‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 5)Chapitre 3 sur 56 · DENOUEMENT · texte numérisé non relu

DENOUEMENT

Dénouement. (Belles-Lettres.) C'est le point où aboutit et se résout une intrigue épique ou dramatique.

Le dénouement de l'épopée est un événement qui tranche le fil de l'action par la cessation des périls et des obstacles, ou par la consommation du malheur. La cessation de la colère d'Achille fait le dénouement de [^ Iliade ^ la mort de Pompée celui de la PharsaU . la mort de Turnus celui de V Enéide* Ainsi l'action de l'Iliade finit au dernier livre ^ celui de la Pharsale au huitième , celui de l'Enéide au dernier vers*

Le dénouement de la tragédie est souvent le même que celui du poème épique , mais communément amené avec plus d art. Tantôt l'événement qui doit terminer l'action^ semble la nouer lui-même: voyez Alzire^ Tantôt il vient tout-à-coup renverser la situation des personnages , et rompre à la fois tous les nœuds de l'action : voyez ]MBr thridate. Cet événement s'annonce quelquefois comme le terme du malheur , et il en devient le comble : voyez Inès^ Quelquefois il semble en être \è comble ^ et il en devient le terme : voyez Iphigénie» Le dénouement le plus par*^ fait est celui où l'action long-tems balancée dans cette alternative y tient l'âme des spectateurs incertaine et flottante jusqu'à son achèvement ; tel est celui de Rodcgune. D est des tragédies dont l'intrigue se résout comme d'elle^ même par une suite de sentimensqui amènent la deriùère

révolution sans le secours d'aucun incident ; tel est Citma. Mais dans celles-là même la situation des personnages doit chauger, du moins au dénouement.

L'art du dénouement consiste à le préparer sans l'annoncer. Le préparer, c'est disposer l'action de manière que ce qui le précède le produise. Il y a , dit Aristote y une grande différence entre des incidens qui naissent les uns des autres , et des incidens qui tiennent simplement les uns après les autres. Ce passage lumineux renferme tout l'art d'amener le dénouement : mais c'est peu qu'il soit amené , il faut encore qu'il soit imprévu. litnté' rèt ne se soutient que par l'incertitude ; c'est par elle que Fâme est suspendue entre la crainte et l'espérance , et c'est de leur mélange que se nourrit l'intérêt. Une passion fixe est pour l'âme un état de langueur; l'amour s'éteint , la haîne languit , la pitié s'épuise si la crainte et l'espérance ne les excitent par leurs combats. Or, plus d'espérance ni de crainte, dès que le dénouement est prévu. Ainsi , même dans les suje^ connus, lie dénouement doit être eaché, c'est-à-dire, que quelque prévenu qu'on soit de la manière dont se terminera la pièce, il faut que la marche de l'action en écarte la réminiscence, au point que l'impression de ce qu'on voit ne permette pas de réfléchir à ce qu'on fait : telle est la force de l'illusion. C'est par-là que les spectateurs sensibles pleurent vingt fois à la même tragédie; plaisir que ne goûtent jamais les vains raisonneurs et les froids critiques.

Le dénouement , pour être imprévu , doit donc être le passage d'un état incertain à lin état déterminé. La fortune des personnages intéressés dans l'intrigue est , durant le cours d^une action, comme un vaisseau battu par la lent-

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péte : ou le vaisseau &it naufrage j ou il arrive au port ; voilà le dënouement*

Âristote divise les fables en simples^ qui finissent sans reconnaissance et sans péripétie , ou changement de fortune; et en implexesy qui ont la péripétie^ ou la reconnaissance , ou toutes les deux. Mais cette division ne fait que distinguer les intrigues bien tissues de celles qui le sont mal.

