‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophieChapitre 13 sur 62 · TRAGEDIE · texte numérisé non relu

TRAGEDIE

^M.iiJLGij}iB.{Littéràture.) Lorsqu'on a lu ces beaux vers fàe Lucrèce :

Suaoe , mari magno , turhantihus œquora venlis^ ■ '■ E terra magnum alterius spectare lahorem ;

Non çuia vexari guemguam estjucunda voluptas , Sed quibus ïpse maUs careas quia cernere suaoe est.

on croit avoir trouvé dans le cœur humain le principe t^e la tragédie y mais on se trompe. II est bien vrai que onime se plaît naturellement à s'effrayer d'un danger qui n'est pas le sien , et à s'affliger en simple spectateur fnir le malheur de ses semblables. Il est vrai aussi que la Joie secrète d'être à l'abri des maux dont il est témoin , peut contribuer par réflexion au plaisir que lui cause le spectacle de l'infortune. Mais d'abord les enfans, qui ne *^font certainement pas cette réflexion , ont un plaisir trèsvif à être émus de crainte et de pitié par des récits terribles et touchans ; ce plaisir n'est donc pas , dans la simple nature , l'effet d'un retour sur soi«méme. De plus , si la vue du danger ou du malheur d'autrui nous était agréable , comme le dit Lucrèce , par la comparaison de nous-mêmes avec celui que nous voyons dans le péril ou la souffrance, plus sa situation serait affreuse, plus nous aurions de plaisir à n'y être pas ; la réalité nous en serait encore plus agréable que l'image; et dans l'image, plus nilusion serait forte , plus le spectacle nous serait doux«

76 RftPRlT

Or il arrive au contraire que , ni Timagc est trop n

Liante et le 8|)ectacle trop horrible ^ Tame y rrpug

ne [>€ut le souffrir. Enfin ^ si la joie de se voir exem

maux auxquels on s*int(!resse faisait le charme de k

passion y plus le péril serait loin de nous ^ plus le

serait pur et sensible; rien de plus ras<»urant en efl

la difTdrence de celui qui souiTrc avrc celui qui voit

frir ; rien, de plus effrayant au contraire (|ue les ra

d*A(;e, de condition 1 de caractère, de Tun k Taut

cependant il est certain que plus rexem|>le noua

de pris , par les rap(>erta du malheureux avec

m/^nies , plus Tinti^r^it qui nous y attache a pour r

force et d^attrait. Ce n'est donc pas , comme le d

crècei par réflexion sur nous-niAmes que nous ai

nous effrayer I & nous affliger sur autrui.

Principe de la tragédie. Le vrai plaisir de TAmi t^B émotions 9 est essentiellement le plaisir d*âtrc de r^trc vivement , sans aucun des périls dont non tit la douleur. Ainsi la sûreté perscmnelle, lui «in periclif est bien une condition sans laquelle le s[ tragique ne serait pas un plaisir ; mais ce n*est cause du plaisir (|u'on y éprouve : il naît de ! naturel qui nous porte à exercer toutes nos facultc corps et de Tâme, cVst- à-dire ù nous éprouver intclligens, agissans et sensibles. C'est cet (!xercice de la sensibilité naturelle, qui rend les (fufans si du merveilleux qui les effraie; c'est ce qui fuit coi populace grossi/îre au lieu du supplice des crii c'est ce qui fait chérir à quel(|ues nations lf:s c d'animaux et de gladiateurs , ou des specUicles h< ment tragiques; cest ce qui entraîne des natio:

DE l'ENCYCLOPÉDIEi! 'jy

ijlonces, plus sensibles, ou, si l'on veut, plus faibles^ au ^datre des passions ; c'est , en un mot , ce qui fait le charme de la poésie de sentiment.

Mais peu de sentlmens sont assez patbëliques pour

mimer un long poème. La joie ou la volupté peut animer

ne chanson \ la tendresse peut animer une idylle ou une

â%ie ; l'indigfiation , une satire ; l'enthousiasme y une

ode; l'admiration, par intervalles, peut suppléer, dans

F^popée et même dans la tragédie, à un intérêt plus pres-

Imt. Mais le vrai, le grand pathétique est celui de la

[fenreur et de la pitié : ces deux sentimens ont sur tous les

patres l'avantage de suivre le progrès des événemens , de

troître à mesure que le péril augmente , de presser l'âme

par degrés , jusqu'au terme de l'action ; au lieu que , par

eiemple , l'admiration et la joie naissent dans toute leur

torce 4 et s'affaiblissent presque en naissatit. .

Essence de la tragédie. Le double intérêt de la terreur ^t de la pitié doit donc être l'âme de la tragédie. Pour Cela , il est de l'essence de ce spectacle , i'^ de nous préienter nos semblables dans le péril et dans le malheur ; 3* de nous les présenter dans un péril qui nous effraye , el dans un malheur qui nous touche ; 3° de donner à cette imitation ime apparence de vérité qui nous séduise et nous persuade assez pour être émus comme nous nous {>laison8 à l'être , jusqu'à la douleur exclusivement; De là ^utes les règles sur le choix du sujet , sur les mœurs et les caractères, sur la composition de la fable, et sur toutes les vraisemblances du langage et de l'action.

