques dans lesquelles nous venons de distribuer les gens de lettres, n'ont pour Tordi* naire rien de commun, que de faire assez peu de cas les unes des autres. Le poète et le philosophe se traitent mutuellement d'insensés, qui se repaissent de chimères : .^l'un et l'autre regardent l'érudit comme une espèce d'avare , qui ne pense qu'à amasser sans jouir , et qui entasse sans choix les métaux les plus vils avec les plus précieux ; et rérudit, qui ne voit que des mots partout où il ne lit point de faits, méprise le poète et le philosophe , comme des gens qui se croient riches , parce que leur dépense excède leur fonds.

C'est ainsi qu'on se venge des avantages qu'on n a pas. Les gens de lettres entendraient mieux leurs intérêts , si , au lieu de chercher à s'isoler , ils reconnaissaient le besoin réciproque qu'ils ont de leurs travaux , et les secours qu'ils en tirent. La société doit sans doute aux beaux*

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esprits ses principaux agrémens , et ses lumières aux philosophes; mais ni les uns ni les autres ne sentent combien ils sont redevables à la mémoire ; elle renferme la matière première de toutes nos connaissances, et les travaux de Téfudit ont souvent fourni au philosophe et au poète les sujets sur lesquels ils s^ exercent. Lorsque les anciens ont appelé les Muses filles de Mémoire ^ a dit un auteur moderne, ils sentaient peut-être combien cette faculté de nôtre âme est nécessaire à toutes les autres ; et les Romains lui élevaient des temples comme àr la Fortune.

Il nous reste à considérer ctet ouvrage comme Dictionnaire raisonne des Sciences et des Arts. L'objet est d'autant plus important, que c'est sans doute celui qui peut intéresser davantage là plus grande partie de nos lecteurs, et qui, pout être rempli, a demandé le plus de soin et de travail. Mais avant que d'entrer, sur ce sujet, dans tout le détail qu'on est en droit d'exiger de nou$, il ne sera pas inutile d'examiner avec quelque étendue l'état présent des sciences et des afts, et de montrer par quelle gradation Ton y est arrivé. L'exposition métaphysique de l'origine et de la liaison des sciences nous a été d'une gt-ande utilité pour en former Tarbre encyclopédique ; l'exposition hivStorique de l'ordre dans lequel nos connnaissances se sont succédées, ne sera pas moins avantageuse pour nous éclairer nous - mêmes sur la

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manière dont nous devons transmettre, ces connaissances à nos lecteurs. D'ailleurs l'histoire des sciences est naturellement liée à ceUc 4u petit nombre de grands génies , dont les ouvrages ont contribué à répandre la lumière parmi les hommes ; et ces ouvrages ayant fourni pour le nôtre les secours généraux, nous devons commencer à en parler avant de rendre compte dps secpurs particuliers que nous avonç obtenus» Pour ne point remonter trop haut , fixons-nous à la renaissance des lettres.

Quand on considère les progrès de Fesprit depuis cette époque mémorable , on trpuve que ces progrès se sont faits dans Tordre qu'ils devaient naturellement cuivre. Qnj a commencé par l'érudition, continué par Jes bellçs-lettres , et fini par la philosophie. Cet ordretliffère, à la vérité, de celui que doit observer l'homme abandonné à ses pror près lumières, ou borné au commerce de ses contemporains tel que nous l'avons principalement considéré dans la première partie de ce discours : en effet, nous avons fait voir que l'esprit isolé doit rencontrer dans sa route la philosophie avant les beUes-lettres. Mais, en sortant d'un long intervalle d'ignorance, que des siècles de lumières avaient précédé, la régénération des idées, si on peut parler ainsi, a dû nécessairement être différente de leur génération primitive. Nous allons tâcher de le faire sentir.

