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Esprit de Mme de Girardin

'■( Tous ces faiseurs d'Esprit , qui nen ont guère... « Ce mot terrible de Voltaire, du prince des moqueurs, ne nous a pas détournés d'entreprendre le Recueil que nous présentons au public . et ne nous ôte nullement l'espérance de voir ces pages accueillies avec faveur. Si l'abbé Trublet eût survécu à Voltaire et s'il avait rassemblé un volume des pensées de T illustre mort , qui donc aurait voulu mal de ses soins au compilateur? qui pourrait blâmer sérieusement une forme quelconque de l'hommage rendu à l'esprit et au talent?

Notre manière d'honorer le souvenir de madame de Girardina donc été, suivant nos moyens, une manière modeste; nous avons beaucoup lu ses œuvres, et les ayant goûtées, nous avons pris copie des morceaux les plus charmants. Ces sortes d'extraits sont possibles avec moins d'auteurs célèbres qu'on ne le croirait d'abord; certains esprits valent surtout par la force qu'ils mettent à dessiner un plan et à y tracer des lignes harmonieuses ou sévères, dont il convient ensuite de ne rien détacher : on doit étudier ceconstructions-là où elles sont, dans leur ensemble; aucun

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détail ne s'y prête à être observé isolément; toute transposition partielle serait du vandalisme.

Au contrciire, les écrivains qui ont eu des idées en abondance et qui les ont comme semées dans leurs livres, ceux qui ont joint à Part de la composition le goût, la science, le style des remarques épisodiques, peuvent fournir à un prélèvement comme celui-ci, et devenir, sans y avoir prétendu, les rivaux des auteurs de maximes; il se peut que des pensées primitivement reliées à une certaine trame ne perdent pas à être vues à part et en dehors du canevas dont elles étaient la broderie. 11 y a même des écrits où le fond de l'œuvre, le récit, lliistoire , est ce qui forme rintérèt passager, tandis que les agréments, les observations morales, les mots jetés en courant gardent plus longtemps leur fraîcheur. Nous ne prétendons pas, assurément, que les Lettres parisiennes de madame de Girardin soient, par exemple, un livre vieilli; mais les événements qui y sont rapportés ou rappelés par allusion semblent déjà bien indifférents au public et ne solliciteraient bientôt que la curiosité des lettrés et des érudits, si Tart du narrateur n'appelait et ne retenait l'attention, si surtout, à côté de faits pour ainsi dire périmés, mais ravi\és encore par le charme du style, ne jaillissait à tout instant quelqu'une de Cl s bonnes vérités éternelles ou de ces etincelants paradoxes, qui, tiaiiés avec une habileté presque supérieure et une verve inimitable, ne vieilliront jamais.

Il y a certes beaucoup d'invention, un plan, une progression suivie dans Marguerite ou dans le Marquis de Fontanges; nous desirons que ces deux romans, comme tout ce qui est venu de madame de Girardin, soient toujours recherclits et qu'ils aient leur place entre ceux que r on relit maigre leur date; mais nous savons que les ro-

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mans, même devenus classiques, même admirés avec constance, se fanent peu à peu, quen gagnant des années ils émeuvent moins , et qu'au milieu des transformations de la société, tout roman de mœurs d'une certaine époque, quel que soit son mérite, a moins de lecteurs que le plus pauvre conte imprimé hier. Cependant les aperçus profonds, quoique rapides, les découvertes ingénieuses dans le champ de la vie, les saillies animées d'une vive intelligence sont comme des diamants qui, démontes, détachés d'une parure un peu passée de mode , restent ce qu'ils ont été dès le pramierjour. Les érudits et les théologiens regrettent beaucoup que nous n'ayons pas l'ouvrage dans lequel Pascal se proposait de faire servir ces éblouissantes pensées qui nous sont parvenues et qu'on revoit sans cesse avec enthousiasme: il n'en est pas moins vrai que si l'ouvrage existait, eux seuls le liraient, peut-être!... Ce que le public en voudrait connaître^ ce seraient justement ces parties fragmentaires, ces diamants .■* il resterait sans doute la monture, mais beaucoup la considéreraient comme une chose archéologique; l'important, ce seraient encore les pensées.

Toute une partie des œuvres de madame de Girardin est, de même, plus renonmiée qu'elle n'est lue; nous voulons parier de ses poésies de jeunesse; non que le talent v manque, ou le souffle inspiré, ou la grâce; mais c'étaient des créations de circonstance, et leur plus grand charme a disparu avec le souvenir des événements qui les avaient provoquées i les idées générales y paraissent moins fréquentes que dans les œuvres ultérieures, et le mode poétique n'est plus celui de notre temps^ en sorte que cette première floraison d'un rare esprit n'est déjà plus que de l'histoire ancienne. Delphine Gay, ou du moins la Delphine Gay des poèmes imprimés, cette muse admirée, iiduloc. adorée, que

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serait-elle aujourd liui, si vers 1831 son talent n'était entre dans une phase nouvelle? Depuis et jusqu'aux approches de la mort (29 juin I800), elle n'a cessé de produire d'autres conceptions moins académiques, mais plus vivantes, plus propres à braver loutrage du temps. Lorsque la femme du monde et la femme d"esprit s'était résolue à être elle-même, à parler connue elle pensait, à écrire comme elle parlait, a laisser la le clinquant et la bijouterie fausse d'une poésie de convention, quel éblouissement ce fut aux yeux de tous ! On ne la connaissait pas dans sa véritable nature, et beaucoup avaient peine à comprendre cette transfiguration presque soudaine. Nous avons recueilli et transcrit à cet égard des aveux irrécusables; les plus involontaires (Ton en rencontrera quelques-uns de tels y ne sont pas les moins explicites. Goethe, en 1827, avait lu d'elle des vers qui lui plaisaient ^ ; qu'aurait-il pensé de cette prose alerte, rieuse, coquette, attique dans sa liberté comme dans ses railleries, et qui demeurera comme un des modèles de la causerie parlée ?

Il était dangereux de déplaire à madame de Girardin et d'être traité par elle en ennemi; mais les plus vertement frappés n'étaient pas les derniers à reconnaître ce qu'elle avait de valeur. Ses colères, comme ses amitiés, rappelaient naturellement la comparaison connue : « De l'esprit comme un démon. »

Les personnalités amères ne se retrouvent point dans les pages que nous lui empruntons; elle approuverait elle-même que nous n'ayons pas été choisir précisément ce qui fut quelquefois son erreur, et ce qui, en outre, manque aujourd'hui d'intérêt. Nous avons eu bien assez à prendre d'autre |)art dans cette foule de traits délicats, énergiques ou plai-

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