Du sujet. L'homme tombe dans le péril et dans le malheur par une cause qui est hors de lui^ ou en luimême. Hors de lui , c'est sa destinée , sa situation , ses

••8 MHIUT

devoirs, tes liens ^ tous les occidens de la vie, et Tac ciuVxercent sur lui les dieux « la nature « les hommes ces causes, les plus tragiques sont celles que le mail reux clidrit , et dont il n*avail lieu d*attendre que dul JKn lui-même f c*est sa faiblcMC , son imprudence penchanSfSes passions, ses vices, ([uelfiuelois sesvertui ces causes , la plus ft^conde, la plus patlit^tique et la morale, c*cst la passion combine^? avec In bontcS natui

Deux êyatèmea de tragédie. Cette distinction des ^es du malheur, ou hora de nona^ ou en noiia^mémea le partage des deux systc^nies de tmgédir% ancien et derne ; et d*un coup d*œil , on y peut voir les carac de Tun et de Tautre, leurs difrc^rence», leurs rapport genres propres k chacun d*eux, et tous les genres mito qui résultent de leur mélange.

Syatèrne ancien. Sur le tht'Atre ancien , le malhei personnage intéressant était pres(|ue toujours reffet c cause étrangère ; et lorscju'il y avait de bi\ faute par prudence , faiblesse ou passion , comme dans OEa Ilicubey Phèdre , etc. , le poète avait soin de dom cette cause une cause première , comme la dettinéi colère des Dieux ou leur volonté sans motif, en un la fatalité; et cela, dans les sujets même qui semblée plus naturels. Par exemple, si Agamemnon était assoi en arrivant dans son palais', un Dieu l'avait prédit , • poëte ne manquait pas de faire annoncer par Cassai ([uc telle était la destinée de ce malheureux (ils d*Atrée i Tantale : de même, si les fils d'Oi^dipe se déclaraient guerre impie, c'était TcAVît inévitable des imprécatior leur père ; et les poètes avaient grand soin d*eu averti spectateurs.

DIS l'encyclopédie. 7g

Dans les sujets tirés du thë&tre des Grecs ou de leur Ittstoire fabuleuse , ce même dogme a étë reçu sur tous les tiiëâtres du monde. Oreste , condamne par un Dieu à tuer an mère, et , pour ce crime inévitable , tourmenté par les Snménides , n'est guère moins intéressant pour nous que toonr les Athéniens ; car la vraisemblance et Peffet théâ- InJ n'exigent pas que l'on croie à la fiction, mais qu'on j adhère : et c'est à quoi se sont mépris les spéculateurs , «ni, de leur cabinet, ont voulu régler le théâtre.

Les poètes ont mieux jugé du pouvoir de l'illusion, et de la facilité qu'on a toujours h déplacer les hommes : ils mi pris les sujets des Grecs; fait du théâtre de Paris le Chéitre d'Athènes; ressuscité Mérope, Œdipe, Iphigénie, Oreste ; rétabli sur la scène le culte , les mœurs , les usages «■tiques , avec toutes les circonstances des lieux , des hommes et des faits ; et les Français, à ce spectacle , sont Sjkvenus Athéniens. Ainsi nous avons vU revivre l'an- ^cime tragédie avec tout ce qu'elle eut jamais de plus touchant et de plus terrible , mais avec une plénitude et «ne continuité d'action , une gradation d'intérêt , un enfliitnement de situations , un développement de mœurs , iiesentimens, de caractères, un art et des ressorts incon- Bos aux anciens.

Cependant , comme cette source n'était pas inépuisa- 9Ue f et que de nouvelles circonstances indiquaient de |ÎK>Qveaax moyens , le génie a tenté de s'ouvrir une autre cmère.

Syatèntê moderne. Les anciens^ à côté du système de Il fetalité , donné par la religion et par l'histoire de leur

[pays , avaient , comme nous , le système des passions ac- 'tives donné par la nature; ils l'ont employé quelquefois ,

8o ESPRIT

comme dans VÈlecire et dans le Tliyeêie s mais , soit qu'A leur parût moins imposant, moins pathétique; soitqnlT ne s'accordut pas si bien avec la forme , les moyens et Tmtcntion de leur théâtre « ils Tavaient négligé* Les modemei sVu sont saisis : ils ont fait de la tragédie » non pas le ttbleau des calamités de fhomme esclave de la destinée,' mais le tableau des malheurs et des crimes de l'honm esclave de ses passions. Dès lors le ressort de Faction tnn gique a été dans le cœur de lliomme « et tel est le nouvel» système dont Corneille est le créateur.

Subdiifiaion des deux systèmea. Mais chacun de ces deux sytèmcs se subdivise en divers genres.

Chez WGrecs, il y avait quatre sortes de iragédieê^

Tune pathétique , Tautre morale , et Tune et Tautre simpk

ou implexe. La tragédie morale se terminait , au gré de

la loi j par le succès des bons et par le malheur des mé*

chans. La tragédie pathétique se terminait au contraire

par le malheur du personnage intéressant , c'est-à-dire]

