‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 17 sur 31 · SAVOIR · texte numérisé non relu

SAVOIR

Et il y a des gens qui se donnent beaucoup de peine pour en arriver là ! Si l'on faisait une nouvelle mythologie, nous exigerions que l'Amour fût, non pas fils de la beauté, mais de l'ignorance... Et que dis-je? c'est la morale des mal-

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heurs de Psyché, tant punie pjur avoir voulu savoir qui elle aimait.

Les esprits supérieurs, les talents généreux, doivent toujours se défier de l'idée dominante, c'est toujours l'idée dangereuse:

Le maître du jour sera le tvran du lendemain;

Tout droit proclamé est un abus naissant.

Cela nous arrive à tous très-souvent, n'est-ce pas? de nous intéresser à une chose si vivement que nous n'osons pas même avoir l'air de nous en occuper.

. . . Les hommes légers sont les seuls qu'il faut craindre.

Le vice est moins perfide : il choque la raison ;

Le dégoût qu'il inspire est un contre-poison ;

Il se nomme du moins;... mais ce froid badinage,

Parfum empoisonné cpii flétrit le jeune âge,

Ce dédain gracieux jeté sur la vertu ,

Cet ennemi charmant, sans avoir combattu.

Triomphe!... et nous rions ehcor de sa faiblesse.

Quand sa main nous atteint et quand son fer nous ble'^so.

iSous ne reconnaissons le mal qu'après la mort.

Il n'y a que deux manières de traiter la douleur: piîr l'abrutissement ou par l'étourdissement.

Tous les conquérants se ressemblent, le passé ne compte

pas pour eux. Il leur faut chaque jour des victoires nouvelles; ils ne savent garder leur prestige qu'à ce prix. Attacher est plus difficile que séduire ; triompher est plus facile que régner; usurper n'est rien, conserver est tout. L'empereur Napoléon lui-même nous a dévoilé la triste nécessité de ses batailles continuelles; il serait plaisant qu'en nous donnant le secret des conquérants, il nous eût aussi donné celui des séducteurs.

Toute vengeance est une duperie.

Les gens desprit sont ceux qui disent le plus de bêtises quand ils mentent.

Hélas! l'homme ici-bas fait, d'éternels apprêts Pour la fête du cœur qui jamais ne commence; Un la])oureur parfois se ruine en semence. Ainsi de jour en jour le grand bal est remis. Et l'on s'apprête en vain pour le plaisir promis , Le Temps fuit, emportant l'Espérance parjure, Et l'on n'a conservé du bal que la parure.

... Léon ti ne employa la première heure de l'attente à faire ce que nous appellerons le ménage du salon ; à ranger les livres, les keepsakes, les albums, ornements de la grande table: à visiter ses éléganlos j a rcli nié re s, à relever les fleurs penchées, à mettre en lumière les plus belles; à faire remplacer la riche corbeille qui fermait la cheminée par un bon

feu, ce qui était une sanglante épigramme contre la saison; mais les affreux beaux jours que nous avons eus cet été ne méritaient pas plus d'égards; à placer en évidence les nouveautés de la veille; à poser avec intention sur une étagère favorite, sorte de guéridon à tablettes, quelques hochets à la mode, des flacons anglais, une cassolette Louis XV, un talisman arabe, voire même un joli petit poignard d'un travail merveilleux. Ces ustensiles de fantaisie sont d'une grande utilité dans les conversations embarrassantes; ils amènent d'heureuses transitions, d'ingénieuses comparaisons jusqu'au jour où ils deviennent eux-mêmes d'agréables souvenirs.

Berquin a dit : « Un bon cœur fait pardonner bien des étourderies. » Nous disons : « Le bon goût fait pardonner même une mauvaise plaisanterie. »

Chacun de nous, dit-on, tient d'une bêle quelconque, plus ou moins féroce, plus ou moins intelligente; nous avons chacun dans le visage un trait caractéristique remarquable qui correspond au trait caractéristique d'un animal quelconque. Vous tenez de l'aigle, monsieur tient du chacal, madame ressemble à une fouine, mademoiselle ressemble à un écureuil. Cette opinion est consacrée, et beaucoup de gens ont le droit de la partager; mais un de nos amis, partant de ce principe, a posé la question d'une façon plus absolue; selon lui, l'espèce humafce est composée de deux grandes races bien distinctes, savoir : les chiens et les CHATS. Il ne prétend pas dire par là que nous vivions ensemble comme chien et chat ; au contraire, il admet la sym-

