CHAPITRE II
Si peu de vanité qu'on ait, il est toujours flatteur d'être salué par une jolie femme.
Il est bien difficile de ne pas trouver un peu jolie une femme dont toutes les paroles, toutes les démarches, toute l'existence, signifient : Je veux vous plaire.
De tout temps, l'apparition d'une femme idéalement belle sera un événement pour les artistes, pour les poètes, pour les simples badauds.
Le premier devoir d'une femme est d'être jolie.
C'est l'harmonie qui fait la beauté.
La réalité parisienne est toute dans l'aspect. Nous avons des yeux de diorama, de panorama, de néoraraa; les effets d'optique suffisent à la légèreté de nos regards ; nos femmes ne sont pas jolies; qu'importe? si elles le paraissent, cela suffit. Être n'est rien, paraître est tout.
Oh! les femmes! les femmes ! Elles ne comprennent point leur vocation ; elles ne savent point que leur premier intérêt, leur premier devoir est d'être séduisantes. Qu'elles s'instruisent... bien, mais qu'elles ne négligent pas pour s'instruire ce qui doit faire leur véritable attrait; qu'elles lisent, mais qu'elles chantent; qu'elles sachent parler l'anglais comme une Anglaise, mais qu'elles sachent porter un chapeau à la française; qu'elles fassent des vers, si elles peuvent, mais qu'elles sachent rire et danser, plaire enfin, plaire avant tout, hliomme ne demande pas à sa compagne de partager ses travaux, il lui demande de l'en distraire. L'instruction pour les femmes, c'est le luxe ; le nécessaire, c'est la grâce, la gentillesse, la séduction : les femmes sont un ornement dans la vie, et la loi de tout ornement est de paraître fin, léger, délicat et coquet; ce qui ne l'empêche pas d'être en cuivre ou en pierre, en or ou en marbre.
La timidité déguise toujours une espèce de misère; une timidité invincible naît d'un défaut; on ne se cache jamais sincèrement que lorsqu'on n'a pas intérêt à être vu. Madame de La Vallière aurait peut-être été madame de Montespan si
elle n'avait pas été boiteuse. L'orgueil de la beauté est dans la nature : le cheval se pose dès qu'il sent qu'on l'admire: l'éléphant lui-même n'est pas indifférent au succès.
On n'a pas besoin d'être jolie pour le |)araître, car il y a deux espèces de beauté : la beauté involontaire et la beauté volontaire; la beauté naturelle et la beauté sociale: celle que Dieu a créée, celle que le monde a composée ; celle qu'on reçoit et celle qu'on prend.
Vous conviendrez donc qu'une femme est impardonnable quand elle ne sait point se parer d'une beauté qui lui est offerte, et s'approprier un trésor qu'elle peut toujours acquérir.
Cette beauté factice a un très-grand avantage sur la beauté native : c'est qu'elle est variée. La beauté sincère a généralement le malheur d'être monotone : en fait d'esprit, on remarque le contraire; c'est l'esprit factice qui est monotone, l'esprit naturel est varié... mais il ne s'agit pas d'esprit; tout le monde a reconnu cette vérité, que la beauté trop parfaite est monotone. De deux choses l'une, ou les traits sont réguliers, et alors ils sont impérieux, la physionomie leur est soumise, ils la tiennent captive dans leur majesté, et ils ne lui permettent qu'une expression tempérée, qu'une mobilité circonspecte; le type est un tyran jaloux qui ne tolère aucune légèreté, aucune infidélité; il fait d'un noble visage un portrait vivant d'une beauté incontestable, mais fatigante; c'est ennuyeux une femme qui a toujours l'air d'un portrait qui attend un cadre...
Ou les traits sont d'une beauté étrange, d'une originalité
saisissante... et alors leur despotisme est bien plus grand; ils emprisonnent la physionomie dans sa propre originalité, ils la condamnent à une bizarrerie permanente plus fatigante encore que la majesté continuelle. Le type plus frappant est encore plus impérieux, il fait d'un admirable visage quelque chose de plus ennuyeux qu'un portrait vivant, il en fait une tète d'expression humanisée, et c'est très-ennuyeux une femme qui. à table, au bal. au whist, au spectacle, en commandant son dîner, en écoutant Bouffé aux Variétés, en regardant Arnal au Vaudeville, Auriol à Franconi, a toujours l'air de Corinne improvisant au Capitole, de Velléda sacrifiant au dieu Erminsul. ou de Da'ida fuyant au désert avec Cédar. .. Et cela toujours, toujours, parce que rien n'est plus monotone qu'une originalité excessive.
