‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 12 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'AMOCR

Son inconnu... quelle est la femme qui n'a pas un adorateur inconnu?...

Une femme qui n"a donné aucun droit sur elle est encore libre, quelle que soit sa passion.

Un homme qui n'a rien obtenu est esclave dé son amour, quelle que soit l'indépendance de son caractère. Son amour est une chaîne; il veut qu'on l'aide à la porter-: il a hâte d'être heureux pour être libre; il lui tarde qu'on l'aime pour moins aimer.

Tout le charme d'une femme dépend des sentiments qu'elle éprouve ou qu'on lui suppose.

. . . Comme tous les mauvais sujets, M. de La Fresnave était très-prude. Les mauvais sujets ont, en général, une grande austérité de principes; ils ne reconnaissent que la vertu absolue ; pour eux, il n'y a que deux catégories de femmes : les courtisanes et les matrones romaines, les Cléopàtres et les Octavies, c'est-a-dire les femmes qui aiment tout le monde et celles qui n'aiment personne, les femme- dont on parle toujours et celles dont on ne parle jamais. Pour celles qui ont aimé quelqu'un et dont on a parle une fois, ils n'ont aucune indulgence, ils n'admettent point d'excuses; pour eux, les faiblesses du cœur, les passions, les fatalités, ne comptent point. Il y a une chose qu'ils ne pardonnent jamais à leur maîtresse : c'est d'être leur maîtresse, quels que soient ses remords et sa fidélité. Pour leurs sœurs, ils se montrent d'une sévérité, d'une susceptibilité farouche: ils les surveillent, ils les espionnent, ils les enfermeraient volontiers... Et dans les sermons qu'ils leur adressent, ils trouvent, pour flétrir l'inconduite des femmes du monde, des expressions de mépris et d'opprobre qu'envierait un prédicateur tonnant. Un mauvais sujet, c'est un ancien complice devenu juge, et juge mexorable : il ne reconnaît point de circonstances atténuantes ; ne lui confiez jamais une faiblesse, même seulement rêvée, c'est un confesseur sévère, d'une austérité désespérée ; il ne croit ni au repentir ni à la pénitence.

S'entourer d'ennuyeux, quand on veut être aimé, quelle faute!... quelle faute!

Vous savez comme les hommes sont aimables et bons lorsqu'ils s'ennuient.

Cela arrive souvent que la vanité aide notre cœur à s'entraîner : le cœur nous donne, la vanité nous livre.

Il ne faut pas plaisanter avec les femmes dont la tête s enflamme facilement, dont la pensée incessamment travaille. Un mot soudain les refroidit, et ce que l'on a médité pour entraîner leur amour est quelquefois précisément ce

qui l'éteint. H

Pour les hommes, l'amour n'est pas un sentiment, c'est une idée ; sitôt que cette idée est flétrie, l'amour meurt.

La plus brillante des parures, l'espoir d'être aimée.

Une passion profonde dans un cœur vierge conserve son instinct, et l'instinct vaut quelquefois mieux que l'expérience.

Elle était bien naïve, la pauvre femme! Cependant cette candeur eut l'effet ordinaire de toute naïveté sur un esprit

LA M ou R. 109

corrompu par le monde. Un excès de candeur déconcerte dabord les grands séducteurs. 11 n'y a que les Lovelaces de bas étage, les inlrigants en amour qui en abusent; les hommes d'État, au contraire, l'apprécient. Ils l'éludient comme une rareté, et le respectent quelque temps avec les égards d'un savant connaisseur pour un phénomène qui l'étonné. Ils aiment les femmes honnêtes, non pas parce qu'elles valent mieux que les autres, mais parce qu'ils les trouvent plus piquantes. En effet, elles sont imprévues.

La moindre émotion, dans une personne qui paraît froide, a un charme auquel on résiste rarement: elle nous prend par l'amour-propre. C'est un triomphe obtenu, un destin accompli, car nous nous figurons que cet être, jusqu'alors insensible , nous attendait pour s'animer.

Rien ne compromet plus une femme que les sacrifices d'un élégant, que la patience, la résignation d'un homme à la mode à supporter ses ennuyeux.

Rien n'est plus offensant pour un homme très-amoureux que certaines attentions, certains soins visibles ; rien n'atteste plus l'indifférence. Une femme qui répond à votre amour n'ose pas les avoir pour vous : ces soins lui sembleraient sans pudeur; à peine s'occupe-t-olle de vous dans le salon; vous risquez fort de ne pas avoir une tasse de thé chez elle. Ce n'est pas par prudence qu'elle vous évite, c'est par un sentiment de bon goût naturel. Ah! mon Dieu, les

femmes du monde se trahissent bien plus par leur réserve que par leurs coups de tête. J'ai observé cela.

.... Voilà ce qui me séduit dans les femmes d'une grande naissance : c'est qu'elles ne se croient pas obligées d'aimer précisément dans le faubourg Saint-Germain ; comme disent nos élégants de la banque, elles aiment, à la rigueur, l'homme qui leur plaît, ce que n'osent pas faire les autres femmes d'une distinction douteuse; elles veulent de grands noms pour rehausser leur origine vulgaire. Les grandes dames, au contraire, sont blasées sur les avantages du rang, qui pour les autres sont tout. Quand une duchesse vous aime, on peut croire qu'elle vous trouve aimable.

Les hommes certains de plaire sont toujours très-modestes dans les commencements. Ils n'ont garde d'essayer leur empire; ils s'établissent d'abord; ils s'imposent par l'habitude; et puis quand ils sont devenus indispensables à notre vie. quand on ne peut plus se passer d'eux, alors ils se fâchent; ils feignent de se décourager; dans leur menteur désespoir ils s'éloignent... bien confiants, mon Dieu! car ils savent qu'on les rappellera... hélas! à tout prix.

Toute la vie dépend dun hasard.

L'homme qui doit décider de tout votre avenir vient le jour où vous êtes sortie... Le soir oîi vous l'attendez, une

visite imprévue, une affaire prolon,i:ée. le retiennent... C'est un indifférent qui vient...

Et de grands malheurs s'amassent!...

Et les événements se compliquent.

Et les cœurs s'engaiJ:ent séparément.

Puis, un beau jour, le sort vous repousse l'un vers l'autre;

Vous ramène le bonheur manqué...

Trop tard!...

Hélas! il est flétri, empoisonné d'avance... et vous n'avez

plus à offrir à ses fêtes qu'un front pâli par les inquiétudes,

dos yeux fatigués par les larmes, un cœur épuisé par la

douleur!

. . . EnOn ridée de plaire lui était venue. La première pensée d'une femme passionnée est son amour. Aimer, c'est là ce qui l'occupe.

Une femme aimante se dit :

Jk vais le voir !

Et elle s'habille à la hâte pour arriver plus vite là où elle doit rencontrer celui quelle aime.

Une femme coquette au contraire se dit :

Il va me voir.

Et elle perd une heure damour à sa toilette pour lui paraître belle.

Cependant Laurence, à son tour, voulait plaire; d'où lui venait donc ce caprice? D'un sentiment bien triste, mon

Dieu! d'une pensée bien humble, bien amère. — La coquetterie se développe aussi dans une âme tendre, mais, hélas! par...

LA jalousie!

Se montrer jaloux, c'est avouer qu'on aime.

C'est une chose fort incommo le que d'aimer un homme que l'on ne connaît pas... qui nest pas de votre société, qu'on ne peut naturellement voir tous les jours. On l'attend trois jours avec impatience, et quand il est là, on s'attriste, parce qu'on se dit qu'on n'aura plus à l'attendre le lendemain.

Connaissez-vous rien de plus ravissant que les commencements d'un amour?

L'amour est un enfant, — celte comparaison est commune; l'idée ne m'appartient pas, je le sais; mais je vais peut-être l'expliquer d'une manière qui paraîtra nouvelle...

Et l'amour, comme tous les enfants, n'est aimable qu'à un certain âge. Quoi de plus charmant qu'un enfant de trois à six ans, qui commence à marcher, à parler ! 11 est bon, parce qu'il a besoin de vous; il est soumis, parce qu'il a peur; tout est gracieux en lui. jusqu'à ses colères, qui vous font sourire.

Mais plus lard!... dès qu'il grandit, ce n'est plus le même; il devient méchant, tapageur, tourmentant; oh ! bien tourmentant; vous n'avez plus sur lui d'empire : vous le grondez, il n'écoute pas; vous lui parlez raison, il vous

répond des injures; il devient insupportable enfin, tellement insupportable, que la mère la plus tendre elle-même est empressée de le mettre au collège.

Eh bien! l'amour est comme cet enfant. Les premiers jours de sa naissance sont pleins de charmes : il n'ose encore parler; sa démarche est timide, il implore, il espère, il attend: il est soumis, parce qu'il a peur de déplaire; il est bon, parce qu'il est dépendant; il est ému par l'incertitude, il vous offre son avenir, il frémit d'être refusé. — Mais plus tard — quelle ditTerence! Il est sûr de vous, ou bien il se fatigue de votre empire; il domine ou il soupçonne; il devient tyrannique, jaloux, insupportable enfin, si j'ose m'exprimer ainsi; et vous n'avez pas, hélas! la ressource de le renvoyer au collège.

.... Personne en effet plus que Lionel n'excellait dans l'art de magnétiser une femme en la regardant. Il savait moduler ses regards dans tous les tons comme sa voix.

