‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 5)Chapitre 11 sur 56 · DEVISE · texte numérisé non relu

DEVISE

L/ETisâ. (Litiétature.) Trait de caratièrt exprime eft peu de mots , (Quelquefois seuls > mais le plus souTeat êm^ compagnes d'une figure allégorique.

La derise est une invention de la chevalerie. Ce Ait d'abord la marque distinctive de l'armure des chevalien p et c'était sur leur écu ou sur leur cuirasse que leur depiê$ était tracée. Le comte Tkésoro l'appelle la philotophfe du gentilhomme j la métaphore m^ilitairej le langage des héros.

En France , en Espagne y en Italie 9 elle brilla dans les tournois , dans les réjouissances publiques, dans les pompes funèbres. Elle fut l'ornement des fêtes de la cour de Louis Xiy 9 et l'expression des trois sentimens qui animaient et qui distinguaient cette cour , la vertu guerrière^ la galanterie et le culte pour le monarque. Dans ces fètes, la devise de Louis XIV était le soleil , avec ces mots : Née ceaso^ nec erro^ légende plus intelligible que le Necplu^ rihua impar^ et les devises des courtisans répondaient icelle du roi.

C'était y par exemple, le miroir ardent exposé au soleil, avec ces mots: Ardeo uhi aspicior^ devise du duc de Sully; on avec ceux - ci : Tua mènera jacio , devise du duc de Yivonne : celle du duc de Beaufort, amiral de France, ^lait la lune, avec ces mots : SoUpdret^ et imperat imdis. Quand ce n'était pas au soleil, c'était à Jupiter que les

devises faisaient allusion , comme celle de M aximilien de Béthune, grand- maître de l'artillerie^ l'aigle portant la foudre, Quojussa Jopis ; et celle de Monsieur, une bombe, AUer post fulmina terror.

Mais parmi ces devises que la flatterie , ou plutôt l'entbousiâsme avait dictées , ij y en avait où Taudace guerrière se montrait seule, avec l'amour de la gloire qui l'animait. La devise des mousquetaires était une bombe en l'air, avec ces mots: Quo mit et lethum^ celle des chevau-légers , des fusées volantes: Celeres ardore. Le comte d'IUiers avait aussi une fusée pour symbole , avec cette fière légende : Poco duri^purche minalzi',\e comte du Plessis avait de même pour devise une fusée , avec ces mots : Ardorem lux magna aequetun^ le comte de Saint- Paul 9 un soleil levant dissipant les nuages : Nec dum omnis aese explicat ardori et rien de tout cela ne paraissait étrange^ parce qu'au moins cette jactance était un engagement pris d'en justifier la hauteur. Dans cet esprit, il était permis à un militaire de se représenter , lui et ses enfans , sous l'emblôme de l'aigle et de ses aillions , au mi^ lieu des nuages, avec ces mots^ qui étaient le vœu et la leçon de Ja famille : Nec fulmina terrent t

Quand la valeur militaire est exaltée* il semble que l'orgueil lui sied bien. On n'est pas choqué de voir pour devise au prince Eugène, un aigle , avec ces mots : Natua adaublimia ; ni au maréchal d'AIbret, le même symbole , avec ces mots : Animoa expertua Jupiter i ni au maréchal de Bassompierre , un phare au milieu des étoiles , avec ces paroles superbes : Quod nequeunt tôt aidera y prœaio. Il est à croire cependant que ces devises étaient des louanges (ju'oif leur donnait sans leur aveu.

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n en ëtait de même des devises qui , dans les fêtes et les réjouissances publiques , décoraient les arcs de triomphe 9 * les colonnes , les pyramides.