Les femmes qui ne sont ni belles ni laides ont du moins cette supériorité : elles sont maîtresses de leurs aspects. Excepté admirables, elles sont tout alternativement; et pour plaire beaucoup et longtemps, il vaut mieux n'être jamais que charmante, mais de mille façons, que d'être toujours superbe de la même manière.
« Voilà nos beautés à la mode, lui dit-elle;
regarde-les bien : elles sont toutes laides. »
En efïet, ces beautés n'étaient point belles; au premier aspect même, un ignorant se demandait ce qui avait pu motiver leur réputation; il fallait apprendre à les trouver jolies; mais une fois qu'on savait!... une fois qu'on avait fait une étude raisonnée de leurs agréments, on les déclarait adorables et bien plus séduisantes que ces beautés positives, éclatantes, incontestables, qui sautent aux yeux de tout le monde et tout de suite, qui n'ont besoin, pour être
découvertes, des révélations d'aucun homme de génie, qui peuvent se passer d'un Christophe Colomb, d'un Améric Vespuce et même d'un Magellan. Car ces mystérieuses beautés de convention ont un grand avantage pour les merveilleux à prétentions: c'est d'être une énigme; or, prouver qu'on possède le mot de celte énigme, c'est prouver qu'on appartient au monde de la mode, au monde le plus élégant. Il y a des admirations qui sont une franc-maçonnerie dans une certaine société. Dire : Madame une telle est une des plus jolies femmes de Paris, c'est dire : « J'appartiens à la coterie dont elle est l'héroïne, et cette coterie se compose de tout ce qu'il y a de mieux; j'en suis! j'en suis ! nous sommes tous charmants!... )i Et si vous répondez : « Mais votre madame une telle, je ne la trouve point du tout jolie, moi ! » le dandy ne vous fait môme pas l'honneur de combattre votre opinion, il vous jette un regard dédaigneux et s'écrie naïvement : « Dans quel monde vivez-vous donc, mon cher? » C'est-à-dire : «Vous n'êtes pas de notre société, de notre conf.'^érie, puisque vous ne connaissez pas nos signes franc-maçonniques, et que vous n'avez pas fait serment de trouver belle cette femme! Dans quel monde vivez-vous? »
Pour tous les vrais connaisseurs, la beauté sociale est la plus séduisante; aussi voit-on, à Paris, beaucoup de femmes très-admirées, très-aimées, et réellement très-aimables, dont la beauté se compose :
D'un joli bonnet, ruÎJiin rose, reflet favorable;
D'une charmante robe de soie, nuance amie, forme intelligente;
D'un soulier virginal;
D'un petit bracelet sans valeur, mais d'un style pur;
94 K S P R 1 T DE MADAME D E G I R A R D f X .
D'une bague précieuse, religieusement portée;
D'un beau mouchoir brodé, élégamment déplié;
D'un gros bouquet de violettes, sentant la violette;
De douze camélias dans des jardinières de Chine;
De deux rosiers tout en fleurs dans un vase de craquelé;
Dune coupe de vieux sèvres remplie de bonbons;
D'une argenterie très-bien tenue;
D'un thé chaque soir bien servi; «
D'un café musulman, pur moka;
Dun vin de Xérès véritable;
De beaux chevaux parfaitement attelés;
D'un excellent maître d'hôtel ;
D'un valet de chambre respectueusement empressé;
D'un ami célèbre;
D'un bel enfant bien élevé;
D'un mari de bonne compagnie.
Il V a des femmes bien [)lus riches que celles-là qui ne savent tirer de leur position brillante aucun de ces avantages.