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Les chefs-d'œuvre que les anciens nous avaient laissés dans presque tous les genres , avalent été oubliés pendant douze siècles. Les principes des sciences et des arts étaient perdus, parce que le beau et le vrai qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, né les frappent guère à moins qu'ils n'en soient avertis. Ce n'est pas que ces tems malheureux aient été plus stériles que d'autres en génies rares : la nature est toujours la même. Mais que pouvaient faire ces grands hommes, semés de loin à loin comme ils le sont toujours, occupés d'objets différens, et abandonnés sans culture à leurs seules lumières ? Les idées qu'on acquiert par la lecture et par la société, sont le germe de presque toutes les découvertes. C'est un air que Ton respire sans y penser, et auquel on doit la vie; et les hommes dont nous parlons étaient privés d'un tel secours. Ils ressemblaient aux premiers créateurs des sciences et des arts, que leurs illustres successeurs ont fait oublier, et qui, précédés par ceux-ci , les auraient fait oublier de même. Celui qui trouva le premier les roues et les pignons, eût inventé les montres dans un autre siècle ; et Ger-» bert placé au tems d'Archimède l'aurait peut-être égalé.

Cependant la plupart des beauxTCsprits de ces tems ténébreux se faisaient appeler poètes ou phi" losophes. Que leur en coûtait-il en effet pour usurper deux titres dont on se pare à si peu de

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frais , et qu'on se flatte toujours de ne guère devoir à des lumières empruntées? Ils croyaient qu'il était inutile de chercher des modèles de la poésie dans les ouvrages des Grecs et des Romains, dont la langue ne se parlait plus ; et ils prenaient pour la véritable philosophie des anciens une tradition barbare qui la défigurait. La poésie se réduisait pour eux à un mécanisme puérile : Texamen approfondi de la nature , et la grande étude de Fhomme, étaient remplacés par mille questions frivoles sur des êtres abstraits et métaphysiques ; questions dont la solution , bonne ou mauvaise , demandait souvent beaucoup de subtilité, et par conséquent un grand abus de l'esprit. Qu'on joigne à ce désordre l'état d'esclavage où presque toute l'Europe était plongée, les ravages de la superstition qui naît de l'ignorance, et qui la réproduit à son tour; et l'on verra que rien ne manquait aux obstacles qui éloignaient le retour de la raison et du goût : car il n'y a que la liberté d'agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses, et elle n'a besoin que de lumières pour se préserver des excès.

Aussi fallut-il au genre humain, pour sortir de la barbarie > une de ces révolutions qui font prendre à la terre une face nouvelle. L'empire Grec est détruit, sa ruine fait refluer en Europe le peu de connaissances qui restaient encore au monde : IHnvention de l'imprimerie, la protection des Me-

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dicis et de François I^f , raniment les esprits, et la lumière renaît de toutes parts.

L'étude des langues et de l'histoire , abandonnée par nécessité durant les siècles d'ignorance , fut la première à laquelle on se livra. L'esprit humain se trouvait, au sortir de la barbarie, dans une espèce d'enfance, avide d'accumuler des idées, et incapable pourtant d'en acquérir d'abord d'un certain ordre, par l'espèce d'engourdissement où les facultés de l'âme avaient été si long-tems. De toutes ces facilités , la mémoire fut celle que Ton cultiva d'^abord , parce qu'elle est la plus facile à satisfaire, et que les connaissances qu'on obtient par son secours, sont celles qui peuvent le plus aisément être entassées. On ne commença donc point par étudier la nature ,- ainsi que les premiers hommes avaient dû faire : on jouissait d'un secours dont ils étaient dépourvus, celui des ouvrages des anciens , que la générosité des grands et l'impression commençaient à rendre communs : on croyait n'avoir qu'à lire pour devenir savant; et il est bien plus aisé de lire que de voir. Ainsi, on dévora sans distinction tout ce que les anciens nous avaient laissé dans chaque genre ; on les traduisit, on les commenta; et par une espèce de reconnaissance, on se mit à les adorer sans connaître à beaucoup près ce qu'ils valaient;

Delà cette foule d'érudits, profonds dans les langues savantes jusqu'à dédaigner la leur, qui.

