‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'intérêt, cette lèpre du siècle, nous atteint dès l'enfance, et l'on est elTrayé de voir de petites tètes calculer avant de peuT^er.

Juin 183-.

Aujourd'hui toutes les petites filles sont heureuses, elles ont toutes des robes neuves; il est si facile de faire une robe neuve a une petite fille! Le moindre TÏeux chiffon suffît pour cela; les rebuts maternels sont la parure de Teiifance; et comptez-vous pour rien la joie d'une pauvre petite fille qui ee croit une robe neuve! Comme elle se regarde dans la glace avec orgueilj comme elle se tient droite! quelle importance elle acquiert à ses propres yeux! comme elle aime ce jour mémorable qui amène pour elle ce triomphe, ce jour dont la solennité a entraîné sa mère à lui faire ce beau présent! Vm robe neuve, pour elle c'est de la

joie; ce n'est pas tout, on lui a donné un vieux fichu de soie, c'e^t du délire, et de vieux gants, c'est de l'orgueil; les gants sont une dignité chez les enfants du peuple; c'est le luxe par excellence, c'est un symptôme d'oisiveté! Voilà donc une jeune pensée heureuse pour tout un jour : n'estce rien? Faut-il dédaigner de tels plaisirs? Hélas! le bonheur n'est pas autre chose que cela : une suite de petites joies, de niais contentements, de satisfactions imbéciles; chacun les prend selon ses goûts et son caractère; mais le bonheur est là. il ne faut pas le chercher ailleurs. Un regard, un mot, un sourire pour ceux qui aiment; un chapeau bien fait pour celles-ci, un bouquet de violettes pour celleslà; un bon dîner pour les uns, une bonne rime pour les autres; une promenade en bateau, des fraises nouvelles, un livre amusant, une jolie romance, du feu en hiver, de la glace en été, du vin passable pour le pauvre, un cheval anglais pour le riche : tels sont les détails, les ingrédient>i dont se compose le bonheur. Depuis des siècles on se figure que le bonheur est une grosse belle pierre précieuse qu'il est impossible de trouver, que l'on cherche mais sans espérance. Point du tout, le bonheur, c'est une mosaïque composée de mille petites pierres qui, séparément et par elles-mêmes, ont peu de valeur, mais qui' réunies avec art, forment un dessin gracieux. Faites monter cette mosaïque avec soin, et vous aurez une jolie parure: sachez comprendre avec intelligence les jouissances passagères que le hasard vous jette, que votre caractère vous donne ou que le ciel vous envoie, et vous aurez une existence agréable. Pourquoi toujours regarder à l'horizon, quand il y a de si belles roses dans le jardin (jue l'on habite? Eh mon Dieu! ce qui empêche de trouver le bonheur, c'est peut-être de le cherclier.

L'enfant qui s'aperçoit qu'on le regarde jouer, exagère ses gentillesses; la jeune fille qui sait qu'elle est belle, se pose avec fierté; bien plus encore, la jeune fille qui sait qu'elle est innocente, se préoccupe de ce qu'elle ignore. Adieu, laisser aller gracieux; adieu, franches pensées jetées au hasard ; adieu, nonchalance pleine de dignité; adieu, belle et noble indépendance; on est vaincu par le succès, corrompu par le besoin de le maintenir. Les trop prompts succès ont détruit plus de talents que les plus injustes revers.

— Que mademoiselle de Z. est jolie !

— Oui. elle a des traits d'une grande beauté; mais pourquoi ces regards en coulisse, cette bouche mignarde et ces petits airs malins qu'elle prend en nous saluant? Si quelqu'un s'approche pour lui parler, elle compose aussitôt son maintien; elle baisse les yeux avec affectation, c'est une madone: elle les relève avec vivacité, c'est une sibylle. On ne lui dira, pas ce qu'on disait un jour a madame"'** : « Vous avez de très-beaux yeux, mais on voit que vous ne les avez jamais travaillés. » Mademoiselle deZ. a beaucouj» travaillé ses yeux. Or, elle a quinze ans tout au plus. — Yous devez être bien heureuse, mademoiselle, lui dit notre ami, d'avoir quitté votre couvent, car on s'ennuie fort au couvent.

