‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 4)Chapitre 60 sur 62 · E3PRIT · texte numérisé non relu

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l^inhumanité apparente de ce Romain. Brutus était cotniM les autres hommes 5 il s'aimait luir-même plus que toutes choses , ses eiifans étaient coupables d'un crime (jui tendait à perdre Rome , mais beaucoup plus encore à perdre l^rutus. Si l'afiection paternelle excuse les fautes , l'amourpropre les a^ave, quaAd il est directement blessé : sans doute que Rome eut l'honneur de ce que Brutus fit pour l'amoip: de lui-même 9 que sa patrie accepta le sacrifice qu'il faisait à son amour-propre , et qu'il fut cruel par faiblesse plutôt que par magnanimité* -

Lr'intérêtpeut toutsur lésâmes :onse cherche dans Pob^ jet de tous ses attachemens ; et comme il y a diverses sortes d'intérêts , on peut distinguer aussi diverses sortes d'affections que l'intérêt fait naitre entre les hommes. Un intérêt de volupté fait naître les amitiés galantes : un intérêt d'ambition fait naître les amitiés politiques : un intérêt d'orgueil fait naître les amitiés illustres ; un intérêt d'avarice fait naître les amitiés utiles. Le vulgaire qui déclame ordinairement contre l'amitié intéressée , ne sait ce qu'il dit. Il se trompe en ce qu'il ne connaît , généralement par-* lant y qu'une sorte d'amitié intéressée , qui est celle de l'avarice} au lieu qu'il y a autant de sortes .d'affections înté-^ ressées^ qu'il y a d'objets de cupidité. Il s'imagjnje que c'iest être criminel que d'être intéressé., ne ppnsidérant pas que q'estle désintéressement et non. paS; l'intérêt qui nous perd. Si les hommes nous offraient d'assez^anda biens pour satisfaire notre âme, ;nous ferions bien de les aimer d'uA amour d'ir\térêt, et pei^sonne, ne devr^s^it trouver mauvais que nous préférassions les motifs de cet intérêt à ceux de la proxîiîiité et de toute autre chose. . La i^çcoiimi^âance. elle-même n'est pas plus exempte du

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principe de rarnour de nous-mêmes, car quelle différence y a-t-îl au fond entre l'intérêt et la reconnaissance ? C'est que le premier a pour objet le bien à venir , au lieu que la dernière a pour objet le bien passé. La reconnaissance n'est qu'un retour délicat de l'amour de nous-mêmes, qui se sent obligé ; c'est en quelque sorte l'élévation de l'inté-* rêt : nous n'aimons point notre bienfaiteur , parce qu'il est aimable , nous l'aimons parce qu'il nous a aimés.

La sympathie , qui est la quatrième source .que nous avons marquée de nos affections, est de deux sortes. Il y a une sympathie des corps et une sympathie de l'âme : il faut chercher la cause de la première dans le tempérament^ et celle de la seconde dans les secrets ressorts qui font agir notre cœut* Il est même certain que ce que nous croyons être une sympathie de tempérament, a quelquefois sa soiurce dans les principes cachés de notre cœtir. Pourquoi pensez-vous que je hais cet homme à une première vue , quoiqu'il me soit inconnu 5 c'est qu'il a quelques traits d'un homme qui m'a offensé 5 que ces traits frappent mon âme et réveillent une idée de haine , sans que j'y fasse réflexion. Pourquoi au contraire aimai -je une persoime inconnue , dès que je la vois , sans m'informer si elle a du mérite ou si elle n'en a pas ; c'est qu'elle a de la conformité ou avec moi ou avec mes etifans et avec meis amis; en un mot avec quelque personne que j'aurai aimée. Vous voyez dono quelle part a l'amour de nous-mêmes à ces inclinations mystérieuses et cachées , qù'tin de nos poètes décrit de cette manière :

Il est des oœnds secrets , il est des sympathies , Dont par les doax accords le» âmes assorties, eU,

Mais si après avoir parlé des sympathies corporelles »

