‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 5)Chapitre 39 sur 56 · DROIT NATUREL · texte numérisé non relu

DROIT NATUREL

Droit naturel. {Morale. ) L'usage de ce mol est si familier, qu'il n'y a presque personne qui ne soit coiivaincu au dedans de soi-même que la chose lui est ëvidemment connue. Ce sentiment intérieur est commun au philosophe 9 et à l'homme qui n'a point réSéchi 5 avec cette seule différence qu'à la question , qu^est-ce que le droit? celui-ci manquant aussitôt de termes et d'idées, vous renvoie au tribunal de la conscience et reste muet ; et que le premier n'est réduit au silence, et à des réflexions plus profondes, qu'après avoir tourné dans un cercle vicieux qui le ramène au point même d'où il était parti . ou le jette dans quelque autre question non moins diffi-

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cile à résoudre que celle dont il se croyait débarrassé par sa définition.

Le philosophe interrogé dit : le droit est le fondement ou la raison première de la justice. Mais qu'est-ce que la justice ? c^cst l'obligation de. rendre à chacun ce qui lui appartient. Mais qu'est-ce qui appartient à l'un plutôt qu'à l'autre dans un état de choses où tout serait à tous ^ où peut-être l'idée disti4icte d'obligation n'existerait pas encore ? et que devrait aux autres celui qui leur permettrait tout , et ne leur demanderait rien ? C'est ici que le philosophe commence à sentir que de toutes les notions de la morale , celle du droit naturel est une des plus importantes et des plus difficiles à déterminer. Aussi croirions-nous avoir fait beaucoup dans cet article , si nous réussissions à établir clairement quelques principes à l'aide desquels on pût résoudre les difficultés les plus considérables qu'on a coutume de proposer contre la notion du droit naturel. Pour cet effet il est nécessaire de reprendre les choses de haut, de ne rien avancer qui ne soit évident , [du moins de cette évidence dont les questions morales sont susceptibles^ et qui satisfait tout homme sensé.

I. n est évident que si l'homme n'est pas libre , ou que si ses déterminations instantanées , ou même ses oscillations , naissant de quelque chose de matâ*iel qui soit extérieur à son âme, son choix n'est point l'acte pur d'une substance incorporelle , et d'une faculté simple de cette substance ; il n'y aura ni bonté , ni méchanceté raisonnées, quoiqu'il puisse y avoir bonté et méchanceté animales ; il n'y aura ni bien ni mal moral , ni juste ni injuste, ni obligation ni droit. D'où l'on voit, pour le dire

en passant, combien il importe d'établir solidement la réalité, je ne dis pas du ayolontaire ^ mais de la liberté qu'on ne confond que trop ordinairement avec le volontaire.

n* Nous existons d'une existence pauvre , contentieuse, inquiète. Nous avons des passions et des besoins. Nous voulons être heureux ; et à tout moment l'homme injuste et passionné se sent porter à faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît à lui-mêm€« C'est un jugement qu'il prononce au fond de son âme , et qu'il ne peut se dérober. Il voit sa méchanceté, et il faut qu'il se l'avoue, ou qu'il accorde à chacun la même autorité qu'il s'arroge.

m. Mais quels reproches pourrions-nous faire à l'homme tourmenté par des passions si violentes que la vie même lui devient un poids onéreux , s'il ne les satisfait , et qui y pour acquérir le droit de disposer de l'existence des autres, leur abandonne la sienne? Que lui répondrons nous, s'il dit intrépidement : « Je sens que je porte Tcpouvante et le trouble au milieu de l'espèce humaine; mais il faut , ou que je sois malheureux , ou que je fasse le malheur des autres ; et personne ne m'est plus cher que je me le suis à moi-même. Qu'on ne me reproche poinl cette abominable prédilection ; elle n'est pas libre. Ceai la voix de la nature qui ne s'explique jamais plus fortement en moi quç quand elle me parle en ma faveur. Maïs n'est-ce que dans mon cœur qu'elle se fait entendre avec la même vidience ? O hommes , c est à vous que j'en appelle! Quel est celui d'entre vous qui, sur le point de mourir , ne rachèterait pas sa vie aux dépens de la plus grande partie du genre humain , s'il était sur de l'impunité et du secret ? « Mais, coutinuera-t-il, je suis équitable

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ft sincère. Si mon bonheur demande que je me défasse de toutes les existences qui me seront importunes; il faut aussi quun individu, quel qu'il soit, puisse se défaire de la mienne s'il en est importuné. La raison le veut , et j'y souscris. Je ne suis pas assez injufite pour exiger d'un autre un sacrifice que )e ne veux point lui faire. »

lY. J'aperçois d'abord une chose qui me semble avouée par le bon et par le méchant , c'est qu'il faut raisonner en tout, parce que l'homme n'est pas seulement un animal, mais un animal qui raisonne; qu'il y a par conséquent dans la question dont il s'agit , des moyens de découvrir la vérité ; que celui qui refuse de la chercher renonce à la qualité d'homme , et doit être traité par le reste de son espèce comme une béte farouche; et que la vérité une fois découverte, quiconque refuse de s'y conformer, est insensé ou méchant d'une méchanceté morale.