— Oh! non, )neussieiu\ le nôtre n'était pas ennuyeux (avec un soupir fin et confidentiel), et, franchement, nous nous y plaisions beaucoup (avec une émotion comprimée), et sans le bonheur que j'éprouve à voir ici tous les jours

L'ENFANCE, LES PARENTS. Kî:}

ma bonne mère, je crois que plus dune fois je regretterais (avec un soupir) nos compagnes (avec un surcroît de finesse) et. comme vous le dites, mon ennuyeux couvent.

— Mais que faisiez-vous donc de si agréable dans cette sévère retraite?

— Oh ! ce n'était pas une retraite sévère; nous faisions de belles promenades, de la gymnastique, nous jouions la comédie...

Jouer la comédie au couvent!

Ah! maintenant les regards expressifs, les sourires significatifs de l'aimable ingénue nous sont expliqués. Des petites filles de quatorze ans qui jouent la comédie, qui s'étudient à grimacer leurs plus naïfs sentiments!... car pour s'excuser on vous répond : Elles jouent des rôles de petites filles; mieux vaudrait pour elles jouer des rôles de vieilles femmes, elles ne les comprendraient pas, du moins, et on ne leur apprendrait pas à exagérer leur gentillesse, à spéculer sur leur propre naïveté.

Ce que je regrette dans la vie, c'est ce bon rire de jeune fille qui se fait jour à travers les larmes, à travers les mille inquiétudes de l'avenir: cette chaste insouciance d'un cœur innocent, qui a tout au |)lus un ou deux rêves un peu hardis à se reprocher.

A quinze ans Napolino avait beaucoup rèv«^ ; Or, ce qu'on rêve bien est autant (Képrouvé. Combien nous avons ri quand nous étions pctiio^: De ce rire bien fou , de ces gaîtés subites Oiic rien n'a pu causer, que rien no prnt caluitT; Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer.

Jte plains l'être sensé qui cherche en tout sa cause... A quinze ans, que la vie est décevante... et belle ! L'erreur prend chaque jour une grâce nouvelle. C'est ce brillant palais des Mille et une Xuit , Où l'on entre sans guide, et par l'espoir conduit. Partout ce sont des fleurs, de beaux apprêts de fêtes... Mais nulle voix ne vient vous apprendre où vous êtes. Un somptueux banquet se dresse sous vos yeux... Mais, pour ce grand festin, nul convive joj'eux. Une douce harmonie à votre cœur résonne... Inutiles accords qui n'animent personne.

Dans ce séjour magique ouvert à votre espoir. Nul hûte hospitalier ne vient vous recevoir ; Car le maître habitant ce palais de lumière Est un prince enchanté dont les os sont de pierre I Uéclat seul est vivant; les fleurs, les fleurs d'un jour Sont la réalité de ce brillant séjour.

Ce sont les bonnes mères qui font les mauvaises éducations; criez, criez bien fort, mais c'est la vérité.

Les bonnes mères ne font que de petits messieurs. Hélas! les mauvaises mères font quelquefois les grands hommes. Les véritables mères font les hommes.

L'amour maternel est le plus beau de tous les amours, mais dans ce pays des abus, où les plus saintes choses deviennent bientôt des modes qu on exagère, l'amour maternel lui-même a subi de fâcheuses améliorations; lui aussi il a connu les tristes avantages de l'éducation perfectionnée. Depuis qu'on a enseigné aux femmes à être mères, l'amour maternel a perdu ce qui faisait sa force et son excellence, il a perdu linstinct. Les conseils des moralistes ont rem-

L'ENFANCE, LES PARENTS. \f,r,

placé IJnspiration divine, plus connue sous le nom de la voix de la nature; et les femmes, que leur amour intelligent aurait le plus heureusement guidées, le plus lumineusement éclairées, se sont fait violence pour suivre la mode de leur temps, et elles ont élevé leurs Gis et leurs filles selon le système généralement adopté. Et Pierre l'indolent a reçu la mémo éducation que Paul le turbulent, et Sophie la timide a écoulé les mêmes sermons que Joséphine TorsTueilleuse; et comme le système tout formulé était très-facile à appliquer, on l'a appliqué tout de suite dès l'âge le plus tendre; les méthodes sont si parfaites aujourd'hui; les mqyensTi'enseignementsont tellement simplifiés, mon Dieu! les enfants n'ont plus besoin de se donner de peine pour apprendre; ils étudient en jouant. Les méthodes nouvelles sont merveilleuses; on a trouvé le secret de rendre le tray vail si facile, que les enfants savent tout sans se donner la peine de rien apprendre.

