Tome i
entière eût un rapport d'utilitë. C'est ainsi que les idées de la sagesse et de la véracité de Dieu , nous mènent de concert à cette conclusion générale que nous ne pouvons désormais regarder comme certaine. Il y a une âme dans les bétes, c'est-à-dire un principe immatériel uni à leur machine , fait pour elle , comme elle est faite pour lui , qui reçoit à son occasion différentes sensations, et qui leur fait faire ces actions qui nous smrprennent , par les diverses directions qu'elle imprime à la force mouvante dans la machine. Nous avons conduit notre recherche jusqu'à l'existence avérée deVdme des bétea^ c'est-à-dire, d'un principe immatériel joint à leur machine. Si cette âme n'était pas spirituelle , nous ne pourrions nous assurer si la nôtre l'est ; puisque Je privilège de la raison et toutes les autres facultés de l'âme humaine , ne sont pas plus incompatibles avec l'idée de la pure matière, que l'est la simple sensation^ et qu'il y a plus loin de la matière rafinée , subtilisée , mise dans quelque arrangement que ce puisse être , à la simple perception d'un objet, qu'il n'y a de cette perception simple et directe aux actes réfléchis et au rabonnement. D'abord il y a une distinction essentielle entre la raison humaine et celle des brutes. Quoique le préjugé commun aille à leur donner quelque degi*é de raison , il n^a point été jusqu'à les égaler aux hommes. La raison des brutes n'agit que sur de petits objets, et agit très^faiblement ; cette raison ne s'applique point à toutes sortes d objets comme la nôtre. JJdme des brutea sera donc une substance qui pense , mais le fond de sa pensée sera beaucoup plus étroit que celle de Ydnie humaine. Elle aura l'idée des objets corporels qui ont quelque relation d'utilité avec son cotps : mais elle n'aura point d'idées spirituelles et
DE l'encyclopédie. 2^5
abstraites 5 elle ne sera poiiit susceptible de l'idëe d'un Dieu 9 d'une religion , du bien et du mal ïiioral^ ni de toutes celles qui sont si bien liëes avec celles-là > (ju'une intelligence capable de recevoir les unes est nécessairement susceptible des autres. Udme de la kéte ne renfermera pas non plus ces notions et ces principes sur lesquels on bâtit les sciences et les arts. Voilà beaucoup dé propriétés dé l'âme bumaine qui manquent à celle de là bète : mais qiiî nous garantit ce défaut ? l'expérience : avec quelque soin que l'on observe les bêtes , de quelque côté qu'on les tourne, aucune de leurs actions ne nous découvre la moindre trace de ces idées dont je viens de parler; je dis même celles de leurs actions qui marquent le plus de subtilité et de fi« nesse , et qui paraissent plus raisonnées. A s en tenir à l'expérience , on est donc en droit de leur refuser toutes ces propriétés de Fâme bumaine, Direz-vous avec Bayle , que de ce que l'âme des brutes, emprisonnée qu'elle est dans certains organes , ne manifeste pas telles et telles facultés , telles et telles idées , il ne s'ensuit point du tout qu'elle ne" soit pas susceptible de ces idées, et qu'elle n'ait pas ces facultés ; parce que c'est peut-être l'organisation de la machine qui les voile et les enveloppe ? A ce riàicvle peut-être , dont le bon sens s'irrite , voici une réponse décisive. C'est une cbose directement opposée à la nature d'un Dieu bon et sage , et contraire à l'ordre qu'il suit invariablement , de donner à la créature certaines facultés , et de ne lui en permettre pas l'exercice , surtout si ces facultés , en se déployant, peuvent contribuer -à la gloire du Créateur et au bonheur de la créature. Voici un principe évidemment contenu dans l'idée d'un Dieu souverainement bon et souverainement sage, c'est que les intelligences qu'il a créées ;j
dans quelque ordre qu'il les place , à quelque économie qu il lui plaise de les soumettre ( je parle d'une économie durable et réglée selon les lois générales de la nature ), soient en état de le glorifier autant que lem' nature les en rend capables , et soient en même tems mises à portée d'acquérir le bonheur dont cette nature* est susceptible. De là il suit qu'il répugne à la sagesse et à la bonté de Dieu , de soumettre des créatures à aucune économie qui ne leur permette de déployer que les moins nobles de leurs facultés , qui leur rende inutiles celles qui sont les plus nobles , et par conséquent les empêche de tendre au plus haut point de félicité où elles puissent atteindre. Telle serait une éco^ nomie qui bornerait à de simples sensations des créatures susceptibles de raisonnement et d'idées claires , et qui les priverait de cette espèce de bonheur que procurent les connaissances évidentes et les opérations libres et raisonnables, pour les réduire aux seuls plaisirs des sens. Or Fâme des brutes, supposé