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nous entrions dans le détail des sympathies spîritaelles f nous connaîtrions qu'aimer les gens par sympathie , n'est proprement que chérir la ressemblance qu'ils ont avec nous; c'est avoir le plaisir de nous aimer en leurs personnes- C'est un charme pour notre cœur de pouvoir dire du bien de nous ^ sans blesser la modestie» Nous n'aimons pas seulement ceux à qui la nature donne des conformités avec nous , mais encore ceux qui nous ressemblent par art et qui tâchent de nous imiter : ce n'est pas qu'il ne puisse arriver qu'on haïra ceux de qui l'on est mal imité : personne ne veut être ridicule : on' aimerait mieux être haïssable ; ainsi on ne veut jamais de bien aux copies dont le ridicule rejaillit sur l'original.

Mais sur quels principes d'amour-propre peut être fondée cette affection que les hommes ont naturellement pour les hommes vertueux , auxquels néanmoins ils ne se soucient pas de ressembler? car le vice rend à cet égard des hommages forcés à la vertu ; les hommes l'estiment et la respectent.

Je réponds qu'il y a fort peu de personnes qui aient pour jamais renoncé à la vertu , et qui ne s'imaginent que s'ils ne sont pas vertueux en un tems y ils ne puissent le devenir en un autre. J^ajoute que la vertu est essentiellement aimable à l'amour de nous-mêmes , comme le vice lui est essentiellement haïssable. La raison en est que le vice est un sacrifice que nous nous faisons des autres à nous-mêmes ; et la vertu un sacrifice que nous faisons au bien des autres de quelque plaisir ou de quelque avantage qui nous flattait. Gomment n'aimerions-nous pas la clémence ? elle est toute prête à nous pardonner nos crimes; la libéraKté se dépouille pour nous faire du bien : l'hiunilité ne nous dis*

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pute rien ^ elle cède à nos prétentions : la tempërance respecte notre honneur , et n'en veut point à nos plaisirs : la justice défend nos droits , et nous reiïd ce (jui nous appartient : la valeur nous défend ; la prudence nous conduit; la modération nous épargne; la charité nous fait du bien • etc.

Si ces vertus font du bien , dira-t-on , ce n'est pas à moi qu'elles le font; je le veux : mais si vous vous trouviez en d'autres circonstances , elles vous en feraient : mais elles supposent une disposition à vous en faire dans l'occasion. PTavez-vous jamais éprouvé , qu'encore que vous n'attendiez ni secours ni protection d'une personne riche , vous ne pouvez vous défendre d^avoir pour elle une secrète considération? Elle naît y non de votre esprit, qui méprise souvent les qualités de cet homme , mais de Pamour de nous-mêmes, qui vous fait respecter en lui jusqu'au simple pouvoir de vous faire du bien. En un mot , ce qui vous prouve que l'amour de vous-mêmes entre dans celui que vous avez pour la vertu, c'est que vous éprouvez que vous aimez davantage les vertus , à mesure que vous y trouvez plus de rapport et de convenance avec vous. Nous aimons plus naturellement la clémence que la sévérité, la libéralité que l'économie , quoique tout cela soit vertu.

Au reste, il ne faut pointexcepter du nombre de ceux qui aiment ainsi les vertus , les gens vicieux et dérjéglés : au contraire , il est certain que par cela même qu'ils sont vicieux, ils doivent trouver la vertu plus aimable. L'hun^ité aplanit tous les chemins à notre orgueil ; elle est donc ai^ mée à cause de ce qu'elle nous donne ; elle ne saurait donc déplaire à un intéressé : la tempérance vous laisse en possession de vos plaisirs; elle ne peut donc qu'être agréable à

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un voluptueux , qui ne veut point de rival nî dé coneur* rent. Auraii1>on cru que raffection que les hommes du monde témoignent pour les gens vertueux , eût une source si mauvaise? et me pardonnera-t-on bien ce paradoxe , si favance qu'il arrive souvent que les vices qui sont au-dedans de nous , font l'amour que nous avons pour les vertus des autres?