âl(i ESPRIT DE MADAME DE CflRARDIN.

pathie entre les deux races : elles sont différentes, mais elles ne sont pas ennemies; il s'explique de la sorte : L'individu appartenant à la race chien a toutes les qualités de cet animal, la bonté, le courage, le dévouement, la fidélité et la franchise; mais il en a aussi les défauts, la crédulité, l'imprévoyance, la bonhomie, hélas! oui, la bonhomie!... car la bonhomie, qui est une vertu de cœur, est un défaut de caractère. L'homme-chien, proprement dit, est plein de qualités solides, mais en général il manque d'adresse et de charme. L'homme-chien est rarement séducteur; il est destiné aux emplois sérieux; sa vocation le porte aux états qui demandent du courage, de la franchise, de la probité; l'homme-chien fait toujours un bon soldat; la race de l'homme-chien fournit les meilleurs maris et les meilleurs domestiques, les amis sincères, les bons camarades, les dupes sublimes, les héros, les poètes, les philanthropes, les notaires fidèles, les épiciers modèles, les commissionnaires, les porteurs d'eau, les caissiers, les garçons de banque et les facteurs de la poste; enfin, l'homme-chien choisit toujours de préférence les états oi\ il est possible de rester honnête homme.

L'homme-chien est chéri de tous ceux qui le connaissent, mais il est rarement aimé; l'homme-chien est né pour l'amitié ; il est susceptible de sentir vivement l'amour, mais il n'est pas né pour l'inspirer. L'homme-chien épouse presque toujours celle qui l'a séduit. L'homme-chien prêle son argent à de jeunes auteurs de vaudevilles qui lui refusent des billets de spectacle; l'homme-chien a presque toujours une femme coquette quii adore et des enfants ingrats qui le ruinent. Socrate, Régulus, le vertueux Calas et Washington appartiennent à la race de l'homme-chien.

Vhomme-chal j au contraire, n'est jamais victime que

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duiic ruse qui ne réussit pas. Il ne possède aucune des qualités de l'homme-chien, mais il a tous les profits de ces qualités : il est égoïste, avare, ambitieux, jiiloux et perfide, mais il est prudent, mais il est adroit, mais il est coquet, mais il est gracieux, mais il est persuasif, mais il est doué d'intelligence, d'habileté et de séduction. Il possède Xexpcrience infuse; il devine ce qu'il ignore, il comprend ce qu'on lui cache; il écarte, il absorbe par un instinct merveilleux tout ce qui peut lui nuire ; Ihomme-chat ne dédaigne que les vertus inutiles, il sait acquérir toutes celles qui peuvent lui profiter. La race de Thomme-chat fournit les grands diplomates, les intendants, les... Mais non, il ne faut offenser personne. Elle fournit presque tous les séducteurs et généralement tous les hommes que les femmes appellent perfides! Ulysse et Annibal, Pcriclés et le maréchal de Richelieu appartiennent à la race de l' homme-chat; nous lui devons la plupart de nos hommes à la mode et plusieurs de nos hommes d'État, par exemple, M. de... Mais non, il ne faut flatter personne.

Ce n'est pas tout encore : cet ingénieux système admet toutes les nuances que l'éducation peut produire; ainsi un homme-chien, soigneusement élevé parmi les hommeschats, peut, à force d'étude et de persévérance, acquérir quelques-uns des utiles défauts de ses maîtres et perdre quelques-unes de ses qualités pernicieuses; il deviendra défiant et se fera moins généreux : il apprendra à dissimuler, à calculer; il conservera sa bonté naturelle, mais il saura repousser avec adresse ceux qui voudraient en abuser; il se formera le cœur et res[)fit, c'est-à-dire qu'il sera dévoué avec mesure, et consciencieux sans sacrifice ; enfin il acquerra plusieurs mauvais sentiments qui le perfectionneront. L'homme-chien élc\é parmi les chats, l'homme-

chien élevé... en Normandie, donne une superbe qualité de préfets, de banquiers, de manufacturiers et de grands industriels; ce sont des hommes honnêtement habiles; ils sont séduisants, car ils ont acquis l'élégance des manières et la coquetterie du langage; ils savent plaire, parce qu'ils savent ce qui déplaît; ils sont à la fois sincères et flatteurs, naïfs et défiants, gracieux et bourrus; ils ont ce qu'on appelle de l'originalité ; ils sont aimables et sont souvent fort

aimés.