C'est pourtant la vérité, on a trouvé ce secret-là... mais ce secret-là est fatal.

Ils ont supprimé la peine... et ils crient au miracle... et ils n'ont pas encore découvert que c'est précisément de la peine que naît la vigueur de l'esprit. Car ce qui foit l'intelligence fertile, ce n'est pas le savoir, c'est le travail; ce qui fait la terre féconde, ce n'est pas la semence, c'est la culture.

Celui qui ne sait qu'une chose et qui s'est donné beaucoup de peine pour l'étudier sait plus que celui qui a appris beaucoup de choses sans peine et sans volonté.

On oublie vite ce qu'on a appris.

On n'oublie jamais ce qu'on a trouvé.

Et le travail pénible fait de toute chose laborieusement cherchée une trouvaille pour l'espril.

l'^^; ESPRIT DE MADAME DE GIRAKDIN.

Mais, dit-on, il ne faut point fatiguer ces pauvres petits cerveaux; alors pourquoi donc fatiguez-vous ces pauvres petits bras et ces pauvres petites jambes par des exercices gymnastiques ? Pour rendre le corps plus vigoureux et plus agile. Eh bien, l'esprit, de même, a besoin détre beaucoup fatigué pour devenir vigoureux et agile.

0 tendres mères ! déûez-vous des méthodes faciles ; les méthodes faciles font les cerveauj: paresseux, les cerveaux paresseux font les sots; aimez vos enfants, accablez-les de caresses, gàtez-les, donnez-leur mille douces jouissances, mais ne supprimez point pour eux les difficultés de la vie ; surveillez-les beaucoup, ne les aidez pas trop, empêchez-les de se casser le cou. mais laissez-les se casser la tête contre tous les obstacles de l'étude ; laissez-les se tourmenter, se décourager, se tromper, s'interroger, se juger, se tromper encore, s'exercer enfin; épargnez-leur tous les chagrins du cœur, si vous le voulez, si vous le pouvez, mais ne leur épargnez jamais les angoisses de l'intelligence; bourrez-les de friandises, de gâteaux, de dragées, de confitures, mais ne supprimez jamais de leur ordinaire ce mets généreux qui donne la force et le courage, ce plat merveilleux qui change les ingénus en Ulysses et les poltrons en Achilles, cette ambroisie amère qui fait les demi-dieùx, cet aliment suprême dont se nourrissent dès l'enfance les gi:ands industriels, les grands guerriers et les grands génies : la vache enragée.

Si vous interrogiez l'histoire gastronomique des hommes célèbres de notre époque, depuis :>I. de Chateaubriand jusqu'à M. Janin; depuis M. Mole jusqu'à M. ïhiers; depuis Napoléon jusqu'à Louis-Philippe, vous seriez étonnés de la consommation effrayante que ces illustres personnages ont faite de ce bétail privilégié. Un vieux professeur disait

L'ENFANCE, LES PARENIS. Hr,

qu'un homme qui n'avait point mangé de la vache enragée n'était jamais qu'une poule mouillée. L'image est un peu tourmentée : un homme qui ne sera jamais qu'une poule parce qu'il n'a pas mangé une vache, c'est assez mauvais comme style, mais comme pensée, c'est bien profond.

Servez souvent ce méchant plat sur la table de la famille; ou, si quelqu'un vient l'y poser malgré vous, ayez du moins le courage de ne pas le faire emporter.

Au collège, au collège, vont vous répondre les écoliers, on nous en offre abondamment. Sans doute, mais nous l'avons déjà dit : il est trop tard.

On les a si bien accoutumés à travailler en jouant, ces pauvres écoliers, qu'ils ne peu^-ent plus, sans dégoût, travailler sérieusement. On leur a appris tant de choses avec tant de facilité, une foule de pensées toutes faites est venue si familièrement se loger dans leur esprit, que leur propre pensée à eux n'y trouve plus d'air pour vivre, n'a plus d'espace pour se mouvoir; leur instruction précoce et factice opprime leur imagination naissante ; au moment où l'idée palpitante commence à se révéler, la science indiscrète et brutale se hâte de l'étouffer ; jalouse des bienfaits qui ne viennent pas d'elle, elle repousse ceux de la nature et, par ses dons impérieux, elle empêche la fantaisie de se développer, l'individualité de se former, l'originalité de se produire.

