CHAPITRE V
Il faut avoir re?prit libre et le cœur pur pour juger le monde tel qu'il e>t; il faut n'avoir rien à désirer pour regarder sans illusion, rien à cacher pour observer sans malveillance.
Le monde parait follement étrange quand on le revoit après une longue absence. Il a une tolérance d'exception pour ce qui est réellement mal, et une sévérité de fantaisie pour ce qui est parfaitement innocent, auxquelles on a p"ine à s'accoutumer.
Le monde ne s'alarme des légèretés que lorsqu'elles sont sans danger, et pour qu'il pardonne à l'étourderie, il faut qu'elle soit sans excuse.
La vie parisienne est une étude qui demande des années entières; pour mener cette existence toute factice et tout exceptionnelle, il faut une facilité d'hypocrisie, une agilité de niaiserie, une routine de vanité que l'habitude du monde peut seule donner, et que dans la retraite on a bientôt perdues; pour comprendre l'élégant argot des salons, il faut l'avoir parlé la veille: pour apprécier, pour saisir toutes ces nuances de prétention, toutes ces variétés de ridicules, il faut les avoir suivies dans leurs changements et dans leurs progrès; il faut enfin, pour voir juste dans toutes ces choses artificielles, n'avoir pas le regard faussé par la contemplation de la nature, l'esprit corrompu par l'étude de la vérité!
On apprend assez lentement ce qu'on n'a pas du tout
envie de savoir.
Chose étrange! à Paris, dans cette ville du plaisir, il est un crime qu'on ne vous pardonne pas : c'est de vous amuser. Les gens qui ont le tort de s'amuser sont des victimes vouées par la* sottise à la médisance. On les poursuit de méchants propos, on leur prête toutes sortes d'aventures. S'il leur arrive un malheur, on s'en réjouit avec une affectation cruelle; on les accuse de tous leurs maux, comme si la ruine, la fièvre et la mort épargnaient les gens qui bâillent toute la journée ! Pauvres esp.rits joyeux I on est bien injuste à leur égard. Ils valent pourtant mieux que les autres; et d'abord comme noblesse d'àme, ils ont un grand avantage pour eux, c'est qu'ils n'envient jamais ceux qui s'ennuient.
Le monde élégant est une énigme dont le mot n'est pa; intérêt, mais vanité.
Les prétentions tiennent lieu des passions en France; personne ne veut rester à sa place, chacun veut embrasser la profession de son voisin; on a horreur de ce qu'on sait, et l'on ne cultive avec plaisir que le talent que Ion n"a pas.
Supprimez les prétentions dans ce cher pays de la franchise et du naturel, et vous n"aurez plus qu'une population d'oisifs ennuvés.
Si nous étions un personnage politique, nous chercherions à résoudre ce problème, ({ui, lui-même, en résoudrait bien d'autres : donner aux Parisiens le bon sens des habitants de la province, donner aux habitants de la province le bon izoùt des Parisiens.
Auriol aune manière de jeter des poids de cinquante livres sur la tète des spectateurs, qui est tout à fait agréable; l'illusion est complète, on se croit mort. Un cri d'effroi retentit dans toute la salle. Auriol, suspendu dans les airs, regarde le public en riant, et le poids de cinquante livres, emporté par une petite ficelle, disparaît sans avoir assommé personne. Eh bien, ce poids en carton semble si lourd, et Auriol le soulève avec des efforts si parfaitement bien imités, que ceux mêmes qui savent la ruse ne peuvent s'empêcher de Irémir quand il le laisse tomber par terre; il en est de
cette parade comme de bien dautres comédies qui se jouent en ce monde. On sait le fond de? choses, et pourtant on se laisse entraîner par les apparences. On fait l'aumône à un faux aveugle qu'on sait être un voleur espion. On offre une place dans sa voiture par pitié à un vieil avare qui pourrait avoir dix chevaux dans ses écuries, et l'on s'empresse d'aller consoler un éi;o"iste d'un affreux chagrin qu'il ne sent pas.
Figurez-vous une bonbonnière, une maison toute de mousseline et de soie, brodée, plissée, coquette comme une petite-maîtresse. Tout en elle est soigné... les tentures sont iVairhes et parsemées de fleurs; les tapis sont blancs avec des dessins légers; les meubles sont frêles et charmants, ils s»nt ornés de bouffettes de rubans; les fenêtres ont des stores de soie; les portes ont des rideaux de soie; les escaliers ont des tapis; des étagères en bois de palissandre sont couvertes de porcelaines et de riens délicieux ; il y a des fleurs dans tous les vases*; il y a même de jolis meubles faits exprès pour recevoir des fleurs.
Des tableaux, pas un; mais des chinois, beaucoup: des vieilleries en grand nombre; — mais des souvenirs, pas un... Ces gens-là n'ont point voyagé. — N'importe, c'est joli, c'est coquet, c'est élégant. L'étoffe qui recouvre les murs ressemble à une robe de femme; on a peur de les chiffonner en les regardant, tant leurs vêtements ont de fraîcheur; on a peur de s'asseoir, peur de marcher... On ne cause pas, on regarde; tout est pour les yeux, et les yeux ne peuvent se détacher de ces merveilles de la mode.
Une toute jeune femme, comme une fée gmcieuse, règne dans ce palais mignon. Sa parure est en harmonie avec ce
qui l'entoure ; sa robe est brodée, son fichu est brodé, ses bas sont brodés : elle a des rubans dans les cheveux, des rubans sur les épaules, des nœuds de rubans sur la poitrine, des rubans à ses poignets^ à sa ceinture; elle est pavoisée comme un mât de cocagne, elle est élégante, ravissante; tout ce qu'elle porte est de bon goût, et elle le porte avec grâce.
Elle est assise sur un canapé à balustrade, un canapé à coquetterie, à pauses étudiées, un canapé "qui fait valoir le bras et lui permet de s'arrondir avec nonchalance ; un balcon de boudoir, qui donne aux personnes [qu'il soutient toute la désinvolture d'une femme assise à sa fenêtre, le coude appuyé 'sur la balustrade, la tête penchée sur sa main, et regardant au loin la route par où celui qu'elle aime doit venir.
