‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophieChapitre 12 sur 62 · Tome xv · texte numérisé non relu

Tome xv

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r«li:iriifi n misoii dans son Bcnn, Il sagit, pour le tra-dm triir, dr ^r roii^ultrr, et de voir auquel des deux goûts il dt'iV'ir. S'il sVloi(;iir trop de loriglual, il ne traduit |»lu«. il itiiihu s*il le copie trop servilement, il fait une vf*i9n»n% ri ao*it quu translateur. N*y aurait-il pas un milii'ii \ prrnditt,

li« piiintirr vi lo plus indispensable des devoirs du iivdiirlnir rst dr reudre la pensée; et les onvrages qui iU' $%m{ qui' |H*nscs sont nist^s à traduire dans tontes kl' Innfups. )«« rinrtr, la propricté* la justesse ^ la pr^ «v«îtMi« 1(1 diH^tniiT font alors tout le mérite de la Oo- -t'si- .'a^» 4v\uniir da stvlc i>rigînal : et si quelques*! •\o \ xH ipulilt^ ntAiM|iimt à crltti^i , on sait pé an

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piste d'y avoir suppléé. Si , au contraire , il est moins clair ou moins prëeis , on Fen accuse , lui ou sa langue* Pour la décence 9 elle est indispensable , dans quelque langue qu'on écrive. Rien de plus choquant, par exemple, que de voir le glus grave et le plus noble des historiens, traduit en proverbes des halles. Mais jusque-là il n'est pas difficile de réussir, surtout dans notre langue, qui est naturellement claire et noble. Un homme médiocre a traduit YEsscU sur P entendement humain, et Ta traduit assez bien pour nous y et au gré de Locke lui-même.

Mais si un ouvrage profondément pensé est écrit avec énei^e , la difficulté de le bien rendre commence à se faire sentir : on chercherait inutilement , dans la prose si tra-< Taillée de d'Ablancourt , la force et la vigueur du style de Tacite.

Quoique la brièveté donne toujours, sinon plus de force, au moins plus de vivacité à la pensée , on ne l'exige de la langue du traducteur qu'autant qu'elle en est susceptible ; et quoique le français ne puisse atteindre à la concision du latin de Salluste , il n'est pas impossible de le traduire avec succès. Mais Ténergie est un caractère de lexpression si adhérent à la pensée , que ce sera un pro* dige dans notre langue , diffuse et faible comme elle est en comparaison du latin ^ si Tacite est jamais traduit.

Ainsi à mesure que, dans un ouvrage , le caractère de la pensée tient plus à l'expression , la traduction devient plus épineuse. Or , les modes que la pensée reçoit de l'expression sont la force, comme je l'ai dit, la noblesse, l'élévation, la facilité, l'élégance, la grâce, la naïveté, la délicatesse, la finesse, la simplicité, la douceur, la légèreté, la gravité, enfin le tour, le mouvement, le coloris et lliarmonic : et de tout cela , ce qu'il y a do plus difficile

à imiter n'est pas ce qui semble exiger le plus d'effort. Par exemple , dans toutes les langues , le style noble , élevé, se tmduit; et le délicat, le léger, le simple, le naïf est près» que intraduisible. Dans toutes les langues, on réussira mille fois mieux à traduire Cinna qu'une fable de La Fontaine ou qu*une épHre de Voltaire, par la raison que toutes les langues ont les couleurs entières de Texpression , et n'ont pas les mcmes nuances. Ces nuances appartiennent surtout au langage de la société ; et rien n'est plus difficile à imiter , d^une langue à une autre, que le familier noble. Or , c'est ce naturel exquis et pur qui fait le cliarme de ce qu'on appelle les ouvrages d'agrément. C'est là que le travail est plus précieux (|ue la matière.