Les médecins divisent l'humanité par catégorie de tempéraments, et ils vous classent à la première vue; pour eux, on n'est ni monsieur un tel, ni madame une telle, ni une telle, ni un homme, ni une femme, on est un bilieux, sanguin, nerveux ou lymphatique. Nous connaissons un habile docteur qui pousse si loin cette manie de dénomination médicinale, qu'il ne s'exprime jamais que de la sorte : « Il a de l'esprit ce jeune bilieux que j'ai vu hier chez vous. — C'est M. de X... — xVli!... J'ai beaucoup connu sa mère autrefois, c'était une petite saïujuiiw bien aimable. » Si vous grondez devant lui une femme de chambre paresseuse, il secoue la tète et dit tout bas : « Lymphatique ! » Si un bel enfant vient le caresser, il l'embrasse en s'écriant : « Belle organisation!... nervo-sanguin !... .» Ce qui ne l'empêche pas de traiter tous ses malades de la même manière, bilieux lymphatiques ou nervo-sanguins, et de les tuer sans distinction avec la plus consciencieuse impartialité.

Un homme fort spirituel nous disait, un jour, qu'à ses veux la race humaine était divisée en deux classes : les

meneurs et les menés; ceux qui sont toujours les maîtres partout, et ceux qui, au contraire, attendent l'impulsion d'un autre pour agir; les objets et les reflets, les bergers et les moutons, les Oreste et les Pylade; et cet homme ajoutait que lart de gouverner, c'est-à-dire de choisir, consistait tout entier dans l'application exacte de cette découverte. En effet, il est de certains emplois auxquels les menés seuls conviennent; il en est d'autres que les meneurs peuvent seuls remplir. Il en est d'autres enfin que les meneurs doivent occuper pendant un certain temps, mais qui doivent devenir ensuite la propriété des menés ; d'abord les meneurs pour créer, pour organiser, pour donner le mouvement aux grandes choses, aux vastes entreprises; puis après eux les menés pour continuer l'œuvre en sous-ordre, pour maintenir avec précision la roue constante dans le chemin tracé. Les premiers ont le génie, le courage et la volonté; les seconds ont la patience, qui est quelquefois plus que la force. Les uns ont l'énergie, les autres ont la mesiîre; chacun à sa place peut mettre de grandes qualités en valeur. Le secret est de bien choisir pour eux cette place.

Madame de Staël avait raison de dire : « Vwl' prétention est un tiers. « Oh ! que c'est vrai ! il n'y a point de tête-àtète dans un Siilon où régne la vanité.

De loin, ce qui intéresse, c'est Paris, c'est la vie parisienne, ce sont les plus petits intérêts, les plus grandes niaiseries de Paris. Les commérages, les mensonges, les calomnies même, en province on veut tout savoir: les

fausses nouvelles ont, à vingt lieues de Paris, valeur de vérité; non pas qu'on y croie ou qu'on y veuille croire, mais on tient à savoir qu'elles ont eu cours. L'habitant de la province aime à pouvoir dire, de la chose même la plus absurde : « Il paraît qu'il a été question de cela à Paris. » Il réclame jusqu'aux erreurs de la grande ville; il veut la suivre dans tous ses faux pas; si Paris a une erreur panique, il ne veut pas qu'on la lui épargne ; si Paris porte sur un honnête homme un jugement indigne, il veut devenir son complice et prendre sa part des remords; Paris a joui pendant un mois de telle ou telle calomnie, l'habitant de la province veut en jouir aussi; il n'entend pas qu'on lui fasse tort d'un méchant bruit; et si, dans votre justice, dans votre loyauté, dans voire respect pour lui-même, vous lui en faites grâce, il dit avec aigreur : « Eh bien, mon journal n'a point parlé de cela!... » Désormais donc, votre journal vous en parlera, mais à sa manière; nous ne mentirons pas davantage pour cela; nous vous dirons, puisque vous voulez tout savoir : « Yoilà le mensonge d'hier. »

Nous avons entendu hier une bonne parole d'un cornac de sauvage. « Entrez, messieurs criait-il, vous verrez un sauvage comme vous n'en avez jamais vu, vous l'entendrez parler ; et la preuve de son existence, c'est- qu'il fait luimême so}i explication! » Vous figurez-vous cet homme de lii nature expliquant lui-môme au public comme quoi il est sauvage 1 c'est bien aimable de sa part.