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comme Ta dit un auteur célèbre, connaissaient tout dans les anciens, hors la grâce et la finesse ; et qu^un vain étalage d'érudition rendait si orgueilleux, parce que les Sfvantages qui coûtent le moins, sont assez souvent ceux dont on aime le plus à se parer. C'était une espèce de grands seigneurs, qui, sans ressembler par le mérite réel à ceux dont ils tenaient la vie, tiraient beaucoup de vsTnité de croire leur appartenir. D'ailleurs cette vanité n'était point sans quelqu'espèce de prétexte. Le pays de Térudition et des faits est inépuisable ; on croit, pour ainsi dire, voir tous les jours augmenter sa substance par les acquisitions que Ton y fait sans peine. Au contraire, le ^paysde la raison et des découvertes est d'une assez petite étendue; et souvent au lieu d'y apprendre ce que l'on ignorait , on ne parvient à force d'étude qu'à désapprendre ce qu'on croyait savoir. C'est pourquoi, à mérite fort inégal, un érudit doit être beaucoup plus vain qu'un philosophe, et peut-être qu'un poète; car l'esprit qui invente est toujours mécontent de ses progrès, parce qu'il voit au-delà ; et les plus grands génies trouvent souvent* dans leur amour-propre même un Juge secret, mais sévère, que l'approbation des autres fait taire pour quelques instans , mais qu'elle ne parvient jamais à corrompre. On ne doit donc pas s'étonner que les savans, dont nous parlons, missent tant de gloire à jouir d'une science hérissée , souvent ridicule , et quelquefois barbare»

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II est vrai que notre siècle, qui se croit destine à changer les lois en tout genre et à faire justice , ne pense pas fort avantageusement de ces hommes autrefois si célèbres. C'est une espèce de mérite aujourd'hui que d'en faire peu de cas; et cest même un mérite que bien des gens se contentent d'avoir. Il semble que par le mépris que Ton a pour ces savans, on cherche à les punir de Festime entrée qu'ils faisaient d'eux-mêmes, ou du suffrage peu éclairé de leurs contemporains; et qu'en foulant aux pieds ces idoles, on veuille en faire oublier jusqu'aux noms. Mais tout excès est injuste. Jouissons plutôt avec reconnaissance du travail de ces hommes laborieux. Pour nous mettre à portée d'extraire des ouvrages des anciens tout ce qui pouvait nous être utile , il a fallu qu'ils en tirassent aussi ce qui ne Tétait pas : on ne saurait tirer l'or d^une mine sans en faire sortir en même tems beaucoup de matières viles ou moins précieuses ; ils auraient fait comme nous la séparation, s'ils étaient venus plus tard. L'érudition était donc nécessaire pour nous conduire aux belles-lettres.

En effet, il ne fallut pas se livrer long-tems à la lecture des anciens, pour se convaincre que dans ces ouvrages même, où l'on ne cherchait que des faits et des mots, il y avait mieux à apprendre. On aperçut bientôt les beautés que leurs auteurs y avaient répandues; car, si les hommes, comme nous l'avons dît plus haut, ont besoin d'être aver-

