Tome i. 3ô
322 BSPRIT
Plusieurs pliilosophes rapportent à l'amour-propre toutes sortes d'attachemens; ik prétendent qu'on s'approprie tout ce que l'on aime y qu'on n'y eberche que son plaisir et sa propre satisfaction, qu'on se met soi-même avant tout; jusque-là qu'ils nient que celui qui donne sa vie pour im autre le préfère à soi. Us passent le but en ce point 5 car si l'objet de notre amour nous est plus cber que l'existence sans l'objet de notre amour , il paraît que c'est notre amour qui est notre passion dominante , et non notre individu propre , puisque tout nous échappe avec la vie , le bien que nous nous étions approprié par notre amour comme notre être véritable. Qs répondent que la possession nous fait confondre dans ce sacrifice notre vie et ceUe de l'objet aimé ; que nous croyons n'abandonner qu'une partie de nous-mêmes pour conserver l'autre : au moins ils ne peuvent nier que celle que nous conservons nous parait plus considérable que celle que nous abandonnons. Or, dès que nous nous regardons comme la moindre partie dans le tout , c'est une préférence manifeste de l'objet aimé. On peut dire la même chose d'un homme qui , volontairement et de sang-froid , meurt pour la gloire : la vie imaginaire qu'il achète au prix de son être réel, est une préférence bien incontestable de la gloire , et qui justifie la distinction que quelques écrivains ont mise avec sagesse entre l'amour-propre et l'amour de nous-mêmes. Avec l'amour de nous-mêmes 9 disent-ils , on cherche hors de soi son bonheur, on s'aime hors de soi davantage que dans son existence propre 5 on n'est point soi-même son objet. L'amour-propre au contraire subordonne tout à ses comniodltés et à son bien-être : il est à lui-même son objet et sa fin; de sorte qu'au lieu que les passions qui. viennent de
. L^Ê-WVCLOPijûlE. 523
îamour de nous -mêmes nous donnent é^ux choses , laiiiour-propre veut que les cho3es se donnent à nous , et se fait le centre de tout.
L'amour de nous-mftnes ne peut pécher qu'en excès ou en qualité : il faut que son dérèglement consiste en ce que nous nous aimons trop, ou en ce que nous nous aimons mal , ou dans l'un et dans l'autre de ces défauts joints ensemble.
L'amour de nous-mêmes ne pèche point en excès : cela paraît de ce qu'il est permis de s'aimer tant qu'on veut, quand on s'aime bien. En effet , qu'est-ce que s'aimer soimême ? c'est désirer son bien , c'est craindre son mal, c'est rechercher son bonheur. Or , j'avoue qu'il arrive souvent qu'on désire trop, qu'on craint trop, et qu'on s'attache à son plaisir , ou à ce qu'on regarde cotome son bonheur , av€C trop d'ardeur : mais prenez garde que l'excès vient du défaut qui est dans l'objet de vos passions , et non pas de la trop grande mesure de l'amour de vous-mêmes. Ce qui le prouve , c'est que vous pouvez et vous devez même désirer sans bornes la souveraine félicité, craindre sans bornes la souveraine misère ; et qu'il y aurait même du dérèglement à n'avoir que des désirs bornés pour bien
infini*
En effet, si l'homme ne devait s'aimer lui-même que dans une mesure limitée , le vide de son cœur ne devrait pas être infini; et si le vide de son cœur ne devait pas être infini , il s'ensuivrait qu'il n'aurait pas été fait pour la possession de Dieu , mais pour la possession d'objets finis et bornés.
Cependant la religion et Texpérience nous apprennent également le contraire. Rien n'est plus légitime et plus juste
que cette insatiable avidité , qui fait qu'après la possession des avantages du monde, nous cherchons encore le souverain bien. De tous ceux qui Tout cherché dans les objets de cette vie, aucun ne l'a trouvé. Brutus^ qui avait fait une profession particulière de sagesse, avait cru ne pas se tromper en le cherchant dans la vertu : mais comme il aimait la vertu pour elle-même , au lieu qu elle n'a rien d'aimable et de louable que par rapport à Dieu ; coupable d'une belle et spirituelle idolâtrie , il n'en fut pas moins grossièrement déçu ; il fut obligé de reconnaître son erreur en mourant , lorsqu'il s'écria : O vertu ^je reconnais que ta n'es qu^un misérable fantonie ! etc. •
Cette insatiable avidité du cœur de Thomme n'est donc pas un mal. Il fallait qu'elle fût, afin que les hommes se trouvassent par-là disposés à chercher Dieu. Or , ce que dans l'idée métaphorique et figiurée, nous appelons un cœur qui a une capacité infinie , un vide qui ne peut être rempli par les créatures ^ signifie , dans l'idée propre et littérale, une âme qui désire naturellement un bien infini, et qui le désire sans bornes y qui ne peut être contente qu'après l'avoir obtenu. Si donc il est nécessaire que le vide de notre cœur ne soit point rempli par les créatures, il est nécessaire que nous désirions infiniment' c'est-à-dire que nous nous aimions nous-mêmes sans mesure. Car s'aimer , c'est désirer son bonheur.