En sauvaiil la vie à son prince, un soldat même est encore un peu courtisan.

Le cœur humain sapiloie souvent sur une souffrance quil éprouve; il passe devant son propre malheur sans le reconnaître. C'est que rinfirmité d'autrui nous apparaît dans son ensemble : alors elle nous eff'raye, elle nous semble intolérable; la nôtre, au contraire, nous arrive en détail, et par degrés nous force à la subir. Que de philosophes sans le savoir supportent avec résignation des ennuis qu'ils rêvent comme des supplices au-dessus de tous les courages, des tourments quotidiens qu'ils se croient de bonne foi incapables de supporter! témoin cette femme qui disait un jour : « Ah! ma chère, si je me croyais ridicule, j'irais me jeter à la rivière. » Or, cette femme avait de la barbe comme un sapeur, elle se faisait raser tous les matins par sa femme de chambre, et jamais il ne lui était venu à l'idée de considérer ce phénomène comme un ridicule.

Les hommes ne savent ni vieillir, ni enlaidir.

(le n'est pas une fail)les>e que de s'affliger de ce qui empêche de plaire.

Les musulmans se permettent le vin de Champagne sans aucun remords; voici leur raisonnement : « Le vin de Champagne n'était pas encore inventé au temps de ^laliomet, donc il n'a pu le défendre. » Il est avec le Turc des accommodements, et les parjures saluent hardiment /r

Champagne à la santé du Prophète. A eux il est permis de dire le Champagne : cette faute de français est un devoir de leur religion, sans elle ils seraient coupables; elle leur épargne un remords. On leur défend le vin. mais on leur permet le Champagne. Oh! les Normands!

Un Anglais était à l'Opéra, on donnait le Comte Ory, et, par un bonheur inouï dans les fastes de son pays, il était parvenu à retenir Tair du souper : C'est charmant, c'est divin. Oui, il l'avait retenu avec ses oreilles britanniques, et il le fredonnait assez agréablement entre ses dents britanniques aussi. — Ravi de son intelligence musicale, il se défia pourtant de sa mémoire ; alors, on le vit prudemment faire un nœud à son mouchoir. «. Pourquoi ce nœud? lui dit quelqu'un. — C'est pour cette petite air. dit-il. trèsjoli, je voudrais pas l'oublier. )■>

Il n'est point de noms absolus : telle action est une faute aujourd'hui, qui peut paraître un devoir demain; une grande colère se nomme un jour une fureur- insensée, une autre fois elle se pare du beau nom de sainte indignation; tuer un homme est un crime, et l'homme qui commet ce crime s'appelle un assassin; tuer plusieurs hommes à heure fixe, c'est un métier : l'homme qui exerce ce métier se nomme le bourreau; tuer une grande quantité d'hommes rangés d'une certaine manière, c'est une gloire, et l'bomrac qui acquiert cette gloire s'appelle un héros. Il en o.-t de même des choses les plus simples de la vie.

\In brave jeune homme entra un soir à Tivoli sans billet, en disant avec assurance : « Je suis Tivoli fils, » comme on disait Franconi père. On le laissa passer.

Les indifférents sont devenus quelque chose de si important dans la vie, qu'on est bien forcé de l'arranger pour eux. Autrefois, on avait deux ou trois amis intimes, amis de cœur, de bourse et d'esprit, avec qui on osait penser, devant qui l'on osait souffrir, craindre, espérer, rougir même; des confidents, des complices, auxquels on savait consacrer la plus grande partie de sa journée ; et puis on avait une vingtaine d'indifférents que l'on voyait tous les jours, avec qui l'on était très-lié, mais que l'on ne désignait que de cette manière : « Un homme de ma connaissance, une femme de ma connaissance. » Se voir tous les jours, souper ensemble toutes les nuits, ce n'était que fie connaître, ce n'était pas de l'intimité, c'était une relation, et non pas une liaison : puis enfin les jours de grandes fêtes, c'est-à-dire une fois par an, on recevait deux cents personnes, trois cents au plus, dont on n'enlondait jamais parler pendant le reste de l'année. Maintenant le- cœur a grandi, ou plutôt il s'est créé une monnaie banale qui lui permet de faire vivre une vingtaine d'amis intimes, une centaine de relations affectueuses, et six cents indifférents qui ont droit de visites et de causeries en votre demeure, et qui peuvent tomber chez vous les jours de tristesse, de fièvre, de mauvaise humeur, de paresse, de travail, d'in-

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spiration... ou de bonheur, ce qui est beaucoup plus grave, selon nous.