naturellement bon et digne d'un meilleur sort : Âristoti

voulait qu'il eût contribué à son malheur par qudqiu

faute involontaire; mais, dans le système ancien, cet adoa

cissement n'est constamment fondé ni en raisons ni ci

exemples. La tragédie simple était celle qui n'avait poin

de révolution décisive, et dans laquelle les choses su

vaient un même cours , comme dans le Tivyeate : cds

qui méditait de se venger, se venge; celui qui, dis I

commencement, était dans le péril et le malheur, y sac

combe , et tout est fini. Dans cette espèce de fable , il y

des momens où la fortune semble changer de face ; et o

demi-révolutions produisent des mouvemens très-pathi

tiques ; mais elles ne décident rien. Dans la fable impies

DE l'encyclopédie. 8i

il y a révolution ou cliangeiiient de fortune ; et la rëvolution est simple , ou double en sens contraire. Voilà toutes les formes de la tragédie ancienne ; et l'on voit que les différences ne sont que dans l'événement et dans la façon de l'amener. Âristote distingue aussi les fables dont les incidens viennent du dehors , et les fables dont les incidens naissent du fond du sujet; mais par le fond du sujet, il entend les circonstances de l'action , et non les mœurs des personnages : aussi dit-il expressément que la tragédie n'agit point pour imiter les mœurs , qu'elle peut même s'en passer; et tout ce qu'il demande pour émouvoir, c'est un personnage sans caractère , mêlé de vices et de vertus , ou , si Ton veut , sans vertus et sans vices , qui ne soit ni méchant ni bon , mais malheureux par une erreur ou par une faute involontaire ; et en effet c'en était assez dans le système des anciens*

Quand les modernes ont employé le système des pas* siens , tantôt ils l'ont réduit à sa simplicité , et tantôt ils l'ont combiné avec celui de la destinée : de là les divers genres de la tragédie nouvelle.

Lorsque , dès l'avant-scène jusqu'au dénouement , la volonté , la passion , ou la force des caractères , agit seule et par elle-même , produit les incidens et les révolutions , noue, enchaîne et dénoue l'action théâtrale ; c'est le système des modernes dans toute sa simplicité , et ce genre se subdivise en trois. Le premier est celui où le personuagç intéressant fait son malheur soi-même , comme Roxane et le ûls de Brutus ; le second est celui où le caractère intéressant est aux prises avec des méchans, et qu'il est menacé d'en être la victime, comme Britannicus, comme Zopire et ses enfans ; le troisième est celui où ,

ÏOME XV. 6

82 EdPJlIT

sans le concours des mcfclians , le personnage intc^ressanl est malheureux par la situation pénible et douloureusi où le réduit le contraste de ses devoirs et de ses penchans, ou de deux intérêts contraires, et par la violenct qu'il se fait à lui-même, ou quon fait à sa volonté, maij avec un droit légitime, comme dans le Cid^ dans Inès dans Zaïre.

Si la violence vient du dehors^ soit des Dieux, soit d^ la fortune, soit d'un pouvoir irrésistible; ces incidciis étrangers aux mœurs des personnages qui sont en scène rentrent dans Tordre de la fatalité : mais ce genre , approchant de celui des Grecs, ne laisse pas d'être plus fécond en ce (|u il déploie tous les ressorts du cœur humain , e qu*il établit sur la scène le combat le plus douloureu: entre la nature et la destinée , entre la passion qui veu être libre , et la fatale nécessité qui Tenchaine et lui fai la loi.

A présent, si l'on considère que ces divers genres peu vent se réunir dans le même sujet et se combiner dan une même fable, comme je Tai fait observer dans XJphigénie en yJulide , vi comme on peut le voir dans la Sémirarnis'y qu'il est du moins très-naturel que le mobile soi dans la passion , et Tubstacle dans la fortune ; qu*il esl même rare que Tact ion soit assez simple pour navoU qu'un ressort; que^ dans le concours de divers caractèrei intéressés à Tévénement , chacun d'eux étant passionnée! naturellement bon, ou méchant, ou mixte, ce n'est plus une passion qui agit , mais une foule de passions contraires , et chacune selon le naturel du personnage qu'elle anime , du rapport d'âge , de rang et de qualités respectives , comme du fils au père , et du sujet au roi ^ si , dans

DE l'encyclopépie. 83

ce choc, on fait concourir les droits du sang et de l'hymen , de Tamour et de l'amitië , de la nature et de la patrie , etc. , on sera étonné de la fécondité que les mœurs donnent à Faction , et l'on aura de la peine à concevoir que les anciens les aient comptées pour si peu de chose»

Avantagea du système ancien. Ce n'est pourtant pas sans raison que les anciens avaient préféré le système de la fatalité, i® Il était le plus pathétique. Quoi de plus capable en efifet de frapper les esprits de compassion et de terreur, que de voir l'homme , esclave d'une volonté qui n'est pas la sienne ^ et jouet d'un pouvoir injuste, capricieux 5 inexorable , s'efiForcer en vain d^éviter le crime qui l'attend ou le malheur qui le poursuit ? C'est ce dogme que les Stoïciens enseignaient , et que Sénèque a exprimé en deux mots, Volentem ducuntfata, nolentem irahunt'y c'est cette déplorable condition de l'homme que rCEdipe français expose en si beaux vers.

MUérable vertu, don stérile et funeste,

Toi , par qui j'ai tissu des jours que je déteste ,

A mon noir ascendant tu n'as pu résister.

Je tombai dans le piège en voulant l'éviter.

Un Dieu plus fort que moi m'entraînait dans le crime ;

Sous mes pas fugitifs il creusait un abîme;

Et j'étais, malgré moi, dans mon aveuglement «

D'un pouvoir inconnu l'esclave et l'instrument.

Voilà tous mes forfaits ; je n'en connais point d'autres*

Impitoyables dieux , mes crimes sont les vôtres ;

Et vous m'en punissez !