Par la même raison , le choix qu'il donne d'amener la péripétie ou nécessairement ou vraisemblablement j ne doit pas éti% pris pour règle. Un dénouement qui n'est que vraisemblable , n'en exclut aucun de possible , et entretient l'incertitude en les laissant tous imaginer. Un dé* nonement nécessité ne peut laisser prévoir que lui ; et l'on ne doit pas attendre qu'un succès assuré, qu'un rev.ers inévitable , échappe aux yeux des spectateurs. Plus ils se livrent à l'action , et plus leur attention se dirige vers le terme où elle aboutit; or, le terme prévu, l'action est finie. D'où vient que le dénouement de Rodogune est si beau? c'est qu'il est aussi vraisemblable qu'Antiochus soit empoisonné, qu'il l'est que Cléopâtre «'empoisonne. D'où vient que celui de JBritannicus a nui au succès de cette belle tragédie ? c'est qu'en prévoyant le malheur de Britannicus et le crime de Néron, on ne voit aucune ressource à l'un, ni aucun obstacle à l'autre; ce qui ne serait pas ( qu'on nous permette cette réflexion ) , si la belle scène de Burrhus venait après celle de Narcisse.

Un défaut capital , dont les anciens ont donné l'exemple, et que les modernes ont trop imité, c'est la langueur du dénouement. Ce défaut vient d'une mauvaise distribution de la fable en cinq actes , dont le premier est des-

tiné à rexpositîon» les trois suivans au noeud de Fintrigne^ et le dernier au dénouement. Suivant cette division, le fort du péril est au quatrième acte , et l'on est oblige , pour remplir le cinquième ^ de dénouer l'intrigue lentement et par degrés , ce qui ne peut manquer de rendre la fin traînante et froide; car l'intérêt diminue dès qu'il cesse de croître. Mais la promptitude do dénouement ne doit pas nuire à sa vraisemblance , ni sa vraisemblance à son incertitude ; conditions faciles à remplir séparément , mais dii&ciles à concilier.

Il est rare j surtout aujourd'hui 9 qu'on évite Pun de ces deux reproches ^ ou du défaut de préparation ou du défaut de suspension du dénouement* On porte à nos spectacles pathétiques deux principes opposés , le sentiment qui veut être ému, et l'esprit qui ne veut pas qu'on le trompé. La prétention à juger de tout , fait qu'on ne jouit de rien. On veut en même tems prévoir les situations et s'en pénétrer , combiner d'après l'auteur et s'attendrir avec le peuple , être dans l'illusion et n'y être pas : les nouveautés surtout ont ce désavantage , qu'on y va moins en spectateur qu'en critique. Là , chacun des cou* naisseurs est comme double , et son cœur a dans son esprit un incommode voisin. Ainsi Icspoëte qui n'avait autrefois que rimagination à séduire , a de plus aujourd'hui la réflexion à surprendre. Si le fil qui conduit au dénouement échappe à la vue , on se plaint qu'il est trop feible ; s'il se laisse apercevoir , on se plaint qu'il est trop grossier. Quel parti doit prendre l'auteur? celui de travailler pour l'âme et de compter pour très-peu de chose la froide analyse de l'esprit.

De toutes les péripéties , la reconnaissance est la phtt-

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favorable à l*intrîgue et au dâiouement : à Hnlrigue, en ce qu'elle est prëcëdée par l'incertitude et le trouble qui produisent l'intérêt? au dénouement , en ce qu'elle y répand tout à coup la lumière , et renverse en un instant la situation des personnages et l'attente des spectateurs. Aussi a-t-elle été pour les anciens une source £écoadç de situations intéressantes et de tableaux pathétiques. La reconnaissance est d'autant plus belle , que les situations dont elle produit le changement sont plus extrêmes , plus opposées , et que le passage en est plus prompt : par là celle d'Œdipe est sublime.