Or, comme cet accroissement de visites devenait une sorte de fléau, comme il n'a jamais été dans l'intention des gens du monde de se faire un martyre de la politesse, et que nous savons beaucoup trop bien vivre pour rien sacrifier au savoir-vivre, nous avons imaginé de consacrer un jour de la semaine à la plèbe de nos amis, c'est-à-dire h ceux que nous n'aimons pas assez pour leur donner la liberté de venir quand ils le veulent, mais qu'il nous semble assez flatteur de connaître pour que nous désirions nous parer de leur présence de temps en temps. L'usage de recevoir les visites du matin à jour fixe, usage déjà très à la mode depuis plusieurs années dans ce qu'on nomme le grand monde, se généralise chaque jour davantage; il en résulte ceci : les personnes qui se voyaient souvent ne se voient plus du tout, parce que rien n'est plus difficile que de saisir ce malheureux jour. Si vous le manquez une fois, il vous faut attendre la semaine suivante, et puis une migraine, une affaire vous retiennent chez vous, et voilà quinze jours de passés. Le lendemain vous seriez libre, vous pourriez allez voir votre amie, mais le lendemain elle ne veut pas de vous; son cœur vous est ouvert le samedi, ou le jeudi, ou le dimanche ; les autres jours, il vous reste fermé comme sa porte; car ne croyez pas que l'on ait voulu dire : Je suis toujours chez moi le samedi, pour vous donner un moyen certain de venir sans perdre vos pas, non : .le suis chez moi le samedi, signifie : Je ne veux pas de vous les autres jours. Ce n'est pas tout encore : cette amie vous offense, vous et les personnes qui ont de l'affection pour elle, en ne vous recevant qu'avec vingt autres indifférents, car ces jours-là elle n'est jamais seule; et puis enfin

elle mécontente les gens qui ne l'aiment point, qui se font une corvée de lui faire une visite, et à qui elle ôte la ressource d'envoyer une carte chez elle, ou l'heureuse chance de la trouver sortie

En fait d'aro:ont. le passé ne compte pas : l'avenir est tout.

Dans ce pays de camaraderie et de coterie, l'indépendance est un scandale, la justice une monstruosité ; un homme qui n'a pas de préventions al'aird'un sot qui n'a pas d'opinions. Si vous critiquez une chose, vous n'avez d'excuse que parla malveillance. Si l'on vous connaît quelque raison de haïr la personne que vous blâmez, on vous comprend tout de suite, et elle-même n'a garde de se fâcher; elle sait que vous êtes placé de manière avoir en mal tout ce qu'elle fait; elle regarderait même votre admiration comme une marque de mépris qu'elle ne mérite pas; les violents outrages de la calomnie lirritent moins que les éloges froids de l'impartialité. On s'écrie depuis des siècles : « Est-il rien de plus révoltant que l'injustice? » Nous répondrons : « Oui. il y a quelque chose de plus révoltant, c'est la justice! » Elle indigne tout le monde également : d'abord les ennemis de celui que vous vantez, qui ne vous pardonnent pas d'admirer ce qu'ils détestent, et puis les amis qui fiouveni que vous n'en dites jamais assez.

La faiblesse de res|)rit est pleine de ruse; elle se donr^e toute sorte de faux noms qui la déguisent; elle resseml)|(»

toujours à une espèce de force : rentôtement, par exemple, qui est une faiblesse de première qualité, l'entèlement se nomme, pour ceux qui en sont doués, fermeté d'opinion; l'indécision se nomme prudence; la bêtise se nomme constance dans les idées, et la paresse force d'inertie.

Les deux plus grandes puissances de la séduction sont le danger et le mystère, n'est-ce pas? Pourquoi les personnes fausses ont-elles tant de charme? C'est que l'on est attiré vers elles par le danger et le mystère : tout le secret de

leur empire est là.

