Tome v
a)otra prochain comnie vous-même. Second précepte semblable au premier, qui suppose nécessairement des liens par lesquels les hommes se rapprochent naturellement et s'unissent les uns avec les autres.
Mais si l'homme par sa nature, par Pinstitution divine, est appelé à Fétat de la société , il n'est pas moins évident que c'est à l'état d'une société bien réglée et vraiment utile à tous ses membres. Or, il est impossible, comme on vient de le dire, qu'une société soit bien ordonnée, si elle n'a un chef, ou un supérieur commun, qui en éloigne, ou qui y diminue tout ce qui peut être nuisible au corps et aux membres, qui affermisse et qui augmente tout ce qui peut leur être avantageux , en un mot, qui, suivant l'expression d'un jurisconsulte romain , rende les hommes bons ou bienfaisans par l'attrait de la récompense , et les empêche de devenir mauvais ou malfaisans par la crainte des peines.
Donc Dieu a voulu aussi que chaque société , chaque nation eût un chef suprême, qui fût comme le premier moteur de ces deux grands ressorts du cœur humain, c'est-à-dire , de l'espérance et de la crainte.
De là naît l'obligation essentielle d'obéir aux lois des princes , tant qu'ils ne prescrivent rien de contraire aux lois de celui par qui ils régnent et pour qui ils doivent régner, exprimant sa perfection dans leur conduite, comme ils représentent son autorité dans le pouvoir qu'il leur a confié.
De là, par une conséquence nécessaire, naît encore cette vérité si fortement annoncée à tous les hommes par saint Pierre, par saint Paul, par tous les premiers prédi-cateurs de l'évangile^ que quiconque insiste aux puis-
t)E L^ENCYCIiOPÉDlE. ^91
tances f résiste à Tordre de Dieu méme^ et que l'obéissance qu'on leur doit est fondée , non-seulement sur la crainte des châtimens dont les réfractaires sont menacés y mais sur un sjentiment de conscience , sur un devoir de religion, non solumpropter iram y sedpropter conscient tiam. En sorte qu'on ne peut pécher contre la loi du souverain , sans pécher contre la volonté de Dieu même : doctrine que les apôtres avaient reçue immédiatement de leur divin maître , lorsqu'il imposa silence aux pharisiens par ces paroles adorables qui ont été tant de fois répétées d'âge en âge , et qui le seront toujours jusqu'à la fin des siècles : rendez à César ce qui est dû à César, et à Dieu ce qui est dû à Dieu* Non que l'empire de César puisse être égalé, ni même comparé à l'empire de Dieu, mais parce que c'est Dieu qui règne par César, et qu'en obéissant à César on obéit à Dieu,
Toute puissance suprême ^ de quelque genre qu'elle soit , vient donc de Dieu : la raison me l'apprend , et la révélation m'en assure. Mais si cela est, que dois-je répondre à ceux qui voudraient appliquer à la royauté ce qu'on a osé dire de la divinité même :
Pnmus in orbe Deosfecit ù'mor\
et qui prétendent que ce qui a fait les rois est aussi la cramte des dangers et des maux dont les hommes étaient menacés dans ce qu'ils appellent le premier état de la nature?^
C'est ce qui a fait , me dit-on , qu'ils ont pris le parti de se donner un maître commun à tous, pour n'en avoir pas autant qu'il y aurait d'hommes plus forts que chacun d'c'ux , (Voù ils concluent encore , sur la foi d'un
autre poëte, que rutiliié- a été la seule mèrç des lois : K^lque ipsa uiîUtas justi prope mater et œqm ;
en sorte que la justice n'est sortie que du sein de l'injustice même.
Je yeux bien cependant admettre pour un moment leur supposition ^ en me servant contre eux de la méthode que les mathématiciens appellent la règle défausse position ^ et par laquelle ils démontrent que la surface de la mer est ronde ou sphérique , en commençant par supposer qu'elle ne l'est pas.
Je dirai donc à ceux dont je viens de rapporter l'opi-* nion : vous voulez que ce soit la crainte d'un mal inévi* table qui ait engagé les hommes à sacrifier une partie de leur liberté au plaisir de jouir plus tranquillement de ce qui leur en restait, en se soumettant à un mattre commun : je le veux comme vous ; mais penser et agir ainsi , n'est-ce pas faire un acte de raison , et la prendre pour la règle de sa conduite ? Donc , en bannissant d'abord la raison pour y substituer le motif d'une crainte fondée sur la seule ex* périence , vous êtes forcés de revenir vous-mêmes a reconnaître que c'est par la réflexion , et par conséquent par la raison, que les hommes ont senti la nécessité d'un gouvemanent; d'où il suit évidemment que l'établissement de toute puissance suprême a sa source et son origine dans la raison*
Donc la supposition même qui exclut les conseils de la taison, poUr chercher ailleurs l'origine de tout gouvernement 9 fait voir au contraire que c'est à elle qu'il faut en rapporter l'établissement.