Oh ! quelle voix ! je ne vous avais encore rien dit de sa voix... qu'elle était sonore et douce, et puis coquette... Une seule inflexion disait plus que toutes les paroles. A son accent, on aurait compris ce qu'il disait et à qui il parlait. Rien qu'en l'entendant prononcer ces mots :

Oui, ma d a m k .

on savait le rang, làge, la beauté de la femme à qui ils s'adressaient ; on devinait s'il en était aimé, s'il craignait de lui déplaire, si c'était une vieille femme et s'il la révérait. Pour ceux qui l'écoutaient, il n'y avait aucun doute, et je connais une femme qui fut tout à fait compromise |xir

la manière indéfinissable, mais très-significative, dont il avait prononcé ce mot.

Lionel est le type des élégants de Paris. Pour être amoureux, il lui fallait ses aises, et tous les petits inconvénients de la vie positive venaient le refroidir dans ses passions. 11 avait quitté sa première maîtresse parce que toutes les cheminées fumaient chez elle ;

La seconde, parce quelle avait deux chiens qui venaient lécher ses souliers vernis;

La troisième, parce qu'elle avait déménagé et était allée demeurer trop loin de lui ;

La quatrième, parce que son cabriolet ne pouvait entrer dans sa cour.

Il n'était pas dans le secret de son inconstance, il se serait révolté mémo si on lui avait révélé la vérité; et, lorsqu'il abandonnait une femme, il se croyait infidèle de bonne foi,

.... Lionel prit le parti de médire avec les autres de madame dePontanges, pour cacher à quel point elle le préoccupait.

C'est la plus vulgaire, la plus vieille de toutes les ruses sans contredit: n'importe, elle a toujours un plein succès, même auprès des trompeurs et trompeuses qui l'ont pour leur compte cent fois employée :

Médire de ce qui plait pour cacher qu'on est séduit !

.... C'était déjà beaucoup que de s'entendre si vite ! Sourire en même temps d'une même idée qu'on ne dit pas... c'est déjà presque de l'intimité; il est de vieux amis qui ne vous comprennent pas si bien.

Malgré nous, notre pensée, même la plus cachée, agit sur la personne qui l'inspire.

Un savant Hollandais raconte qu'il y avait à Rotterdam une femme très-belle et très-iionnète qui aimait également deux jeunes gens de sa famille ; elle est morte sans avoir jiimais pu se décider à choisir entre eux. On a ouvert son corps, et il s'est trouvé qu'elle avait deux cœurs. La fable est inirénieuse... C'est pour nous faire croire que les femmes aiment avec leur cœur, mais on sait bien qu'elles n'aiment qu'avec leur tète ; or, comme la dame en question n'a pas deux tètes, elle ne peut pas avoir deux amours.

— Non. Elle ne les aime pas tous les deux. Une femme ne peut pas aimer doux hohimes; elle peut en tromper dix, mais si elle aime, elle aime un seul.

— Ah ! que ceci est bourgeoisement absolu ! comme s'il n'y avait pas plusieurs manières d'aimer! dit un jeune chercheur de paradoxes ; moi , je comprends très-bien qu'une femme honnête et délicate, précisément parce qu'elle est délicate et honnête, aime deux hommes également... si elle les aime différemment...

Laissez-moi développer mon système : Deux jeunes gens aiment la même femme. Bien. Il y en a un quelle aime et un qu'elle sacrifie... Bon. Eh bien! auquel des deux voulez-vous qu'elle s'intéresse?... A celui qu'elle préfère?... Non. Il n'est pas intéressant, vous en conviendrez. La femme sensible se dira donc: (( .le n'ai pas besoin de morruper de celui-là, sa part est déjà assez belle; le scélérat.

ne ESPRIT DE MADAME DE GIRA.RDIN.

je l'aime, il est déjà trop heureux... » et naturellement, tous ses seins, toutes ses attentions seront pour celui qu'elle a sacrifié, et elle se demandera sans cesse : « Que puis-je faire pour lui?... Comment pourrai-je le consoler?... » Ainsi, vous le voyez, cette femme se trouve sans remords, sans perfidie, aimer deux hommes : elle aime l'un... parce qu'elle l'aime... et l'autre... parce qu'elle ne l'aime

pas !

En amour, les résolutions héro'iques sont toujours celles qu'on adopte, parce qu'elles sont impossibles à tenir. On les prend, et l'on satisfait sa conscience; on les abandonne, et l'on contente sa faiblesse; on se persuade que l'on a cédé à*la force des choses.

L'amour n'est si beau que parce qu'il est involontaire; on n'a pas le droit de dire : « Aimez-moi; » l'amour ne se commande pas, il s'inspire.

.... Épouser M. de La Fresnaye ! La seule idée d'être à lui la faisait rougir de honte et frissonner de peur... Hein ? comme elle l'aimait !

.... Certes, c'était là une existence charmante : être courtisée, aimée, adorée par deux hommes jeunes, beaux, distingués entre tous les élégants de Paris; pouvoir choisir entre eux, se voir préférée par eux à toutes le? femmes les plus séduisantes et les plus belles, il y avait là de quoi satisfaire

r.'.AMOUR. in

un ambitieux orgueil, il y avait là de quoi rendre heureuse une coquette Célimène ! Mais cette existence, si charmante pour la vanité, était mortelle pour une sensibilité vraie et pour une honnêteté consciencieuse. Marguerite, dans cette atmosphère d'amour. languissait brûlée et dévorée. Le magnétisme rival de ces deux volontés qui lui commandaient tour à tour irritait ses nerfs déjà si faibles: cette vie chaste qu'elle menait, entourée de passions, objet des plus tendres pensées, faisait Itouillonncr son sang et lui donnait une agitation invincible qui devenait dangereuse. F.lle avait perdu complètement le sommeil ; elle passait la nuit à se promener dans sa chambre, essayant, par la fatigue, d'obtenir un repos forcé ; elle avait tcuhé de prier, mais elle priait si mal... c'était profaner la prière.

Il venait souvent, mais comme un étranger, sans familiarité, sans aucune bonhomie. Il était comme M. de G., à qui l'on disait : « Que vous avez l'air froid et imposant, on n'est jamais à son aise avec vous ! » et qui répondait : « .Mais je ne tiens pas du tout à ce qu'on soit à son aise avec moi ! » M. de La Fresnaye chez madame de Meuilles, excepté pour Gaston, n'ét<iit cordial pour personne; et dans ses manières avec .Marguerite, il y avait une froideur volontaire, un respect craintif et prudent qui la troublait bien plus que n'aurait fait une familiarité provinciale ou villageoise. M. de La Fresnaye avait un préjugé. « En amour, disait-il, il ne faut jamais être affeclueux. »

. . 11 est dans notre destin de nous aimer. Pourquoi

118 ESPRIT DE MADAxME DE GIRARDIX.

feindre? Cette émotion violente que vous cachez si mal sous une fausse dignité, cette émotion qui vous fait pâlir, rougir, trembler comme moi, je la ressens aussi, et j'ai bien le droit de la reconnaître, c'est la mienne! Pensez-vous donc qu'on l'éprouxe deux fois dans sa vie, cet amour-là, et jugerezvous qu'un homme soit un fou, un insolent, lorsqu'il rencontre une femme qui le lui inspire et qui le lui rend, de faire tout au monde pour obtenir cette femme, pour l'empêcher de lui échapper et de se mésallier à un autre? Oui, la véritable alliance, c'est celle-là. c'est l'harmonie de deux natures, c'est la sympathie invincible. Il y a des milliers de créatures qui meurent sans avoir jamais connu cet amour. Certes, on peut se passer de lui tant qu'on l'ignore... mais dès qu'on le rencontre, il est impossible de ne pas se dire tout de suite : « C'est lui ! » parce qu'il ne ressemble en rien aux autres. Dès qu'on le trouve, on ne peut plus vivre que par lui... Vous comprenez alors si on le regrette quand, l'ayant trouvé, on l'a repoussé! Interrogez-vous sincèrement; demandez-vous si un amour de naissance, de circonstance, d'habitude, de consentement, de parenté même, rêéfeemble en rien à cet amour fatal, involontaire, impérieux, tout- puissant, qui nous attire iun vers l'autre, malgré nous, qui nous opprime, nous écrase.

.... Il ne plaignait personne, il n'éprouvait pas un regret, il n'admettait pas un nuage dans le ciel de sa félicité; il contemplait leurs souffrances avec l'avidité d'un augure qui ne voit dans le sang versé que le présage; il n'aurait pas dit une parole pour diminuer leur supplice, rien n'aurait pu fléchir son implacable joie... C'est qu'il aimait pas-

sionnément. et comme il faut que l'on aime, car cet égoïsme cruel^ c'est l'amour... Oui... Si l'amour était doux, bon, commode et plein d'égards, ce ne serait plus l'amour, ce serait la bienveillance ou la charité.