Voilà ce qui fait que \otre fille est muette.

On s'occupe trop des enfants, on ne les livre pas assez à eux-mêmes; sous prétexte de diriger leur jugement, on éteint leur esi>rit ; dans la crainte qu'ils n'aient des idées

fausses, on s'arrange de manière qu'ils n'en aient pas du tout. Comme si une idée folle qu'un enfant trouve de luimême ne valait pas cent fois mieux que toutes les idées raisonnables que vous lui avez imposées! Un enfant de cinq ans disait l'autre jour à sa mère : « Qu'est-ce qu'ils vont donc faire dans le ciel, les oiseaux? » — Sa mère, préoccupée, répondit assez brusquement : « Je n'en sais rien. » — Il adressa la même question à sa nourrice. — « Ils vont voir le bon Dieu, » dit celle-ci. L'enfant sourit d'un air incrédule, il réfléchit longtemps en suivant des yeux une hirondelle, puis tout à coup il dit : v. Ah ! je sais... ils vont boire dans les nuages... » Eh! n'aimez-vous pas mieux un enfant qui a des idées étranges comme celle-là, qu'un petit prodige de science qui vient, à cinq ans, vous parler de l'air raréfié que cherchent les diptères de la famille des athéricères dont les fissirostres font leur nourriture, et qui marmotte déjà tous les ennuyeux grands mots de la physique, de l'entomologie, de l'ornithologie?

Aujourd'hui les mères sont des amies, des divinités familières, des providences domestiques, que l'on peut implorer à tout instant, qui vous secourent au moindre danger, qui vous assistent au moindre doute, qui écartent avec empressement de votre destin les obstacles et les ennuis, c'est-à-dire qui vous ôtent tout caractère, toute initiative, toute énergie: et les enfants élevés ainsi seront sans doute de petits messieurs très-heureux, mais certes ils ne seront jamais de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.

Écarter les obstacles et les ennuis ! 0 démence! il faudrait les créer s'ils ne se présentaient pas. La lutte, la lutte, c'est la vie; le jour où Ton a cessé de lutter, on a cessé d'exister. Le travail lui-même n'est qu'un combat; ne l'appelez pas un plaisir. L'art?... c'est un duel avec la nature; chaque

œuvre enfantée est une bataille gagnée. Ne supprimez pas la difficulté, elle fait la force; l'obslacle est toujours généreux. Ne supprimez pas la rime pour affranchir le génie, car c'est la rime mesquine et taquine qui fait le poëte inspiré et admiré; la rime est la fée bienfaisante à qui il doit tous ses dons; elle enflamme son esprit en l'irritant : semblable au banderillero, elle excite son courage jusqu'au délire en variant sans cesse la difficulté; elle ne lui laisse point de repos, elle le condamne à labourer dans tous les sens le champ rocailleux de la pensée; elle l'oblige à ciseler la phrase de tous côtés, à étudier, à commeater la signification de tous les mots ; c'est la rime enfin qui donne la fièvre, c'est la fièvre qui donne l'inspiration, c'est l'inspiration qui donne la gloire.

Sans combat il n'est rien de grand, rien de beau; c'est la lutte toujours renaissante qiii fait l'énergie toujours croissante; c'est l'obstacle obstiné qui fait l'efforU prodigieux: c'est le danger permanent qui fait l'imagination intarissable. La lutte continuelle, vous entendez bien, avec des succès passagers et jamais de triomphes définitifs; qui ose parler triomphe?... Malheur à lui: le triomphe absolu, c'est la mort.

En toute chose la lutte, c'est la vie; en religion, en politiqu(\ en littérature, en amour. Une nation qu'une seule idée gouverne est une nation qui va périr, et cette idée elle-même, qui règne seule, est au moment de s'éteindre.

Les grands prosateurs sont encore plus préoccupés de la rime que les poètes. C'est parce qu'ils n'ont jamais pu la soumettre par leur volonté, qu'ils cherchent à la vaincre par leur toute-puissance. Ils ne peuvent lui pardonner, à cette sotte capricieuse, de leur avoir résisté toujours, à eu\ qui avaient tant de belles choses à lui offrir pour ses pa-

rures, tandis qu'elle s'en va servir complaisamment tant de niais qui ne savent rien faire d'elle... Et ils luttent contre elle, phrase à phrase, mot à mot; et ils inv^entent chaque jour de nouveaux effets d'harmonie pour remplacer cette cadence rebelle, et ils choisissent les mots les plus sonores, les sons les plus retentissants, afin que leurs poèmes non rimes soient plus lyriques et plus mélodieux que tous les poëmes rimes de tous les rimeurs célèbres.