L'abondance et la richesse ne sont pas les mêmes dans toutes les langues. La nôtre , dans l'expression du sentiment et de la passion , est Tune des plus riches et ne l'est pas encore assez. Dans les détails physiques, soit de la nature ou des arts , elle est plus |)auvre et manque à tout moment, non pas de mots, mais de mots ennoblis* Gela vient de ce que nos poètes célèbres se sont plus exercés dans la poésie dramatique que dans la poésie descriptive. Aussi les combats d'Homère sont-ils plus difQciles à traduire dans notre langue que les belles scènes de Sophocle et A' Euripide , les Métamorphoses cTOmde, plus difficiles que ses EUgies ; les Géorgiquesde f^irgilcy plus difficiles que T Enéide ; et dans celle-ci , les jeux célébrés aux funérailles d'Anchise, plus difficiles à bien rendre que les amours de Didon. A l'égard des Géorgiquee ^ M. l'abbé Dclille a vaincu la difGculté ; et c'est un coup de maître dans Part d'écrire.

Dans le genre noble , dès que le mot d'usage , le terme propre n'est pas ennobli , le traducteur n'a de ressource

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^e danftla mëtaphore pu dans la périphrase ; et quelle tiatigue pour lui de suivre , par mille détours , à travées les ronces d'une langue barbare , un écrivain qui y dans la sienne , marche un chemin droit , uni , parsemé de fleurs.

On a dit tout ce qu'on a voulu sur l'inversion des langues anciennes ; on a cherché , on a trouvé des phrases où les mots transposés avaient par-là même plus d'analogie avec le trouble et le désordre de la pensée ; je le veux bien. Mais , en. général , l'intérêt seul de flatter, l'oreille ou de suspendre l'attention , décidait de la place que l'on donnait aux mots. Prenez des cartes numérotées , mêlez le jeu 9 et donnez -le moi à rétablir dans l'ordre indiqué par les chiffres 5 voilà l'image très-fidèle du mélange des mots dans la construction des- anciens. Or , quelle assimilation peut-il y avoir entre une langue dans laquelle , pour. donner plus de grâqe , plus de finesse , ou plus de force au tour de l'expression , il est permis de transposer tous les mots d'une phrase , de les combiner à son gré; et une langue où , dans le même ordre que les idées se présentent naturellement à l'esprit , les mots doivent être rangés? Les ouvrages où la clarté faille mérite essentiel et presque unique de l'expression, ne perdront rien , gagneront même à ce rétablissement de l'ordre? naturel ; mais lorsqu'il s'agit d'agacer la curiosité du lecteur , d'exciter son impatience, de lui ménager la surprise, l'étonnement et le plaisir que doit lui causer la pensée , ou de séduire son oreille par les modulations d'un style harmoaieux ; quelle comparaison entre la ligne droite de la phrase française , et l'espèce de labyrinthe de la période dn anciens I

7<> r..HriHT

ÏjC colorin de TcxpreiMiori lient ù la rieliesAO du langflf^e métaphorique, et, ù cet (^^anl , clitt(|iie longue a ara rraaourc(*f partieulif'ïrea. i^i diifrn'nfre tient enaire plua a Ti* iDHginaUoit «le IVc rivuin cprau carat t<rre cle la langue; et comme 9 |>our imiter avec chaleur lc4 mouvemeiia de IV* loquence, il faut participirr au talent de Toratenr; de même t et plus encore , [K)ur Imiter le coloris de la po^^ftie, il faut partici|KT au talent du poète. Maia , à T^rd de riiarmonie , ce nV^t pas seulement une oreille juste et délicate qui la donne , elle doit être une des faculti^s de la langue dana laquelle on dcrit. !«es Italiens se vantent d*avoir dVxcellentes traductions de Lucrrce et de Virgile; les Anglais se vantent d avoir une excellente iraiuction d'Homère : quoi c(U*il en soit du coloris, les Italiens peuvent-ils se di.H«iimuler comhicn, du côté de rharmonie» leurs faihles traducteurs .nont loin de ressembler et k Lucrèce et à Virgile? Po|m; lui-même, tout élégant et oroé qu*il est, peut-il donner la plus Caihle idée de riiarmonie des vers (rilomrre, s'il est vrai que les vers d*llomére soient au moins ausHi harmonieux que les vers de Virgile? Qu*a de commun le vers rhythmique des Italiens et des Anglais avec riiexamètre ancien ; av<;c ce vers dont le mouvement est si n'-gulier , si sensible, si varié , si ant" logiie à Timage ou au sentiment ; avec ce vers qui est le prodige de Tbarmonie de In parole ?