Cette femme c'était Clémentine ; elle était bien jolie ce jour-la. Belle de sa parure qu'elle avait choisie, belle de la langueur qu'une situation romanesque lui donnait, Clémentine était, comme presque toutes les Parisiennes, distiniîuées sans élévation dans les idées, intelligentes sans imagination; dans leurs sentiments, plus gracieuses que tendres; enfin éminemment façonnées pour le monde; grêles et mesquines dans les grandes situations, dans tous les malheurs qui demandent de l'élan et de la i^assion, mais charmantes dans les émotions contraintes et dans les malheurs à leur taille. Clémentine avait le cœur aimant; mais elle avait l'àme terre à terre, si l'on ose s'exprimer ainsi : point de rêverie dans la pensée, point de mélancolie, et cependant susceptible d'un, profond attachement. Dans la vie intime, de confidence, de sentiments, dans une situation vulgaire, elle eût été fade et peut-être ennuyeuse, mais alors elle,.itppctraîssait séduisante. Les personnes pleines de
LE MONDE ET LA COXYERS ATIO Ni 18:3
goût et de convenances, dijns une situation ditïïcile et compliquée, sont placées à leur avantage ; toutes les gaucheries qu'elles ont le tact d'éviter leur comptent comme autant d'actions délicates. Efïes empruntent enfin à leur position romanesque une grâce qui leur manque, le prestige de séduction que les femmes plus exaltées et plus poétiques ne tiennent que d'elles-mêmes.
Connaissez-vous rien de plus mélancolique au monde qu'une maison oii personne n'est encore réveillé, un salon qui n'est pas fail, où l'on trouve encore la table de jeu et le trictrac de la veille; — des cartes et des jetons par terre;
— des épi uc hures de tapisseries, de la laine rouge et bleue, des brins de soie sur les tables à ouvrage ; — des fins de verres d'eau sucrée dans les angles de cheminée...
— des bandes de journaux dans tous les coins, — et des grains de tabac sur toutes les places d'hoimeur?
On est toujours assez lié avec un homme pour se moquer avec lui d'un autre.
.... Voilà comme ces gens d'esprit causaient. Seuls, ils eussent été charmants de naturel, de vivacité, de grâce; mais la rivalité entre deux parties égales neutralise tout; si l'un des deux avait été spirituel en plus; l'autre en moins, il.-; auraient pu s'entendre; par malheur ils avaient autant d'esprit l'un que l'autre : c'est ce qui les rendait nuls.
Le monde n'aime pas a s'occuper longtemps de la même personne. Il n'esl pas très-mécbant tant qu'on l'amuse, mais du moment où on l'ennuie, il devient impitoyable. Que voulez-vous, c'est un public impatient, il s'irrite des dénoùments cpii traînent, et quand une scène n'en unit pas, il la siffle.
A Paris, dans cette ville d'élégance perfectionnée et do luxe merveilleux, il n'y a que deux saisons : celle où la boue est involontaire, c'est la mauvaise saison ; celle où la boue est volontaire, c'est la belle saison, le temps des arrosages.
Quand le jeune Paris se promène sur ses boulevards consciencieusement arrosés, et quand il a joyeusement passé toute sa journée à se promener sans but comme un rentier, il s'en va dans quelque beau café doré passer toute sa soirée et sa nuit à manger comme un ogre ou comme une garde-malade, à boire comme un Templier ou comme une gouvernante anglaise, à jouer comme un vieux diplomate et à fumer comme un poèie.
Telle est l'existence d'un jeune Parisien qui se respecte.
\Lt ce n'est pas avec insouciance et par étourderie qu'il mène cette vie là : pour le jeune Parisien, fumer n'est pas un délassement, c'est un travail ; jouer n'est pas une passion, c'est une atlaire; manger n'est pas un plaisir, c'est une science. 11 mange par principe et avec méthode; il médite
ie matin le dîner qu'il doit mani]:er et ju.îer le soir. A vingt ans, il est déjà un irrand connaisseur en l'art culinaire; il méprise déjà le vol-au-vent paternel et la chn Hotte de famille. Présomptueux enliint, il ne sait rien encore des choses de la vie; profond gastronome, le^ sauces de la civilisation n'ont déjà plus rien à lui apprendre.
Le Parisien est précoce en tout; si à vingt ans il est un savant gastronome, à vingt-cinq ans il sera aussi un joueur consommé.
Le jeu n'est plus comme autrefois une audacieuse gageure, une violente émotion demandée au hasard, ou plutôt une interrogation courageuse adressée à l'oracle, dont on attend la réponse avec une anxiété pleine de terreur et de charme... Ivresse poétique, angoisse délicieuse, que George Sand a dépeinte avec tant de génie dans une des plus éloquentes pages de Lélia... Le jeu, aujourd'hui, est une spéculation froide et malveillante contre des caractères connus; c'est l'exploitation déloyale de défauts traîtreusement observés dans des intimités hostiles, de qualités perfidement excitées dans le commerce d'une prétendue amitié, et dont on se sert au jour de la lutte pour vaincre son adversaire, par ce qu'on a découvert en lui de faible ou de généreux.
Dans les jeux publics et de hasard, on luttait contre une banque, c'est-à-dire contre un être abstrait et collectif, mystérieux comme le sphinx, impassible comme le destin. Le combat était sincère. Vous étiez heureux ou malheureux, toute la question était là. Maintenant on lutte contre des camarades déplaisirs, et quelquefois contre des amis; et les jeux que l'on joue sont des jeux de combinaisons. Il s'agit moins alors d'être heureux que d'être habile, et moinsencore
dètre habile que d'être effronté. Dan> cette lutte, ce ne sont pas les cartes qui sont en présence, ce sont les caractères, et les plus délicats sont toujours les plus malheureux. Si vous êtes physionomiste, ne pariez jamais toute une soirée pour de certains profils. Voilà un noble front qui sera longtemps soucieux : avec ce sourire plein de franchise, on ne gasfne jamais de grosses sommes. Voici, au contraire, près de vous, un regard faux et malin avec lequel vous pouvez vous engager. Pariez pour lui hardiment : il saura bien, toujours et malgré tout, forcer le sort à lui devenir favorable. Son moyen est bien simple : quand il perd... il aime la nuit, il ne sait vivre que la nuit : ce sont, dit-il, les niais qui vivent le jour; il n'y a que les bourgeois et les sauvages qui adorent le ^soleil; ce qui lui plaît à lui. c'est la clarté des lustres ; il ïi'est buveur, amant, poëte que la nuit; et, tout en chantant : La belle nuit! il vous force à boire et à jouer jusqu'au jour, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il ait regagné tout l'argent qu'il avait perdu... Quand il gagne... c'est autre chose : il est sombre et silencieux; il ne sait pourquoi... mais, depuis quelque temps, il est souvent et tout à coup saisi d'étourdissemenîs qui l'inquiètent; il ouvre la fenêtre, il se promène dans le jardin... ou sur la terrasse. On lui propose de revenir jouer... « Tout à l'heure, » répond-il d'une voix intelligemment affaiblie... Un. autre prend sa place: il se laisse oublier pendant un moment; et puis, si une discussion violente s'élève parmi les joueurs, il profite du tumulte pour prendre son chapeau .et s'en aller. Sa santé continuera à être chancelante encore pendant une semaine ou deux, à moins qu'une mauvaise veine ne le guérisse soudain: et, le plus na'ivement du monde, il recommencera à vous dire qu'il aime la nuit, rien que la nuit, que ce régime sévère ne lui vaut rien, et que le seul remède à
ses souffrances est une bonne nuit passée à boire et à jouer. Un joueur de vingt-cinq ans est déjà un vieil observateur désenchanté.