Je vais bien plus avant , et j'oserai dire que l'amour de nous-mêmes a beaucoup départ auxsentimensles plusépu. rës que la morale et la religion nous font avoir pour Dieu,. On distingue trois sortes d'amour divin ; un amour d^intérêt y un amour de reconnaissance , et un amour de pure amitié : l'amour d'iùtérêt se confond avec l'amour de nousmêmes ; l'amour de reconnaissance a encore la même source que celui d'intérêt , selon ce que nous en avons dit ci-dessus 5 l'amour de pure amitié semble naître indépendam^ ment de tout intérêt et de tout amour de nous-mêmes. Cependant si vous y regardez de près , vous trouverez qu il a dans le fond le même principe que les autres : car premièrement il est remarquable que l'amour de pure amitié ne naît pas tout d'un coup dans l'âme d^un homme à qui Ton fait connaître la religion. Le premier degré de sanctification est de se détacher du monde ; le second , c'est d'aimer Dieu d'un amour d'intérêt , en lui donnant tout son attachement , parce qu'on le considère comme le souverain bien 5 le troisième , c'est d'avoir pour ses bienfaits la recofinaissance qui leur est due; et le dernier enfin , c'est ' d\imer ses perfections. Il est certain que le premier de ces $entimens dispose au second , le second au troisième, le troisième au quatrième : or comme tout ce qui dispose à ce dernier mouvement, qui est le plus noble de tous, est

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pris de Tamour de ^ous-mème^ ^ il s'ensuit que la pure amitié dont Dieu même est Tobjet ne naît point indépen-^ damment de ce dernier amour.

D'ailleurs , l'expérience nous apprend qu'entre les attributs de Dieu, nous aimons particulièrement ceux qui ont le plus de convenance avec nous : nous aimons plus sa clé* mence et sa bénéficence que son immensité ; d'où vient cela? siVîe n'est de ce que cette pure amitié ^ qui me semble n'avoir pour objet que les perfections de Dieu« tire sa force principale des rapports que ces perfections ont avec nous.

S'il y avait une pure amitié dans notre cœur à l'égard de Dieu , laquelle fût exempte du principe de l'amour de ' nous-mêmes, cette pure amitié naîtrait nécessairement de la perfection connue , et ne s'élèverait point de nos autres affections. Cependant les démons connaissent les perfections de Dieu sans les aimer, les hommes connaissent ces perfections avant leur conversion, et personne n'oserait dire que dans cet état ils aient pour lui cette affection que l'on nomme pure amitié ; il s'ensuit donc qu'il faut autre cbose que la perfection connue pour faire naître cet amour.

Pendant que nous regardons Dieu comme notre juge , et comme un Juge terrible qui nous attend la foudre à la main , nous pouvons admirer ses perfections infinies, mais nous ne saurions concevoir de l'affection pour elles. Il est bien certain que si nous pouvions refuser à Dieu cette admiration , nous nous garderions bien de la lui rendre : et d'où vient cette nécessité d'admirer Dieu? C'est que cette admiration naît uniquement de sa perfection connue : si donc vous concevez que la pure amitié a la même source y

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il s'ensuit que la pure amitié naîtra dans notre âme comme l'admiration.

1^ De ce que nous nous aimons nous-mêmes nécessairement , il s'ensuit que nous avons certains devoirs à remplir qui ne regardent que nous-mêmes : or les devoirs qui nous regardent nous-mêmes peuvent se réduire en général à travailler à notre bonheur et à notre perfection ; à notre perfection , qui consiste principalement dans lUie parfaite conformité de notre volonté avec Fordre ; à notre bonheur, qui consiste uniquement dans la jouissance des plaisirs^ î'entends des solides plaisirs , et capables de contenter un esprit fait pour posséder le souverain bien.

2** C'est dans la conformité avec l'ordre que consiste principalement la perfection de l'esprit : car celui qui aime l'ordre plus que toutes choses^ a de la vertu; celui qui obéit à l'ordre en toutes choses , remplit ses devoirs ; et celui-là mérite im bonheur solide, qui sacrifie ses plaisirs à l'ordre.