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tis du vrai , en récompense , ils n'ont besoin que de l'être. L'admiration qu'on avait eue jusqu'alors pour les anciens, ne pouvait être plus vive, mais elle commença à devenir plus juste. Cependant, elle était encore bien loin d'être raisonnable. On crut qu'on ne pouvait les imiter qu'en les copiant servilement, et qu'il n'était possible de bien dire que dans leur langue. On ne pensait pas que l'étude des mots est une espèce d'inconvénient passager, nécessaire pour faciliter l'étude des choses, mais qu'elle devient un mal réel , quand elle la retarde; qu'ainsi on aurait dû se borner à se rendre familiers les auteurs grecs et romains , pour profiter de ce qu'ils avaient pensé de meilleur; et que le trSivail auquel il fallait se livrer pour écrire dans leur langue , était autant de perdu pour l'avancement de la raison. On ne voyait pas d'ailleurs, que s'il y a dans les anciens un grand nombre de beautés de style perdues pour nous, il doit y avoir aussi, par la même raison, bien des défauts qui échappent, et que l'on court risque de copier comme des beautés; qu'enfin tout ce qu'on pourrait espérer par l'usage servile de la langue des anciens , ce serait de se faire un style bizarrement assorti d'une infinité de styles différens , très-correct et admirable même pour nos modernes , mais que Gicéron ou Virgile auraient trouvé ridicule: C'est ainsi que nous ririons d'un ouvrage écrit en notre langue, et dans lequel l'auteur aurait rassem-

Ixxit DISCOURS

blé des phrases de Bossuel, de Lafonlaine , de Labruyère et de Racine, persuadé avec raison que t:bacuii de ces écrivains, en particulier, est un excellent modèle.

Ce préjugé des premiers savans a produit, dans le seizième siècle, une foule de poètes, d'orateurs et d'historiens latins, dont les ouvrages, il faut FavoueF, tirent trop souvent leur principal mérite d'une latinité dont nous ne pouvons guère juger. On peut en comparer quelques-uns aux harangues de la plupart dç nos rhéteurs qui, vides de choses, et semblables à des corps sans substance , n'auraient besoin que d'être mises en français pour n'être lues de personne.

Les gens de lettres sont enfin revenus peu à peu de cette espèce de manie. Il y a apparence qu'on doit leur changement, du moins en partie, à la protection des grands, qui sont bien aises d'être savans, à condition de le devenir sans peine, et qui veulent pouvoir juger sans étude d'un ouvrage d^esprit, pour prix des bienfaits qu'ils promettent à l'auteur, ou de l'amitié dont ils croient l'honorer. On commença à sentir que le beau, pour être en langue vulgaire, ne perdait rien de ses avantages; qu'il acquérait même celui d'être plus facilement saisi du commun des hommes , et qu'il n'y avait aucun mérite à dire des choses communes ou ridicules, dans quelque langue que ce fût, et à plus forte raison dans celles qu'on devait parler le

PRELIMINAIRE. IxxV

plas mal. Les gens de lettres pensèrent donc à perfectionner les langues vulgaires ; ils cherchèrent d'abord à dire dans ces langues ce que les anciens avaient dit dans les leurs. Cependant, par une suite du préjugé dont on avait eu tant de peine à se défaire, au lieu d'enrichir la langue française, on commença par la défigurer. ÏIonsàrd en fit un jargon barbare , hérissé de grec et de latin : mais heureusement il la rendit assez méconnaissable , pour qu'elle en devînt ridicule. Bientôt Ton sentit qu'il fallait transporter dans notre langue les beautés et non les mots des langues anciennes. Réglée et perfectionnée par le goût, elle acquit assez promptement une infinité de tours et d'expressions heureuses. Enfin, on ne se borna plus à copier les Romains et les Grecs, ou même à les imiter; on tâcha de les surpasser, s'il était possible , et de penser d'après soi. Ainsi l'imagination des

modernes renaquit peu à peu de celle des anciens, et l'on vit éclore , presque en même tems , tous les chefs-d'œuvre du dernier siècle , en éloquence, en histoire , en poésie, et dans les différens genres de littériature.