En mots injurieux s'exhalent vos transports.
Vous courez, vous frappez la rivale imprudente
Qui gêne vos amours. — Votre âme indépendante
A de fausses douceurs ne sait point s'abaisser ;
Car vous ne savez point haïr... et caresser.
Et dire à l'ennemie, au démon de votre âme ,
Avec candeur : « Comment vous portez-vous, madame? »
C'est une chose bien singulière que le courage des gens du monde '.jamais arrêtés parla crainte de risquer leur vie, et toujours retenus par de petites considérations; poltrons par leurs idées, et braves de leur personne, ne craignant point de s'exposer, tremblant toujours de ?e compromettre.
« Oui, le monde m'ennuie;
« Je trouve ses plaisirs tristes comme la pluie.
•' Je n'y peux plus tenir; ce métier d'éléïïant
« Est sans profit , stupide, et puis très-fatigant.
« Il faut toujours songer à plaire, et toujours feindre;
<i Aux usages des sots en tous lieux se contraindre;
« Se friser tous les soirs, se parer jusqu'aux doigts;
(I Porter des bas à jour, et des souliers étroits;
« Tout rela pour aller courtiser une belle
<( Qui ne vous entend pas, qui ne parle que d'elle I
« Ah I je suis revenu de ce brillant plaisir,
" l't je ne comprends pas quoi en fut mon désir.
« Oh ! que j'aime bien mieux discuter à mon aiso,
« Assis, au coin du f<'n , sur ma petite chaise.
«( Avec sa femme, au moins, on peut causer de tout,
« Et l'on n'a jamais peur d'être de mauvais goût...
« Mais, je fus donc atteint d'un accès de folie?
c< Comment ai-je trouvé la duchesse jolie?
« Comment?... C'est un secret , je ne m'en souviens plus. »
Oh I que le désespoir est affreux dans le monde î
Qu'il est lourd d'y traîner une douleur profonde !
La contrainte est un poids qui double le malheur.
Le visage est glacé sous sa feinte couleur.
Vous qui n'avez point mis de chaîne à votre vie.
Femmes du peuple, ô Dieu, comme je vous envie I
Votre franche douleur vous soulage, du moins.
L'orgueil ne vous dit pas : « Souffre, mais sans témoins. »
Vous n'avez point placé la honte dans les larmes;
Votre rage a des cris , votre haine des armes.
Le bon air de la campagne ne vaut rien pour les Parisiens pur sang, la bonne \\e de château est très-mauvaise pour riiabitant des grandes villes. Bien vivre, ce n'est pas vivre; pour le Parisien, faire de l'exercice, ce n'est pas marcher, c'est chercher; c'est poursuivre une idée à travers mille idées, un objet parmi cent objets ; c'est comprendre une chose vague, démêler une intrigue obscure, démasquer une vérité costumée, surprendre un secret, découvrir un projet, trouver le côté faible d'une concurrent qu'on redoute, dénicher la nouvelle adresse d'un débiteur qui se cache, partir à propos, arriver à temps, revenir à l'heure, et pour tout cela faire vingt démarches, dix courses le matin, dix visites le soir, faire des combinaisons, des suppositions, des conjectures; c'est agir enfin, mais agir par la pensée, toujours avec la pensée. A Paris, toutes les actions ont un but d'affaires, même les plaisirs... mais se promener pour se pro-
L F, Mu .N D K I-: T LA C ( ) N VERS A 1" ION. ] S9
mener...; aller visiter un château pour avoir visité ce château, tramer dans un parc ou dans un jardin, tout un jour, pour dîner le soir avec les mêmes convives avec qui Ton a déjeuné le matin; n'avoir aucune affaire à décider, aucun ennui à évit<?r. aucun succès à combiner, ce n'est pas vivre!... car ce n'est point le mouvement, le tapage qui fait la vie, c'est l'agitation. Une idée vivace qui fait circuler le sang avec rapidité est un exercice plus salutaire qu'une longue course sans projet, sans souci et sans espérance. L'homme inquiet qui a fait trente pas dans sa cour pour aller au-devant d'un important message a fait plus d'exercice dans sa journée que l'homme indifférent qui a fait quatre lieues dans la campagne pour prendre l'air et pour gagner de l'appétit. Rien ne remplace la ^ie intellectuelle de Paris pour les esprits parisiens; nous ne parlons point des penseurs, des artistes et des poètes; d'abord, nous ne les comptons point parmi les Parisiens proprement dits; et puis les rêveurs n'agissent pas par les idées, ils fabriquent les idées qui font agir les autres, et cela leur suffit ; nous parlons des Parisiens affairés, des spéculateurs, des ambitieux ; ceux-là ne peuvent bien vivre qu'à Paris. Un long séjour aux champ? leur est fatal; là ils ne vont j)oint, comme les hommes d'imagination, retremper leur àme dans la contemplation de la nature, rafraîchir leurs pensées dans le calme de la rêverie; ils vont se rouiller l'esprit dans l'ennui, s'alourdir le corps dans l'abondance et dans l'oisiveté. Un homme d'affaires [v.irisien peut risquer un voyage impunément; mais s'il se fait champêtre plus d'un mois, malheur à lui! il reviendra dans ses foyers maussade et souffrant, et il lui faudra bien des jours avant de retrouver cette activité infatigable, cette élasticité de caractère, cette agilité de jugement, cette présence d'esprit de tous les instants, ce moDu courage de
toutes les heures qui constituent T intelligence parisienne.