Elles ont un bonnet de dentelles superbes, mais d'une forme carrée, une coifl'ure d'aïeule;
Elles ont aussi une belle robe de soie, mais d'une couleur fausse et chargée d''ornements lourds et prétentieux :
Elles ont des souliers mal faits qui ont Pair bète;
Elles ont des bracelets tapageurs comme des grelots de carlin;
Elles ont des bagues de charlatan; Elles ont de grands mouchoirs affreusement empesés qui semblent se révolter; leur mouchoir est armé de cornes menaçantes ;
Elles ont des bouquets de violettes qui sentent le marécage ;
Elles ont dans leur jardinière des fleurs artificielles que leur valet de chambre cultive avec un plumeau;
Elles ont dans une coupe d'agate desbanbons à liqueurs;
Elles ont une argenterie magnifiquement ciselée qui vous dit le menu de la veille;
Elles ont un mobilier incommode et malveillant, de grands fauteuils en bois sculpte comme des stalles d'église, dont le dossier perpendiculaire est orné de rosaces en cuivre doré; ils vous cognent la tète et vous repoussent quand vous voulez vous appuyer, ils vous tirent les cheveux et vous retiennent quand vous voulez vous lever;
Elles ont un thé de comédie qu'elles ne servent pas;
Du café de voyage :
Des vins de fantaisie ;
Un maître d'hôtel familier qui vous tient des discours, qui vous donne des conseils, qui vous dit, par exemple, ce qu'un domestique qui passait des plateaux dans un bal a dit un soir à un invité qui refusait des petits gâteaux : « Vous avez tort, ils sont excellents. »
Elles ont un valet de chambre bègue qui écorche tous les noms, qui vous confond avec des gens affreux que vous délestez, qui vous prépare toujours dans un salon une entrée ridicule;
Elles ont des amis obscurs, envieux, ennuyeux, assommants;
Elles ont des enfants insupportables, habillés en chiens savants ! -
Elles ont un mari mal peigné, qui les appelle devant tout le mçnde Bichette, .Minette ou Mignonne!
La femme volontairement belle l'emportera toujours sur la beauté paresseuse qui négligera, qui dédaignera imprudemment les accessoires de la séduction. Une ex-coquette disait un jour à sa fille, femme belle et charmante qui se complaisait dans son excessive pâleur : « Prends garde, ma chère enfant, les jeunes femmes qui ne mettent pas de rouge sont toujours quittées pour de vieilles femmes qui en mettent trop. » Et la prédiction s'accomplit. La femme vertueuse mais pâle fut trahie par son mari quelques mois après, indignement trahie pour une femme horriblement fanée, mais toujours très-parée, très-endimanchée, et surtout très-panachée. Cet apologue signifie qu'une supériorité sottement négligée ne vaut pas une médiocrité adroitement cultivée. Dans un monde où l'apparence est tout, le fond est moins important que la forme.
Ces coquettes beautés que le monde renomme Pour l'amour triomphant ont souvent peu d'attraits, Et lui font regretter un minois rose et frais. L'amour n'est pas autant aveugle qu'on le pense; C'est un enfant gâté qui veut sa récompense. Souvent , vers le séjour si longtemps souhaita Il court avec ivresse — et fuit désenchanté.
.... Clémentine était en ce moment /a /"ewwe telle qu'il faut que soit la femme dans la vie réelle, telle que M. de Marny l'aurait désirée s'il n'avait point connu Laurence, qui était une femme d'exception; et malheur à qui s'arrête aux
exceptions. Clémentine avait ce qu'il faut pour plaire, ce qu'exige le bonheur dans le monde :
De l'imagination,
point.
De l'esprit,
peu,
De l'instruction,
assez,
De l'intelligence,
beaucoup.
De là vient qu'elle était à la fois coquette et bonne ménagère, deux qualités indispensables à la femme.
.... Madame Poirceau était belle selon les principes de l'art, laide selon les lois de l'amour.
Belle en ce que ses traits étaient d'une parfaite régularité ; laide en ce qu'ils manquaient d'harmonie.
Elle avait de ces visages superbes à raconter et point du tout à regarder; cette beauté de passeport qui séduit le vulgaire : — yeux grands, nez aquilin, bouche petite, front haut, visage ovale, menton rond. — Pour se faire aimer par ambassadeur comme les princesses, madame Poirceau aurait pu envoyer son signalement, mais pas son portrait.