quelle ne différât point essentiellement de l'âme hmnaine , serait dans le cas de cet ass\tjettîssemeiit forcé qui répugne à la bonté et à la sagesse du Créateiu' , et qui est directement contraire aux lois de l'ordre. C'en est assez pour nous convaincre que l'âme des brutes n'ayant, comme l'expérience le montre , aucune connaissance de la divinité , aucun principe de religion , aucunes notions du bien et du mal moral , n'est point suceptible de ces notions. Sous cette exclusion est comprise celle d'un nombre infini d'idées et de propriétés spirituelles. Mais si elle n'est pas la môme que celle des hommes , qu elle est donc sa nature ? Voici ce qu'on peut conjecturer de plus raisonnable sur ce sujet , et qui soit moins exposé aux embarras qui peuvent naître d'ailleurs.
DE l'encyclopédie. 277
Je me représente l'âme des botes comme une substance immatérielle et Intelligente : mais de quelle espèce? Ce doit c^tre , ce semble , un principe actif qui a des sensations , et qui n'a que cela. Notre âme a dans elle-même, outre son activité essentielle , deux facultés qui fournissent à cette activité la matière sur laquelle elle s'exerce. L'une , c'est la faculté de former des idées claires et distinctes sur lesquelles le principe actif ou la volonté agit d'une manière qui s'appelle réflexion , jugement , raisonnement , choix libre : l'autre, c'est la faculté de sentir, qui consiste dans la perception d'une infinité de petites idées involontaires, qui se succèdent rapidement l'une à l'autre , que l'âme ne discerne point , mais dont les différentes successions lui plaisent ou lui déplaisent et à l'occasion desquelles le principe actif ne se déploie que par désirs confus. Ces deux facultés paraissent indépendamment l'une de l'autre : qui nous empêcherait de supposer dans l'échelle des intelligences , au-dessous de l'âme humaine, une espèce d'esprit plus borné qu'elle , et qui ne lui ressemblerait pourtant que par la faculté de sentir; un esprit qui n'aurait que cette faculté sans avoir l'autre , qui ne serait capable que d'idées indistinctes , ou de perceptions confuses ? Cet esprit ayant des bornes beaucoup plus étroites que l'âme humaine , en sera essentiellement ou spécifiquement distinct. Son activité sera resserrée à proportion de son intelligence : comme celle-ci se bornera auxperfections confuses,celle-lîi ne consistera que dans des désirs confus qui seront relatifs à ces perceptions. Il n'aura que quelques traits "de Tâme humaine; il sera son portrait raccourci. L'âme des brutes , selon que "je me le figure, aperçoit les objets par sensation; elle ne réfléchît point ; elle n'a qu'une idée confuse du corps. Mais
qu'il y a de différence entre les idées corporelles que la sensation nous fait naître, et celles que la béte reçoit par la mémis voie ! Les sens font bien passer dans notre âme l'idée des corps $ mais notre âme ayant y outre cela , une faculté supérieure à celle des sens , rend cette idée toute autre que les sens ne la lui donnent. Par exemple , je vois un arbre y une bête le voit aussi; mais ma perception est toute différente de la sienne. Dans ce qui dépend uniquement des sens y peut-être que tout est égal entre elle et moi : )'ai cependant une perception qu'elle n'a pas ; pourvoi? parce que j'ai le pouvoir de réfléchir sUi/ Tobjet que me présente ma sensation. Dès que j'ai vu un seul arbre , j'ai l'idée abstraite d'arbre en général, qui est séparée dans mon esprit de celle d'une plante, de celle d'un cheval et d'une maison. Cette vue , que l'entendement se forme d'un objet auquel la sensation l'applique, est le principe de toiit raisonnçmei^t , qui suppose réflexion , vue distii^cte , idées abstraites des objets , par où l'on voit les rapports et les différences , et qui mettent dans chaque objet une espèce d'unité. Nous croyons devoir aux sens dçs connaissances qui dépendent d'un principe bien plus noble, je veux dire de l'intelligence qui distiqgue , qui rénnit , qui compare , qui fournit cette vue de discrétion ou de discernement. Dépouillons donc hardiment la bète des privilèges qu'elle avait usurpés dans notre imagination. Une âme purement sensitive est bornée dans son activité , comme elle Test dans son intelligence ; elle ne réfléchit point 5 elle ne raisonne point; à proprement parler, elle ne choisit point non plus ; elle n'est capable ni de vertus ni de vices , ni de progrès autres que ceux que produisent les impressions et les habitudes machinales» Il n'y a poujç^
DE L'ENCTCLOPéDIE. U^^
elle ni passe ni avenir ; elle se contente de sentir et d'agir ; et si ses actions semblent lui supposer toutes les propriëtéé <pie je lui refuse 9 il faut charger la pure mécanique des organes de ces trompeuses apparences.