Telle fut la devise que Quinault inventa pour la duchesse régente de Savoie , un arc-cn-ciel au milieu des nuages : Inter nuhila fulgeU Telle fut celle de la reine mère de Louis. XIY, comparée à la flamme d'une torche exposée au vent : Agitata creacit,

La devise du cardinal de Richelieu , l'aigle planant dans l'air , et au-dessous , des serpens qui se dressaient contre elle y avec ces mots : Non deaerit alta; celle-là , dis -je, était d'une fierté convenable à un grand ministre : mais celle où il était peint sous l'image d'un coq qui chante devant le lion , avec ces mots relatifs à l'Espagne : DeheUai ^voce leones : ou ceux-ci : Formido rapacia^ ou ceux - ci : Pox non purpura terret , me semble passer la mesure. Le tems favorable aux devises fut un tems de succès et d'enthousiasme , où l'on avait le courage 9 la franchise , la hardiesse de parler bien de soi , résolu de faire encore mieux : jusqu'au surintendant des .finances qui osait prendre pour devise un chien de chasse avec ces mots : Abatinet in^ ventia»

On est devenu plus modeste ; bientôt peut • être on le sera trop. Lorsque la politesse aura tout aplati et le luxe tout énervé 9 et qu'à foi^ce de médiocrité on sera obligé d'être humble sous peine d'être ridicule , on n'osera plus prendre une devise 9 de peur d'engager sa parole : les armoiries seront sans caractères comme les armes ; et si l'oa porte encore un symbole honorable , ce sera celui de ses aïeux.

La galanterie^ qui, parmi nous a pris^ naissance avec la

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dievalerie 9 et qnî dëgënère avec elle, eût comme elte attssî ses deyises. Mais les devises amoureuses tenaient presque toutes du bel-esprit plus que du sentiment. Un amant mal i heureux prenait pour image un alambic sur le fourneau, arec ces paroles .* I}e mon feu mes larmes ^ ou un papillon qui se brûle 9 avec ces mots : Aie quod urit insequory et telles semblables fadaises. Peu excepte pour tant Timage de la tourterelle : Uni servofidem, ; et ce symbole d'une Jeune veuve ^ un oranger dépouillé de ses fleurs , de ses frtiitd et de son feuillage, avec ces mots touchans :

Que peut m'ôter encore ou la terre ou le ciel r

Dans la devise , on distingue le corpa et \âme : le corps , b'ékt la figure ; Y âme , ce sont les mots.

Le^ qualités essentielles à la devise , du celé du corps ^ •obt que Timage en soit très-simple , très-distincte ; et si tjfle n'est pas d'un caractère noble , que du moins elle n'ait xien de bas ni de choquant. L'image doit être simple , afin de {youvoir être dessinée d'un trait dans un petit espace^ let pour ne rien présenter à l'imagination de confus et d'embarrassant. La seule difficulté de dessiner la figure humaine l'aurait fait exclure de la devise; mais un autre motif de cette exclusion , c'est que d'hpmme à homme le rapport n'est pas assez imprévu , l'allusion assez piquante. Ceci pourtant n'est pas une règle sans exception ; et la devise de Philippe II 9 après l'abdication de Charles- Quint, Hercule soutenant le ciel , avec ces mots : Ut quieacat Atla8>, ttie semble encore assez ingénieuse, quoique Boùhonrsn'en trouve pas le tapport assez éloigné.

L'image doit être distincte , afin que , sans beaucoup tfart et sàais le fiecdurs dêS couleurs , l'objet en soit recon-

A&issable. Cette règle, dictée par le bon sens, a été pour* tant fort négligée* Par exemple, quoi de plus insensé que de prendre pour la figure d^une devi^ le feu caché sous la cendre ? De For dans le creuset n est guère plus sensible » quoique Bouhours nous l'ait donné pour une devise spirituelle. 11 en est de même de la pierre d'amiante 9 d'un voile trempé dans de Fesprit-de-vin , d'un zéphyr volant sur les fleurs, tous objets que le pinceau même le plus délicat aurait bien de la peine à rendre , et que les collecteurs de devises ne laissent pas d'accumider sans choix.

L'image doit être noble , ou du moiqs agréable à Fimagination; et cette règle exclut tous les objets auxquels Fo-^ pinion attache l'idée de bassesse. Ainsi, pour exprimer l'amour, une marmite qui bout sur le feu, avec ces mots , Je me consume en dedans , est une devise de mauvais goût* Â plus forte raison les objets dégoûtans sont-ils exclus de la devise.

Les règles de la devise^ du côté de l'âme, sont que l'ina^ cription soit brève et juste.