N'importe; c'est ce qu'on appelle une belle femme, une poupée parfaite, à ressorts invisibles, une figure de cire, impassible, invulnérable, jamais défrisée, jamais déshabillée; — toujours parée, serrée, pincée, corsée; — pas un cheveu qui voltige, pas un ruban qui folâtre; — madame Poirceau ne s'assied jamais que sur une chaise; elle semble parée dans sa robe de chambre, cuirassée dans sa douillette, armée dans sa robe de bal.
... A Paris, une femme élégante, très-entourée, chez qui l'on rencontre beaucoup de gens à la mode, qui sait toutes les nouvelles du jour, les commérages du monde, une femme minaudière amuse dans un salon; mais, à la campagne, c'est autre chose : les ornements lui manquent, il ne lui reste plus que les prétentions. Il faut une beauté réelle pour séduire au grand jour, et la campagne est le grand jour de l'esprit. Il faut là un caractère vrai pour captiver : madame d'Aurav est une personne toute factice. Parisienne dans rame, Paris lui sied bien; là, elle est ravissante. Ses attraits d'emprunt sont juste assez solides pour les grâces nonchalantes de la ville; ici, au contraire, ils lui jouent des tours désolants. Par exemple, l'autre jour, sa fausse natte est tombée dans la rivière, comme elle se baissait pour cueillir une fleur au bord de l'eau. Il nous a fallu repêchera la ligne sa blonde chevelure; elle a beaucoup ri; elle a très-bien pris la chose, mais ce n'en est pas moins très-désenchantant. Eh bien, son esprit lui joue de ces tours-là sans cesse ; son mari, qui est plein de tact, est obligé de repêcher ainsi tout ce qu'elle dit. Il est fâcheux que la campagne lui soit commode, car elle ne lui sied pas.
Si nous admirons les jolies femmes anglaises avec amertume et envie, nous apprécions aussi avec délices les beautés de fantaisie qu'il plaît « à la perfide Albion » de nous envoyer; et nous dirons, à sa double gloire, que si Vénus moderne, c'est-à-dire la beauté, est sortie du canal de la Manche, la déesse contraire, qu'il ne nous appartient
pas de nommer, a 5^^/'^/ toute parée des flots épouvantés de la Tamise. Enfin, pour être plus clair, nous reconnaîtrons à nos voisins d'outre-mer cette suprématie, l'honneur de fournir à nos fêtes les femmes les plus belles et les plus... remarquables dans un autre genre. Les Anglaises ne sont rien à demi, elles sont belles jusqu'à la perfection ou elles' poussent la laideur jusqu'au délire; et alors elles cessent d'être femmes : ce sont de? êtres fossiles inconnu? à la création , et dont les espèces indéfiniment variées ne permettent aucune classification; l'une tient du vieil oiseau, celle-ci du vieux cheval, celle-là du jeune âne, plusieurs du dromadaire, quelques-unes du bison; toutes du chien caniche.
L'élégance n'est pas toujours la distinction , en élégance rien n'est joli dune manière absolue.
Il n'y a qu'un moyen de bien porter une belle robe : c'est d'oublier qu'on la porte.
Une Française, quand elle est en grande parure, s'inquiète peu de ce qui se fait autour d'elle; elle regarde si on la regarde... et voilà tout.
Comment se fait-il qu'il y ait tant de différence entre un chapeau rose et un chapeau rose, entre un mantelet noir et un mantelet noir, entre une jolie femme et une jolie femme? L'autre jour au Théâtre-Français, par exemple, les
femmes étaient mises comme l'étaient hier soir les femmes à Tivoli : mêmes capotes, mêmes mantelets, mêmes robes de mousseline blanche, et pourtant il y avait entre lélégance de celles-ci et la tournure de celles-là la distance qu il y a entre la rue du Faubourg Saint-Honoré et la rue du Faubourg Saint-Denis ; et il nous serait impossible d'expliquer ce qui faisait cette énorme différence, à moins de recourir au fameux je ne sais quoi de Fénelon, à ce cri de désespoir de l'éloquence découragée, pour faire sentir une séduction que l'oeil et la pensée peuvent comprendre, mais que la parole ne peut définir.