Ainsi ^innocence , confondue avec le crime par le caprice aveugle et tyrannique de l'inflexible destinée , est sans cesse exposée^ sur le théâtre ancien 9 à la compassion des hommes asservis sous la même loi. L'antre de Polyphéme,

84 ESIMIIT

OÙ Ulysse et ses compagnons voyaient tous les jours diS- Yorer quelqu'un de leurs amis^ et altendaient leur tour en frémissant , est le symbole du théâtre d'Athènes. C'est la sans doute le tragique le plus fort, le plus terrible, le plus déchirant , et celui qui, dans tons les tems , fera Ter- «er le plus de larmes.

'j** Il était plus facile à manier. Les Dieui agissent comme bon leur semble : la destinée est impénétrable et ne rend point compte de ses décrets : au lieu que la nature en action est soumise à ^s propres lois , et que ces lob nous sont connues. La balance de la volonté a 9e^ poids et ses contre-poids : te flux et le reflux des passions, leurs accés^ leurs relâches et leurs révolutions , leur choc et le degrc de force qui décide de Tascendant , tout a sa règle au dedans de nous-mêmes; et un coup d'œil sur les combinaisons que je viens d'indiquer en parlant des mœurs, fera sentir la difficulté de mettre chaque pièce de celte machine à sa place, et de lui donner le degré de ressort et d'activité qu'elle doit a\oir. Que Ton compare le mécanisme de YOEdipe de Sophocle ou de VOreate d*Euripide ^ avec celui de Polyeucte^ de Britannicus^ ou XAlzire^ et Ton verra combien les Grecs devaient être à leur aise avec k destinée et la fatalité.

Rien de plus tragique^ sans doute , que de voir un ami^ sans le savoir, tuer son ami ; un ûk , son père; une mèrey sou fils ; un fils « sa mère : j'en conviens avec Aristote. Rien de plus effrayant que la situation du malheureux, qui» par erreur , va répandre un sang qui lui est cher. G)rneille ne voyait rien de pathétique dans la situation de Mérope et dlphigénie , Tune allant immoler son fils, Tautre son frère 5 et G)nieille était dans l'esreur. « Ce

DE l'encyclopédie. 85

lirère , clisa!t-il , et ce fils leur étant inconnus , ils ne peuvent être pour elles qu'ennemis ou indiffërens* » Mais si Mérope ou Iphigénie ne connaissent pas le crime qu'elles vont commettre ^ le spectateur en est instruit ; et par un pressentiment du désespoir où serait une mère qui aurait immolé son fils, une sœur qui aurait tué son frère , on frémit pour elle j de son erreur et du coup qu'elle va frapper.

A plus forte raison , rien de plus intéressant que la situation d'un tel personnage , si le crime n'est reconnu qu'après qu'il est commis.

Mais , à la place d'une erreur involontaire ou d'une nécessité inévitable , que l'on mette la passion; quel art uefaut-il pas alors pour concilier l'intérêt avec des crimes bien moins borribles , pour faire plaindre , par eicemple , le meurtrier de Zaïre , ou l'indigne fils de Brutus ! II est des crimes que , dans l'emportement 9 un homme naturellement bon peut commettre ; chacun de nous , dans un accès de passion , en est capable ; et c'est ce qui nous fait cbérir encore et plaindre ceux qui les ont commis. Mais si le crime révolte la nature 9 la passion même la plus violente ne suffit pas pour Fexcuser ; un parricide n'est pas seulement un homme passionné , c'est un monstre ; ce monstre ne peut nous toucher. Il y a plus : on ne pardonne i la passion la simple cruauté que dans un mouvement soudain > rapide 9 involontaire; la cruauté préméditée rend le criminel odieux , quelque passionné qu'il soit. Nulle difficulté 9 au contraire 9 dans les sujets où la fatalité domine : Hercule , rendu furieux par la haine de Junon y tue ^^ enfanset safemmejOreste, forcéd'obéiràun Dieu^ assassine sa mère; et 9 pour ce crime inévitable y il est livre

86 KSPRfT

aux Kuitirnidcs; Hercule et Oreate «ont int«;refstns , et (l*autant plu.i que leur Action eni plus atroce. Il en est de m£mc cic Terreur (VOlMlijie. 1 oute Timlignation se rejette sur le» Dieux , la conipHa.Hion rcAite aux hommes. Le patli<(tique de Tnction ne se réduit pasù In catastrophe : le crime p(*ut (^trc annonce: ; et sî Ton voit de loin Tinexorabic destint^e ac complaire i\ dresser les ]>i<'ges, i creuser, ù cacher rabimeoù le malheureux doit tomber, Vy attirer ou l'y conduire, Ty pousser ellc-mi^meet l'y précipiter; plus ce prodige de mi'chanceté nous est odieux et plus nous devient cher celui (|ui en est la victime. Voilà pourquoi, entre tous 1rs sujets, Aristote préfère ceux où le crime serait le plus atroce , s'il était volontaire et libre. 5** Le système des anciens était plus favorable A la grandeur de leurs théûtres et à la pompe solennelle des spectaolea qu'on y donnait. Ces spectacles faisaient partie des fttea où toute lu (irèce accourait; il fallait donc que ramphithé&tre put contenir une multitude assemblée, et que le théAtre fut proportionné t\ ce cercle immense de spc'ctuteurs. Mais une scène spacieuse demandait une ac* tion grande et forte ^ où tout fut peint comme dans un tableau de.itiné à être vu de loin; et c'est i\ quoi le système de la fatalité s'accommodait mieux (|ue le n6tre; car , en faisant venir du dehors les événemens tragiques, il simplifiait tout, et ne laissait A l'action théAtrale que des masses t\ présenter. La pcMuture des passions, dont tous les détails nous eiu^hantent , n'aurait eu 1:\ aucun relief . ces touches délicates, ces rellets , ces nuances , ces dévch)ppemens, si précieux pour nous, auraient été jierdus; et, au contraire, «les traits de force, <|ui, vus de près, fc* roieut sur nous des impressions trop douloureuses ^ adou«