.... M. de La Fresnaye et Marguerite se regardèrent... D'abord, ce doux regard ne fut qu'un échange d'idées... mais un charme invincible retint leurs yeux, malgré eux, par une fascination mutuelle; leurs regards, subitement engagés l'un par l'autre, se nouèrent... selon la poétique expression de Théophile Gautier. « Oh! s'écriait-il un jour, dans une causerie animée sur la sympathie, l'attrait, l'amour, quand une fois deux regards se sont noués, tout est dit! » Et Marguerite sentait son regard captif s'unir à celui d& Robert par un lien magique. Soudain, frappée d'une rêvé lation lumineuse, elle sembla s'éveiller à une vie nouvelle elle venait d'acquérir une àme, une seconde àfne, si l'on peut parler ainsi, qui donnait à la sienne une force inconnue, qui lui découvrait un monde ignoré, des sentiments, des tendresses, des émotions ineffables, qu'elle n'avait pas même imaginés dans ses plus beaux rêves. Pendant ce moment d'extase, elle oublia qui elle était, où elle était; elle ne savait plus rien du passé, elle n'appartenait plus à son ancienne existence; si on l'avait appelée, elle n'aurait '■as répondu à son nom... et c'eût été justice, car elle n'était plus Marguerite... et lui-même, il n'était plus Robert : il n'y avait plus là ni ujadume de Mouilles ni M. de La Fresnaye... il y avait deux êtres créés l'un pour l'autre, qui s'étaient cherchés longtemps sans espoir et qui se trouvaient enfin! deux cœurs dépareillés qui se rejoignaient malgré

tout; deux natures sympathiques qui venaient de se reconnaître à la ressemblance de leur émotion, à l'égalité de leur puissance mutuelle. Ainsi les deux âmes de Paolo et de Francesca de Rimini, d'un vol harmonieux et se tenant embrassées, traversent l'enfer, indifférentes à l'enfer même; ainsi, leurs deux âmes planaient au-dessus des vaines agitations d'un monde faux, et s'unissaient, dans un fraternel isolement, pour l'éternité.

.... La sincère ignorante avait éprouvé ce jour-là cette commotion électrique, toute-puissante, fatale, que les vieux faiseurs de romans appelaient, dans leur poétique langage, « le coup de foudre. »

C'est là une des épreuves certaines de l'amour : l'émotion violente que cause une rencontre imprévue; quand cette émotion est plus forte que vous, soyez sur que vous aimez déjà... ou encore, selon l'âge de votre amour.

En amour, les bons sentiments portent malheur; loin d'être récompensés, ils sont punis! Cela doit être, car ils sont presque toujours une offense à l'amour, et l'amour ne vous pardonne point le courage que vous avez contre lui.

.... Elle se promit de le tourmenter encore un peu pour que la surprise fût plus piquante; c'est un plaisir que l'àme la plus charitable même ne peut se refuser: la con-

templation d'un vif chagrin qu'on va faire cesser par un seul mot.

On est toujours un peu jésuite dans les commencements d'un amour. Comment voulez -vous qu'une femme, une femme raisonnable, s'avoue franchement qu'un* monsieur, qu'elle ne connaissait pas la veille, est déjà plus pour elle que tous ses parents, amis ou ennemis? Elle passera des mois entiers, une année peut-être, à chercher à ses préoccupations, à son trouble, toutes sortes de noms, avant de leur donner leur nom véritable.

.... Vous saurez que la jolie madame de L. — la brune, pas la grande blonde, qui est une pédante insupportable, — non, la nièce du maréchal ***, est la plus gentille, la plus étourdie, la plus naïve petite personne qui soit au monde, ce qui ne l'empècho pas d'être spirituelle et maliiine comme un page. On lui a fait épouser à seize ans un Ostrogoth qui n'a qu'une passion, c'est de tourner des boîtes en ivoire; oui, il tourne toute la journée : ça fait un petit bruit insu|>porlable. Pour une femme nerveuse, c'était un supplice. La pauvre madame de L. s'ennuyait beaucoup avec ce mari, lille rencontrait souvent chez une de ses ()arenles M. de La Presnaye; lui ne l'ennuyait pas. [| étiiit fort occupé d'elle; mais il la trouvait rebelle, quoique sérieusement atteinte; il ne pouvait s'expliquer sii conduite, c'était un mélange d'imprudence et de retenue qui l'impatientait. Un jour de querelle, la jeune folle lui dit franchement : — Je vous aime, mais je ne sais pas mentir; je déteste mon mari, mais je suis trop étourdie pour le tromper : enlevez-moi! — Je

ne demande pas mieux; partons! — Et ils partirent. Je passe des détails inutiles. Ils arrivèrent à Lyon; là, madame de L. apprit, par hasard ou autrement, qu'un oncle à elle, vieillard morose et très-avare qui habitait dans les environs, était dangereusement malade. M. de LaFresnaye l'engagea vite .a l'aller voir. — Cela servira de prétexte à votre voyage.

« — Mais, dit-elle, je n'ai pas besoin de prétexte, puisque je ne veux jamais revenir.

« — N'importe! allez-y : c'est un devoir; je vous attendrai ici.

« Elle alla chez son oncle; le vieillard fut si touché de cette démarche, quil ne voulut plus la laisser repartir. Elle resta là, près de lui, un mois, à le soigner comme une fille. Il mourut, et il lui laissa toute sa fortune. Deux cent mille livres de rente, rien que cela.

« — Vous voilà riche, dit M. de La Fresnaye à la jeune héritière, maintenant il faut retourner à Paris.

« — Y pensez-vous? Je n'oserais me montrer nulle part. Et mon mari, que dira-t-il ? il vous tuera !

« — Il me croit en Suède.

« — Et moi ?

« — Il sait que vous êtes chez votre oncle.

(( — Depuis quand donc?

« — Depuis le jour de votre départ.

« — Et qui lui a écrit cela?

« — Mon valet de chambre, qui a une bien belle écriture.

« — Et ma lettre dans laquelle je lui disais un éternel adieu ?

« — La voilà.

« — Vous saviez donc que mon oncle était mourant?

« — Sans doute, et cela expliquait votre fuite, cela arrangeait tout; car je voulais bien vous enlever, mais je ne voulais pas vous perdre.

« — Vous ne m'aimez pas! s'écria-t-elle.

« — Nous verrons, dit-il. »

Et nous voyons qu'il lui est encore très-dévoué.

Qu'importe celui qui aime le mieux? Aimer n'est rien, plaire est tout.

Être aimé, c'est vivre d'abnégation et de défiance. Pour un homme, être aimé, c'est renoncer à la fortune, à toutes les affections de famille, à toutes les douceurs du foyer, à tous les succès, à toutes les gloires, quelquefois même c'est se laisser déshonorer.

Pour une femme, être aimée, ou du moins consentir à être aimée, c'est mentir à toutes les heures, c'est perdre le repos, la gaieté, la raison, la pudeur et l'esprit.

... La jeune femme s'était métamorphosée. Chose étranjje et bien concevable cependant ! en rentrant dans son atmosphère habituelle, elle avait retrouvé toutes ses pensées accoutumées; son imagination, un moment fourvovée, était revenue dans le bon chemin et s'élançait joyeuse et confiante, sans souvenir du liiux guide qui l'avait un moment égarée; son cœur retrouvait ses instincts, il s'éveillait d'un mauvais rêve, et elle regardait en souriant fuir, fuir à jamais le fantôme importun qui l'avait effrayée vainement.

En ôtant son chapeau, son manteau, sa robe et tout son

attirail de visite, elle avait ôté le fardeau que l'idée de cette visite lui avait laissé.

Cela arrive souvent, n'est-ce pas, d'être rendu à l'existence ordinaire, oubliée pendant un jour, un mois même, par les objets qui frappent habituellement nos yeux ? On se réinstalle dans son caractère en même temps qu'on se réinstalle dans son loijis. On se sent repris par son mobilier; on a pensé souvent à telle chose en regardant tel tableau, telle fleur de la tapisserie... et malgré soi, l'aspect de ce tableau, de cette fleur, vous renvoie à l'esprit cette même pensée; les idées vous rentrent au cœur par les jeux. Aussi, lorsqu'on veut sincèrement oublier quelqu'un qu'on a aimé dans une maison, il faut déménager au plus vite et faire une vente... car tous les objets qui vous entouraient, vos fauteuils, vos glaces, vos livres, votre encrier, votre table à ouvrage, toutes ces choses que vous regardiez, aux douces heures où vous visitait sa pensée, oij vous enivrait sa présence, toutes ces choses-lk sont les éternels complices de son souvenir.

Qu'il est doux dêtre aimé!

Tout le monde a dit cola et tout le monde Ta pensé, et cependant, si l'on était de bonne foi avec soi-même, chacun avouerait que toutes les inquiétudes, tous les orages, toutes les larmes, toutes les angoisses, fous les remords de sa vie lui sont venus de ce bonheur si doux... Être aimé, c'est de tous les succès celui que l'on pardonne le moins. Le véritable amour attire les tempêtes du monde comme les hauts rochers attirent les tempêtes des cieux. Deux êtres s'aiment, ce sont des parias, mais des parias qu'on envie.

La société tout entière se ligue contre eux. Les femmes,

les hommes, en les montrant du doigt, se disent avec rage : ils s'aiment! c'est-à-dire : ils nous méprisent et nous ne sommes plus rien pour eux! ils s'aiment! c'est-à-dire : ils passent devant nous sans nous voir ; ces richesses que nous avons acquises avec tant de peine, ils n'en font point de cas; ces titres pompeux auxquels nous avons sacrifié notre cœur et notre jeunesse, ils ne les désirent point; ils ont un orgueil plus haut que notre orgueil , ils possèdent un trésor plus précieux que nos trésors... ils ont leur amour!

L'amour ne peut vivre que par la souffrance; il cesse avec le bonheur, car l'amour heureux, c'est la perfection des plus beaux rêves, et toute chose parfaite ou perfectionnée touche à sa fin. Oh! l'amour lui-même a bien l'instinct de sa durée : il sait qu'il doit se nourrir de tourments, et il est ingénieux à se créer sans cesse des aliments nouveaux; il sait que les tourments sont les garants de sa durée, et il invente mille peines afin de vivre plus longtemps; il sait qu'aux yeux du destin ses joies sublimes sont des privilèges injustes, et il se hâte de les expier par des supplices qu'il s'impose afin de se les faire pardonner; il s'inflige des tourments artificiels qu'il choisit pour écarter les malheurs réels qu'il redoute; il se fait jaloux sans sujet de peur de l'être avec justice; il s'inquiète follement devant des périls imaginaires pour éloigner l'affreux moment d'un trop véritable danger: il se plaît à faire couler des pleurs inutiles et qu'il peut arrêter d'un seul mot, pour tarir les larmes amères de l'absence ei, de l'abandon. Souvent, helas! il va jusqu'à trahir son amour pour le sauver en le |)rofanant.