Malherbe, nourri de la lecture des excellens poètes de l'antiquité, et prenant comme eux là nature pour modèle, répandit le premier dans notre poésie une harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac, aujourd'hui trop méprisé , donna à notre prose de la noblesse et du

IXXV] DISCOURS

nombre* Les écrivains de Port - Royal continuèrent ce que Balzac avait commence; ils y ajoutèrent cette précision, cet heureux choix des ternies, et cette pureté qui ont conservé jusqu^à présent, à la plupart de leurs ouvrages « un air moderne et qui les distinguent d'un grand nombre de livres surannés , écrits dans le même tems. .Co&N£ii.iiE , après avoir sacrifié pendant quelques années au mauvais goût dans la carrière dramatique ^ s'en affranchit enfin , découvrit par la force de son génie, bien plus que par la. lecture, les lois du théâtre , et les exposa dans ses discours sur la tragédie, dans ses réflexions sur chacune de ses picces, mais principalement dans ses pièces mêmes. Racine, s'ouvrant une autre route, fit paraître sur le théâtre une passion que les anciens n'y avaient guère connue, et, développant les ressorts du cœur humain, joignit à une élégance et une vérité continues quelques traits du sublime. Desprèatix, dans son Art poétique^ se rendit l'égal^d'Horacc en l'imitant Molieee, par la peinture fine des ridicules et des mœurs de son tems, laissa bien loin derrière lui la comédie ancienne. La FoirrAiNE fit presque oublier Esope et Phèdre , et Bossuet alla se placer à côté de Démosthène.

Les beaux -arts sont tellement unis avec les belles-lettres, que le même goût qui cultive les unes, porte aussi à perfectionner les autres. Dans le même tems que notre littérature s'enrichissait

PRÉLIMINAIRE. Ixxvij

par tant de beaux ouvrages , Poussin faisait ses ta=5 blcaux, et Puget ses statues; Le Sueuu peignait le cloître des Chartreux , et Le Brun les batailles d'Alexandre; enfin Lulli, créateur d'un chant propre à notre langue, rendait par sa musique aux poèmes de Quinault l'immortalité qu'elle en recevait.

Il faut pourtant avouer que la renaissance de la peinture et de'la sculpture avait été beaucoup plus rapide que celle dé la poésie et de la musique , et la raison n'en est pas difficile à apercevoir. Dès qu'on commença à étudier les ouvrages des anciens en tout genre, les chefs-d'œuvre antiques qui avaient échappé en assez grand nombre à la superstition et ^à la barbarie, frappèrent bientôt les yeux des artistes éclairés ; on ne pouvait imiter les Praxitèle et les Phidias , qu'en faisant exactement comme eux ; et le talent n'avait besoin que de bien voir : aussi Raphaël et Michel- Ange ne furent pas long-témis sans porter leur art à un point de perfection, qu'on n*a point encore passé depuis. En général; l'objet dé la peinture et de la sculpture étant plus du ressort d*es sens, ces arts ne pouvaient manquer* dé précéder la poésie, parce que les sens ont dû être plus promptement affectés des beautés sensibles et palpables des statues anciennes, que l'imagination n'a dû apercevoir les beautés intellectuelles et fugitives des anciens écrivains: D'ailleurs , quand elle a commencé

sent. D^ailleurs, les anciens n'étaient pas^ à beaucoup près, si parfaits comme philosophes que comme écrivains. En effet, quoique dans Tordre de nos idées les premières opérations de la raison précèdent les premiers efforts de Timagination , celle-ci, quand elle a fait, les premiers pas, ya beaucoup plus vite que l'autre; elle a Tavantage de travailler sur des objets qu'elle enfante, au lieu que la raison, forcée de se borner à ceux qu'elle a devant elle, et de s'arrêter à chaque instant, ne s'épuise que trop souvent en recherches infructueuses. L'univers et les réflexions sont le premier livre des vrais philosophes, et les anciens l'avaient sans doute étudié : il était donc nécessaire de faire comme eux ; on ne pouvait suppléer à cette étude par celle de leurs ouvrages, dont laplupart avaient été détruits et ddntunpetit nombre, mutilé par le tems, ne pouvait nous donper sur une matière aussi vaste que des notions fort incertaines et fort altérées. La scolastique^ qui composait toute la science prétendue des siècles d'ignorance , nuisait encore aux progrès de la vraie philosophie dans ce premier siècle de lumières. On était persuadé depuis un tems pour ainsi dire immémorial, qu'on possédait dans toute sa pureté la doctrine d'Aristote , commentée par les Arabes , et altérée par mille additions absurdes ou puériles ; et on ne pensait pas même à s'assurer si cette philosophie barbare était réellement celle de ce grand homme , tant on