C'est un jour funests pour un enfant, que celui où ses grands parents cessent d'être infaillibles; et ce premier instant de rébellion présage souvent une guerre sérieuse.

... Gaston, comme tous les fils uniques, était déjà un vieil enfant ; il était de la race des songeurs : l'habitude de vivre toujours avec des grandes personnes et surtout l'obligation de jouer seul le forçaient à être méditatif et ingénieux.

Un enfant qui a des frères et des sœurs court avec eux dans le jardin , se cache , les cherche ou se bat avec eux ; l'activité des jambes suffît à une troupe de démons pour se divertir; mais quand on est seul, c'est à l'activité de l'esprit qu'on a recours pour s'amuser ; on appelle les fictions à son aide, l'imagination travaille en petit, mais elle n'en travaille pas moins ardemment; et il en résulte que les enfants élevés dans la solitude ont plus d'esprit, plus de réflexion que les autres, mais aussi ont moins de fraîcheur et de naïveté.

L'S.NFANCE, LES PARENTS. ITl

Quels efforts dimagination ne faut-il pas faire pour di>traire un enfant qu'on tient enfermé un jour de pluie ! C'est alors qu'on le nourrit de fictions et qu'on lui apprend, tout en jouant, à mentir, à feindre, à exagérer, à parodier, avoir ce qui n'est pas, à répondre à ce qui n'a pas été dit, à redouter des périls imaginaires, à simuler une colère factice, à composer toutes sortes de rôles, enfin. C'est une poupée que l'on gronde, dont on imite le désespoir et que l'on console...; c'est une voiture qu'on improvise avec un fauteuil et un tabouret, qu'on attelle de quatre chaises de paille, et à laquelle on fait courir les plus terribles dangers. Ceci est la fiction favorite, l'enfant la comprend rapidement: avec quel aplomb il conduit ses quatre'chaises ! avec quelle sévérité il les corrige 1 comme il les fait se cabrer avec adresse! L'illusion est parfaite... Vous lui avez montré le jeu, mais il vous dépasse dans l'exécution; il complète la fiction de manière à vous surprendre vous-même; vous le voye? grave, soucieux; il tient les rênes serrées, le fouet relevé, il observe, il ne perd pas de vue ses chevaux. — Eh bien! petit, qu'est-ce que tu as donc? lui dites-vous. — Maman, ce sont desbœufsqui passent; j'altendsqu'ils aient tous défilé, et je tiens mes chevaux... ils ont peur... Une autre fois, c'est un régiment: les chevaux se cabrent... le bruit du tambour les effraye ; alors le cocher fantastique roue de coups les chevaux imaginaires... mais les coups sont réels: une des chaises se brise!... Vous venez mettre les holà et vous cherchez un autre jeu... c'est-à-dire un autre mensonge... Et puis on s'étonne que ces enfants nourris de fictions, nourris de mensonges, très- ingénieux et très-pro-

fonds, soient plus tard de malins trompeurs, de savants hypocrites ! On les dresse à jouer la comédie du matin au soir, et puis on s'indigne que ces petits comédiens, qu'on a formés dès le berceau, deviennent de grands comédiens avant l'âge, et utilisent pour les choses réelles de la vie, pour satisfaire leurs désirs, leurs passions, les mille singeries qu'on leur a naïvement enseignées! Toute leur existence se ressent de ce premier apprentissage. C'est le point de départ de toutes les roueries, de toutes les faussetés bien exprimées. La fiction est à peine modifiée.