Être aimé!... c'est vivre de tourments, c'est errer dans un désert sans bornes avec un aveugle pour guide; c'est trembler à chaque pas, et trembler pour ce qu'on aime; c'est avoir un juge malveillant et faible dont les conseils intéressés vous égarent; qui ne connaît ni ses défauts, ni les vôtres, et qui vous reproche toutes vos belles qualités parce que ce sont elles qui le font souffrir; c'est avoir un ennemi perfide qui a le secret de votre faiblesse, qui vous reproche comme des crimes toutes vos plus nobles actions, et qui s'arme contre vous, dans sa haine factice, de vos confidences et de vos aveux; c'est avoir pour allié un traître, un adversaire implacable qui lutte sans cesse secrètement contre vous, épiant toutes vos pensées; c'est installer dans sa demeure le plus terrible de tous les espionnages : celui de l'esclave révolté.

L'amour est un malheur toujours, même quand il est partagé, même et surtout quand il est heureux... un grand malheur. — Mais c'est un malheur qui fait aimer la vie, ce que ne font pas toujours les bonheurs les plus raisonnables et les plus certains.

« L'amour embellit la vie ; quand on aime, le ciel semble plus beau, l'onde a plus de fraîcheur, le soleil a plus d'éclat, les oiseaux ont un plus doux ramage. »

Où donc les poètes orït-ils trouvé cela? Quand on aime, au contraire, on ne voit que l'objet aimé; s'il n'est pas là, on ne voit rien, on n'entend rien, on le regrette et on lat-

tend; s'il est là, on ne voit que lui, on ne pense qu'à lui; et peu importe alors, vraiment, que le ciel soit pur, que l'onde soit claire et que les oiseaux chantent bien.

N'est-ce pas, au contraire, l'amour qui vient lui seul gâter tous les autres plaisirs ? Croyez-vous, par exemple, que deux êtres qui s'aiment, le jour où ils sont mécontents l'un de l'autre... et plus on s'aime et plus on est facile à mécontenter... soient très-sensibles aux beautés d'un site agréable et champêtre? Croyez-vous que le dilettante, jadis le plus passionné, écoute avec le même délire son air favori, quand une pensée jalouse le préoccupe? Croyez-vous qu'une femme s'amuse d'une conversation spirituelle, quand celui qu'elle aime n'y veut point prendre part? Est-il une admiration que l'amour permette ? Est-il un autre amour qu'il laisse même végéter auprès de lui ? L'amour divin, l'amour filial, l'amour maternel lui-même, l'arnour du pays, l'amour des arts, l'amour de la nature, il détruit tout... il fait la solitude autour de vous. Donc être aimée, c'est être isolée, dépouillée, dépossédée, dévalisée... C'est perdre en un jour ses affections, ses talents, sa valeur, sa personnalité, sa volonté, son passé, son avenir; en un mot. tout!...

— Mais venez donc, petites folles* et marchez toujours devant nous; vous nous perdrez. Que deviendrez-vous alors, seules dans Paris? Va, pour plus de sûreté, prends le bras de ton père, Célestine. Toi, Jenny, viens avec moi... Mais que regard iez-vous là-bas avec tant d'attention ?

— Ah! maman, cette pendule magnifique; toute la pendule est une corbeille de fleurs, et le balancier .. lu ne devinerais jamais... le balancier, c'est un papillon qui vnUigp de

fleurs en fleurs. Quelle jolie idée ! Il n'y a qu'à Paris qu'on a de ces idées-là.

— Voyons donc, dit la mère, ça doit être bien original, viens vite...

Toute la famille reste absorbée par les mille pensées que lui inspire la délicatesse de cette image : les caprices du papillon marquant le vol des heures; il est certain que cette pendule fait rêver. On finit par plaindre ce papillon condamné à une inconstance méthodique et éternelle : il voltige régulièrement de la tulipe à la rose, de la rose à la tulipe, de la tulipe à la rose, sans jamais dévier. En vain une pensée lui sourit; en vain une anémone l'agace, il ne peut répondre à leurs avances : s'il était moins régulièrement infidèle, le temps s'arrêterait. C'est bien la peine d'être papillon, pour être si tristement limité dans ses fantaisies ! Faux inconstant, tu t'imagines courir de belle en belle, et tu ne peux changer d'infidélité! Séducteur monotone, tu te crois volage... tu n'es que bigame! Et pourtant que de volages te ressemblent, qui se croient légers, insouciants, parce qu'ils ont deux soucis; qui se croient libres, parce qu'ils ont deux chaînes!

Un homme qui ne s'attache à une femme que parce qu'elle est capricieuse et duchesse, qui ne voit dans l'amour qu'une réputation d'élégance et qui sacrifie à cela un sentiment vrai, n'est qu'un homme médiocre.

Veux-tu savoir, Delphine, ce qu'il faut être pour se faire aimer, séduire les hommes et les dominer? — Il faut être sotte, vaine, fausse et flatteuse. Les hommes ne tiennent

pas à ce qu'on les aime avec dévouement; ils veulent quoii les adore en aveugles : pour leur plaire, il faut feindre de les regarder comme infaillibles, se moquer d'eux et faire semblant de les admirer: leur dire qu'ils ont raison lorsqu'ils se trompent, vanter leur générosité quand ils sont avares, leur courage quand ils ont peur, leur fermeté quand ils hésitent; il faut paraître dupe et cacher qu'on les juge; se faire niaise et minaudière pour les rassurer; affecter de mesquines vanités, de folles prétentions ; enfin toutes ces petitesses de femme dont ils aiment à rire, afin de les maintenir dans cette foi précieuse en leur supériorité, qui leur permet d'aimer une femme comme un jouet qui les amuse, ou comme une esclave qui les adore.

Une femme qui a laissé entrevoir qu'elle pense est dès

lors traitée en ennemie. — Un vieux monsieur, dont j'ai

oublié le nom. disait : « Méfiez-vous d'un domestique qui

« sait lire: il finit toujours par lire vos lettres. » Eh bien,

les hommes traitent avec la même défiance les femmes qui

savent réfléchir : « UUes finissent toujours par nous juger, »

se disent-ils.

Oui, il faut être fausse, car les hommes détestent la droiture dans le caractère dune femme : trop de franchise les déconcerte; leur vie est si tortueuse, si pleine de mensonge; ils sont près d'elle comme une femme malhonnête devant une jeune fille, ils sont gênés, embarrassées: ils ont peur de ^ leurs paroles, car ils ne peuvent rien dire sans la choquer. Les femmes supérieures, je ne dis pas d'esprit, — les femmes d'esprit sont souvent plus faibles que les autres, —

les femmes supérieures de caractère, à l'àme élevée, à l'esprit net et pur, ressemblent à ces fleurs dont le parfum est si enivrant, que les cerveaux faibles ne peuvent le supporter; ainsi, pour plaire aux hommes, il faut des esprits terre à terre, des fleurs menteuses et insignifiantes, aux couleurs vives, à l'odeur fade : des hortensias et des tulipes, — des femmes enfin qui aient tout juste ce qu'il faut d'intelligence pour les tromper.

Une jeune fille s'était asphyxiée par amour pour M. de L. G, On lui faisait compliment de ce succès devant la duchesse de Coigny : « En vérité, il n'y a pas de quoi être « fier, dit-elle; c'est une mort de repasseuse. »

On devine l'amour sans être bien habile ; J^e plus malin sorcier ne vaut pas un jaloux.

. . . D'une voix émue, il répéta : « Demain! »' La vierge la plus pure a cet instinct sauvage Qui lui fait deviner une infidélité. Tout l'enfer s'alluma dans son cœur agité... Mais il faut se contraindre et boire le calice. Quelqu'un vient la chercher pour danser ; ô supplice ! Elle reprend courage... elle cause, elle rit; Comme une femme heureuse elle fait de l'esprit : Elle jette des mots piquants; — chacun l'écoute; Elle est un peu moqueuse, et méchante, sans doute; Son esprit excité venge son cœur souffrant : Le mal que l'un reçoit , c'est l'autre qui le rend. Ohl l'on devient cruel quand le cœur se déchire...

Séduire une élégante est chose très-coûteuse.

Humble ou fat est celui qui compte des regret?.

... Tant d'amour agissait sur elle en dépit de ses projets. L'émotion de Lionel, en sa présence, était sincère, et toute émotion sincère a son reflet.

Combien Lionel la trouvait séduisante! Oh ! c'est maintenant qu'elle a tout ce qu'il faut pour être aimée ! beaucoup de coquetterie, l'air dédaigneux, une grande incrédulité, une franche indépendance, un cœur flétri, une imagination désenchantée, un peu de perfldie dans un caractère trèsnoble, une belle nature déchue... la voilà parée pour le monde! — Elle est maigrie, elle est moins fraîche... c'est ce qu'il faut: elle est élégante et svelte. — Elle n'aime rien; pas un être ne l'intéresse... c'est ce qu'il faut; elle est gi:acieuse pour tout le monde !... Aimez-la vite, messieurs, car elle ne vous le rendra pas; aimez-la, elle est dangereuse pour lousi... mais bien plus dangereuse encore pour celui qui a flétri son àme, pour celui qui lit dans sti pensée, et qui se rappelle que cette enveloppe légère cache un cœur noble et pur qui fut à lui I

Il n'est point de femme si belle qui n'ait été jalouse; point d'homme si laid qui n'ait mérité un reproche.