L'inscription doit être brève , en sorte que , sans pré*senter un sens complet , elle supplée uniquement à ce qui manque de précision au rapport qu'on veut indiquer. Encore l'image et les mots ensemble ne doivent-ils pas exprimer la pensée assez complètement pour qu'il n'en reste rien à deviner ; et sans avoir l'obscurité de l'énigme , la devise doit conserver un caractère de finesse qui flatte la vanité de celui qui en saisit le sens.

Bouhours n'y pensait pas , quand il a demandé que le mot de la devise, pour être plus mystérieux et n'être pas intelligible au peuple , fût dans une langue étrangère, il a oublié que, dafts une fête publique, sur lefroatispice

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d'un palais ou d'un temple, sur un obélisque , un trophée^ un tombeau , un monument quelconque , c'est pour la multitude que la devise est faite. Son voile doit être transparent; et une langue inconnue au peuple serait pour lui u nvoile impénétrable.

Il est bien vrai que la difficulté d'exprimer en très-peu de mots la pensée de la devise dans une langue un peu diffuse, a fait passer en usage ce que Bouhours donne pour règle; mais l'usage n'est pas plus raisonnable que la règle, et il en arrive, que le peuple, en lisant sur l'une des portes de sa ville : Abuudantiaparta, croit qu'on a voulu dire, r abondance est partie.

L'inscription doit être juste, et dans l'acception des termes , et dans son double rapport aux deux objets de la comparaison ; car toute métaphore est une comparaisoa plus ou moins exprimée, et la depise est une métapbore.

Ainsi Tallusion de la devise ne doit pas être un jeu de mots , comme dans celle de M arc-Ântoine Colonne après la bataille de Lépante , une colonne au dessous d'un croissant , avec ces mots ; Ne impleat orbem.

Il y aurait pourtant , ce me semble, un peu trop de rigueur à ne pas admettre cette devise d'un duc à^yllbe , dans une course de taureaux, où il était en rivalité avec les Fonsèques^ qui avaient des etoiVe^ pour armoiries : Alparecer de ÏAlva s'ascondan las Estrellas,

Quant au rapport réel de la devise avec les deux objets qu'elle compare , Bouhours ne le trouve pas juste dans la devise du grand-maître de l'artillerie, Quojuaaa Jo\fi» : ces mots , dit-il , ne conviennent pas au grand-maître , comme à l'aigle. Bouhours se trompe , à mon avis : jamais peut-être métaphore ne fut plus juste ni plus sublime.

DE l'ençyclopédik, ^5

Mais ce qui est de mauvais goût , c'est ce qu'un autre jésuite, le Père Ménétrier, nous donne pour modèles de la dévise et de l'emblème. Quoi de plus puéril, en effet, que de prendre pour emblème de la^bî la corde d'un instrument , et, en abusant de l'équivoque du motlatin^^i?^, représenter un amour pinçant un luth qui n'a qu\ine corde , avec ces mots : Sola fides , nuUa fidea ? ce qui signifie, à l'égard du luth , que riaxfoir quune corde c'est n'avoir point de corde} et à l'égard delà foi, que c^eat lien avoir point que d'en avoir sans les autres vertus. Pour mieux sentir le ridicule de cet abus des mots, on n'a qu'à mêler les deux sens , on trouvera que c^est n'avoir point de foi que de n^avoir qu'une corde , et que c'est n'avoir point de corde que de n'avoir que de la foi. C'est encore pis lorsque, pour exprimer le mystère de la Trini-té , on a pris l'image du miroir concave et du feu qu'il allume avec les rayons du soleil, avec ces mots: Ab utrO" que procéda '^ car ici la fausse application de l'image est une hérésie.