V. Que répondrons-nous donc à notre raisonneur violent, avant que de l'étouffer? que tout son discours, se réduit à savoir s'il acquiert un droit sur l'existence des autres , en leur abandonnant la sienne ; car il ne veut pas seulement être hemreux, il veut encore être équitable, et par son équité écarter loin de lui l'épihète de méchant ; sans quoi il faudrait l'étouffer sans lui répondre. Nous lui ferons donc remarquer que , quand bien même ce qu'il abandonne lui appartiendrait si parfaitement qu'il en pût disposer à son gré , et que la condition qu'il propose aux autres leur serait encore avantageuse, il n'a aucune autorité légitime pour la leur faire accepter ; que celui qui dit, je veux vzVre, a autant de raison que celui qui dit^Je veux mourir \ que celui-ci n'a qu'une vie, et qu'en l'abandonnant il, se rend maître d'une infinité de vies; que sou

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échange serait à peine équitable, quand il n'y aiu*ait que lui et un autre méchant sur toute la surface de la terre; qu'il est absurde de faire vouloir à d'autres ce qu'on veut; qu'il est incertain que le péril qu'il fait courir à son semblable , soit égal à celui auquel il veut bien s'exposer : que ce qu'il permet au hasard peut n'être pas d'un prix proportionné à ce qu'il me force de hasarder ; que la question du droit naturel est beaucoup plus compliquée qu'elle ne lui parait ; qu^il se constitue juge et partie, et que son tribunal pourrait bien n'avoir pas la compétence dans cette affaire.

VI. Mais si nous ôtons à l'individu le droit de décider de la nature du juste et de l'injuste , où porterons - nous cette grande question ? où ? devant le genre humain : c'est à lui seul qu'il appartient de la décider , parce que le bien de tous est la seule passion qu'il ait. Les volontés particulières sont suspectes ; elles peuvent être bonnes ou méchantes ^ mais la volonté générale est toujours bonne : elle n'a jamais trompé, elle ne trompera jamais. Si les animaux étaient d'un ordre à peu près égal au nôtre ; s'il y avait des moyens sûrs de communication entre eux et nous; s*ils pouvaient nous transmettre évidemment leurs sentimens et leurs pensées , et connaître les nôtres avec la même évidence : en un mot , s'ils pouvaient voter dans une assemblée générale, il faudrait les y appeler, et la cause du droit naturel ne se plaiderait plus par devant Yhumanité^ mais par devant Y animalité. Mais les animaux sont séparés de nous par des barrières invariables et étemelles; et il s'agit ici d'un ordre de connaissances et d'idées particulières à l'espèce humaine , qui émanent de sa dignité et qui la constituent.

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Vn. C'est à la volonté générale que l'individu doit s'adresser pour savoir jusqu où il doit être homme, citoyen , sujet , père , enfant , et quand il lui convient de vivre ou de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs. Vous avez le droit naturel le plus sacré à tout ce qui ne vous est point contesté par l'espèce 'entière. C'est elle qui vous éclairera sur la nature de vos pensées et de vos désirs. Tout ce que vous concevrez , tout ce que vous méditerez sera bon , grand , élevé , sublime , s'il est de l'intérêt général et commun. Il n'y a de qualité essentieUe à votre espèce que celle que vous exigez dans tous vos semblables pour votre bonheur et pour le leur. C'est cette conformité de vous à eux tous , et d'eux tous à vous , qui vous marquera quand vous sortirez de votre espèce , et quand vous y resterez. Ne la perdez donc jamais de vue, sans quoi vous verrez les notions de la bonté , de la justice , de ITiuinanité , de la vertu , chanceler dans votre entendement. Dites -vous souvent : je suis homme, et je n'ai d'autres droits naturels véritablement inaliénables que ceux de l'humanité.

vn. Mais , me direz-vous , où est le dépôt de cette volonté générale ? où pourrai - je la consulter ?, . . . Dans les principes du droit écrit de toutes les nations policées ; dans les actions sociales des peuples sauvages et barbares ; dans les conventions tacites des ennemis du genre humain entre eux, et même dans l'indignation et le ressentiment, ces deux passions que la nature semble avoir placées jusque dans les animaux , pour suppléer au défaut des lois sociales et de la vengeance publique.

IX. Si vous mcditez donc attentivement tout ce qui précède, vous resterez couvaiucu : 1° que l'hojunie qui

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