L'infidélité est comme la mort, elle n'admet pas de nuances.

Un jeune homme qui aime sérieusement une femme a beau la voir tous les jours et savoir tout ce qu'elle fait, le moindre mot que vous lui direz à propos d'elle l'agitera; le véritable amour est ombrageux; la chose la plus insignifiante, la plus improbable, le trouble. Vous lui dites : Je l'ai rencontrée ce matin; il sait qu'eZ/e n'est point sortie, qu'elle est malade; il l'a vue lui-même très-souffrante. N'importe, ce mot le trouble ; vingt suppositions plus absurdes les unes que les autres viennent l'assaillir ; il n'aura pas de repos qu'il n'ait couru chez elle savoir la vérité.

Une femme est toujours responsable des petits noms qu'elle se laisse donner.

Un amour maintenant est une affaire d'occasion; on aime celui ou celle qu'on voit naturellement le plus souvent, sans difficulté : on choisit dans son petit cercle, on ne se hasarde pas à chercher plus loin. Deux personnes qui se plairaient passionnément, qui se sentiraient attirées l'une vers l'autre

L'AMOUR. V.rS

pa' une tendre sympjlliie, mais qui seraient chacune d'une société différente, resteraient toute leur vie séparées, parce que leurs relations ne seraient ni commodes ni convenables. Nous avions les mariages d'intérêts, aujourd'hui nous avons de plus les amours de convenances, ce qui est fort triste.

11 faut entendre la tyrolienne que chante Arnal. dans la pièce nouvelle du Vaudeville : elle est admirable! Il y a aussi dans cet ouvrage un mot sublime, que nous avons retenu : « Cruel! vous ne m'avez jamais aimée..., » dit une jardinière naïve, abandonnée pour une femme de chambre coquette. — « Vrai, répond Arnal, je vous aimais, et je ne vous aurais jamais quittée, si je n'avais pas trouvé mieux. » Le mot est charmant; mais, hélas! que d'ingrats n'ont pas une si bonne excuse !

Malheur à l'imprudente qui demande à celui qu'elle aime le secret de ses chagrins (nous ne parions point des chagrins de cœur, les hommes y sont peu sujets; leurs grandes douleurs, à eux, sont des souffrances d'amour-propre et des revers de fortune)! Malheur à la femme qui permet à l'homme qu'elle aime de lui confier ces tourmenls-là ! Elle perd dès ce moment la faculté de l'en distraire, et il la quittera pour aller les oublier auprès de celle qui les ignore. L'amour ne vit que de mystère et de crainte, la confiance et la sécurité le font mourir.

L'honneur des hommes est dans le courage de leurs ac-

lions; l'honneur des femmes est dans l'unité de leurs sentiments.

— Un violent chagrin, pour une jeune femme^ est une vieillesse anticipée, et. il faut le dire, une sorte de corruption. Oui, une douleur trop amère déprave le cœur, car on ne la supporte qu'en la profanant.

Une femme peut cacher qu'elle souffre, qu'elle s'ennuie, qu'elle aime.... mais elle ne peut cacher qu'elle attend. Elle ne peut empêcher ses regards de se jeter sur la pendule à tous moments; elle ne peut empêcher sa tête de se lever au moindre bruit ; elle ne peut s'empêcher de pâlir et de rougir chaque fois que la porte s'ouvre; et puis quand l'heure est passée, quand ses regards éteints se découragent, quand son front incliné se voile d'ennui, il est encore un effort pour elle impossible : c'est de cacher qu'elle n'attend plus.

0 femmes! vous ne savez pas tout ce qu'il y a pour vous de danger dans ce projet innocent, qu'on appelle une partie de campagne!...

Les imaginations poétiques trouvent des trésors dans une idée; les cœurs exaltés ne sont quelquefois épris que des circonstances, et une femme laide, dans une situation romanesque, leur inspire souvent plus d'amour qu'une beauté admirable, dans une situation vulgaire.

L'AMOL'R. 135

Hector était donc le très-humble cavalier servante de sa sœur et de la belle-sœur de sa sœur. C'était mieux encore, c'était l'idéal «du palilo. Toujours grondé, toujours accusé, toujours victime, il ne se phiignait jamais. Pourvu qu'on lui permît d'être là, il était content. Tl ne demandait pas qu'on l'aimât : il ne tenait pas à paraître aimable: il demandait seulement qii'on l'autorisât à se dévouer. Comme il ne se plaisait pas à lui-même, il avait besoin de vivre par un autie pour trouver quelque bonheur à vivre. Hector n'était ni beau ni laid, ni sot, ni spirituel, ni pauvre, ni riche, et cependant, s'il avait voulu s'occuper un peu de lui, il aurait pu devenir riche et spirituel, et même paraître beau. S'il avait consenti à se regarder dans une glace, pour voir que son habit lui allait mal, il aurait pu en commander un mieux fait; s'il avait songé à faire valoir sa fortune, il aurait pu l'augmenter considérablement; enfin s'il avait voulu cultiver son intelligence, il aurait pu acquérir beaucoup d'esprit, car il avait en réalité tout ce qui en donne : de la raison, de l'instinct, une grande justesse d'observation, une imagination vive et cette hauteur de vues, cette supériorité de jugement que donne une bonté sublime, une bonté royale. Mais, hélas! il avait aussi tout ce qui fait qu'on n'ose pas avoir de l'esprit : la défiance et le dégoût de lui-même, l'ignorance de ses facultés, une trop grande naïveté d'impression, une philosophie trop sincère, un trop réel mépris des niaiseries indispensables dans le monde, un orgueil engourdi, et, ce qui lui était encore plus fatal que tout cela, une passion sans espoir.

Madame de G. disait, en parlant de lui : C'est un homme

médiocre; mais avec un grain d'égoïsme, il aurait été un homme supérieur.

Pour qu'une prude ose vous aimer, il faut que vous soyez laid, pauvre et inconnu; jamais une prude ne se permettrait de distinguer (les gens communs qui ont des prétentions à la délicatesse du langage emploient volontiers cette expression), de distinguer un beau jeune homme, riche et à la mode; il leur faut des amours subalternes et voilés, si improbables qu'ils ne puissent jamais être soupçonnés; un vieux médecin, un précepteur timide, un voisin de campagne obscur, voilà les séducteurs des prudes!

Comment une femme pourrait-elle garder un défaut que l'homme qu'elle aime n'a pas encore remarqué, et qui l'éloignerait d'elle s'il venait à le découvrir?

La crainte de déplaire rend si timide, et l'amour guérit si vite de l'orgueil !

En fait d'hommes à bonnes fortunes, vous ne devineriez jamais quel modèle M. de Lusigny s'était proposé. Le duc de Lauzun? direz-vous, qui le premier a fait de l'insolence un moyen de plaire; le maréchal de Richelieu? qui professait pour les femmes tant de culte et tant de mépris; le marquis de Létorière, d'autant plus dangereux qu'il était sincère et qu'on pouvait l'aimer, quand on cessait de l'ado-

rer; le comte de ***, célèbre séducteur de l'Empire, qu'on n'ose nommer parce qu'il n'a pas encore fini de séduire ? Non, non, non.

Ce n'était aucun de ces grands maîfres : c'était un personnage beaucoup plus ancien, beaucoup plus respectable, beaucoup plus habile que tout cela, auprès duquel ces héros n'étaient que des ingénus: un professeur qui a fait de la séduction un art immortel, une étude psychologique des plus profondes; ceux-là séduisaient par instinct, mais lui séduisait par principe. Et il a laissé le plus beau code de séduction que la perfidie humaine puisse imaginer. C'est une collection de recettes infaillibles, c'est tout un système; mais il faut avoir la clef de ce système, il faut avoir le secret de ce langage. Heureusement peu de trompeurs ont eu l'idée de l'étudier. Le personnage que M. de Lusigny s'était offert pour modèle était un séducteur de l'antiquité trè.scélèbre par l'habileté, la variété de ses moyens, tous plus ingénieux les uns que les autres. Un séducteur de l'anliquité? allez-vous dire encore, c''est sans doute Thésée, qui ne s'effraya point d'une rivalité avec le dieu des enfers, Thésée qui séduisit Ariane et l'abandonna pour séduire Phèdre, qui, du reste, ne paraissait pas très-difficile à séduire. Non, ce n'est pas Thésée, c'est un séducteur bien plus terrible encore : c'est Jupiter enfin, puisqu'il faut le dire... le doyen des séducteurs, le père de toute la race ingnnnnlrice, Jupiter, le Lovelace de l'antiquité, le don Juan olympien, dont la science était si redoutable, et qui connaissait si parfaitement le cœur de^ femmes qu'il savait prendre tour à tour la forme, la qualité, le défaut, qui devaient plaire à chacune d'elles.

Et pourtant il était déjà bien amoureux; mais la

tendresse qu'inspire une jeune fille est plus patiente; on

regrette pour elle cette sainte ignorance qu'un jour d'amour

doit lui ravir.

On acquiert à ses propres yeux une grande importance aussitôt qu'on aime ; on ne se risque plus légèrement.

Tancrède s'était dit :

— Je ne puis vivre sans argent.