Et les femmes de la ville qui reviennent des champs, qu'elles sont étranges! Comment les définir? Ce ne sont plus des élégantes et cène sont pas encore de bonnes ménagères. Quelle conversation! les voilà maintenant cent fois plus provinciales que les provinciales les plus consommées. Elles ont toutes les petites idées des petites localités, et elles n'ont pas ce qui en fait l'excuse, l'intérêt. Qu'une femme de province s'inquiète des moindres actions de sa sous-préfète ou de son sous-préfet, c'est tout simple, ces moindres actions peuvent avoir sur sa destinée une très-grande influence; mais qu'on s'en aille attentivement étudier le sous-préfet d'un autre, qu'on aille soupçonner, espionner, décrier le président du tribunal d'un autre , le substitut du procureur du roi d'un autre, le percepteur des contributions d'un autre; qu'on épouse les haines. Tes jalousies, les passions de la localité d'un autre... cela n'est pas dans la nature et cela est impardonnable'comme toutes les choses que l'on fait sans motif raisonné et sans droit.
C'est là pourtant ce qu'ont fait nos Parisiennes; il faut les entendre parler des plaisirs de leur été, si l'on veut savoir jusqu'où peut aller la facilité merveilleuse d'une brillante Parisienne à adopter les défauts, les ridicules, les manies de toutes les provinces qu'elle parcourt. Nous n'ayons encore eu l'honneur de rencontrer que deux nouvelles arrivées, et nous connaissons déjà toutes sortes de particularités intéressantes sur deux petites villes que nous ne connaissons pas du tout. Nous savons que la sous-préfète X... cache son âge; elle a trente-huit ans, elle s'en donne trente-deux. Elle est comme cette femme qui disait : « Trente-deux ans, c'est un âge charmant; je les ai déjà depuis deux ans, et je compte bien les avoir encore longtemps.» Bref, la ^ous-préfète
LE MONDE ET LA CONVERSATION. lUl
cache son âge, elle cache son jeu aussi ; car elle affecte de servir le candidat futur du gouvernement, et elle intrigue contre lui tant qu'elle peut. — Nous savons que les enfants du receveur particulier sont très-turbulents; c'est la faute de leur mère, qui est pour eux d'une faiblesse misérable. — Nous savons de plus que madame Simonet. que nous n'avons jamais vue, élève horriblement mal sa fille; que mademoiselle Euphrasie est très-insolente ; qu'on lui laisse lire les journaux et qu'elle ne met pas un mot d'orthographe. — Nous savons aussi que madame Coutellier veut l'impossible ; elle fait teindre ses vieilles robes à Paris, soit ! .. . mais elle envoie à son correspondant une jupe de salin rose, Mne jupe de taffetas gris et une jupe de barége bleu, et, de tout cela, elle veut qu'on lui fasse une robe de moire noire. C'est trop fort.
Toutefois leur conversation n'est pas ce qu'il y a de plus plaisant en elles; c'est leur costume qui est admirable à étudier! Dépêchons-nous d'en rire, car demain il sera plein de goût et d'élégance, et nous n'aurons plus qu'à le vanter. Mais aujourd'hui, quelle confusion! quel amalgame! que ces chiffons dépareillés sont étranges!
Il y a dans le monde des personnes qui sont douées de celte fatale propriété d'arrêter subitement la circulation des idées, comme l'aconit arrête la circulation du sang ; les uns possèdent cette propriété de nature, continuellement et sans alternatives; d'autres ne la possèdent que par circonstance; une contrariété mal dissimulée , une préoccupation trop puissante les fait passer à l'état d'aconit malgré eux ; et les voilà par accident jetant la froideur et le trouble dans un
salon OÙ la veille ils avaient jeté la vie et la gaieté. Eh bien, tous ces esprits pesants, ces oisifs d'idées, qui encombraient la conversation, les clubs les ont absorbés; ils ont donné asile aux ennuyeux de tout le monde, aux ennuyeux et aux ennuyés ! Ce sont des temples hospitaliers ouverts aux infirmes, aux affligés de toutes les sociétés dont ils attristaient la vue: les clubs sont les hospices des importuns, ils accueillent tous ceux qu'on repousse , ils appellent tous ceux qu'on fuit :
Les maris de mauvaise humeur;
Les joueurs de mauvaise compagnie;
Les pères ronfleurs ;
Les oncles rumineurs ;
Les tuteurs sermonneurs ;
Les gens qui n'entendent pas bien ;
Ceux qui parlent mal ;
Ceux qui ne comprennent rien ;
Les ultra-étrangers dont l'élocution est par trop laborieuse ;
Tous les hommes qui ont un mécompte à dissimuler;
Ceux qui ont appris le matin une mauvaise nouvelle ;
Ceux qui ont fait dans la journée une fâcheuse découverte ;
Ceux qui viennent de rencontrer un créancier;
Ceux qfli viennent de manquer une héritière ';
Ceux qui commencent à soupçonner un tiers dans leurs amours;
Ceux qui pressentent un invalide dans leurs écuries :
Les gens qui ont trop bien dîné la veille ;
Ceux qui ont mal dormi cette nuit ;
Les rhumes naissants ;
Les névralgies obstinées ; enfin tous les ennuis, toutes les
souffrances, les humiliations, les inquiétudes, les infirmités qui rendent maussades ceux-là quelquefois, ceux-ci toujours; ces petites misères de la vie mondaine vont se réfugier dans cet asile indulgent ; leurs plaintes étouffées se perdent dans un concert de propos insignifiants. On oublie assez vite ses chagrins auprès de gens qui les ignorent, et qui nV prendraient aucune part s'ils venaient à les connaître. Autrefois cette mauvaise humeur s'exhalait en famille, et l'on doublait ses ennuis en les faisant partager; on les prolongoiiit aussi , malgré soi ; quand on voyait une femme, une sœur, une mère s'inquiéter de vos tourments, on leur trouvait plus d'importance; on n'osait pas s'en distraire tout de suite, de peur de paraître léger; maintenant, quand on est maussade, malade, insupportable, on va au club... Vivent les clubs !
Les clubs ne sont pas seulement l'asile des hommes mal disposés, ils servent aussi de repaire aux jeunes gens mal élevés. Les hommes très-faibles ont ce que nous appellerons le préjugé de la grossièreté; ils imaginent que la brutalité, c'est la force, et ils regardent comme un devoir de jurer plusieurs fois dans la journée, pour se prouver à eux-mêmes leur énergie. Avouez alors qu'il est bon que ces êtres volontairement féroces aient un antre bien clos et hien iRauffé, où ils puissent, à toute heure du jour, aller rugir, rugir comme Vert- Vert, avec confiance et sans contrainte. Ils sortent de là plus calmes, ils ont fait pieuve d'énergie; ils savent qu'ils peuvent être violents et grossiers quand ils veulent : ils pourront donc se permettre d'être doux et polis quand on voudra. Mais, dites- vous, ils ne sortent jamais de leuis maudits clubs. — Tant mieux! Nous avons quelquefois en-
tendu certains coryphées d'un certain club causer entre eux, et nous persistons à déclarer que l'institution des clubs ne saurait faire aucun tort, dans nos salons, à l'art^ de la conversation.