Les gens du grand monde parisien l'avouent avec franchise, la beauté charme moins leurs yeux que l'élégance; plusieurs nous ont déclaré naïvement qu'ils préféraient cent fois une femme non pas tout à fait laide, mais injolie, entourée de luxe et couverte de diamants, dans un appartement superbe, à une femme admirablement belle, couverte de haillons, dans un taudis.
Les modes le plus généralement adoptées ne le sont souvent que par une aveugle condescendance; la beauté de toute une population de jolies femmes est souvent immolée aux défauts de trois ou quatre merveilleuses. Oui, madame, cela est ainsi : vous qui avez une taille si souple, une tournure si gracieuse, vous ne portez sept ou huit lés dans votre robe que parce que mademoiselle une telle ou madame une telle sont mal faites, et que tout ce luxe leur est nécessaire; et vous, madame la duchesse, vous qui avez un cou
de cygne et de magniOques cheveux noirs, vous ne portez ces lourds turbans, dont les écharpes à franges d'or retombent de chaque côté sur les oreilles, que parce que madame une telle na pas de cheveux sur les tempes, et quelle ne saurait trop cacher ce qui lui manque.
On pourrait croire que cet emportement des esprits, qui les entraîne à exagér?r tout ce qui les séduit, a pour cause une imagination surabondante, une ardeur sans pareille que rien ne peut apiiser. On se tromperait étrang?'ment. Cette exagération est tout simplement de la misère, comme toutes les exagération-. On n'abuse dune idée que parce qu'on n'a pas le bon sens d'en tirer parti, ou le génie d'en trouver une autre.
Les élégantes n'ont pas le temps de s'occuper même de leur caprice.
Il y a de ces robes sans conséquence, bien larges, bien vite attachées, et que l'on choisit de préférence les jours de pluie, de migraine ou de chagrin, enfin, lorsque l'on veut être à son aise pour s'ennuyer.
Depuis le chapeau d'une femme jusqu'à ses souliers, il n'est pas une pièce de sa toilette qui ne soit un aveu; la fortune ou la pauvreté n'y change rien ; le petit bonnet de la repasseuse dit toutes ses pensées, comme le turban de la
duchesse dit tous ses projets. Le regard inent, le sourire est perfide; la parure ne trompe jamais.
Il est des béguins pleins d'orgueil que vous n'avez jamais compris, et des panaches pleins de modestie dont vous n'avez jamais apprécié la délicatesse et la dignité. — Expliquez-vous, nous dira-t-on. — Écoutez donc : ce béguin est orgueilleux à force de simplicité, carune femme de millionnaire peut seule porter dans une brillante soirée cette coiffure modeste, bonnet de pensionnaire à l'infirmerie. Ce furieux panache, au contraire, est plem d'humilité; car la femme d'un employé à mille écus d'appointements peut seule avoir le courage, pour venir chez la femme de son supérieur, de s'affubler de cette toque à plumage jauni, qui compte des hivers de souffrance, dont les proportions sont démesurées, dont l'envergure est fantastique, mais dont l'âge et le ridicule même trahissent la plus généreuse abnégation, la plus pure conduite et les plus tendres sentiments.
Cette vieille toque, pauvre mais honnête, qui ne vous disait rien à vous, nous dit à nous : « Je sais bien que cette coiffure est très-laide, et qu elle n'a jamais été à la mode sous aucun règne; mais qui me regarde? et d'ailleurs qu'importe qu'on me regarde? je suis une bonne mère de famille, et j'aime mieux acheter une capote neuve à ma petite fille que de beaux chapeaux pour moi. Que le monde est ennuveux et triste! quelle corvée qu'une visite de devoir! Il me tarde d'être à la maison pour coucher moi-même le petit; ce cher amour est si délicat! un rien l'enrhume. » N'avons-nous pas raison de dire : Béguin orgueilleux, panache modeste? la simplicité de lun n'est-elle pas de l'inso-
!ence? l'étalage de l'autre n'est-il pas, au contraire, de la déférence et du respect '^ Les femmes pauvres sont obligées de se parer comme pour aller dans une grande soirée; là il n'est permis qu'aux femmes immensément riches de faire des excès de simplicité.