Et il s'était mis en peine de trouver de l'argent. Maintenant il se dit :

— Je ne puis vivre sans amour.

Et il se mit en peine de trouver de l'amour. C'était plus facile, dira t-on; je ne le crois pas, moi. Les pauvres de cœur sont les plus nombreux à Paris ; et comme il n'y a pas d'hospice pour ceux-là, on risque de les rencontrer partout, et ce sont ceux qui vous attaquent et vous dévalisent.

Madame Lenoix était dans l'âge où l'on recommence à admirer les beaux hommes. A quinze ans, on les admire par instinct; à quarante, par conviction.

Une de ces dispositions où l'esprit épuisé par le cœur.

incapable d'analyser et de contrarier, adopte aveuglément toutes les crovances.

Le cœur, livré à lui-même, a bien vite oublié toutes les ambitions, toutes les vanités de la vie, inutiles dans un beau rêve.

Le moyen de se fâcher contre la malice qui cherche à plaire?

Les hommes d'un esprit fin et délicat sont plus ditficiles à fixer que les autres. Les femmes fausses les désenchantent, les femmes naïves et qui ne cachent rien de ce quelles éprouvent, les ennuient. Il faut à leur pénétration quelque chose à deviner, un caractère loyal que des circonstances ont compliqué, un mystère sans cesse renaissant, mais qu'un sentiment pur et généreux explique toujours.

Il n'y a rien de plus encourageant pour plaire que la prompte jalousie qu'on inspire.

L'homme qui médit le plus dune femme parce que la supériorité de son esprit l'humilie, est souvent celui qui a;,)précie le plus son suffrage, et qui fait le plus de frais pour l'obtenir; et cela il le fait sims trop de fausseté.

M. de L. était un de ces hommes avec lesquels les femmes sont toujours coquettes, sans projet, sans amour, et

quelquefois même malgré elles. Le désir de plaire est contagieux dans un homme aimable, soit qu'on le croie dédaigneux ou difficile, soit qu'on le regarde comme une autorité. La femme la plus honnête ne résiste pas à la tentation de lui paraître séduisante, et sans songer à lui donner une espérance, elle n'est pas fâchée de lui laisser un regret.

Une femme ne pardonne jamais à celui qu'elle aime la joie qu'elle ne cause pas.

Pour la première fois, elle éprouvait celte affreuse rage de cœur, ces convulsions d'amour-propre, cette épilepsie morale dont les accès ont l'avaniage de durer des jours entiers, cette démence pleine de raison qu'on appelle la jalousie. Elle souffrait horriblement; elle ressentait à la fois toutes les amertumes de la haine et tous les chagrins de l'amour, et cependant sa douleur n'était rien auprès de la douleur d'Hector- La jalousie de l'orgueil , cette révolte superbe d'un être doué qui se croit méconnu , est moins cruelle, moins poignante que la jalousie de l'humilité... L'une est pleine d'avenir: elle peut rêver la vengeance; mais l'autre, qui naît d'un excès de modestie et du dégoût de soi-même, n'a ni avenir ni espoir. Comment celui qu'elle torture pourrait-il encore espérer? Qu'oserait-il rêver, le malheureux ? Il se croit indigne de ce qu'il désire!

Les femmes les plus généreuses ont un mstmct de vengeance qui les inspire malgré elles.

« Pauvre Etienne! se disait-elle, il me tarde de le revoir. Que je l'aime! »

Oh! sans doute, elle l'aimait encore, elle l'aimait toujours... mais elle le plaignait déjà.

Une rivale, si maltraitée , si misérable qu'elle soit, est toujours à nos }-eux une orgueilleuse rivale.

Être digne de lu* !... cela paraissait un rêve impossible... comme si un homme n'aimait que la femme qui est digne de lui ! Eh! Tamou:! il s'inquiè'e bien vraiment d'être mérité... au contraire, ça l'ennuie...

Quand on est oblip:é de mentir à une personne qu'on aime, c'est une grande satisfaction que de découvrir qu'on ne la trompe pas; on n'a plus de remords, son incrédulité vous justifie.

Elle tomba dans le toxtjiûmmun à tous les jaloux

celui de faire cent maladresses qui servent les coquetteries

Les continuelles contrariétés dans l'amour finissent par le lasser, l'éteindre. On lutte avec courage contre le malheur:

mais les tracasseries, les taquineries dans la passion, usent, désenchantent; notre désespoir se tourne en mauvaise humeur, et notre chagrin en ennui. L'âme enfin éprouve une courbature qui lui ôte la vie, et l'on sent le besoin de se débarrasser de sa passion comme d'un fardeau trop pesant qui accable , comme d'un travail trop aride qu'on n'a plus le courage d'accomplir.

« Comment voulez-vous que je n'aime pas cette femmelà? disait M. de R. en parlant d'une de ses amies; elle est si aimable! et puis elle me fait faire tout ce que je veux. »

Une exquise délicatesse est une mine inépuisable de chagrins... Dans la retraite, les sentiments élevés ont moins d'inconvénients; là on peut risquer d'être parfait, la délicatesse des sentiments est le luxe de la vie intime ; mais dans le monde, c'est une duperie continuelle. Pour vivre dans le monde, il faut être, comme lui, égoïste, indifférent, obligeant toutes les fois que l'obligeance ne coûte rien; l'important est de ne jamais se sacrifiera personne, et d'en avoir bien vite la réputation; non-seulement il faut être égoïste, mais il faut encore faire parade de son égoïsme. Vous n'êtes pas faite pour le monde, madame; vous valez trop, il vous haïrait; toutes vos actions y seraient un reproche. Il faut choisir : changer votre candeur contre Une banalité perfide, vos sentiments élevés contre de mesquines spéculations, vos croyances contre des misères, et venir goûter toutes les délices de notre monde ; ou bien garder votre âme pure, vivre votre vie de sacrifices, et rester ici toute votre jeunesse, seule avec vos illusions et vos regrets.

L'élégance ne nuit pas aux allures du désespoir. Beaucoup de dentelles dans le désordre de la passion, cela fait très-bien.

Ah ! les femmes , les femmes ! elles n'ont jamais le dernier mot. Elles disent que vous êtes changé; elles vous trouvent laid sitôt qu'elles sont infidèles.

* Tout^ femme oubliée appartient à qui l'aime.

L'amour est l'amour ; on n'aime pas quelqu'un pour les services qu'il a pu vous rendre ; on aime avec sa nature et ses impressions, et non avec sa reconnaissance et ses souvenirs. Si un faisan avait sauvé la vie à une colombe , elle ne se croirait pas obligée de l'épouser; elle lui préférerait un simple ramier qui n'aurait fait que roucouler, mais qui aurait cet avantage d'être un ramier. Alors pourquoi demander à l'amour d'autres droits que son attrait même? — Ah! c'est un des privilèges de l'état social : on veut bien se permettre d'aimer, mais on veut savoir pourquoi ; et l'on exige, en fait d'amour comme en fait de projets de loi, un exposé des motifs. Hélas ! presque toujours on en trouve.

Cette journée fut charmante et fatale : on les paye cher, ces moments d'ivresse. Cela n'est pas permis que deux être

vivent l'un pour Tautre et oublient la création entière pour ne plus voir qu'eux seuls; il faut châtier de telles insolences, l'univers mérite des égards, on ne peut pas comme cela le supprimer impunément; l'univers est susceptible, il trouve toujours le moyen de se venger tôt ou tard, et d'une façon cruelle, de ces bonheurs dédaigneux qui ont eu l'audace de l'oublier... Et puis, il ne faut pas se faire d'illusions et il faut bien déclarer cette vérité à tous les cœurs menacés... L'amour est un malheur toujours, même quand il est partagé, même et surtout quand il est heureux... un grand malheur... IMais cest un malheur qui fait aimer la vie, ce que ne font pas toujours les bonheurs les plus raisonnables et les plus certains.

Marguerite, enfin clai rvoyante, comprenait que Robert

était son maître et que, lui seul au monde, elle pouvait l'aimer de tous les amours ; amour de nature, amour de cœur, amour dorgueil... car il ne faut pas oublier cet amour-là. Aimer avec orgueil, être fier de ce qu'on aime! ce n'est qu'un luxe, mais c'est un bien beau luxe! il y a même des gens qui ne savent pas se passer de celui-là.

Elle débita, comme si elle l'avait apprise par cœur,

cette longue tirade de phrases vertueuses, cette formule in-, signifiante qui sert également à toutes les femmes, dans les préliminaires d'un amour, — à la femme galante qui examine; • — à la prude qui cache une autre intrigue; — à la coquette qui joue un rôle, et à la femme honnête aussi, à qui toutes les autres l'ont empruntée.