DE L'eNCYC^iOPÉDIE. 87

cisparla perspective, n'avaient de pathétique que ce qu'il en fallait pour l'âme des Athéniens. C'est sur leur théâtre c[ue Philoctète devait paraître couvert de lambeaux^ se traînant , se roulant par terre , et rugissant de douleur $ c'est là qu'OEdipe devait paraître les yeux crevés , versant sur ses enfans des gouttes de sang au lieu de larmes; qu'Oreste, poursuivi parles Furies, devait tomber dans les convulsions , et demander à sa sœur Electre qu'elle essuyât Fécume de ses lèvres 5 c'est là que le supplice de Prométhée, les tourmens d'Hercule et les fureurs d'Ajax , étaient en proportion avec la grandeur du spectacle.

Ce système remplissait mieux l'objet religieux, politique et moral que Von se proposait alors. Il est évident ^ quoi qu'en dise Âristote, que le caractère de l'action tragique prenait trop sur la liberté, et soit que le personnage intéressant ressemblât par son caractère à l'agneau docile et timide qui se laisse mener à l'autel, ou au taureau fougueux qui se débat sous le couteau du sacrificateur, l'évé- Bement n'en était pasmoins l'accomplissement d'un décret qui décidait du sort de l'homme ; et quelle qu'en fiit la victime, l'un et l'autre étaient sous l'empire de l'inflexible lécessité. Par là l'objet poétique était rempli : tar la erreur nous "vient ^ dit Aristote, de la possibilité que nougvoyons à ce qjjSun malheur semblable nous arrive* et la pitié nous n)ient de Vindignité de ce malheur, qui nous semble peu mérité. Mais où était le but moral ? où ^tait le fruit de l'exemple? De ce qu Œdipe a tué son. père sans le savoir, et qu'il a épousésa mère; quelle conséquence tirer?quec'estun crime horrible d'exposer ses eiifaos.IVIais avant que Jocaste eût exposé le sien, son sort Uù

avait éié prédit. Œdipe a été imprudent t un homme ^ * dit- on, menacé de tuer son perc et dVpouscr sa mére^ aurait dû ue pas voyager, n^avoir de querelle avec personne y et ne se marier jamais. Mais ceux qui raisonnent ai bien ont oublié que, dans le système des Grecs, la destinée était irrévocable , et qu'il était dans celle d'Œdipe de faire tout ce qu'il a fait.

Il est donc vrai, comme Ta reconnu Marc-Âurèle, que le but moral, religieux et politique de la tragédie ancienne, était de frapper les esprits de l'ascendant de la destinée, afin d'accoutumer les bommes aux événemens de la vie^ de les y résigner d'avance , et de les rendre patiens , courageux et déterminés. Cette habitude , donnée à un peuple, de tout voir sans étonnementet de tout souffrir sans faiblesse , était favorable aux mœurs publiques ; et quant A ce qui pouvait résulter , dans le détail des mœurs pri« vées , du système de la nécessité , les poètes s'en inquiétaient peu : c'était aux lois à y pourvoir.

A l'avantage de former , dans un état républicain exposé aux plus grands revers , une masse d'hommes préparés à tout et résolus à tout , se joignait celui de leur faire voir que tous les hommes étaient égaux sous l'empire de la destinée ; que les plus élevés étaient sujets à l'imprudence et à l'erreur, que les Dieux se jouaient des rois; que tout ce qui flatte l'orgueil était fragile et périssable; et que les plus grandes calamités et les plus grands crimes étant réservés aux souverains, il était également insensé d'aspirer à l'être , et de souffrir qu'il y en eût. C'est ce qu'il était important d'inculquer à des peuples libres.

Voilà les raisons de préférence qui avaiant décidé les anciens en faveur du système de la fatalité ; mais puisque

DE l'encyclopédie. 89

ce système avait tant d'avantages, pourquoi nous en être éloignés ? Est-ce pour écarter l'idée d'une destinée injuste, d'une aveugle nécessité? Nullement; et l'on voit assez que, tant que les modernes ont pu tirer de ce système des spectacles intéressans, ils ne s'en sont pas fait scrupule. Est-ce que, l'opinion ayant changé, la vraisem* blance et l'intérêt des anciennes fables seraient perdus pour nous? Encore moins : l'illusion supplée à la croyance. Les sujets les plus pathétiques de notre théâtre sont pris, du théâtre des Grecs. JJQSdipej YOreste , la Phèdre y les deux Iphigéniea , la Mérope , le JPhyloctète , etc. , réussiront dans tous les tems et chez tous les peuples du monde.

Mais si ce n'a pas été pour rendre la tragédie plus morale ou plus intéressante qu'on en a fait un nouveau système, qu'est-ce donc qui l'a introduit? Le cours naturel des choses , un nouvel ordre de circonstances , la difficulté qu'éprouvait l'art à s'accommoder des anciens sujets, leur épuisement, des avantages d'une autre espèce que Ton croyait trouver dans le système des passions.

