‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 5)Chapitre 4 sur 56 · Tome v. S · texte numérisé non relu

Tome v. S

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C'est l'âTantage Aes passions de rendre par leur flux et reflux l'action indécise et flottante ; mais dans les sujets où la fatalité domine, ce balancement est plus difficile | aussi est-il rare chez les anciens.

Dans la tragédie implexe , le sort des personnages change au dénouement par une révolution qu'on appelle jO^r/pétiei et cette révolution se fait de trois manières , i^ de la prospérité au malheur ; 2^ du malheur à la prospérité , et dans ces deux cas elle est simple ; S** de l'un à l'autre de ces deux états en même tems et en sens contraire , alors la révolution est double J et celle-ci peut encore s'opérer de deux façons , ou par le malheur des méchans et le suc* ces des bons, ou par le malheur des bons et le succès des méchans.

' Si les personnages opposés dans l'action étaient tous deux bons ou tous deux méchans ; dans le premier cas , nulle moralité , et un partage d'intérêt qui ne laisserait rien désirer ni rien craindre ; dans le second , nul intérêt et presque nulle moralité, puisque de la révolution qui rendrait l'un heureux et l'autre malheureux , il n'y aurait rien ^ conclure; ainsi cette combinaison doit être exclue du théâtre*

Un dénouement , où après avoir tremblé pour les bons on les verrait succomber aux méchans, serait pathétique, mais révoltant : c'est le plus odieux triomphe du crime. Il y en a de grands exemples au théâtre; mais les larmes qu'ils font répandre sont amères , et la douleur dont ils déchirent l'âme , n'est pas de celles qu'on se plait à sentir.

Le dénouement qui , sans être funeste à l'innocence serait heureux pour le crime , quoique moins 'odieux que

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le prëc^denty est encore plus mauvais, parce qu'il n'est point pathétique*

Un dénouement terrible à la fois et touchant , est celui où par l'ascendant de la fatalité et sans l'entremise du crime , l'innocence n la bonté succombe , soit qu'elle vienne d'être heureuse, soit que de calamité en calamité elle arrive à l'événement qui en est le comble. Mais cette espèce de fable n'a aucune moralité.

Un dénouement moins tragique, mais consolant, après une action terrible, c'est lorsque l'innocence, long-tems menacée et persécutée, soit par le sort, soit par les hommes , sort triomphante du danger ou du malheur où elle a gâni ; et la joie que cette révolution cause est encore plus vive , si en même tems que l'innocence triomphe, on voit le crime succomber.

De toutes ces espèces de dénouemens , on voit cepen-* dant qu'il n'en est aucun qui ne manque de pathétique ou de moralité ; et ce n'est qu'en pallier le vice que d'at^ tribuer les uns à la tragédie pathétique , les autres 4 In tragédie morale : il n'y a point deux sortes de tragédies ^ et la même , pour être parfaite , doit être morale et pathé*tique. Or , c'est ce qu'on obtenait difficilement Su système ancien $ et ce qui résulte tout naturellement du système moderne. L'homme malheureux par des causes qui lui sont étrangères , n'est d'aucun exemple 3 l'homme malheureux par son crime n'est point intéressant ^ et quant auK fautes involontaires qu'Àristote a imaginées, pour tenir le milieu entre le crime et l'innocence , elles déguisent faiblement l'iniquité des malheurs tragiques. Mais l'hon^me eDtratné dans le malheur par une passion qui l'égaré, et qui se concilie avec un fond de bouté naturelle , est un

exemple à la fois terrible, touchant et moral : il inspire la crainte sans donner de l'horreur; il excite la compassion sans révolter contre la destinée, pour faire frémir et pleurer 5 il n'a pas besoin d'être en butte au crime : son ennemi , son tyran , son bourreau est dans le fond de son cœur; et lorsque la passion le tourmente , l'égaré et l'entraîne enfin dans un abîme de calamités , plus le tableau est terrible et touchant ^ et plus l'exemple est salutaire. Tel est l'avantage' du système moderne siu* l'ancien , à l'égard du dénouement funeste* D'un autre côté , une passion compatible avec la bonté naturelle, et dont l'égarement fait l'excuse , n'est pas odieuse dans ses excès , comme la méchanceté , qui , de sang froid , médite et consomme le crime. L'homme peut donc sortir de l'abîme où l'entraîne sa passion , par un dénouement heureux , sans que l'impunité , sans que le bonheur même soit odieux et révoltant ; au contraire, après l'avoir vu long-tems souffrir, et avoir souffert avec lui, le spectateur respire, soulagé par sa délivrance ; et ce mouvement de joie est délicieux , après de longues alternatives de crainte , d'espérance et de compassion. Ainsi , dans le système des passions huxnaines, ces deux sortes de dénouemens malheureux et heureux , ont chacun leur avantage , l'un d'être plus pathétique , et l'autre plus consolant ; mais ce dernier même a sa moralité , car la révolution du malheur au bonheur n'arrive qu'au moment où le danger est extrême , et qu'on a tout le tems d'en frémir; et par l'évidence de ce danger, la passion qui en est la cause â fait son impression de crainte.