A ces moyens naturels d'amener le dénouement , se joint la machine où le merveilleux ; ressource dont il ne faut pas abuser, mais qu'on ne doit pas s'interdire. Le merveilleux a sa vraisemblance dans les mœurs de la pièce et dans la disposition des esprits. Il est deux espèces de vraisemblance, l'une de réflexion et de raisonnement; l'autre de sentiment et d'illusion. Un événement naturel est susceptible de l'une et de l'autre : il n'en est pas toujours ainsi d'un événement merveilleux. Mais quoique ce dernier ne soit le plus souvent aux yeux de la raison qu'une fable ridicule et bizarre , il n'est pas moins une vérité pour l'imagination aéduite par niiusion et échauffée par Fintérêt. Toutefois pour produire cçtte espèce d'emvrement qui exalte les esprits et subjugue l'opinion , il ne faut pas moins que la chaleiu: de l'enthousiasme. Une action où doit entrer le merveilleux demande plus d'élévation dans le style et dans les mœurs qu'une action toute naturelle. Il faut que le spectateur , emporté hors de Tordre des choses humaines par la grandeur du sujet , attende et souhaite rentremi5e des dieux dans des périls ou

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des malheurs dignes de leur assistance*

Nec deus iniârsU, nisi dlgnus vindice nodus^ etC«

C'est ainsi <jue Corneille a prépare la conversipn dcf Pauline, et il n'est personne qui ne dise avec Polyeucte :

Elle a trop de rertut, pour o'étre pas chtétieoae.

On ne s'intéresse pas de même à la conversion de Félix< Corneille, de son aveu, ne savait que faire de ce persoiH nage ; il en a fait un chrétien. Ainsi tout sujet tragique n'est pas susceptible de merveilleux : il n'y a que ceux dont la religion est la base, et dont l'intérêt tient, pour ainsi dire , au ciel et à la terre , qui comportent ce moyen ; tel est celui de Polyeucte que nous venons de citer; tel est celui diAihaliej où les prophéties de Joad sont dans la vraisemblance, quoique peut-être hors d'oeuvre; tel est celui di Œdipe j qui ne porte que sur un oracle.

Dans ceuxlà, l'entremise des dieux n'est point étrangère à l'action, et les poètes n'ont eu garde d'y observer ce faux principe d'Aristote : Si Von ae sert dune machine , il faut que ce soit toujours hors de Vaction de la tragédie *, ( il ajoute ) ou pour expliquer les choses qui sont arri- ^^es auparavant, et quUl n^est pas possible que Vhonime sache , ou pour avertir de celles qui arriveront dans la suite j et dont il est nécessaire quon soit instruit. On voit qu'Aristote n'admet le merveilleux que dans les su^ jets dont la constitution est telle qu'ils ne peuvent s'en passer; en quoi l'auteur de Sémiramis est d'un avis préct-' sèment contraire : Je voudrais surtout, dit-il , que Vin-' tervention de ces êtres surnaturels ne parut pas absolu^ ment nécessaire ; et sur ce piHi^cipe , l'ombre de Nînus

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vient empêcher le mariage incestueux de Sémiramis avec Ninias , tandis que la seule lettre de Ninus , déposée dans les mains du grand-prètre , aurait suffi pour empêcher cet inceste* Quel est de ces deux sentimens le mieux fondé en raisons et en exemples?

Le dénouement doit-il être affligeant ou consolant? nouvelles difficultés, nouvelles contradictions. Aristote exclut de la tragédie les caractères absolument vertueux et absolument coupables. Le dénouement, à son avis, ne peut donc être ni heureux pour les bons^ ni malheureux pour les méchans. H n'admet que des personnages coupables et vertueux à demi, qui sont punis à la fin de quelque crime involontaire; d'où il conclut que le dénouement doit être malheureux. Socrate et Platon voulaient au contraire que la tragédie se conformât aux lois ; c'est-à-dire , qu'on vît sur le théâtre l'innocence en opposition avec le crime; que Tune fût vengée , et que l'autre fut puni. Si l'on prouve que c^est là le genre de tragédie , non-seulement le plus utile , mais le plus intéressant , le plus capable d'inspirer la terreur et la pitié, ce qu'Âristote lui refuse, on aura prouvé que le dénouement le plus parfait à cet égard est celui où succombe le crime et où l'innocence triomphe y sans prétendre exclure le genre opposé.