En réunissant le mécanisme avec l'action d'un principe inunatériel et aoi^mouuant ^ dès-lors la grande difficulté s'affaiblit ^ et les actions raisonnées des brutes peuvent très-bien se réduire à un principe sensitif joint avec un corps organisé. Dans l'hypothèse de Descartes , le méca^ nisme ne tend qu'à la conservation de la machine ; mais le but et l'usage de cette machine est inexplicable , la pure matière ne pouvant être sa propre fin ^ et l'arrangement le plus industrieux d'un tout matériel ayant nécessairement de sa conservation d'autre raison que lui-même. D'ailleurs de cette réaction de la machine j je veux dire de ces mouvemens excités chez elle , en conséquence de l'impression des corps extérieurs , on n'en peut donner aucune cause naturelle ni finale. Par exemple , pour expliquer comment les bétes cherchent l'aliment qui leur est propre, suffit-il de dire que le picottement causé par certain suc acre aux nerfs de Testomac d'un chien, étant transmis au cerveau, l'oblige de s'ouvrir vers les endroits les plus convenables , pour faire couler les esprits dans les muscles des jambes ; d'où suit le transport de la machine du chien vers la viande qu'on lui offre ? Je ne vois point de raison physique qui montre que l'ébranlement de ce nerf, transmis jusqu'au cerveau, doit faire refluer les esprits animaux dans le» miiscles qui produisent ce transport utile à la machine» Quelle force pousse ces esprits précisément de ce c6té-là*? Quand on aurait découvert la raison physique qui produit un tel effets on en chercherait inutilement la cause finale»
i8o ESPRIT
La maclimé insensible n'a aucun intérêt , puisqu'elle n^esC susceptible d'aucun bonheiu- 5 rien , à proprement parler , ne peut être utile pour elle*
Il en est tout autrement dans lliypotbèse du mécanisme rëuni avec un principe sensitif 5 elle est fondée sur une utilité réelle , je veux dire, sur celle du principe sensitif, qui n'existerait point s'il n'y avait point de machine à laquelle il fût uni. Ce principe étant actif, il a le pouvoir de remuer les ressorts de cette machine. Le Créateur les dispose de manière qu il les puisse remuer utilement pour son bonheur , l'ayant construit avec tant d'art que , d'un côté , les mouvemens qui produisent dans l'âme des sentimens agréables y tendent à conserver la machine , source de ces sentimens 5 et que, d'un autre côté, les désirs de l'âme , qui répondent à ces sentimens , produisent dans la machine des mouvemens insensibles , lesquels , en vertu de l'harmonie qui y règne , tendent à leur tour à la conserver en bon état , afin d'en tirer pour l'âme des sensations agréables^ La cause physique de ces mouvemens de l'aiiimal si sagement proportionnés aux impressions des objets , c'est l'activité de l'âme elle-même , qui a la puissance de mouvoir les corps ; elle dirige et modifie son activité conformément aux diverses sensations qu'excitent en elle certaines impressions externes, dès qu'elle y est involontaire ment appliquée; impressions qui, selon qu'elles sont agréables ou affligeantes pour l'âme, sont avantageuses ou nuisibles à la machine. D'autre côté, à cette force, toute aveugle qu'elle est , se trouve soumis un instrument si artistement fabriqué , que d'une telle suite d'impressions que fait sur lui cette force aveugle , i-ésultent des mouvemens également réguliers et utiles à cet agent.