Les hommes d'esprit savent tirer des clubs de grands avantages : ils y vont passer quelques heures, recueillir les nouvelles du jour, se mettre au courant; et puis, ce bienheureux asile leur sert à tout cacher ; il leur tient une réponse toujours prête, un mensonge toujours attelé. — Oii allezvous ? — Au club. — D'oii venez- vous ? — Du club. — Qu'est-ce que vous avez fait hier soir ? — Je suis resté au club... — Où dînerez-vous demain? — Je dînerai au club... Ainsi, ces clubs dont on médit tant absorbent les ennuyeux, enchaînent les ennuyés et affranchissent les gens aimables!... Et vous vous plaignez des clubs, mesdames! Allons, vous n'êtes pas de bonne foi. Nous ne nous en plaignons pas , nous autres , ils ont pris au monde ce que le monde leur aurait donné, et rien de plus.
Le destin de la conversation dépend de trois choses : de la qualité des causeurs, de l'harmonie des esprits et de l'arrangement matériel du salon. Par l'arrangement matériel, nous entendons le dérangement complet de tous les meubles. Une conversation amusante ne peut jamais naître dans un salon où les meubles sont rangés symétriquement. Comment donc faisaient nos pères pour avoir de l'esprit autour de cette ennuyeuse table de marbre couverte d'un respectable cabaret de porcelaine qui ornait seul le grand salon de nos mères? — Nos pères, ils n'avaient pas d'es-
prit chez eux. dans les grands salons de leurs grands hôtels; ils n'en avaient que dans les petits salons de leurs petites maisons, où ils allaient s'amuser, dire mille folies et casser des assiettes en haine de ces maudites porcelaines qu'il leur fallait tant respecter, et qui leur étaient tout leur esprit. Il y a encore des salons meublés à l'ancienne mode, et où l'on s'ennuie avec une très-grande dignité. L'ordre symétrique des sièges fait que les femmes y sont assises ensemble ; les hommes n'osant déplacer les chaises collées au mur, restent debout et discutent entre eux; ils ne font point partie de la société, car on discute debout, mais on ne cause qu'assis. On croirait que cette séparation vient de ce que ces hommes et ces femmes ne se connaissent pas; de ce que les uns sont trop sérieux, les autres trop frivoles, ou bien de ce qu'ils n'ont rien à se dire... Pas du tout, cela vient de ce que les fauteuils et les chaises sont mal rangés, ou plutôt de ce qu'ils sont trop bien rangés.
La disposition d'un salon est comme celle d'un jardin anglais, ce désordre apparent n'est pas un effet du hasard, c'est au contraire le suprême de l'art , c'est le résultat des combinaisons les plus heureuses : il y a des massifs de chaises et de canapés, comme il y a des massifs d'arbres et d'arbustes; ne faites point de votre salon un parterre, mais un jardin anglais. Dans les salons symétriquement disposés, les premières heures de la soirée sont mortellement ennuyeuses; tant que les meubles sont en ordre, les conversations sont languissantes et froides ; ce n'est que vers la fin de la soirée, lorsque la symétrie se trouve rompue, lorsque le mobilier a malgré lui cédé aux nécessités, aux intérêts de la société, que les causeries s'établissent et que l'on commence à s'amuser. 'Et au moment où l'on commence à s'amuser, on s'en va. Savez-vous alors ce qu'il faut
faire? Il faut étudier îe désordre de votre salon. Ce désordre intelligent doit être pour vous un enseignement : regardez tous ces sièges encore placés de la manière qui a été la plus commode pour la conversation ; il semble même qu'ils soient restés là pour causer entre eux. Prenez garde, ne les déplacez pas, respectez leur disposition ingénieuse, et que le désordre de ce soir devienne votre arrangement de tous les jours. Croyez-nous, et la prochaine fois que vous aurez du monde chez vous, vous verrez qu'on s'y amusera trois' heures plus tôt. C'est quelque chose, mais cela, ne suffit pas. Les bons causeurs ont horreur de l'oisiveté. Les hommes d'esprit ne savent rien dire en tenant leur chapeau à la main d'un air cérémonieux ; ils ne savent pas manier ce chapeau en parlant, ce que les gens naïfs savent si bien faire ; ils ne savent pas le tourner et le retourner avec un aimable embarras, comme les paysans, ni le brosser, avec un zèle éperdu , comme les écoliers ; il leur faut des objets de prix pour leur servir de contenance, des flacons anglais, des cassolettes turques , des bonbonnières de Saxe , des chaînes d'or, des dés d'or, des ciseaux d'or... Oh ! voilà ce qu'ils préfèrent à toute chose ; des ciseaux, un canif, un couteau !... A-vec ces armes ils sont bien dangereux, ils ont tout leur esprit. L'homme d'État le plus occupé, le politique le plus affairé passera chez vous de longues heures à causer, à l'ire. à deviser de la manière la plus charmante, si vous avez eu l'adresse de placer sur une table, auprès de lui, un couteau, un canif ou une paire de ciseaux ; rien ne l'inspire autant. Aphorisme sous forme de calembour: plus on sème de niaiseries dans un salon , moins il s'en glisse dans la conversation.
[1 y a encore une chose qu'il ne faut pas oublier pour obtenir une conversation intéressante, c'est de ne pas du
tout s'en occuper. Qu'ils sont ennuyeux, les gens qui se trouvent à eux-mêmes une conversation brillante, et qui font valoir leur propre conversation; qui se disent tout bas : Je cause!... qui viennent causer, et qui regardent avec fureur ceux qui les interrompent, et semblent leur dire : Fi ! vous ne savez pas causer. Toute préméditation empêche la conversation d'être agréable. On va se voir: on parle de la pluie et du beau temps; chacun dit sans prétention ce qui lui passe par la tète: les uns sont graves, les autres sont extravagants: ceux-là sont vieux, ceux-ci sont jeunes: quelques-uns sont profonds, plusieurs sont naïfs; madame fait une question maligne: monsieur fait une réponse mordante: un enthousiaste fait un récit chaleureux, un frondeur fait une critique sévère: un commérage interrompt la discussion, une épigramme la réveille, un éloge passionné la renflamme... une folle plaisanterie la termine et met tout le monde d'accord. L'heure passe, on se sépare; chacun est content, chacun a jeté son mot, un mot heureux qu'il ne se croyait pns destiné à dire. Les idées ont circulé: on a appris une adecdote qu'on ignorait, une particularité intéressante ; on rit encore de la bouffonne idée d'un tel, de la naïveté charmante de cette jeune femme, de l'entêtement spirituel de ce vieux savant, et il se trouve que, sans préméditation et sans projet de causerie, on a causé.