L'AMOIR. 145

Les hommes habitués à l'amour empressé des femmes du monde se connaissent mal en pa-sion. Ils prennent les promptes décisions, l'extravagance pour de l'entraînement, et les coups de tète pour des preuves de cœur. Ils ne savent pas que le premier sentiment d'un amour vrai, c'est la crainte, c'est un éioi.înement plein de terreur pour l'objet qui attire : c'est un combat involontaire contre le pouvoir qui menace; et puis un amour vrai comprend dès le premier jour tout son avenir : il est patient parce qu'il se sent éternel, et il trouve dans sa profondeur, dans sa gravité même, une force qui ressemble parfois à de la froideur. On peut se décider très-vite quand on aime à volonté, ainsi que font beaucoup de femmes du monde. Il ne faut pas dix minutes pour arranger une partie de campagne à Saint- Cloud et à Meudon ; mais il faut de longs préparatifs pour un pèlerinage en Orient, pour une expédition aux Indes. Il faut plus d'un jour pour s'y décider; on s'y dispose longtemps d'avance, on met en ordre ses affaires, on calcule froidement toutes les chances; on ne part point légèrement, car on sait que le voyage sera do longue durée, et qu'arrivé au but... on peut mourir. — ^lais c'est assez de comparaisons de voyage comme cela. Passons à la botanique et disons : Ces amours qui naissent si vile, ces entraînements irrésistibles ressemblent à ces plantes de serre chaude, dont la floraison factice et volontaire est plus rapide sans^ doute, mais aussi ne doit durer qu'un moment, tandis que la passion vraie, qui croît avec patience, selon les lois de sa nature, est semblable au rejeton du chêne; il grandit sans aide, avec lenteur; on le voit longtemps débile et sans feuillage, mais il cache dans ses racines tout un siècle d'avenir.

... Il respectait son bonheur, il fut généreux deux mois. Généreux comme le sont les hommes, avec cruauté, et dans leur intérêt ; car M. de .Marny savait bien qu'en accoutumant ainsi madame de Pontanges aux enchantements d'un tel amour, il l'attachait à lui pour la vie. Il l'entourait de soins pour que la solitude lui devînt insupportable; il emplissait sa demeure de souvenirs pour lui préparer des regrets en cas de séparation, et se faisait humble et soumis pendnnt un peu de temps, afin' d'arriver à commander toujours.

Dans son cœur, elle se résignait comme une victime généreuse ; comme un martyr, elle voulait acheter par un sacrifice le bonheur éternel. Le sacrifice, c'est l'amour! le bonheur, c'est la continuelle présence de ce qu'elle aime!

0 divin prestige de la vertu, sublime pudeur d'une àme honnête qui lui fait nommer sacrifice, dévouement passionné ce que la galanterie vulgaire a Qétri du nom de faveurs : que de trésors cachés dans une passion qui s'ignore! que de brûlants désirs dans un cœur pur! C'est là seulement que l'amour règne dans toute sa puissance. Ohl comme il est noble et terrible, comme il s'empare fièrement de sa conquête, de ce monde nouveau qu'il vient de découvrir, de ce cœur inhabité qui lui appartient! Sa voix sonore résonne dans ces solitudes , ainsi que l'orage dans les montagnes; il se joue avec les échos qu'il réveille, avec les tempêtes qu'il soulève: il se mire dans ses lacs d'azur, tant il est orgueilleux de sa beauté nouvelle, tant il chérit cette nature forte et primitive qui vient de le régénérer.

L'A-MUUR. 1-17

Oui, l'amour n'est véritableinenl dangereux que pour les âmes honnêtes; il les recherche de préférence; elles seules sont capables de le comprendre et de l'éprouver.

Une femme coquette peut résister au danger, elle n'y croit pas; elle est invulnérable par son incrédulité même; mais une femme honnête, au contraire, est désarmée par ce quil y a de noble et de généreux dans son caractère, par sa vertu même, par sa crainte ; elle est faible quand l'heure du danger est venue, car elle s'est d'avance épuisée par le combat.

Ainsi, 1 ame de Laurence n'avait plus d'énergie pour résister aux entraînements de sa passion. La loyauté même de son caractère, sa générosité si naïve, devaient la perdre.

... Elle regardait avec inquiétude, et deux larmes de reconnaissance et d'amour s'échappèrent de ses beaux yeux. Toute considération de convenance, de prudence même, était méconnue. C'était un caractère étrange que celui de cette jeune femme, toujours froide et raisonnable, seule avec celui qu'elle aimait, et toujours prête à se compromettre pour lui devant le monde, par la violence et la naïveté de ses sentiments.

Après une longue absence, le plaisir de retrouver l'être (pi'on aime est si \if, les yeux sont si réjouis de sa vue, sa voix nous fait tant de bien, l'émotion de notre bonheur est si complète en sa présence, que nous ne [)ensons pas tout de suite à interroger son anu)ur.

... Quoi! tant de malheur pour un serment! 0 mon Dieu ! s'écriait Laurence, mon Dieu! est-ce donc un crime d'aimer!

Oh ! c'est une grande imprudence que de présenter aux femmes l'amour comme un crime, c'est les empêcher de le reconnaître lorsqu'il arrive, car rien ne ressemble moins au crime que les nobles élans d'un cœur qui va aimer.

Un crime, dites-vous? Ce mot séduit les femmes à imagination vicieuse, c"est ce mot-là qui les entraîne.

Un crime, dites-vous? Ce mot trompe les femmes honnêtes, et il les perd. Elles sont si confiantes dans la pureté de leur àme, si certaines de ne jamais faire ce qui est mal, qu'elles se hasardent à suivre l'impulsion de leur cœur: elles ne peuvent comprendre qu'une affection sainte et douce soit un péché. Elles capitulent avec leurs scrupules; de là vient cet amour dk platonique, corruption sublime, chimère pleine de naïveté, qui commence tous les malheurs. La passion est absolue; elle ne compose pas; toute femme qui lutte avec elle est perdue. Il y en a eu de sauvées, mais par un hasard; elles se sont cru du courage, elles ont eu du bonheur, et voilà tout. Le courage des femmes est dans la fuite; mais pour les engager à fuir, il ne faut pas leur dire : L'amour est un crime; il faut leur crier : C'est un malheur, c'est un enfer de tourments que vous ouvrez devant vous; et elles vous comprendront. Quand vous aimez et que vous n'êtes pas libre, vous vous rendez à jamais misérable, vous faites le malheur de deux hommes : du mari que vous trompez et de celui que vous lui préférez, de celui-là surtout, que vous placez dans une condition déplorable; car il

n'est pas de supplice plus horrible pour un homme sincèrement épris que cette monstrueuse pensée : la femme qui m'aime n'est pas à moi, elle appartient à un autre qui peut l'emmener au bout du monde, sans que je le saclie. sans que je l'arrête; qui peut la chérir sous mes yeux sans que j'aie le droit de le tuer! Oui, dites à une femme : N'aime pas, parce que tu feras le malheur de celui que tu aimeras, elle comprendra cela, et elle aura peur. Dites à une jeune fille : N'aimez pas sans l'aveu de vos parents, parce que votre déshonneur fera mourir de chagrin votre mère, que votre frère se battra pour vous : elle comprendra cela; mais si vous leur dites que c'est un crime, vous les perdez. Une femme aimante trouvera mille raisonnements captieux pour vous confondre; elle vous dira : u Ce qui rend mon âme plus forte, plus généreuse, plus dévouée, qui m'exalte jusqu'aux plus nobles sentiments, qui me donne le courage, la juitience, la toi; ce qui me ramène toutes mes croyances, qui régénère toutes mes pensées, n'est pas un crime; je sens que je vaux mieux depuis que j'aime; je retrouve une pureté d'àme que je n'avais plus; je crois au bien, à la vertu que j'ai trahie, à Dieu que je viens d'offenser. « Car c'est un mystère effroyable, et pourtant plein de consolation : la foi nous est rendue avec l'amour; la femme qui vient de trahir ses serments, les serments que Dieu a reçus, croit plus en Dieu que la veille. On dirait qu'elle a compris le ciel par la passion.

Non, quand l'àme a atteint un certain degré d'exaltation, ce n'est plus par des raisonnements sains et moraux qu'on peut la détourner du mal; l'idée du crime même ne l'arrèle plus. Le crime est encore un dévouement, un sacrifice, et tout sacrifice lui paraît noble pour ce qu'elle aime. A cette àme malade ii force de passion il faut des mots en harmonie

avec. ses pensées; pour se faire entendre, il faut parler le langage de son amour; les principes austères ne lui parviennent plus, ce sont des raisonnements généreux, des combinaisons d'héroïsme qui peuvent encore la sauver; il faut la traiter comme on traite les fous; il faut puisera même sa démence le moyen qui doit la guérir. Si vous dites à un homme qui se croit pape ; « Venez vous promener dans le jardin, Tair vous fera du bien, » il n'ira pas et se moquera de vous. Si vous lui dites au contraire : « Sa Sainteté veut-elle descendre un moment dans les jardins du Vatican, où le "peuple de Rome veut jouir de sa vue? » il s'empressera de vous obéir, et vous obtiendrez de lui une heure de promenade. Ainsi il faut traiter les cœurs atteints de passion, les guérir dans l'intérêt de l'objet même de leur tendresse, trouver dans l'exquise délicatesse de leur amour le moyen qui doit leur donner la force d'y renoncer. Un cœur passionné ne peut plus être sage, mais il peut encore être généreux.

Oh! si l'on savait ce qu'il y a de tourments dans une passion sincèrement combattue, on fuirait si vite et si loin qu'il n'y aurait plus de danger. Que de chagrins, que de supplices, que d^affreux détails dans ce grand malheur! Brûler une lettre! une lettre qu'on aime... rien que cela, c'est un chagrin à faire pleurer dix jours... Voir cette écriture si chère s'effacer peu à peu sous la flamme; voir le mot qui fait battre le cœur se consumer sans retour, c'est un adieu à chaque ligne; de tant d'amour ne garder rien! — Et puis mentir enfin, tromper! Mentir, quand notre àme a retrouvé toute sa candeur première; mentir, quand nos sentiments sont tous involontaires; quand notre pensée est

L'A M ou U. l.".l

toute franchise, tout abandon: et c'est encore un inexplicable phénomène que lamour, qui vit de mystère, no puisse s'arrano:er du mensonge. Oh ! quelle vie ! et puis, être jalouse enfin ! jalouse et no pouvoir le suivre, ne pas savoir ce qu'il devient, garder un soupçon sans pouvoir l'éclaircir. passer des jours entiers dans le doute!... Oh! cela fait dresser les cheveux... Un crime, un crime... Oh! ce n'est pas un crime, c'est un enfer de honte, do tourments, de larmes, de misères. et de dégoût!