PRÈLlMÎNAlUE, \yiTi\\

avait conçu de respect pour lejs ancierus. C'est ainsi qu'une foule de peuples nés et affermis dans leurs erreurs par l'éducation, se croicpt d'autant plus . sincèrement dans le chemin de la vérité, qu'il nç leur est même jamais venu en pensée (le former sur cela le moindre doute. Aqssi, daas le.tcms.q^e plusieurs écrivains , rivaux des oi:atcurs et des poètes grecs , marchaient à côté de leurs modèles , ou peut-être les surpassaient, la philosophie grecque, quoique fort imparfaite, n était pas même bien connue.

Tapt (de préjugés , qu'une admiration aveugle pour l'antiquité .contribuait à entretenir , semblaient se fortifier encore par l'abus qu'osaient faire de la soumission des peuples quelques théologiens peu nombreux , mais puissans : je dis peu norpbreux, car je suis bien éloigné d'étendre à un corps respectable et trcs-éclairé , une accusation qui se borne à quelques-uns de ses membres. On avait permis aux poètes de chanter dans leurs ouvrages les divinités du paganisme , parce qu'ion était.pçrsuadé,avec raison que les noms de ces divinités ne pouvaient plus être qu'un jeu dont on n'avait rien ^^, craindre. Si, d'upçôté, la religion des anciens, qui animait tout, ouvrait un vaste champ à l'imagination des. beaux-esprits; de l'autre, les principes en étaient trop absurdes pour qu'on, appréhendât devoir ressusciter Jupiter et Plulon par quelque secte de novaleurs. Mais l'on Tome i. G

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craignait; bu Ton paraissait craindre, les coups qu'une raison aveugle pouvait porter au christianisme. Comment ne voyait-on pas qu'il n'avait point à redouter une attaque aussi faible? Envoyé du ciel aux hommes , la vénération si juste et si ancienne que les peuples lui témoignaient , avait été garantie pour toujours par les promesses de Dieu même. D'ailleurs, quelque absurde qu'une religion puisse être (reproche que l'impiété seule peut faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent : lors même qu'ils enseignent la vérité , ils se contentent de la montrer , sans forcer personne à la reconnaître ; un tel pouvoir n'appartient qu'à l'Etre tout puissant : ce sont les hommes inspirés qui éclairent le peuple , et les enthousiastes qui l'égarent. Le frein qu'on est obligé de mettre à la licence de ces derniers , ne doit point nuire à cette liberté si nécessaire à la vraie philosophie , et dont la religion peut tirer les plus grands avantages» Si le christianisme ajoute à la philosophie les lumières qui lui manquent , s'il n'appartient qu'à la grâce de soumettre les incrédules , c'est à la philosophie qu'il est resserve de les réduire au silence ; et pour assurer le triomphe de la foi, les théologiens dont nous parlons n'avaient qu'à faire usage des armes qu'on aurait voulu employer contre- elle.

Mais parmi ces mêmes hommes , qtrelques-uns avaient un intérêt beaucoup plus réel de s'oppo-

I^RâLIMINAlRE. hxxli)