bfi l'encyclopédie. 281
Ainsi tout se lie et se soutient : l'âme , en tant que principe sensitif , est soumise à un mécanisme qui lui transmet d'une certaine manière l'impression des objets du dehors ; en tant que principe actif, elle préside elle-même à un autre mécanisme qui lui est subordonné , et qui , n'étant pour elle qu'instrument d'action , met dans cette action toute la régularité nécessaire. JJdme de la héte étant active et sensitive tout ensemble , réglant son action sur son sentiment , et trouvant dans la disposition de sa machine , et de quoi sentir agréablement , et de qiioî exécuter utilement , et pour elle , et pour le bien des autres parties de l'univers , est le lien de ce double mécanisme 5 elle en est la raison et la cause finale dans l'intention du Créf.teur*
Mais , pour mieux expliquer ma pensée , supposons un de ces chefs-d'œuvre de la mécanique où divers poids et divers ressorts sont si îndustrieusement ajustés, qu'au moindre mouvement qu'on lui donne , il produit les effets les plus surprenans et les pltis agréables à la vue ; comme vous diriez une de ces machines hydrauliques dont parle M. Régis, une de ces merveilleuses horloges, un de ces tableaux mouvans , une de ces perspectives animées 5 supposons qu'on dise à im enfant de presser un ressort , ou de tourner une manivelle , et qu'aussitôt on aperçoive des décorations superbes et des paysages rians , qu'on voie remuer et danser plusieurs figures, qu'on entende des sons harmonieux , etc. 5 cet enfant n'est-il pas un agent aveugle par rapport à la machine ? Il en ignore parfaitement la disposition ; il ne sait comment et par quelles lois arrivent tous ces effets qui le surprennent : cependant il est la cause de ces mouvemens 5 en touchant un seul ressort , il a fait jouer toute la machine; il est la force mouvante qu^ lui
donne le branle. Le mécanisme est l'affaire de Fouvrier qui a inventé cette machine pont le divertir 3 ce mécanisme que l'enfant ignore est fait pour lui , et c'est lui qui le ùit agir sans le savoir. Voilà l'âme des bètes s mais l'exemple est imparfait ; il faut supposer qu'il y ait quelque cliose à ce ressort d'où dépend le jeu de la machine , qui attire l'enfant , qui lui plaît et qui l'engage à le toucher. U faut supposer que l'enfant s'avançant dans une grottç, à peine a-t-îl appuyé son pied sur )in certain endroit où est un ressort , qu'il parait un Neptune qui vient le menacer avec son trident 5 qa'effirayé de cette apparition , il fuit vers un endroit où un autre ressort étant pressé , fasse survenir une figure plus agréable ^ ou fasse disparaître la première. Vous voyez que l'enfant contribue à ceci comme un agent areugle, dont l'activité est déterminée par l'impression agréable ou effîrayante que lui causent certains objets. L'âme de la béte est de même ^ et de là ce merveilleux concert entre l'impression des objets et les mouvemens qu'elle fait à leur occasion. Tout ce que ces mouvemens ont de sage et de régulier e^t sur le compte de rintellîgënce suprême qui a produit la machine 9 par des vues dignes de sa sagesse et de sa bonté. L'âme est le but de la machine ; elle en est la force mouvante 5 réglée par le mécanisme, elle le règle ^ son tour. Il en est ainsi de l'homme à certains ^ards, dans toutes les actions , ou d'habitude , ou d'instinct : il n'agit que comme principe sensitif ^ il n'est que.force mouvante ^ brusquement déterminée par la sensation : ce que rhonune est à certains égards, les bétes le sont en tout; et peutêtre que si dans l'homme le principe intelligent et raisonnable était éteint , on n'y verrait pas moins de mouvemens raisonnes, pour ce qui r^arde les biensT du corps»
DB l'encyclopédie. 385