On peut dire, si l'on veut, que, comme il est rare de
DE l'eMCYCLOVÉUIE. SgS
trouver dans les hommes cette étendue de génie et cette attention profonde qui sait aller au-devant des maux par une prévoyance salutaire , c'est par une triste expérience , et 9 pour ainsi dire , à leurs dépens , qu'ils ont commencé à reconnaître la nécessité de s'unir les uns avec les autres , et d'affermir leur union par l'autorité d'un bon gouvernement : que résultera*t-il de cette réflexion? Loin d'ébranler les principes que j'ai rétablis , elle ne servira qu'à les affermir. En effet , que les hommes se soient portés d'abord à suivre les conseils de la raison , ou que l'expérience les y ait ramenés ^ il n'en sera pas moins certain qu'une raison éclairée et les sentimens naturels à l'homme , sont les véritables fondemens de toute société et de toutes les espèces de gouvernement.
J'entends enfin des philosophes qui raisonnent d'une autre manière sur un point si important.
Ils ne disconviennent pas que la nécessité d'un pouvoir suprême n'ait été dictée aux hommes par la raison , ou par une expérience qui leur en a tenu lieu ; mais en reconnaissant cette vérité , ils attribuent uniquement l'origine de tout gouvernement à une espèce de pacte ou de convention volontaire par laquelle un peuple ou une nation entière a jugé à propos de se donner un maître ; en sorte que^ selon eux^ l'autorité suprême qui est établie dans chaque état y doit sa naissance à la seule volonté de ceux qui s'y sont soumis j comme si Dieu n'en était pas le véritable auteur.
Quoi qu'en puissent dire les partisans de ce sentiment, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de puissance qui ne soit sortie du sein de Dieu même. C'est lui qui , ayant formé les hommes pour la société y a voulu que les mem-
bres dont elle serait composée fussent soumis a un pouvoir supérieur, sans lequel elle ne pouvait être ni parfaite ni heureuse. C'est lui par conséquent qui est le véritable auteur de ce pouvoir 5 c'est de lui que le chef de chaque nation le tient comme une portion de cette puissance suprême dont la plénitude ne peut résider que dans la divinité. C'est ainsi j pour exprimer cette vérité par une image sensible , que le soleil peut être regardé comme le père de toute lumière , et que les corps qui la réfléchissent , ou qui la renvoient sur d'autres corps y les éclairent à la vérité , mais par des rayons qu'ils reçoivent du soleil 9 dont ils empruntent tout leur éclat ; et il est aisé de sentir que dans cette comparaison , c'est le soleil qui est l'image de Dieu , pendant que les corps qui ne brillent que par le soleil , dont ils ne font que réfléchir et répandre la lumière y représentent les rois ou ceux qui président au gouvernement.
Celui ou ceux en qui réside la suprême puissance , sont donc les images et les ministres de Dieu. Elle peut être entre les mains d'un seul ou de plusieurs hommes, suivant la constitution de chaque état. Dieu, qui est la source et l'unique auteur de toute puissance, Dieu, qui la renferme seul dans une plénitude aussi immense que la perfection de son Etre , a bien voulu cependant que des êtres intelligens et raisonnables , que des hommes qu'il a créés à son image , et qu'il a mis , comme parle l'Ecriture , daris la main de leur conseil, eussent part , jusqu'à un certain point , au choix de ceux qui seraient appelés à un gouvernement que l'état présent de l'homme dans cette vie rend absolument nécessaire. Dieu a même trouvé bon que U Ina^ière de faire ce choix dépeadtt aussi, jusqu'à un
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certain point 9 de la volonté , du génie , ou de l'inclination de chacun des peuples qui forment ces grandes sociétés qu'on appelle une nation ou un état.
Mais après tout, à quoi se réduit tout ce que les peuples peuvent faire pour se donner un maître ? C'est de servir d'instrument à celui qui est naturellement le maître de tous les hommes , je veux dire , à Dieu , de qui seul celui qui monte sur le trône reçoit toute son autorité.
d'Aguesseau.