Je sais bien que notre nature étant bornée , elle n'est pas capable, à pai'ler exactement, de former des désirs infinis en véhémence : mais si ces désirs ne sont pas infinis en ce sens , ils le sont en un autre ; car il est certain que notre âme désire selon toute l'étendue de ses forces ; que si le nombre des esprits nécessaires à l'organe pouvait
DB l'encyclopédie. 3:25
croître à Finfinî , la véhémence des désirs croîtrait aussi à l'infini; et qu'enfin si l'infinité n'est point dans l'acte, elle est dans la disposition du cœur naturellement insa-< tiable.
Aussi est-ce un grand égarement d'opposer l'amour de nous-mêmes à l'amour divin , quand celui-là est bien réglé : car qu'est-ce que s'aimer soi-même conune il faut? c'est aimer Dieu ; et qu'est-ce qu'aimer Dieu 5 c'est s'aimer soimême comme il faut. L'amour de Dieu est le bon sens de l'amour de nous-mêmes; c'en est l'esprit et la perfection* Quand l'amour de nous-mêmes se tourne vers d'autres objets ,. il ne médite pas d'être appelé amour ^ il est plua dangereux que la haine la plus cruelle; mais quand l'amour de nous-mêmes se tourne vers Dieu, il se confond avec l'amour divin.
J'ai insinué dans ce que je viens de dire , que Famour de nous-mêtnes allume toutes nos autres affections ^ et est te principe généîral de nos mouvemens* Voici la preuve de cette vérité y en concevant une nature intelligente , nou& concevons une volonté ; une volonté se porte nécessairement à l'objet qui lui convient ; ce qui lui convient est un bien par rapport à elle > et par conséquent son bien : or y. aimant toujours son bien> par-là elle s'aime elle-même,, et aime tout par rapport à eUe-méme ; car qu'est-ce que la convenance de l'objet auquel elle se porte , sinon mt. rapport essentiel à elle ? Ainsi quand elle aime ce qui a rapport à elle , comme lui convenant , n'est-ce pas ellemême qui sVime dans ce qui lui convient ?
J'avoue que l'affection que nous avons pour les autres, fait quelquefois naître nos désirs , nos craintes , et nos espérances :. mais quel est le principe de cette affection y si
326 ESFRIT
ce n'est l'amour de nous-mêmes ? Considérez bien toule» les sources de nos amitiés ;. et vous trouvères^ qu'elles se réduisent à l'intérêt , la reconnaissance y la proximité ^ la sympathie , et une convenance délicate entre la vertu et l'amour de no^s-mêmes , qui fait que nous croyons- l'ai— mer pour elle-même, quoique nous l'aimions en effet pour l'amour de nous ; et tout cela se réduit à l'amour de nousm en: es»
La proximité tire de là toute la force qu'elle a pour allumer nos affections : nous aimons nos enfans^ parce qu'ils sont nos enfans ^ s'ils étaient les enfans d'un autre ^ ils nous seraient indifférens. Ce n'est donc pas eux que BOUS aimons , c'est la proximité qui nous lie avec eux. U est vrai que les enfans n'aiment pas tant leurs pères que les pères aiment leurs enfans : mais cette différence vient d'aiUeurs. Au reste, comme il y a proximité de sang, pro* ximité de profession , proximité de pays , etc. , il est certain aussi que ces affections se diversifient à cet égard en une infinité de manières : mais il faut que la proximité ne soit point combattue par l'intérêt , car alors celui-ci l'emporte infailliblement. L'intérêt va directement à nous; la proximité n'y va que par réflexion : ce qui fidt que l'intérêt agit toujours avec plus de force que la proximité» Mais en cela , comme en toute autre cbose , les circons* tances particulières cbangent beaucoup la proposition générale.
Non-seulement la proximité est une source d'amitié y mais encore nos affections varient selon le degré de la proximité : la qualité d'homme, que nous portons tous , fait cette bienveillance générale que nous appelons humanité z homo suni^ Jiumani nihilàme alienumpiUo^
DB l'encyclopédie. 52 7
La proximité de la nation inspire ordinairement aux hommes une bienveillance qui ne se fait point sentir à ceux qui habitent dans leur pays , parce que cette proximité s'affaiblit par le nombre de ceux qui la partagent } mais elle devient sensible , quand deux ou trois personnes originaires d'un même pays se rencontrent dans un climat étranger. Alors l'amour de nous-mêmes ^ qui a besoin d'appui et de consolation, et qui en trouve en la personne de ceux qu'un pareil intérêt et ime semblable proximité doit mettre dans la même disposition , ne manque jamais de faire une attention perpétuelle à cette proximité, si un plus fort motif pris de son intérêt ne l'en empêche.
La proximité de profession produit presque toujours plus d'aversion que d'amitié, par la jalousie qu'elle inspire aux hommes les uns pour les autres : mais celle des condîtions est presque toujours accompagnée de bienveillance* On est surpris que les grands soient sans compassion pour les homcmes du commun , c'est qu'ils les voient en éloignemënt , les considérant par les yeux de Famour-propre. Ils ne les prennent nullement pour leur prochain ; ils sont bien éloignés d'apercevoir cette proximité où ce voisinage, eux dont l'esprit et le cœur ne^sont occupés que de la distance qui les sépare des autres hommes, et qui font de cet objet les délices de leur vanité.
La fermeté barbare que Brutus témoigne en voyant mourir ses propres enfans , qu'il fait exécuter en sa présence , n'est pas si désintéressée qu'elle paraît; le plus grand des poètes latins en découvre le motif «n ces termes :
Vincet amàr patriœ 1 laudumque immensa cupido. mais il n'a pas démêlé toutes les raisons dHntérèt qm font