ou 9 ce qui revient à la même cbose , pour Tutilitë du pria cipe sensitif qui restait seul, que l'on en rem^que d^ns les brutes*
Si Fâme des bêtes est immatérielle , dit-on y si c'est un esprit, comme notre hypothèse le suppose , elle est dohc immortelle , et vous devez nécessairement lui accorder \q privilège de Fimimortalité^ comme un apanage inséparable de la spiritualité de sa nature. Soit que vous admettiez cette conséquence^ soit que vous preniez le parti de la nier, vous vous jetez dans im terrible embarras. L'im^^ mortalité de l'âme des bêtes est une opinion trop cbo-»* quante et trop ridicule aux yeux de la raison même » quand elle ne serait pas proscrite par une autorité ^pé*-* rieuLre, pour l'oser soutenir sérieusement. Vous voilà donq réduit à nier la conséquence , et à soutenir que tout être immatériel n'est pas inm^ortel ; mais dès-lors vous anéan^ tissez une des plus grandes preuves que la raison fournisse pour l'immortalité de l'âme. Voici comme l'on a coutume de prouver ce dogme : l'âme ne meurt pas avec le coip^ f parce qu'elle n'est pas corps , parce qu'elle n'est pas divi-» sible comme lui , parce qu'elle ^'est pas un tout tel que 1q corps huuiain, qui puisse périr par le dérangement ou la séparation des parties qui le composent. Cet argument n'est solide qu'a^ cas que le prii^cipe suç lequel il roule le soit aussi ^ savoir , que tqut ce qui est immatériel e#t im^ mortel, et qu'^ucynç substance n'est aiié^ntie : m£ii«( m principe sera réfuté pa? l'exemple des bêtes 5 doue la spî^ iritualité de l'âme d^ béte^ ruine les preuves de l'immor^ talité de l'âiQe hiyimaine. Gela serait bon , si de ce raison* nement nqus co^ciuioiis l'immortalité de l'âme humaine s mais il n'en iBst pas eàv^i, Ij» par&ite qcrtitude quo nous
avons de l'immortalité de nos âmes ne se fonde que sur ce que Dieu Va rëvélée : or , la même révélation qui nous apprend que l'âme humaine est immortelle , nous apprend aussi que celle des bctes n a pas le même privilège. Ainsi , quoique Tâme des bêtes soit spirituelle et qu'elle meure avec le corps , cela n'obscurcit nullement le dogme de l'immortalité de nos âmes^ puisque ce sont là deux vérités de fait dont la certitude a pour fondement commun le témoignage divin. Ce n'est pas que la raison ne se joigne à la révélation pour établir l'inunortalité de nos âmes; mais elle tire ses preuves d'ailleurs que de la spiritualité. Il est vrai qu'on peut mettre à la tête des autres preuves la spiritualité 5 il faut aguerrir les hommes contre les difficultés qui les étonnent ; accoutumés , en vertu d'une pente qui leur est naturelle, à confondre l'âme avec le corps ; voyant du moins , malgré leur distinction , qu'il n'est pas possible de ne pas sentir combien le corps a d'empire sm* lame , à quel point il influe sur son bonheur et sur sa misère , combien la dépendance mutuelle de ces deux substances est étroite 5 on se persuade facilement que leur destinée est la même 5 et que puisque ce qui nuit au corps blesse l'âme , ce qui détruit le corps doit aussi nécessairement la détruire. Pour nous munir contre ce préjugé , rien n'est plus efficace que le raisonnement fondé sur la différence essentielle de ces deux êtres , qui nous prouve que l'im peut exister sans l'autre. Cet argument n'est bon qu'à certains égards , et pourvu qu'on ne le pousse que jusqu'à un certain point. H prouve seulement que l'âme peut subsister après la mort 5 c'est tout ce qu'il doit prouver : cette possibilité est le premier pas que l'on doit faire dans l'examen de nos questions^ et ce premier pas est impor-
DE l'encyclopédie. 285
tant. C'est avoir fait beaucoup que de nous convaincre que notre âme est hors d'atteinte à tous les couj^s qui peuvent donner la mort à notre corps.