Nous n'aimons pas non plus ces maîtresses de maison doublement otlicieuses qui font, le matin, le menu de leur conversation comme le menu de leur dîner. Madame Campan avait là-dessus un système qu'elle enseignait à ses élèves et qui nous a toujours paru peu divertissant : elle |)rétendait qu'il fallait régler la conversation d'un dîner sur le nombre des convives. Si l'on est douze à table, il faut parler voyages, littérature; si l'on est huit, il faut parler
beaux-arls, sciences, inventions nouvelles; si Ton est six, on peut parler politique et philosophie; si l'on est quatre, on ose parler de choses sentimentales, des rêves du cœur, daventures romanesques. — Et si l'on est deux ? — Chacun parle de soi; le tête-à-tête appartient à l'égoïsme.
Aujourd'hui tout le monde veut aller partout; autrefois on se bornait à vivre dans le cercle de ses amis, on les choisissait bien, et l'on se contentait de leur société, maintenant, ce n'est pas cela; ce qu'on veut, c'est être répandu; on est dévoré du désir d'être présenté à des gens qu'on n'a jamais vus, par des gens que l'on ne connaît pas; on court de porte en porte ; on entre, on sort, on ne se lie pas, on ne cause pas, on n'observe pas; on n'est ni intéressé, ni amusé, ni aimable : on est répandu! M. X... se moquait l'autre soir de cette manie. J'ai la prétention contraire, disait-il; je ne suis plus jeune, par conséquent je ne peux plus être ni beau, ni séduisant, ni dangereux, mais je peux encore être rare; c'est une grâce à ma portée; chacun ses agréments : vous êtes répandu, moi je suis rare.
Aujourd'hui on éprouve à Paris et partout une curiosité étrange, un besoin immodéré de connaître tout ce que font les gens qu'on ne connaît pas du tout; c'est qu'aujourd'hui, dans la société, on ne s'intéresse plus qu'aux indifférents; c'est qu'aujourd'hui, en France, on peut se passer de bien des choses : on peut se passer de poésie tout à fait; on peut se passer de gloire, à la rigueur; on peut se passer de liberté, mieux qu'on ne le croit; on peut se passer de dignité, on est dressé à cela; on peut même se passer d'es-
prit, à merveille... mais on ne i)eiit plus se passer de commérage... Le commérage est un des besoins, une des nécessités de l'époque. Eh! hàtons-nous de justifier les femmes que l'on pourrait accuser de propager cette mode nouvelle, les femmes ne sont pour rien dans ces excès. Le commérage n'est plus ce qui les amuse; elles le trouvent fade; il leur faut des récits plus énergiques. Nous vous l'avons dit, elles aiment les crimes, les descriptions grossières de séjours affreux; ce n'est pas pour leur plaire qu'on se livre à ces bavardages insipides: non, c'est pour plaire aux hommes, aux hommes forts, aux hommes instruits, sérieux ; ils aiment passionnément ce genre de conversation, et ils y excellent; c'est une justice que nous devons leur rendre : leur commérage est gracieux, léger, badin; celui des femmes, au contraire, est amer, lourd, triste, fatal; il conduit les hommes sur le pré, il conduirait les autres femmes en cour d'assises, si les procureurs généraux les entendaient : on voit bien qu'elles n'en font plus par goût et pour elles-mêmes, et que. si elles daignent encore s'y abandonner quelquefois, c'est par complaisance, par dévouement.
Nous ne plaisantons pas, ceci est le fruit de profondes observations : plus les hommes sont sérieux, et plus ils s'amusent de billevesées. Pour divertir ces esprits-là, il faut de tout petits commérages, des historiettes à noms propres, de longs détails sur des niaiseries, des personnalités sur des inconnus, des particularités sur des imbéciles, de menues calomnies, un propos insignifiant répété et minutieusement commenté, une balourdise échappée à celuici, un quasi bon mot attribué à celui-là, des calembours contre un tel. des quolibets contre un autre, des sobriquets contre tous.
200 ESPRIT DE MADAME DE GîRARDÎN.
Voyez les journaux d'hommes, ceux que s'arrachent les habitués des clubs et des cafés... le Charivari, le Sataiï, etc.. etc. Ils sont tous entièrement remplis de commérages, et ils doivent leur vogue à cette abondance, à cette générosité, à cette prodigalité de commérages. Les rédacteurs de ces malins journaux se croient obligés de mêler à ces commérages beaucoup d'esprit, folle erreur! Il se font grand tort par ce mélange. Les lecteurs ne tiennent pas du tout à l'esprit; c'est un ingrédient d'un goût trop relevé, qui ôte au commérage sa saveur naturelle : l'esprit les trouble; quand ils voient qu'il y a quelque chose de fin à comprendre, ça les déroute, ça les fatigue; un joli mot à saisir, c'est un travail, c'est un souci, c'est quelquefois un piège, et les hommes sérieux n'aiment pas les plaisirs pénibles. Plus ils sont graves dans leurs études et dans leurs affaires, plus ils veulent être naïfs et indolents dans leurs récréations; cela explique pourquoi, tandis que les femmes frivoles cherchent des distractions violentes dans les romans ensanglantés, les hommes profonds cherchent des distractions amusantes dans des commérages puérils. D'abord on s'étonne de cette différence, puis on finit par la trouver toute naturelle; il n'est pas nécessaire qu'il y ait harmonie entre les aptitudes et les délassements; on n'est pas forcé d'assortir ses plaisirs à ses travaux; au contraire, l'enfantillage du caractère est souvent même un symptôme (ie gravité dans l'esprit, comme la cruauté, la violence des idées et des goûts est souvent une conséquence de la douceur et de la charité des habitudes : les vrais méchants s'amusent peu des cruautés imaginaires; les niais ne s'amusent pas non plus des niaiseries; ils les prennent au sérieux, ils en font des affaires d'État; les sots ne savent pas rire. La manie des commérages est, en général, la manie des
grands hommes, des hommes supérieurs; c'était celle de Bonaparte, c'est encore celle de l'empereur Nicolas, du prince de Metternich, un peu, dit-on, de M. de Chateaubriand.