Avantagea du noupeau système. Voyez d'abord dans lartide Poésie, combien l'histoire fabuleuse des Grecs, leur religion et leurs mœurs étaient favorables à leur système, et combien ce qui leur était propre est étranger partout ailleurs.

Les spectateurs , comme je l'ai dit, se dépaysent aisé-* menti mais l'illusion qui les entraîne tient elle-même aux convenances , et ce système religieux des Grecs ne peut convenir qu'aux sujets qu'il a consacrés. Il n'eût doue jamais fallu sortir de leur histoire fabuleuse; et dans ce cercle , le génie tragique se fût trouvé trop à l'étroit.

n <9t bîoi vra «rne • ôans too» les ten» et din fOO^ oracli» 'in amniie. 'in ïvniUM; r>?.-<jvosirire daM I* fartoiu! . ^ «ta» oe rx ni inovile ie hiusinl des Mot* mène . une ^^soisck 'ît: rataiici^ .. ft «xw par coBJcqucnt il était i^iMibû: rjiv*nc«^ 'iif!» «ajvt» «ju tuât fut conduit par le mrt oa par in'i qosk* inx^i^iblm maïs des aoci" éen» fans noccrt*. soji:» liai;»;!!» *iif r;xa ^ Taotre, anitt drniiéf dK Tnistanhiincv 'Tiiie 'ie v*:nttf « a'jTuit pour CQX ni ITopizufla r«feile ai ia tniiit2)ija tûboLetHC « aoraientmaiu #|aft «le cocuLftance et d^iator* tisf sur li sorne» et n*aiiraient pas été aoez «TiJtfinnient IVfet duce puiasance tyranoi* que . attKkce ^ rendre le» kooHBK^^ oa coupables ou mallienreax , pcor que de ces «pecticles du malheur et dtt crime • oa reçut k m^hne iicDrersioa de terreur dont les Grecs «e sentaient frappes « et dont leur système religieux nous frappe encore noas-mèmes dans les sujets où il est empreint.

Cet amas dlncidens fortuits * dont il nr a rien à oonclore , ont pu occuper nos aïeux à la renaissance des lettres: et quand ni Fesprit , ni le goût « ni le jugement mÊm« notaient formes, on en faisait sur tous les thé&tres de l'Europe des comédies sans comique « des tragédies sans intérêt. La curiosité , la surprise étaient les seules émo* tions qu'on éprouvait à ces s|>ectacles; mais ne connaissant rien de mieux , on croyait voir le mieux possible*

FlnGn, Corneille ayant découvert, au milieu de ce chaos, une nouvelle source d'évéuemens tragiques, aussi intércssans dans leurs causes que terribles dans leun eflcts f ce fut un cri universel ; et rEuro{)e moderne reconnut la tagédie qui lui était propre.

L'homme libre sous un Dieu juste, qui permetUitle

DE l'encyclopédie. gi-

sans en être la cause , l'homme en proie à ses passions ,

en batte à celles de ses semblables , et rendu malheureux

par lui-même ou par eux, devint l'objet de la tragédie et

le nouveau spectacle affligeant et terrible dont elle frappa

^ks esprits.

Or, les avantages de ce nouveau système sont d'être plus fécond, plus universel, plus moral, plus propre à la ferme et à l'étendue de nos théâtres , pluâ susceptible de tout le charme de la représentation.

1" Plus fécond j parce qu'il met en jeu tous les ressorts du cœur humain, qu'il en fait les mobiles de l'action théâtrale , qu'il donne lieu aux développemens de toutes les passions actives , que de leur mélange il compose des caractères pleins d'énergie et de chaleur , que^ de leurs contrastes il tire des situations variées à l'infini, que de leurs combats il fait naître une foule de mouvemens qui étaient inconnus aux anciens.

Non-seulement la passion agite l'âme , mais elle altère la raison , la séduit^ la trompe , l'égaré , et la range de son parti : de là tout l'artifice qu'elle emploie pour en imposer à celui qu'elle obsède et à tous ceux qu'elle a intérêt de persuader et d'émouvoir; de là Téloquence de deux passions contraires , pour se vaincre mutuellement ; de là les changemens rapides d'opinion , de sentimens , et de langage dans le même homme , soit que deux passions le tourmentent et le dominent tour à tour, soit qu'une seule passion ait à combattre en lui la bonté naturelle , à triom- ]dier de l'innocence , à vaincre un reste de pudeur, à faire taire le devoir , à surmonter la vertu même , à se délivrer de la honte, et à s'affranchir du remords« Voilà ce qui oi)vre à uotre théâtre un champ si vaste et si fécond»

92 Espitrr

Quand l^homme agît par nne impulsion «étrangère et irrésistible , il n'y a pas a balancer ; mais quand il doit se décider par les mouvemens <le son cœur , et que ces monveraens , comme celui des flots , sont tumultueux et rapides, qu'il est tour à tour entraîné en sens contrain^ avec la même violence ; que presque au mime instant que le désir Teraporte, la honte le repousse ; et qu'au moment où l'espérance commence à l'élever, il se sent abattu pir la crainte et par la douleur: c^est la qu'un naturel sensible, ardent, impétueux, se montre sous toutes les faces et dans toutes les attitudes ; c'est là que le génie a de quoi s'exercer dans l'art d'imiter et de peindre. Le système mo« derne , osons le dire , est le seul où le cœur humain ait ; été pris par tous les côtés sensibles , et savamment ap* i profond i. M

30 Plus uniperseL Le système ancien est fondé sof^ une opinion locale. Il est vrai que cette opinion sera reçue partout comme hypothèse ; mais il ne sera permis d'y adapter que l'histoire des tems et des lieux où elle a régné. Au contraire , le système des passions est de tons les pays et de tous les siècles : partout l'homme a été conduit par les mouvcmens de son cœur; partout il s'eil rendu coupable et malheureux par ses passions. Notre théâtre est le tableau du monde.