Le dénouement de la comédie n'est pour l'ordinaire qu'un éclaircissement qui dévoile ^ne ruse , qui fait cesser une méprise , qui détrompe les dupes , qui démasque les fripons, et qui achève de mettre le ridicule en évidence. Comme l'amour est introduit dans presque toutes les intrigues comiques ; et que la comédie doit finir gaiement , on est couTçnu de la terminer par le mariage; mais dans

les comédies de caractères, le mariage est plutôt V^ichéve" ment que le dénouement de Faction. ( Ployez le Misan^ thrope et T Ecole des Maria , etc. )

Le dénouement de la comédie a cela de commun arec celui de la tragédie, qu'il doit être préparé de même, naître du fond du sujet et de Tenchalnement des situations, n a cela de particulier, qu'il exige à la rigueur la plus exacte vraisemblance^ et qu'il n'a pas besoin d'être imprévu ; souvent même il n'est comique , qu'autant qu'il est annoncé. Dans la tragédie , c'est le spectateur qu'il faut séduire : dans la comédie^ c'est le personnage qu'il faut tromper 5 et l'un ne rît des méprises de l'autre qu'autant qu'il n'en est pas de moitié* Ainsi , lorsque Molière £siit tendre à Georges Dandin le piège qui amène le dénouement, il nous met de la confidence. Dans le comique attendrissant, le <l<$nouement doit être imprévu comme celui de la tragédie, et pour la même raison. On y emploie aussi la reconnaissance; avec cette différence que le changement qu'elle cause est toujours heureux dans ce genre de comédie, et que dans la tragédie il est souvent malheureux. La reconnaissance a cet avantage , soit dans le comique de caractère, soit dans le comique de situation , qu'elle laisse un champ libre aux méprises , sources de la bonne plaisanterie, comme l'incertitude est la source de l'intérêt.

Après que tous les nceuds de l'intrigue comique ou tragique sont rompus , il reste quelquefois des éclaircissemens à donner sur le sort des personnages, c'est ce qu'on appelle achéife7nent\ les sujets bien constitués, n'en ont pas besoin. Tous les obstacles sont dans le nœud, toutes les solutions dans le dénouement. Dans la comédie , l'action

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finît heufeusement par un trait de caractère. Et moi, dit FAyare» je vais reyoir ma chère cassette. Taurais mieux Ëiit , je crois^ de prendre Cëiimène , dit llrrésolu^ La tragédie qui n'est quW apologue devrait finir par un irait frappant et lumineux, qui en serait la moralité; et nous ne craignons point d'en donner pour exemple cette conclusion d'une tragédie moderne , où Hëcube expirante dit ces beaux vers :

' Je me meurt t roit, tremblez, ma peine est légitime t J^i cbëri h vertu, mais j'ai souffert le crime.

J'ai dit que , dans le poème épique et dramatique , Tac^ t ion était un problème ; et l'incident qui résout ce problème, est ce qu'on appelle dénouement. Tantôt cet incident vient du dehors , tantôt il natt du fond de l'action méme^ et résulte du choc des intérêts ou des passions qui forment le nœud de l'intrigue.

Dans la tri^gédie on a distingué plusieurs sortes de dé* nauement , selon que la tragédie était pathétique ou moitié , et qu'elle était simple ou implexe. Pour la tragédie pathétique , Aristote préférait un dénouement funeste au personnage intéressant; pour la tragédie morale, il vou<* lait , comme Socrate et Platon , que le dénouement fût conforme à la loi , c'est-à-dire , à cette maxime , lU bono , bene\ rnalo^ TnalejiU

Dans la tragédie simple , le personnage intéressant con** tinue d'être malheureux jusqu'à la fin , et le dénouement met le comble à son infortune. H ne laisse pas d'y avoir clans les &bles simples des momens où la fortune semble changer de face, et ces demi-révolutions produisent des alternatives d'espérance et de crainte très-pathétiques*

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