Quand on vit dans le mode, il faut toujours tout savoir.
Tel rayonne dans un tel salon, reste à l'ombre dans tel autre; tel se pavane en maître audacieux dans (elle maison, se glisse en prétendant timide dans la maison voisine et rivale.
Le luxe de.- ornemen's d"un salon n"est pas sans influence sur l'altitude des invités. Quand on se sent au beau milieu duncadie dor, on pose malgré soi avec prétention; il faut bien une grande force d'àme pour rester bon enfant dans un séjour merveilleux où tout vous excite à la majesté. Dans ces superbes demeures, on regarde, on observe, on parle bas, on semble toujours attendre que la fête commence. On agit tout autrement dans les habitations dont le luxe e?t plus modéré ou plus ancien ; là , on n'a rien à regarder, on se met à l'œuvre tout de suite, c'est-à-dire à bavarder follement, et tout le monde crie et gesticule à la fois; c'est une agitation délirante; cela ressemble à une recréation de collège, à un marché napolitain, à une émeute parisienne, à une séance parlementaire, à tout ce qu'il y a de plus fié- \reux, de plus bruyant, de plus turbulent.
* * On aura de la peine à s'accoutumer en l'rance au giand
jour de la publicité ; chose étrange ! cette patrie de la fatuité est aussi le pays des cachotteries et des faux mystères. On veut briller, mais à condition de ne pas éclairer; on veut bien devenir roi , maréchal ou ministre , mais on ne veut pas que le public apprenne par quel chemin on est arrivé à tout cela ; ô mystère ! chacun rêve la célébrité , et tout le monde craint la publicité. Expliquez cette mconséqueuce ; cependant Tune est sœur de l'autre, il faut tôt ou tard qu'elles se rejoignent malgré vous; et c'est justement parce qu'elles sont inséparables qu'il faudra bien s'accoutumer à leur alliance, et comprendre que c'est sottement qu'on s'alarme , puisqu'elle ne menace que ceux qu'elle peut
flatter.
On a dit : '( Le monde est fait pour les heureux, pour les riches. » Il fallait dire : « Les heureux n'ont pas besoin de
lui. ))
Comme n'avoir rien à dire chez nous n'est pas une raison pour ne point parler, quand il n'y a pas de nouvelles on en invente. Une fausse nouvelle, à Paris, peut hardiment compter sur huit jours d'existence, non pas d'une existence générale, universelle, car elle est déj'a un peu morte dans le quartier qui l'a vue naître quand elle commence à vivre dans celui où elle doit mourir; mais enfin elle n'est complètement démentie qu'au bout de huit jours, et l'on ne risque jamais rien de faire courir un bruit qui a huit grands jours d'avenir. Une fois hmcé on ne peut plus l'arrêter : la fausse nouvelle a germé partout, il faut des etforts inouïs pour l'arracher du sol embourbé des intelligences, il vous faudra faire des actions éclatantes pour persuader aux êtres qui
VOUS pleurent que vous faites encore partie des vivants; et peut-être même cela ne suffirait-il pas, il y aura encore des entêtés qui, en vous voyant, aimeront mieux vous dire ressuscité que d'avouer qu'ils se trompaient en racontant tous les détails de votre mort. Oh ! Paris est une grande ville pour les vastes imaginations; en province, on ne jouit pas de tels avantages : on est obligé de faire venir ses fausses nouvelles de Paris, avec ses chapeaux, ses rubans et ses fusils de chasse ; on ne peut pas tuer un habitant d'une petite ville sans qu'il y paraisse. Si vous disiez : « M. un tel est mort , » au bout de cinq minutes vous le verriez paraître sur la promenade, et cela n'aurait aucun sel ; on en est réduit à broder sur la vérité, ce qui est peu de chose ; car la vérité en province se réduit aux plus simples événements : la mort d'un chat, la naissance de plusieurs serins, une omelette manquée , un dîner que doit donner le souspréfet, un voyageur inconnu qui a traversé la ville sans s'arrêter, un chien qui est tombé dans une citerne, une dame (\w\ a fait blanchir les rideaux de son siilon, une demoiselle qui a paru à l'église avec une robe neuve, lesBouririnot qui ont fait venir un piano de Paris, mesdemoiselles de P... qui portent déjà des manches justes, et toutes choses de celte force dont il faut bien parler, puisque ce sont les nouvelles du jour. Les gens de province en rient eux-mêmes et vous disent avec esprit : « Tout cela est un événement chez nous ; nous avons si peu de chose à dire! » Mais alors, pourquoi parlez-vous? Parler pour parler, c'est de la démence. Vous ne chantez pas quand vous n'avez point de voix, alors pourquoi causer si vous n'ayez pas de sujet de convers.it ion ? .Vh! nous avons en France cette manie funeste qui cause une foule de malheurs, ce besoin jtlus ruineux que le luxe le plus insatiable, celte nécessité fatigante de toujours sou-
tenir la conversation ; une conversation qui languit est un supplice, un déshonneur, pour une maîtresse de maison ; il faut quelle la réveille à tout prix. Dans un si grand péril tout lui est permis, tout lui devient secours; elle ira jusqu'à se compromettre, elle racontera ses souvenirs les plus intimes, elle trahira son secret, elle dira ce qu'elle pense... plutôt que de laisser tomber la conversation. Si elle a le malheur de n'avoir pas de secret à elle, elle vous questionnera pour avoir le vôtre ; elle inventera vingt mensonges ; elle fera dire aux personnes qui sériaient de chez elle quand vous y êtes venu toutes sortes de choses dont elles n'ont jamais parlé. Puis elle ajoutera : Comprenez-vous que madame une telle ose dire cela? Ou bien : Madame de X... me disait tout a l'heure telle malice à propos de vous, car elle compromettra ses meilleurs amis sans scrupule; le danger menaçant est son excuse : la conversation allait tomber! ! !... Nous connaissons une femme si profondément attachée à ses devoirs de maîtresse de maison, et si parfaitement résolue à se dévouer au maintien de la conversation, en tout et partout, que, non contente d'exercer chez elle, elle va soutenir les conversations en ville.