5® Chercher son bonheur, ce n'est point vertu, c'est nécessité : car il ne dépend point de nous de vouloir être heuireux , et la vertu est libre. L'amour-propre , à parler exactement, n'est point une qualité qu'on puisse augmenter ou diminuer. On ne peut cesser de s'aimer ; mais on peut cesser de se mal aimer. On peut « par le mouvement d'un amour-propre éclairé , d'un amour-propre soutenu par la foi et par l'espérance, et conduit par la charité, sacrifier ses plaisirs présens aux plaisirs futurs , se rendre malheureux pour un tems , afin d'être heureux pendant l'éternité; car la grâce ne détruit point la nature. Les pécheurs et les )ustes veulent également être heureux ; ils courent également vers la source de la félicité : mais le juste ne se laisse ni tromperibi corrompre par les apparences qui le

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flattent ; au lieu (jue le pécheur, aveuglé par ses passions , oublié Dieu, ses vengeances et ses récompenses, et emploie tout le mouvement que Dieu lui domine pour le vrai bien , 4 courir après des fantômes,

4® Notre amour-propre est donc le motif qui , secouru par la grâce , nous imit à Dieu comme à notre bien , et nous soumet à la raison comme à notre loi , ou au modèle de notre perfection : mais il ne faut pas faire notre fin ou notre loi de notre motif. Il faut véritablement et sincèrement aimer l'ordre , et s'unir à Dieu par la raison ; il ne* faut pas désirer que l'ordre s'accommode à nos volontés : cela n'est pas possible ; l'ordre est immuable et nécessaire : il faut haïr ses désordres , et former sue l'ordre tous i«$ mouvemens de son cœur; il faut même venger à ses dépens l'honneur de l'ordre offensé , ou du moins se soumettre humblement à la vengeance divine : car celui qui voudrait que Dieu ne punit point l'injustice ou l'ivrognerie , n'aime point Dieu; et quoique par la force de son amour-propreéclairé, il s'abstienne de voler et de s'enivrer, il n'est point juste*

5® De tout ceci il est manifeste premièrement , qu'il faut éclairer son amour-propre , afin qu'il nous excite à la vertu : en second lieu, qu'il ne faut jamais suivre uniquement le mouvement de Tamour-propre : en troisième lieu, qu'en suivant l'ordre inviolablement , on travaille solidement à contenter son amour-propre : en un mot, que Dieu seul étant la cause de nos plaisirs , nous devons nous soumettre a sa loi , et travailler à notre perfection.

6° Voici en général les moyens de travailler a sa perfection , et d'acquérir et conserver l'amour habituel et dominant de roidre. Il faut s'accoutumer au travail de

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l'attention 9 et acquérir par -là cpelque force d'esprit; il ne faut consentir qu'à l'évidence , et conserver ainsi la liberté de son âme ; il faut étudier sans cesse l'homme en général ^ et soi-même en particulier , pour se connaître parfaitement ; il faut méditer jour et nuit la loi divine ^ pour la suivre exactement; se comparer à Tordre pour s'humilier et se mépriser; se souvenir de la justice divine, pour la craindre et se réveiller. Le monde nous séduit par nos sens ; il nous trouble. Tesprit par notre imagination ; 'il nous entraîne et nous précipite dans les derniers malheurs par nos passions* Il faut rompre le conunerce dangereux que nous avons avec lui par notre corps , si nous voulons augmenter l'union que nous avons avec Dieu par la raison.

Ce n'est pas qu'il soit permis de se donner la mort , ni même de ruiner sa santé : car notre corps n'est pas à nous ; il est à Dieu , il est à l'Etat , à notre famille , à nos amis : nous devt)ns le couserver dans sa force , selon l'usage que nous sommes obligés d'en faire ; mais nous ne devons pas le conserver contre l'ordre de Dieu, et aux dépens des autres hommes : il faut l'exposer pour le bien de FEtat , et ne point craindre de l'affaiblir , le ruiner , le détruire « pour exécuter les ordres de Dieu. Je n'entre point dans le détail de tout ceci, parce que je n'ai prétendu exposer que les principes généraux sur lesquels chacun est obligé de régler sa conduite ^ poiu* arriver heureusement au lieu de son repos et de ses plaisirs.

( Uahbé YvoN, )

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