Bouhours veut que le symbole de la devise soit pris dans la nature 5 et il se trompe encore en donnant cette règle comme exclusive. Mais lorsque le symbole est pris dans le merveilleux , ce doit être dans un merveilleux analogue. Le jour de la fêle de saint Jean-Baptiste , à Gènes , les jésuites , pour la devise du précurseur , avaient fait peindre le phare de Gènes , avec cette légende : Dura Cynthius abfuit , arait. Le Çynthius est là une sottise de collège ; car Apollon et Jean ne sont pas de ta même langue ; et c'est le cas de dire que l'un est de la Fable , et l'autre est de la Bible,

La justesse et la propriété de la devise consistent à

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prendre pour moyen de comparaison , 1* une qualité eommune au symbole et à son oh]tt } en sorte que dAhs la louange, même hyperbolique , il y ait au moins un air de ressemblance ; 2® une qualité qui leur soit propre et qui les distingue ; car si le symbole ne marquait pas dans son objet un caractère particulier , ce ne serait plus' qu'un emblème, c'est-à-dire l'expression figurée d'une pensée, d'une sentence , d'une maxime générale , sans aucun objet décidé.

D y a cependant des devises qui ne diffèrent des emblèmes ou des symboles génériques que lorsqu'elles sont appliquées à un objet individuel. Par exemple , la poule défendant ses petits , avec ces mots : Sgombra amor ogni paura , est le symbole de l'amour maternel , et devient , par l'application , l'image de Celle qui la prend pour devise.

L'aigle portant la foudre à son bec^ avec ces mots : Fuimen ab ore^ symbole de la haute éloquence, sera la devise de Démosthène. Le symbole de l'ambition , la foudre au milieu des ruines , avec ces mots : Fecisse ruind gaudet iter,^ devient une devise au pied de la statue de César. Celui du génie ^ une flamme avec ces mots : Swmma petitj sera la devise de Corneille, mise à la tète de ses ouvrages. Le symbole de la vertu militaire , l'image du coq , avec ces mots : Fù vigil et pugnax , vigilance et courage , sera la devise de Turenne.

Ainsi l'on voit que ce n'est pas une propriété indivi- •duelle , mais une convenance peu commune , qui est nécessaire à la devise ; car , lorsque c'est u^e louange , pour peu qu'elle convienne à son objet , on peut se reposer sur Tamour-propre du soin den saisir l'allusion ; et si la devise

est satirique , on peut compter de même sur la sagacité de la malignité publique. Parmi les devises satiriques, la plus ingénieuse , à mon avis , est celle d'un homme que la faveur a élevé, l'image d'un verre , avec ces mots : Ex ha^ litu forma. Mais qui voudra s'y reconnaître? Dans l'un et l'autre genre , la meilleure devise serait celle dont tout le monde ferait la même application.

Quoique la devise soit communément personnelle , ou comme personnelle , c'est-à-dire , appliquée à une collection de personnes animées du même esprit, et considérées comme n'en faisant qu'une ; il y a aussi des devises de choses , comme celle de la mine de poudre : JEx obice vi^ res ; celle du canon , maxime remarquable du cardinal de Kichelieu : Ultinia ratio regum ; ou comme celle qu'on lisait sur les canons de Ghantilli i C'est fait de la valeur. Des devises de choses , la plus heureuse peut-être est oelU de Timprimerie , où l'invention de cet art, si fécond eu querelles d'opinion, est exprimée par l'image de Cado^us semant les dents du dragon , avec ces mots : Semence de discorde.

Dans les divers exemples que je viens de citer, on voit que les devises les plus curieuses sont celles qui parlent e|i môme tems aux yeux et à l'esprit , c'est-à-dire , qui réunissent une figure et des paroles qui en indiquent la relation. Mais, n'en déplaise à Bouhours, cette réunion n'e^t pas indispensable; et réciproquement la figure et I4 légende de la devise peuvent se passer l'une de l'autre. L^ devise de Tancrède , dans la tragédie de ce nom , n'^t pi^ besoin de symbole.

Conservez ma devise, elle est chère à mon cœnr : ifCf moU en «ont sucrés ; c'est i'amour ei l'honu^vr.

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La devise de la cornette blanche , Donec Victoria tin gatj ne demande pas d'autre corps que le drapeau oi\ elle est écrite. Dans les armoiries ou sur la tombe d'un magistrat , la âgure de l'équerre ou celle de l'aplomb , symbole de la rectitude , n'aurait pas besoin de légende. Le cachet de Pompée n'en avait point ; l'image du lion tenant une

épée était parlante.

Marmontel.

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