Il n*y a pour les modernes , il faut l'avouer , aucune et^ péraiici: d'approcher jsmais des anciens dans cette partie de lexpression , soit poétique , soit oratoire. La prose de 'i'ourreil, de d'Olivet, celle dr IJossuet lui-même , s'il avait traduit s^fs rivaux , n'aurait pas plus d'analogie avec eiUe de Uémo^tlhène et de Cicéron y que les vers de Cor-

ueille et Ae Racine , avec les vers de Virgile et d'Homère.

Quelle est donc la ressource du traducteur? De supposer y GODime on l'a dit , que ces poètes , ces orateurs eussent écrit en français, qu^ils eussent dit la même chose; et, soit en prose, soit en vers , de tâcher d'attein* dre f dans notre langue au degré d'harmonie , qu'avee une oreille excellente et beaucoup de peine et de soin , ils auraient donné à leur style.

C'est ici le moment de voir s'il est essentiel aux poëte& d'être traduits en vers; et ta question, ce me semble,, n'est pas difficile à résoudre.

Entre la prose poétique et les vers, nulle différence que celle de lliarmonie» La hardiesse des tours et des figures, la chaleur, la rapidité des mouvemens, tout leur est commun. C'est donc à l'harmonie que la question se réduit. Or , quel est , dans notre langue , l'équivalent des vers anciens le plus consonnant pour l'oreille? n'est-ce pas le vers tel qu'il est? Oui , sans doute ; et quoique la prose ait son harmonie, elle nous dédommage moins. Il y a donc , tout le reste égal , de l'avantage ^ à traduire en vers des vers même d'une mesure et d'un rhythme tout différent. Mais cette différence de rhythme et l'extrême difficulté de suivre son modèle à pas inégaux et contraints , cette difficulté d'être en même tems fidèle à la pensée et à la mesure , rend le succès si pénible et si rare , qu'on pourrait assurer que, dans tous les tems ^ il y atti!» plus de bons poètes que de bons traducteurs en vers.

Cependant le moyen , dit-on, de supporter la traduô^ tion d'un poète en prose ? Eh quoi I serait - ce donc une chose si rebutante que de lire en prose harmonieuse ua ouvrage plein de génie, d'imagination et d'intérêt, (^aî

jra ESPRIT

serait un tissu d^ëvcncmens , de situations ^ de tableaat touclians ou terribles , où la nature serait peinte, et dans les hommes et dans les choses , avec ses plus vives coU'* leurs ? Je ne veux pas disputer à nos vers les charmes qu'ib ont pour rorcille ; mais sans ce nombre de syllabes pério-» diquement égal , ces repos et ces consonnancea , Teipreaaion noble , vive et juste de la pensée et du sentiment , ne peut-elle plus nous frapper d*admiration et de plaisir? Parlons vrai ; il est des poèmes dont le mérite éminent est dans la mélodie ; ceux - là tombent y si le prestige du vers ne les soutient ; car dès que Tâme est oisive^ Toreille veut être charmée. Mais prenez les morceaux touchans ou sublimes des anciens j et traduisez - les seulement comme a fait Brumoi , en prose simple et décente ; ils produiront leur effet. Je prends cet exemple dans le dramatique; et c'est réellement le genre qui se passe le mieux du prestige des vers ^ parce qu'il est intéressant et d'une chaleur continue. Mais, par la raison contraire^ on doit désirer que Tépopée et lepoëme didactique soient traduits en' vers. Les scènes touchantes de X Iliade se soutiennent dans la prose môme de madame Dacier ; mais les descriptions y les combats auraient besoin « dans notre langue , d'être traduits , comme en anglais , pur un Pope ou [)ar un Voltaire.