5^ Plus moral. C'est une chose utile, sans doute, qued'habituer l'homme au malheur, puisqu'il y est exposé san» cesse; mais, d'un côté, l'indiguation , l'impiété, le désespoir ; de l'autre , le découragement, l'abattement , l'aban^ don de soi-même, sont les ccucils d'une ame ou forttOU faible , qui s'est laissé frapper de Tascendant de la destî», né(! , de la nécessité d'en subir les décrets : au lieu qu'il

DE l'encyclopédie. ' gS

»t d^unc utîlltë absolue d'apprendre à rhomme à se craindre lui-même , et à être sans cesse en garde contre les ennemis qu'il recèle au fond de son cœur.

Dans un état exposé à de grands périls , sujet à de pandes révolutions , où tout homme devait être déterminé à tout risquer , à tout souffrir , peut-être cet abandon de soi-même aux décrets de la destinée était-il la verlu du premier besoin , et devait-il former le caractère national ; mais dans une monarchie vaste et tranquille , où une partie des forces de la nation suiEt à sa défense , le bonheur public tient essentiellement à des mœurs tempérées. La tragédie qui réprime les mouvemens de l'âme est donc une leçon politique, en même tems qu'une leçon de mœurs. La haine , la colère, la vengeance, l'ambition , la noire envie , et surtout Tamour , étendent leur ravage ' dans tous les états , dans tous les ordres de la société. Ce 8ont«Ià les vrais ennemie domestiques , et ceux qu'il est le plos essentiel de nous faire craindre, par la peinture des malheurs où ils peuvent nous entraîner, puisqu'ils y ont entraîné des hommes souvent moins faibles , plus sages et plus vertueux que nous ; et c'est à quoi les Grecs n'ont pas même pensé.

Si, dans la tragédie ancienne, la passion est quelquefois la cause ou l'instrument du malheur , ce malheur ne tombe pas sur l'homme passionné , mais sur quelque victime innocente. Or , pour réprimer en nous la passion , il . ne s'agit pas de nous faire voir qu'elle est funeste aux aatres, mais à nous-mêmes. On dirait que les Grecs entaient à dessein le but moral que nous cherchons , car ils n'ont pu le méconnaître. Quoi de plus simple en effets {^ur guérir les hommes de leurs passions , que de leur en

<|4 KsiMirr

inoiitrrr 1rs victimes? quoi de plus terrible que Texemple cl*uii homme à qui la iialure et Ia fortune avaient toit accordé pour être heureux, et en qui une seule passion, , la môme dont chacun de nous porte le germe dans son j sein f a tout ravagé j tout détruit ? C'est ce rapport , cette ' induction, qui rend Icxcmple salutaire; et Aristote laimôme Ta reconnu, mais dans sa rhétorique. « L'orateur, dit-il , pour inqirimcr la crainte à ses auditeurs, doit leur faire voir qu*ils sont en péril; et pour cela, mettre sous leurs yeux l'exemple de ceux qui sont tombes dans lei malheurs dont il les menace. » INiais l'orateur ne leur dit point : «S7 Tou» disputez le pas à un inconnu , comme fU Olidipe , ou ni vous êtes curieux comme lui y vous iuereit avtre père , vous épouserez votre mère , vous vous arrO'm cherez les yeux, 11 leur dit ; Si vous vous lierez à t«#' passions , ^'ous en serez les victimes ; si vous calomnient le juste j si vous opprimez Vinnocent ^ le ciel^ qui loi aime , les vengera. S*il nous présente un ravisseur horri* Liement puni , comme Thye&te^ il ne nous fera pas voir ù côté un monstre exécrable , comme Atrée , jouissant de sa vengeance et du jour qu il a fait pâlir; mais il opposera l'innocent au cou|)able, et nous montrera celui-ci plus nialhcurenx dans ses succès que l'autre au comble de Fin* fortune, Tuifer dans l'anie d*Anitus, le ciel dans l'âme de Socrate. Enfin , s'il nous met sous les yeux des exemples de la peine attacliée au crime, ce crime ne sera pas l'eflfet de Tc^rreur , car de l'erreur il n^y a rien à conclure ; mais de la faiblesse, de l'imprudence ou de la passion , car on peut y remédier. 11 ei>t donc évident que le dessein au'A* ristotc attribue à l'orateur et celui qu'il attribue au poëte ne 6ont pas les mômes. Le but de l'orateur ^ dans son seoS|'<

DE L'ENCYCLOPÉDIE. q5

est de rendre les hommes Justes et sages par crainte ; et le but du poète est de les guérir de la crainte en les habituant au malheur.