— Cette brave madame H. vient d'acheter un château aux environs de Mazerat, et elle est allée faire des visites chez tous ses voisins de campagne. Madame de Rochemule va un matin lui rendre sa visite : elle arrive, elle la trouve dans son salon avec une petite fille de huit ans assez belle : (( Quelle jolie enfant! dit madame de Rochemule, c'est votre fille? — Non, ce n'est pas ma fille, répond madame H. — C'est votre nièce? allait dire madame de Rochemule. Mais l'autre reprend : — Ce n'est pas ma fille , c'est un ange que Dieu m'a donné pour m'aidera supporter les peines de cette vie. Vous ne savez pas, madame, ce que cette aimable créature me disait l'autre jour? Je la priais de voir quel temps il faisait. Elle s'approcha de la fenêtre... Ma mère, dit-elle, il fait beau !... Je m'apprêtais à sortir, je vis qu'il pleuvait... Pourquoi, Flavie, lui dis-je, m'as-tu dit qu'il faisait beau?... — Ah ! ma mère, m'a-t-elle répondu avec son air angélique, c'est qu'il me semble qu'il fait beau : quand vous êtes là, il n'y a pas de nuages, pour moi, dans le ciel. »

Madame de Rocliemule revient à Mazerat, et elle nous raconte cette stupidité. Nous en sommes heureux. « Cela me fait penser, dit une amie de madame de Rocliemule, que je lui dois aussi une visite, à cette dame, j'irai la voir jeudi. » Elle y va... Elle la trouve toujours dans son salon avec la petite aux nuages, et, sans y entendre malice, elle lui dit : (f C'est votre fille, cette belle enfant? » L'autre de répondre : « Non, ce n'est pas ma fille; c'est un ange que Dieu m'adonne pour m'aidera supporter les peines de cette vie... Vous ne savez pas, madame, ce qu'elle me disait l'autre jour ? » Et la voilà qui recommence l'histoire de la pluie et le mot des nuages dans les mêmes termes et avec les mêmes grimaces.

L'amie de madame de Rocliemule revient à Mazerat, et elle raconte que madame H. n'a pas fait de nouveaux frais pour elle, et qu'elle lui a répété, sans y rien changer, la phrase de l'ange, du nuage, etc., etc. « Il faut que j'entende cette phrase-là aussi , dis-je alors, j'irai demain à .. — Je vais avec toi, » me crie Georges de Pignan. Et le lendemain nous partons tous deux à cheval. La dame était dans le salon, la petite fille aussi à son poste; je prononce franchement la question magique : « C'est votre fille, celle jolie enfant? » La dame répond aussitôt, comme un automate poussé par un ressort: « Non, ce n'est pas ma fille ; c'est un ange que Dieu m'a donné, etc., etc. » Puis elle arrive à ceci : « Vous ne savez pas, monsieur, ce qu'elle me disait l'autre jour?... » Si, je le sais, pensai-je en regardant Georges de Pignan ; mais voilà le jeune fou qui pouffe de rire et qui s'enfuit dans le jardin. Elle m'a dit le fameux mot des nuages, et j'ai beaucouj) admiré. Alors cette slupide histoire s'est répandue dans le pays, et tout le monde, les voisins qui arrivaient de Paris, les voyageurs, tout le

monde est allé voir madame H. pour se faire dire ces deux superbes phrases : et quand elle commençait celle-ci : « Vous ne savez pas ce qu'elle me disait... » c'était un désarroi cotnplet ; les jeunes filles s'enfuyaient, les jeunes gens jetaient des livres et des lettres par terre, ils inventaient toutes sortes de moyens pour prétexter ou cacher leur fou rire. Cela a duré deux mois, et elle ne s'est aperçue de rien, si ce n'est de l'empressement qu'on avait mis à lui rendre visite, et de la bienveillance avec laquelle on l'avait accueillie dans la contrée.

On accuse cette femme-là de faire des phrases... quelle injustice! La malheureuse n'en fait qu'une, et elle la fait servir longtemps.

D'épigrammes sans art les parents sont prodigues.

Les jeunes personnes, à Paris, celles du moins qu'on élève dans le monde, sont au courant de toutes les intrigues. La première chose qu'on leur apprend, c'est à plaire, et leur coquetterie s'éveille bien avant leur cœur. Leur imagination est corrompue d'avance: elles savent comment on trompe avant de savoir comment on aime; elles ne comprennent pas encore ce que c'est qu'une faute, mais elles sauraient déjà la cacher; elles sont à la fois na'ives et fausses, pures et rouées; de là vient leur innocence sans candeur, et leur impatience du mariage , qui n'est que de la curiosité. Ce contraste de bien et de mal, ce mélange d'expérience anticipée et d'innocence involontaire, est très-piquant; il leur donne un air spirituel et original qui est souvent trompeur.

et l'on est tout étonné, par la suite, de voir la jeune personne la plus distinguée, la plus citée pour sa gentillesse, ne paraître après son mariage qu'une femme très-ordinaire et sans esprit.