En général, le succès de la traduction tient à l'analogie des deux langues, et plus encore à celle des génies de l'auteur et du traducteur. Boileau disait de Dacier : Il fuit lesgrdcea^ et les grâces le fuient. Quel malheur pour Horace d^avoir eu pour traducteur le plus lourd de nos écrivains ! La prose de Mirabeau , toute froide qu'elle est , n'a pu éteindre le génie du Tasse , mais elle a émoussé la gaieté piquante de l'Ârioste ; elle a terni toutes les fleura

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le œite brillante imagination. C'ëtait à La Fontaine ou k Voltaire de traduire le poème de Roland furieux. • Tout homme qui croit savoir deux langues , se croit en état de traduire. Mais savoir deux langues assez bien pour traduira de l'une à l'autre, ce serait être en ëtat d'en saisir tous les rapports, d'en sentir toutes les finesses, d'en apprécier tous les ëquivalens y et cela même ne suffit pas : il iaut avoir acquis par l'habitude la facilite de plier à son (^ celle dans laquelle on écrit ; il faut avoir le don de ^ f enrichir soi - même , en créant , au besoin , des tours et [ des expressions nouvelles ; il faut avoir surtout une saga- ► cité, une force, une chaleur de conception presque égale à r oelle du génie dont on se pénètre, pourne faire qu'un avec lui, en sorte que le don de la création soit le seul avantage fpî le distingue ; et dans la foule innombrable des traducteurs , il y en a bien peu , il faut l'avouer , qui fussent digues d'entrer en société de pensée et de sentiment avec un homme de génie. Madame La Fayette comparait un sot traducteur à un laquais que sa maîtresse envoie faire un compliment à quelqu'un. Plus le compliment est délicat^ disait-elle, plus on est sûr que le laquais s'en tire mal. Presque toute l'antiquité a eu de pareils interprètes : mais c'est encore plus sur les poètes que le malheur est tombé, par la raison que les finesses , les délicatesses , les grâoes d'une langue sont ce qu'il y a de plus difficile à rendre ; et que , par une singularité remarquable , presque tout ce qui nous reste en prose de l'antiquité se réduit à l'éloquence et au raisonnement , deu!^ genres d'écrire sérieux et graves, dont les beautés solides peuvent passer dans toutes les langues sans trop souffrir d^altération , comme ces Uqaeurs pleines de force qui se transportent d'un

monde k Fautre saïui perdre de leur qualité , tandis que des vins dëlicats et fins ne peuvent changer de dimat.

Mais une image plus analogue fera mieux sentir ma] pensée. On a dit de la traduction , qu^elle était comme l'envers de la tapisserie; cela suppose une industrie bieft^ grossière et bien maladroite. Faisons plus dlionneur attj copiste , et accordons-lui en même tems l'adresse de bi

saisir le trait et de bien placer les couleurs : s'il a le même assortiment de nuances que l'artiste original^ il fera une copie exacte à laquelle on ne désirera que le premier fi du génie ; mais s'il manque de demi-teintes , ou s'il ne pas les former du mélange de h:s couleurs , il ne donm qu'une esquisse , d'autant plus éloignée de la beauté tableau, que celui-ci sera mieux peint et plus fini* Or, palette de l'orateur , de lliistoricn , du philosophe , iJ guère y si j'ose le dire , que des couleurs entières qui se trouvent partout : celle du poète est plus riche en nua et ces nuances , le plus souvent , sont exclusivement nées à la langue dans laquelle il a composé. Pai p dit avec laquelle il a pensé ; car l'idée, en naissant, chcrdu le mot qui doit la rendre ; et s'il lui manque , elle s'éteiat

MARMONTSLc

DE l'encyclopédie, jB

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