sw à ^avancement de la philosophie. Faussement persuadés que la croyance des peuples est d*autant plus ferme, qu'on l'exerce sur plus d'objets différons , ils ne se contentaient pas d'exiger pour nos mystères la soumission qu'ils méritent , ils cherchaient à ériger en dogmes leurs opinions particulières; et c'étaient ces opinions mêmes, bien plus que les dogmes, qu'ils voulaient mettre en sûreté. Par-là ils auraient porté à la religion le coup le plus terrible, si elle eût été l'ouvrage des hommes ; car il était à craindre que leurs opinions étant une fois reconnues pour fausses, le peuple qui ne discerne rien , ne traitât de la même manière les vérités avec lesquelles on avait voulu les confondre. D'autres théologiens de meilleure foi, mais aussi dangereux , se joignaient à ces premiers par d'autres lïiotifs. Quoique la religion sojt uniquement destinée à régler nos mœurs et notre foi , ils la croyaient faite pour nous éclairer aussi sur le système du monde , c'est-à-dire , sur ces matières que le tout-puissant a expressément abandonnées à nos disputes. Ils ne faisaient pas réflexion que les livressacrés et les ouvrages des Pères, faits pour montrer aux peuples comme aux philosophes ce qu'il faut pratiquer et croire, ne devaient point, sur les questions indifférentes , parler un autre langage que le peuple. Cependant le despotisme théologique ou le -préjugé l'emporta. Un tribunal devenu puissant dans le midi de l'Europe, dans les Ipdes,

Ixxxiv DISCOURS

dans le nouveau-monde, mais que la £oi n'ordonne point de croire, ni la charité d'approuver, et dont la France n'a pu s'accouturtier encore à prononcer le nom sans effroi , condamna un célèbre astronome , pour avoir souteïiu le mouvement de la terre, et le déclara hérétique, à peu près comme le pape Zacharîe avait condamné quelques siècles auparavant un évêque , pour n'avoir pas pensé comme saint Augustin sur lete antipodes, et pour avoir deviné leur existence six cents ans avant que dhristophe Colomb les découvrît. C'est ainsi que l'abus de l'autorité spirituelle , réunie à la temporelle , forçait la raison au silence ; et peu s'en fal- 'lut qu'on ne défendît au geiye humain de penser. Pendant que des adversaires peu instruits ou 'mal intentionnés faisaient ouvertement la guerre à la philosophie, elle se réfugiait, pour ainsi dire, dans les ouvrages de quelques grands hommes , qui, sans avoir l'ambition dangereuse d'arracher le bandeau des yeux de leurs contemporains, préparaient de loin dans l'ombre et le isilence la lumière dont le monde devait être éclairé peu à peu et par degrés insensibles.

A la tête de ces illustres personnages , doit être placé l'immortel chancelier d'Angleterre,* François Bacon , dont les ouvrages si justement estimés, et plus estimés^pourlant qu'ils ne sont connus , méritent encore plus notre lecture que nos éloges. A considérer les vues saines et étendues

PRÉLIMINAIRE. IxXXV

de ce grand homme, la multitude d^objets sur lesquels son esprit s'est porté , la hardiesse de sou style qui réunit partout les plus sublimes images avec la précision la plus rigoureuse, on serait tenté de le regarder comn^ le plus grs^nd , le plus universel, et le plus éloquent des philosophes. Bacon né dans le sein de la nuit la plus profonde , sentit que la philosophie n'était pas encore, quoique bien des gens sans doute se flattassent d/y exceller; car plus un siècle est grossier, plus il se croit instruit de tout ce qu'il peut savoir. Il commença donc par envisager d'qne vue générale les divers ob)ets de toutes les sciences naturelles; il partagea ces sciences en différentes branches , dont il fit rénumération la plus exacte qu'il lui fut possible ; il examina ce qu'on sk^vait déjà sur chacun de ces objets , et fit le catalogue immense de ce qui restait à découvrk : c'est le but de son admirable ouvrage de la digruié et de V accroissement des connaissances humaines. Dans son noui^el organe des sciences , il perfectionne les vues qu'il avait données dans le premier ouvrage; il les porte plus loin , et fait connaître la nécessité de la physique expérimentale, à laquelle qn ne pensait point encore. Ennemi des systèmes, il n'envisagea la philosophie que comme cette partie de nos connaissances, qui doit contribuer à nous rendre meilleurs ou plus heureux : il semble la borner à la science des choses utiles , et recommande partout Ictqdc de

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