Si nous réfléchissons sur la nature de Tâme des bêtes , elle ne nous fournit rien de son fonds qui nous porte à croire que sa spiritualité la sauvera de l'anéantissement. Cette 'âme , je l'avoue , est immatérielle 5 elle a quelque degré d'activité et d'intelligence; mais cette intelligence se borne à des perceptions indistinctes 5 cette activité ne consiste que dans des désirs confus ^ dont ces perceptions indistinctes sont le motif immédiat. Il est très -vraisemblable qu'une âme purement sensitive > et dont toutes les facultés ont besoin , pour se déployer j du secours d'un corps organisé , n'a été faite que pour durer autant que ce corps : il est naturel qu'un principe uniquement capable de sentir, un principe que Dieu n'a fait que pour l'unir à certains organes , cesse de sentir et d'exister , aussitôt que ces organes étant dissous , Dieu fait cesser l'union pom* laquelle seule il l'avait créé. Cette âme purement sensitive n'a point de facultés qu'elle puisse exercer dans l'état de séparation d'avec son corps : elle ne peut point croître en félicité, non plus qu'en connaissance , ni contribuer éternellement , comme l'âme humaine, à la gloire du Créateur, par un progrès éternel de l^unières et de vertus. D'ailleurs , elle ne réfléchit point , elle ne prévoit ni ne désire l'avenir , elle est toute occupée de ce qu'elle sent à chaque instant de son existence ; on ne peut donc point dire que la bonté de Dieu l'engage à lui accorder un bien dont elle ne saurait se former l'idée , à lui préparer un avenir qu'elle n'espère ni ne désire. L'immortalité n'est point faite pour une telle âme; ce n'est
2fî6 ESPRIT
point tm bien (dont [elle puisse jouir; car ^ pour jouir de ce bien , il faut être capable de réflexion , il faut pouvoir anticiper par la pensée sur l'avenir le plus reculé 5 il faut potivoir se dire à soi-même, je suis immortel, et quoi qu'il arrive , je ne cesserai jamais d'être , et d'être heureux.
L'objection prise des souffi;ances des bêtes , est la plus tedoutable de toutes celles que l'on puisse faire contre la spiritualité de leur âme : elle est d'un si grand poids , que les Cartésiens ont cru la pouvoir tourner en preuve de leur sentiment^ seule capable de les y retenir, malgré les embarras insurmontables où ce sentiment les jette. Si les brutes ne sont pas de pures machines , si elles sentent , si elles connaissent , elles soût susceptibles de la douleur comme du plaisir; elles sont sujettes à un déluge de maux, qu'elles souffrent sans qu'il y ait de leur faute , et sans l'avoir mérité , puisqu'elles sont innocentes , et qu'elles n'ont jamais violé l'ordre qu'elles ne connaissent point. Où est en ce cas la bonté, où est l'équité du Créateur? Où est la vérité de ce principe , qu'on doit regarder comme une loi éternelle de Tordre? Sous un Dieu juste ^ on ne "peut être miaérahle sans Tavoir mérité. Mais ce qu'il y a de pis dans leur condition , c'est qu'elles souvent dans cette vie sans aucun dédommagement dans une autre, puisque leur âme meurt avec le corps ; et c'est ce qui double la diiEculté.
Je réponds d'abord que ce principe de Saint-Augustin , savoir, que sous un Dieu juste ^ on ne peut être misérable sans [aroir mérité y n'est fait que pour les créatures raisonnables, et qu'on ne saurait en faire qu'à elles seules l'application juste. L'idée de justice, celle de mérite et de démérite, suppose qu'il est question d'un agent libre ^ et
DB l'encyclopédie, 287
de la conduite de Dieu à l'égard de cet agent. Q n'y a qu'un tel agent qui soit capable de vice et de vertu, et qui puisse mériter quoi que ce soit. La maxime en question n'a donc aucun rapport à l'âme des bètes. Cette âme est capable de sentiment ; mais elle ne l'est ni de raison , ni de liberté, ni de vice, ni de vertu; n'ayant aucune idée de règle , de loi ^ de bien ni de mal moral , elle nVst capable d'aucune action moralement bonne ou mauvaise. Gomme chez elle le plaisir ne peut être fécompense, la douleur n'y peut être châtiment : il faut donc changer la maxime , et la réduire à celle-ci 5 savoir, que sous im Dieu bon, aucune créature ne peut être nécessitée à souffrir sans l'avoir mérité : mais, loin que ce principe soit évident, je crois être en droit de soutenir qu'il est faux. L'âme des brutes est susceptible de sensations, et n'est susceptible que de cela : elle est donc capable d'être heureuse en quelque degré. Mais comment le sera-t-elle ? c'est en