— Pourquoi ce dépit ? Madame de Pontanges ne l'aime donc pas? '

— Si, elle l'aime...

— Eh bien?...

— Mais elle veut rester vertueuse: et il l'a laissée là.

— Ah! ma foi, elle n'a que ce qu'elle mérite. Il a bien fait. No me parlez pas de ces femmes égoïstes qui veulent qu'on les aime gratis, qui vous exaltent par leurs folies romanesques, qui vous montent la tète, vous rendent fous; et puis... bonsoir... Ah! j'en ai rencontré^ de ces femmeslà, et Dieu m'en préserve!

— Eh bien ! Dieu m'en a préservé. J'avoue à ma honte que je n'en ai jamais rencontré.

— Fat! s'écria M. Bonna.sseau. Il accompagna cette exclamation d'un sourire fin et d'un regard extrêmement flatteur. Sais-tu, continua-t-il, ces femmes-là sont assez agréables dans l'absence; elles, écrivent divinement, et quand on est loin de tout, dans le fond d'une province, on est bien aise de recevoir de temps en temps quelques lettres passionnées qui vous tiennent au courant des nouvelles de Paris.

— Oui, on les aime par correspondance, et cela sutïit.

A Paris, au sein d'une vie brillante, les rigueurs d'une femme peuvent se supporter... D'abord les plaisirs euxmêmes servent d'obstacle... mais aussi comme ils assaisonnent l'amour!... Une femme vous reçoit mal le matin... vous la trouvez froide et deJaii^^neusc :

Vous voulez la fuir; *

Mais le soir ^■ous la retrouvez au bal, si entourée, si belle... si coquette...

Vous voila repris.

Une autre fois, elle vous décourage encore... mais elle a du monde le soir chez elle. Le lion à la mode doit y venir; on le veiTa 1j !

Vous allez chez elle pour y voir l'homme, la femme, lltalien ou l'Anglaise dont on parle dans le moment à Paris... vous y allez par curiosité... Tout le monde élégant est là!... C'est un salon dont vous voulez être.

Vous y allez, vous revoyez cette femme que vous voulez haïr... et puis vous êtes si fier de la connaître, si recoriuaissant qu'elle pense à vous au milieu de toutes ces grandeurs, que vous lui pardonnez de n'être pas plus faible.

Et vous voilà encore repris.

A l'aris, l'amour sans bonheur, ou plutôt le quasi-honheur est possible... Une femme peut longtemps y soutenir l'amour qu'elle ne récompense pas; mais à la campagne.

L'AMOUR. l.->8

dansla solit-ude. avec de l'ennui, oh! il faul du bonheur, du vrai bonheur. L'amour malheureux n'est probable qu'au sein du monde et des plaisirs.

— Une femme d'une beauté admirable qui n'aime pas le monde! c'était un trésor pour moi; car je ne voudrais pas enfermer ma femme malgré elle, et d'un autre côté, je n'aimerais pas non plus à la promener comme un sot partout, aux courses, au spectacle, au bal... l^e métier de mari, tel qu'on l'exerce aujourd'hui, c'est celui du marchand d'esclaves, qui va présentant partout une belle fenmie, jusqu'à ce qu'on la lui prenne.

...Elle était tombée dans le tort commun aux nouvelles mariées, qui, dans leur empressement de porteries parures interdites aux jeunes personnes, satlublent connue de vieilles femmes.

On a beau rire, faire des vaudevilles, des physioloi^ies et des chansons contre l'hymen et ses avaries, il y a dans le mariage un prestige indestructible. La majesté du mari est sacrée. C'est la ieligion de la propriété et du droit. L'n \oleur respecte toujours un peu Ihoinine (]ui a le pouvoir de le faire prendre.

Un mariage n'est bon qu'autant qu'on n en pourrait pus faire un meilleur.

E.^PRIT DR M.lDAMK 1) K GIRARblX.

Les hommes les plus durs, qui entendent à l'armée gémir les blessés sans pâlir, sont sans force contre les souffrances d'une femme.

Beaucoup de maris tueraient leur femm?, peut-être, s'ils n'avaient pas peur de l'entendre crier.

Ces beaux dandys, ces fameux séducteurs,

Xe sont plus , mariés , que d'ennuyeux tuteurs ; Ils méprisent l'amour, ils font les bons apôtres. Ils ne savaient aimer que les femmes des autres.

HISTOIRE I) l \ BIGAME.

Un courrier avait une femme à Paris, et une autre femme à Strasbourg. Était-ce un crime? Non; habitant fidèle mais alternatif de ces deux villes, n'avait-il pas le droit d'avoir un ménage dans chacune d'elles? Un seul ne lui suffisait pas; sa vie était si régulièrement divisée ! Chaque semaine il restait deux jours à Paris, deux jours à Strasbourg; avec une seule femme il aurait été veuf la moitié du temps. Il avait d'abord vécu plusieurs années marié uniquement à Paris, mais il avait amèrement reconnu les inconvénients de ce système; les soins que lui prodiguait sa femme à chacun de ses retours à Paris, lui faisaient trop sentir l'affreuse solitude qui l'attendait à Strasbourg. Là, une mauvaise auberge, un mauvais souper, la solitude et l'ennui: à

Paris, au contraire, un accueil empressé, une chambre bien chaude, un souper tendrement servi. A Paris, tout devenait plaisir; à Strasbourg, tout devenait tristesse. Le courrier de la malle interrogea son cœur, et il s'avoua que la solitude était pour lui chose impossible , il fit encore ce raisonnement : il se dit que, le mariage étant une admirable institution,, on ne saurait trop lui demander de garanties; et, comme tout lui prouvait qu'il n'était heureux à Paris que parce qu'il s'y était marié, il se persuada qu'il ne serait heureux à Strasbourg qu'en s'y mariant. Donc il se décida à prendre ou plutôt à reprendre femme à Strasbourg. Pendant longtemps le secret de sa double union fut gardé; rien ne troublait ses ménages, il n'avait qu'à s'applaudir de ses choix; ses femmes l'aimaient avec la même ardeur; son bonheur s'équilibrait merveilleusement, et il trouvait dans cette double affection d'ineffables douceurs que les simples maris ignorent. En faisant le voyage de Paris à Strasbourg, il pensait à sa grande blonde qu'il allait revoir, à Toinette^ l'Alsacienne au teint rose, aux yeux bleus... il arrivait, il passait deux jours auprès d'elle; il jouait avec ses enfants, qu'il appelait ses petits Alsaciens, et il repartait gaiement pour Paris. A peine sur la route, il oubliait Toinette; il ne se rappelait que sa petite Caroline, la Parisienne aux yeux chinois, aux sourcils noirs, et il songeait à l'avenir de ses deux fils, qu'il appelait ses grands enfants de Paris. Caroline préparait-elle son souper : Cuisine française, criait-il en riant. — Toinette servait-elle à diner : Cuisine allemande, disait-il encore en riant: et il ne voyait rien de coupable dans cette double union. Il trouvait tout simple que les hommes qui habitaient toujours la même ville n'eussent qu'une femme et qu'un ménage; mais il trouvait très-raisonnable aussi qu'on eût deux femmes et doux ménages

quand ou habitait en même temps deux pays Non vraiment, il ne voyait rien de criminel à cela; bien mieux, il se serait battu pour prouver qu'il avait raison, et il aurait donné des coups de fouet k l'insolent qui l'aurait traité de bigame. Le mystère qu'il faisait de sa situation aurait dû l'éclairer sur ce qu'il devait penser de sa conduite; mais il savait répondre à tout. — Je cache cela à cause de ces femmes, se disait-il, qui ne comprendraient pas; les femmes ont là-dessus des idées si folies! Un jour pourtant il commit une imprudence, une très-grande imprudence! Un de ses amis de Strasbourg étant à Paris, il l'amena dîner chez lui: l'ami prit Caroline pour une sœur; il lui parla avec enthousiasme de la belle Alsacienne aux yeux bleus, et des beaux enfants de Strasbourg; il raconta le jour de la noce, et se vanta d'avoir été l'un des témoins. Caroline, en véritable Parisienne, savait son Code civil par cœur. D'abord elle s'indigna, mais elle était mère : l'aîné de ses fils avait treize ans. Elle pressentit un procès scandaleux, une condamnation infamante, un nom taché et l'avenir de ses deux fils perdu ; elle entrevit le bagne avec horreur; elle comprit qu'ayant été épousée la première, elle était la seule femme légitime. et que cet avantage lui donnait de l'autorité pour agir. Son parti fut bientôt pris : elle prétexta un voyage indispensable. « une parente la réclamait, il lui fallait quitter Paris pendant une semaine au moins: « elle dit adieu à son mari, puis elle courut à Strasbourg. Elle alla voir Toinette, et lui conla toute la vérité. Toinette pleurait, elle ne voulait rien entendre; elle s'écriait avec douleur : « 11 nous a trompées, le monstre! il faut nous venger; avoir deux femmes, c'est affreux! — Sansdoute, reprit Caroline impatientée; mais, si vous criez si fort, il y aura deux veuves, et ce sera plus triste encore, il sera pendu; nos enfants mourront de faim. » Ces mots

Page 1