Lorsqu'on reprochait à Euripide d'avoir mis sur le théâtre un méchant , un impie comme Ixion , il répon-

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liait : aussi ne Vai-Je Jamais laissé sortir^ que Je ne Vaie '

attaché et cloué bras et Jambes à une roue. C'est, en

effet, ainsi quil faut traiter sur la scène les caractères

odieux ; mais ceux qui sont plus dignes de pitié que de

haine peuvent obtenir grâce aux yeux des spectateurs ; et

lors même qu'une passion funeste les a rendus coupables y

la tragédie peut être à leur égard moins rigoureuse que la

loi.

Enfin , par la nature même des sujets anciens , l'incident qui produisait la résolution décisive venait presque toujours du dehors ; au lieu que dans la constitution de la tragédie moderne , toute action naissant du fond des caractères et du combat des passions, c'est communément leur dernier effort et l'événement qui en résulte , qui produit le dénouement, soit qu'il arrive selon l'attente ou contre l'attente des spectateurs ; et je n'ai pas besoin de dire que celui-ci est préférable.

Dans la comédie , le dénouement est de même la solution de l'intrigue , et plus il est inattendu et naturellement amené, plus il est agréable. Son grand mérite est d'achever le tableau du ridicule par un trait de force que la surprise rende plus vif et plus piquant , ou par une situation qui achève de rendre méprisable et risible le vice que l'on a ioué; le dénouement de Y Ecole des mziris en est le plus parfait modèle; celui de Georges Dandin et celui des Pré^ cieuses ridicules sont encore du meilleur comique ; et quant à l'effet moral> celui àxL Malade imaginaire est supérieur à tous. Nul poëte comique, dans aucun tems , n'a été comparable à Molière , même dans cette partie que l'on regarde comme son côté faible ; et en effet , dans la composition si profondément réfléchie de ses intrigues , il

parait quelquefois s'être peu occupé du dénouement; maïs Aristophane, Térence et Plaute s'en occupaient encore moins j et l'importance qu'on y attache est une idée de nos pédans modernes.

Le jésuite Rapin , qui faisait peu de cas de Molière ^ disait : il est aisé de lier une intrigue , c^eat Vouvrage de Vimagination i mais le dénouement est Vouprage tout pur du jugement. Ah! Père Rapin^ donnez-nous en donc des intrigues comiques bien liées ; c'est ce qui nous manque ; et les dénouera qui pourra.

Lorsque le dénouement comique est adroit et bien amené, c'est une beauté de plus sans doute, et une beauté d'autant plus précieuse , qu'elle couronne toutes les autres. Mais Molière a pensé, comme les anciens^ qu'après avoir instruit et amusé pendant deux heures, qu'après avoir châtié ou le vice ou le ridicule , en exposant l'un et l'autre au mépris et à la risée des spectateurs, la façon plus ou moins adroite et naturelle de déterminer l'action comique , n'en devait pas décider le succès ; et qu'un père ^ un oncle tombé des nues , à la fin de la comédie de 1'^vare^ ou de V École des femm£s, suffirait pour la dénouer, n faut, s^il est possible, faire mieux que Molière, dans cette partie , ou plutôt faire comme lui , lorsqu'il a fait mieux que personne ; mais ne pas attacher au tour d^a-

dresse d'un dénouement comique un mérite comparable à celui de l'intrigue ou du Tartuffe^ ou de VAvare^ chefsd'œuvre du théâtre , jusqu'à ce dénouement que Molière

a trop négligé.

Marhontei4«

DE l'encyclopédie.

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