Or , cette disparate n'existe plus entre la morale de l'éloquence et celle de la tragédie ; et dans Is système moderne , le but du poète est le même que celui de l'orateur. 4" Ce système est encore plus propre à la forme de nos théâtres ij'en ai déjà indiqué la raison.Le théâtre asa perspective ; le nôtre est nécessairement moins vaste que celui des Grecs : le spectacle, qui chez eux était une solennité, n est chez nous qu'un amusement ; au lieu d'une nation assemblée, c'est un petit nombre de citoyeiis ; au lieu d'un grand cirque en plein ciel, c'est une assez petite salle. m davantage du théâtre ancien était donc dans la pantor Biime et dans la force des tableaux ; l'avantage du nôtre est dans l'éloquence et dans la beauté des détails. On a dit cent fois que les Grecs avaient dédaigné de mettre l'amour sur leur théâtre : on n'a pas vu qu'il leur eût été impossible de l'y peindre comme nos poètes l'ont peint ; que ces détails, ces gradations , ces nuances si délicates, qui en font la décence et le charme , répugnent à la seule idée du mannequin, du casque, du porte-voix d'un homme jouant Ariane, et reprochant au parjure Thésée le crime de l'abandonner : on n'a pas vu que la même cause avait exclu de leur théâtre presque toutes les passions actives, et que, si quelquefois ils les y ont employées , ce n'a été que par esquisses, en les ébauchant à grands traits. Les Grecs allaient à leur théâtre apprendre à souffrir , et non pas à te vaincre. Avec des plaintes , des cris , des larmes , des moavemens d'effroi , de douleur et de désespoir , un mallieureuXy poursuivi par les Dieux ou accablé par la desti-

(jG l..*»i'lllT

TiA'y crillit ftùr irémouvoir, d'alteiidrir tout un pcuplr. CJ'clait moins de beaux vers que des liurleiiiciif effroyablei ou des grill iMcmeiis profonds que Ton entendait de si loin«

Chez nous, aucun des acccns de Tâme, aucun des traiu les plus délicats de la passion n*cst perdu ; tous les détiiU de lex pression, toutes les nuances de la pensée et du sca« liment sont a|>errus et vivement sentis.

Je ne dis pas que le triiglque moderne soitdenuiSde foru;; je dis qu'il en a moins ^ qu*il en doit moins «voir que le tragique ancien , parce qu'il est vu de plus prit; je dis (|uVn s'aflaiblissant du côte des |>eintures, il a du s en dédommager du côté des sentimens, et que, pour cela^ le syhtème qui prête le plus à 1 éloquence de l'âme , est ce qui lui am vient le mieux.

fi* // e»t plus êtisceptible de tout le channe de lare* prénentxiUon, Vax parlant de la scène antifjue , on ne cène de nous vanter ces théâtres inmienM's c|ue le ciel éclairait; et Ton ne fait pas attention que, dans des spectacles doD* liés quatre fois l'an à toute la Grèce assemblée , cette vaite étendue était d'une nécessité indispensable, bien pluf nuisible qu avantageuse à la beauté de l'imitation; qu'elle faisait violence à toute espèce de vraisemblance et d'illu* sioii théâtrale ; qu'il était impcssible au peintre de distribuer les lumières et les ombres dans les décorations d'un théâtre éclairé par le jour; que l'acteur jouait sous un iiiasi|uc, dont la bouche arrondie eu trompe lui tcnsit lieu de fKjrte-voix; que ce masijue n'exprimait rien; et quun homme jouant Klectre, Iphigénie ou Phèdre avec un mH«r|MC et un porte-voix , devait être au moins peu touchant; f|ue le cothurne, en exhaussant la taille jus» qu'à la hauteur de huit pieds^ eu fuisuit uu colofse

f DE l'encyclopédie. Qî^

et grol^quei^ent composé; que s'il est vrai, comme on ledit, qi^e la t^te de lacteur fût dans un casque et le corps dans uu mannequin^ c'était le comble de la diffortoitjé; jct q.u'eu supposant même , par impossible , entre la taille 9 la figure et le geste d'un homme ainsi façonné ^ quelque espèce de proportion et d^ensemble, il en serait toujours de cette imitation dramatique, relativement à la DÔtre^ comme d'une statue colossale grossièrement taillée, comparée à une statue de grandeur naturelle dont tous les {mis seraient finis.

Mais au lieu d'un théâtre iminense, qui, dans l'éloi- ^emcnt^ dérobait à la vue ces difformités , supposez les tragédies de Sophocle et d'Euripide, sans aucun changement, représentées à notre manière, et sur des théâtres proportionnés à l'étendue de la voix et à la portée de la vue : alors le naturel , la vraisemblance > l'illusion théâtrale y sera; mais alors même , combien l'art de l'acteur ne serat-ilpas CL l'étroit 1 L'expression de la souffrance est pathé» tique; mais , du côté de l'art , elle n'a rien qui favorise et développe les grands talens» L'acteur le plus commun « dans ^es tourmens ou dans des fureurs , imitera les cris de Philoctète ou les mgissemens d'Oreste; dans la déclamation comme dans la peinture > les ipouvemens forcés , violens, convulslfs , sont ce qu'il y a de plus aisé. La grande difficulté de l'art est dans l'e^^pression simultanée de deux seotimens qui agitent l'âme, dans le passage de l'un à Tau-* Ire, dans les gradations, les nuances, les mouvemens divers )u d'une seule passion , ou de deux passions contraires , lans leur calme trompeur, dans leur fougue rapide, dans eurs élans impétueux; enfin, dans cette foule d'accidens ariés , qui forment ensemble le tableau des orages da

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