Les enfants sont de terribles faiseurs d'épigrammes.

Un moment elle avait pensé à avouer à sa mère son désespoir et ses angoisses; mais la honte l'avait retenue. Il y a des choses qu'on ne peut avouer à une mère, par respert pour elle.

J"ai remarqué que tous les enfants étaient, jusqu'à l'âge de douze ans, de profonds observateurs du cœur humain; ils comprennent tout, ils devinent tout, ils sont effrayants: rien ne leur échappe... et puis, de douze à vingt ans, je ne sais pas ce qu'on leur fait, mais ils deviennent tous des imbéciles!... J'attribue cela aux bienfaits de l'éducation. C'est une épidémie, il n'y a que les paresseux qu'on Siiuve.

Le protecteur naturel des femmes est moins un vieux père, un grand frère, qu'un tout petit enfant.

... Et lui, de son côté, employait ces flatteries détournée.s, si connues des jeunes gens — voire même des conscrits pour séduire les bonnes d'enfants. — ces compliments qui

s'adressent à la petite fille, et que la mère seule peut comprendre.

... Pauvre mère! elle avait dit : Il ne faut pas qu'il arrive sans argent a Paris; et alors elle s'était mise à l'œuvre, et elle était parvenue à composer mille écus ; — elle avait trouvé ce que les alchimistes cherchent depuis tant d'années : le secret de faire de l'or.

Que de petits diamants, que de boucles d'oreilles, détuis, de dés en or, de bracelets, d'anneaux, de ciseaux même il a fallu rechercher, rassembler, et puis faire peser, pour arriver à composer une si grosse somme, avec deux mille francs pour tout revenu !

Cette bonne madame Dorimont , que de petits et cruels sacrifices il lui a fallu faire pour parvenir à ce trésor! que d'hésitations et peut-être de regrets! — Quoi! cette chaîne aussi? j'y tenais, elle me venait de... mais elle est bien lourde, elle y passera. Cette épingle, c'est mon oncle qui me l'a donnée... je n'ai plus que cela de lui.!. Ce bracelet est redevenu à la mode, il était joli, c'est dommage; ce collier, comme il m'allait bien! si j'avais une fille, je le lui donnerais ... Ces boucles d'oreilles, elles ont toujours été trop pesantes; ce cachet? pauvre Edouard... Cette bague? cher Alfred!... et la bague et le cachet vont rejoindre le reste avec un soupir, une larme, et puis un vieux juif emporte tout cela sous sa redingote bien sale. Il emporte votre passé, vos souvenirs, l'histoire de votre vie, divisée en bracelets, en agrafes, en chaînes, en anneaux. Et pour un si grand sacrifice, vous gardez, vous, un peu d'argent; joyeuse, vous le donnez ii votre fils, qui ne sait pas ce qu'il vous coûte, qui le prend comme si cela lui était dû, et qui près-

L'EN FAN CK, LES PARENTS. r.l

que toujours s'en \ a le perdre dans une maison de jeu à Paris.

Et vous avez fait alors ce qu'il y a de plus pénible sur la terre, plus amer qu'un désiMichan tenaient, plus poignant qu'une humiliation, plus révoltant qu'une injustice, plus accablant qu'un regret; vous avez fait un sacrifice inutile !

Oh! connaissez-vous rien de plus déchirant que cette pensée : je pouvais ne pas faire ce qui m'a tant coûté?

Un grand sacrifice inutile, c'est presque un remords.

On sait que les pauvres mères, contraintes à rester assises sur une banquette toute la soirée, sont alertes à la conversation. Le premier causeur qui traverse la salle de danse est bien vite saisi au passage, elles l'attrapent au vol ! elles s'ennuient tant!...

La peinture est une émancipation pour les jeunes filles ; elle leur donne le droit de regarder les hommes en face et en détail; l'admiration purifie tout. — Si j'avais une fille, elle peindrait le paysage.

... Ce langage des yeux, des sourcils et des épaules, celte pantomime des tantes et des mères qui grondent leurs filles dans le monde.

Piu-> (.rini Uichefifu, dans ses bonnes rurtmu.'s., A maudit d'un marmot les frasques importunes. L'ennemi naturel du héros triompl.ant , Ce n'est pas le rival, le mari; c'e^t l'enfant.

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