11 y a des gens qui ne savent faire de réléga,nce qu'avec le dédain, qui s'imaginent que dédaigner c'est régner, et qui croient se montrer hommes comme il faut en afîectant de s'ennuyer des plaisirs du peuple. A toutes choses ils vous répondent : Comment! vous allez là? Quoi! vous vous amusez de cela? A les entendre, on dirait que la \iea pour eux des plaisirs à part, des joies d'élite, des parfums de faveur, des délices exceptionnelles. Lorsque l'on a le courage d'analyser ce grand dédain, on découvre que ces
gens-là mènent l'existence la plus misérable, qu'ils s'amusent des plaisirs les plus niais, qu'ils rient des plaisanteries les plus vulgaires, qu'ils prennent au sérieux les conversations les plus lourdes, les plus oiseuses, et. ce qui est bien plus pauvre encore, qu'ils n'admirent que les esprits les plus médiocres.
Oui, nous aimons les fêtes du peuple, parce que nous avons beaucoup vu celles du monde. D'abord celles du peuple ont un grand avantage, elle» se passent en plein air et en pleine liberté; ensuite la foule y est plus polie ; quand on s'est trouvé souvent dans nos fashionables cohues, quand on s'est senti plus d'une fois entraîné par un flot choisi vers une salle de souper déjà remplie ; lorsqu'on a subi les incertitudes, les involontaires caprices d'une émeute de bonne compagnie, lorsqu'on à reçu de délicieux coups de poing d'une main gantée et parfumée, lorsqu'on a reçu les inappréciables coups de coude d'une grosse comtesse affamée, lorsqu'on a vu jusqu'où peut aller l'empressement gastronomique de ceux qu'il est convenu d'appeler les gens bien élevés, on se trouve fort indulgent pour la foule grossière du peuple, et l'on pardonne à l'ouvrier qui vous coudoie malgré lui en vous disant : Faites excuse^ parce que l'on se rappelle que la \eille un dandy vous a marché sur le pied sans vous dire seulement : Pardon.
Une journée perdue, c'est un tort véritable pour l'ouvrier. Ce jour-là il dépense beaucoup et ne gagne rien. Remettez donc toutes vos fêtes au dimanche, et le peuple se di\ertira sans regret et sans remords. Un gouvernement ne doit jamais jouer le rôle de tentateur.
Le Parisien, (^ui n'éprouve jamais le besoin de réfléchir
éprouve toujours celui de parler; il faut bien dire quelque chose^ est un des préceptes de l'esprit parisien.
A Paris et partout, les effets de la mode sont les mêmes ; cela part comme une tramée de poudre, mais il faut y mettre le feu. Il y a des gens qui ont tout ce qu'il faut pour être à la mode; la poudre ne leur manque pas; la traînée est faite, mais on n'y met point le feu, et ils restent ignorés toute leur vie.
Ici, un sot qui parle avec assurance peut dire bien des bêtises impunément.
En fait de commérages, il n'existe pas dans tout l'univers une ville qui soit plus petite ville que Paris. Rome n'est rien en comparaison, c'est une petite ville simple j tandis que Paris est une collection de petites villes qui luttent entre elles d'imagination et de curiosité. A Paris les commérages se compliquent et se multiplient à l'infini; on devine ce que peut produire l'esprit de rivalité appliqué au commérage. Chaque quartier a la prétention de connaître l'aventure du jour mieux que tous les autres quartiers, et chaque narrateur, pour prouver qu'il en sait plus que personne, ajoute au récit qui court un détail nouveau de son invention. L'histoire ainsi défigurée fait son chemin sans obstacle. Le contrôle est impossible dans un si vaste empire. Le mensonge y circule librement, protégé par l'immensité.
Les Anglais, les vrais Anglais du moins, vont se voir pour le plaisir d'être ensemble ; ils ne se croient pas obligés de babiller pendant une heure pour vous avertir qu'ils sont là; les Espagnols fument et se taisent; les Allemands se réunissent pour rêver! les Orientaux trouvent d'ineffables délices dans un beau silence : ils ne parlent même pas pour donner un ordre; un regard, un signe, et l'on obéit. Vingt esclaves sont là pour comprendre. On n'a même pas besoin de les appeler : un signe, et l'esclave vous apporte une pipe; un signe, et l'esclave que cela regarde vous amène une odalisque au voile d'or!... un signe, et le sabre reluit, et la tête d'un homme est tranchée! La parole n'est pas plus prompte ni plus précise! la parole aux Orientaux est inutile, ils ont de quoi s'en passer; ils ont un esclave pour chacun de leurs désirs ; chaque homme représente une de leurs idées, et se charge pour eux de l'exprimer. Le silence est donc une des richesses de l'Orient, et, certes, ce n'est pas en cela qu'on peut nous reprocher d'étaler en France un luxe asiatique!
Dans ce grand monde si varié on rencontre toujours les mêmes personnes. On a beau traverser les ponts, courir d'un quartier à l'autre, la population des salons ne change point. Aussi, quand vous demandez :
— Était-il bien joli le bal de madame une telle? On vous répond dédai.eneusement :
— Il n'y avait rien d'extraordinaire, on y voyait les mêmes figures qu'on voit partout.
Ce qui n'empêche pas de critiquer une autre fête par ce reproche tout contraire :
— Tl n'y avait personne de connaissance, c'était affreux!
Voilà donc le plaisir qui vous attend dans un salon : si l'on y connaît tout !e monde, la curiosité n'y est pas excitée, et l'on ne s'amuse point; et si Ton n'y connaît personne, on s'y ennuie.
Le monde agit sur nous, alors même que nous sommes le plus indépendants de lui.
Si les jeunes gens savaient ce que c'est que le monde, que d'ennuis ils éviteraient ! que de dégoûts, de jours amers ils pourraient s'épargner! comme ils resteraient dans leur ville natale; qu'ils y seraient heureux! Cela me rappelle ces deux charmants vers que M. de La Touche adresse à un de ses amir, en lui parlant des bords enchantés de la Creuse-:
Le bonheur était là , sur ce même rocher
D"où nous sommes tous deux partis — pour le chercher!
Ces vers devraient être gravés en lettres d'or à l'entrée de tous les villages. Quelle douce morale ils renferment ! quelle leçon !
C'est une chose singulière, mais incontestable, que, dans le grand monde, pour se voir tous les jours quand on se
convient, il faut avoir, non pas les mêmes amis, mais les mAmes indifférents.
A Paris, les gens qu'on aime le plus sont souvent ceux que l'on voit le moins... L'homme qui néglige son meilleur ami, parce qu'il demeure loin de lui, passe sa vie chez un voisin qu'il déleste.