En général, les toilettes ridicules, le frou-frou, les garnitures historiées, les pouffes, les coitTur?s mirobolantes , les turbans à trois étages, les chapeaux à la polichinelle, les péruviennes en marabout, les chicorées exagérées autour des manches et de la jupe, les pompons, les rosettes jetées à profusion sur les robes, annoncent une grande aménité de caractère, de la générosité même; les femmes fagotées delà sorte sont rarement méchantes; par la même raison, les femmes véritablement méchantes sont rarement ridicules.
Défiez-vous des femmes qui s'adonnent aux liserés de couleur avec persistance. Nous ne parlons pas de celles qui ont eu dans leur vie une ou deux robes garnies de cette manière, quand c'était la mode; nous parlons de ces femmes qui portent toujours, et sans raison, des robes jaunes lisérées de rouge, des robes lilas lisérées de vert, des robes bleues lisérées de noir, des robes carmélites lisérées de bleu; ce sont des sournoises qui n'osent pas avouer qu'elles aiment la toilette avec fureur. Défiez-vous d'elles, surtout si elles ne sont point jolies, car elles cachent d'innombrables prétentions : ce sont de^ coquettes hypocrites qui n'entendent pas la plaisanterie. Dites-leui- vite que leur robe est charmante; elles ne vous pardonneraient jamais de ne pas l'avoir remarquée. Ne leur dites pas deux fois que vous les aimez; elles désirent vous croire.
Défiez-vous des femmes à toilettes jansénistes, de ces robes montantes et collantes qui dessinent tous les contours de la taille comme un corset avec une pudeur si malinten-
tionnée. Ces femmes sont pleines d'orgueil et de jalousie. Elles ont un caractère de fer et les passions de feu. Rien n'échappe à leurs reo;ards toujours baissés.
Défiez-vous des femmes à parures tragiques, à turbans improvisés, qui ont toujours dans un salon l'attitude de Roxane reconnaissant l'écriture de Bajazet; ces femmeslà sont dévorées du besoin de produire de l'effet, cette manie les mène très-loin ; quand les moyens permis sont épuisés, elles arrivent à ne plus choisir, et Dieu sait jusqu'où peuvent aller ces actrices de salon!
Défiez-vous des femmes qui, avec une fortune médiocre, ont de magnifiques diamants. Vous ne savez pas ce qu'il leur en coûte pour arriver à cet éclat. Elles se privent de tout, même d'enfant : elles ont une cuisinière pour femme de chambre, un domestique hebdomadaire pour frotter leur appartement, et un mari facticement nourri de pommes de terre et de haricots, pour leur donner la main et les mener dans le monde, couvertes de leurs diamant-^. « Vous avez là une superbe agrafe, leur dit-on. Ces diamants sont d'une très-belle eau. — J'aimerais mieux de bon vin,» dit le mari. On prend cela pour une plaisanterie assez vulgaire, mais on en rit par politesse. « Puis les haricots sont bien indigestes, » ajoute-t-il en soupirant; et l'on n'y comprend plus rien. Nous qui connaissons les misères de cette splendeur, nous vous les expliquons.
Voulez-vous savoir ce que nous appelons « toilette d'envieuse? » C'est un assemblage dn couleurs vagues et fausses dont le destin est d'exprimer une modestie implacable; la robe d'une envieuse n'est ni rose, ni bleue, ni verte, ni noire, ni rouge, ni blanche, elle est en mousseline de laine tourterelle à dessins brouillés; son châle est couleur suie; son chapeau est marron, orné de rubans glauques à filet
LA BEAUTE, LA TOILETTE. lOô
brun ; elle ne porte jamais de volants pour pouvoir lancer contre eux de vertueuses épigrammes. Elle a des brodequins noirs lacés soir et matin, nuit et jour, des jrants de fil écru : cette toilette lui sert à trouver toutes les femmes coupables, et plus ou moins éauses de la ruine de leur mari.