s'unissant à un corps organisé; sa constitution est telle que la perception confuse qu'elle aura d'une certaine suite de mouvemens, excités par les objets extérieurs dans le corps qui lui est uni, produira chez elle une sensation agréable : mais aussi, par une conséquence nécessaire, cette âme, à l'occasion de son corps , sera susceptible de douleur comme de plaisir. Si la perception d'un certain ordre de mouvemens lui plaît , il faut donc que la perception d'un ordre de mouvemens tout différens l'af&ige et ta blesse : or, selon les lois générales de la nature, ce corps auquel Fâme est unie doit recevoir assez souvent des impressions de ce dernier ordre , comme il en reçoit du premier , çt par conséquent l'âme doit recevoir des sensations douloureuses, aussi bien que des sensations agréables. Cela même est
nécessaire pour l'appliquer à la conservation de la machine dont son existence dépend, et pour la faire agir d'une manière utile à d'autres êtres de l'univers; cela d'ailleurs est indispensable : voudriez-vous que cette âme n'eût que des sensations agréables ? U faudrait donc changer le cours de la nature, et suspendre les lois du mouvement; car les lois du mouvement produisent cette alternative d'impressions opposées dans les corps vivans , comme elles produisent celles de leur génération et de leur destruction : mais de ces lois résulte le plus grand bien de tout le système immatériel et des intelligences qui lui sont unies; * la suspension de ces lois renverserait tout. Qu'emporte donc la juste idée d'un Dieu bon? c'est que quand il agît, il tende toujours au bien , et produise un bien; c'est qu'il n'y ait aucune créature sortie de ses mains , qui ne gague à exister plutôt que d'y perdre. Or , telle est la condition des bêtes ; qui pourrait pénétrer leur intérieur, y trouverait une compensation des douleurs et des plaisirs, qui tournerait toute à la gloire de la bonté divine; on y verrait que dans celles qui souffrent également, il y a proportion , inégalité, ou de plaisirs ou de durée ; et que le degré de douleur qui pourrrait rendre leur existence malheureuse , est précisément ce qui la détruit : en un mot, si l'on réduisait la somme des maux , on trouverait toujours au bout du calcul un résidu de bienfsiits purs , dont elles sont uniquement redevables à la bonté divine ; on verrait que la sagesse divine a su ménager les choses , en sorte que dans tout individu sensitif , le degré de mal qu'ij souffre, sans lui enlever tout l'avantage de son existence, tourne d'ailleurs au profit de l'univers. Ne nous imaginons pas aussi que les souffrances des bêtes ressemblent aux
DET l'eXCYCLOPJÊDIK. 269
nôtres : les bètes ignorent un grand nombre de lios maux , parce qu'elles n'ont pas les dédommagemens que nous ayons ; ne jouissant pas des plaisirs que la raison procure , elles n'en éprouvent pas les peines 5 d'ailleurs , la perception des bêtes étant renfermée dans le point indivisible du présent 9 elles souffi:ent beaucoup moins que nous par les douleurs du même genres parce que l'impatience et la crainte de l'avenir n'aigrissent point leurs maux , et qu'heureusement pour elles il leur manque une raison ingénieuse à se le grossir.
Mais n'y a-t-il pas de la cruauté et de l'injustice à faire souffrir des âmes et à les anéantir , en détruisant leurs corps pour conserver d'autres corps ? n'est-ce pas un renversement visible de l'ordre, que l'âme d'une moucbe, qui est plus noble que le plus ^oble des corps , puisqu'elle est spirituelle , soit détruite , afin que la mouche serve de pâture à l'hirondelle y qui eût pu se nourrir de tout autre chose? Est-il juste que l'âme d'un poulet souffre et meure afin que le corps de l'homme soit nourri? que l'âme du cheval endure mille peines et mille fatigues durant si longtems , pour fournir à Fhomme l'avantage de voyager commodément ? Dans cette multitude d âmes qui s'anéantissent tous les jours pour les besoins passagers des corps vi- ' vans, peut-on reconnaître cette équitable et sage subordination qu'un Dieu bon et juste doit nécessairement observer? Je réponds à cela que l'argument serait victorieux, si les âmes desbrutes se rapportaient au corps et se terminaient à ce rapport 5 car certainement tout être spirituel est audessus de la matière. Mais , remarquez-le bien, ce n'est point au corps , comme corps , que se termine l'usage que le Créateur tire de cette âme spirituelle 5 cfest au bonheur