Nos qualités nous viennent de la nature, mais nos vertus sont le fruit de notre éducation; un enfant avare, si on lui fait honte de son avarice, peut devenir généreux; un poltron peut devenir brave; un égoïste même peut devenir bienfaiteur par orgueil ; mais un homme gauche est toujours maladroit, mais un paresseux est toujours inutile.

Je m'indigne en pensant qu'il est des mallieureux Qui se privent du jour comme d'un luxe affreux, A qui l'on fait payer l'air pur d'une fenêtre., Le rayon du soleil qui réjouit leur être. Maudit soit le premier qui, dépouillant nos yeux , Osa mettre un impôt sur la clarté des cieux î L'astre du jour taxé 1 la lumière vendue ! Cet homme avait perdu le bon sens , ou la vue !

— Cela est affreux à dire, mais l'homme le plus romanesque n'est pas insensible aux douces réalités de la vie:

cette jolie maison si fraîche, si éIép:anto, si confortable. n"avait pas fait une lésrère impression sur les pensées de M. de Marny. Onsaitàquel point toutes les douceurs d'une existence élégante lui étaient devenues nécessaires par suite de son éducation. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne savent pas vivre sans leurs aises; ils ne sont pas endurcis aux fatigues, aux privations, par les longs voyages ou les chances de la guerre; ils n'ont point dormi à la belle étoile, mangé du cheval ou de vieux coqs ; ils n'ont point couru deux jours et deux nuits pour apporter une nouvelle; ils n'ont point na\igué par un temps d'orage ; ils n'ont point franchi d'éternels déserts; ils n'ont souffert ni le chaud, ni le froid, ni la faim, ni le sommeil. On lésa élevés dans du coton., ils n'ont dormi que sur la plume, ils ne se sont assis que sur la soie. On les a nourris de crème et de gâteaux quand ils étaient petits, et maintenant ils vivent de truffes et de plumstechs. Ils se font conduire dans de bonnes voitures par de bons cochers, dans une bonne loge au spectacle. Ils sont à merveille chez eux. On ne saurait inventer un soin pour eux qu'ils n'aient eu déjà eux-mêmes... Je vous défie de trouver quelque chose à leur donner... Ils ont acheté tout ce qui peut plaire; ils ne laissent rien à faire à ceux qui les aiment; ils ont prévenu d'avance tous leurs désirs.. Aussi quand ils sortent de l'atmosphère qu'ils ont chauffée et parfumée pour euxmêmes, ils sont mal, très-mal. Tout leur est supplice et privation... Ce n'est pas leur faute vraiment ; on les a élevés à cela , et ils ne peuvent plus se passer du bien-être de leur vie; et ils se sentent malheureux près de la personne la plus aimable, s'ils ne'trouvent pas chez elle le confortable qu'ils ont chez eux ; ils préfèrent au bout d'un certain temps la femme insignifiante chez qui l'on dîne bien, à la femme la plus séduisante dont le cuisinier est douteux, dont le

dîner est mal servi. Gela est triste, mais c'est vrai. Autrefois on ne disait pas ces misères-là dans les romans, les héros étaient censés ne vivre que d'amour : mais nous peignons le monde tel que nous le voyons, tant pis pour la vérité si elle n'est pas belle.

Le prix d'une chose , c'est l'idée qu'on y attache, à moins ce|)endant qu'on ne soit forcé de la payer; alors c'est le prix qui ftiit riflée.

C'était un de ces 2;ens qu'on nomme l)ons garçons. De ces vieillards légers qu'on traite sans façons; Un quasi philosophe à petites idées , Aux discours peu décents, aux manières guindées. Futile avec bon sens, ignorant avec goût. Il savait sans esprit causer fort bien de tout; Bravant les préjugés, soumis aux convenances. Sa vie était un long coucert de dissonances.

La variété dans la constance! n'est-ce pas le plus beau de tous les problèmes à résoudre? Être toujours le même et paraître toujours nouveau, voilà le grand secret de plaire et de fixer l'amour. Cela explique le succès des êtres capricieux. Il serait éternel si par malheur le caprice n'avait aussi sa monotonie. Hélas! le jour où l'on s'est dit : C'est du caprice, le prestige est détruit , on s'attend à tout , rien ne peut plus surprendre. Le caprice lui-môme est prévu, on y compte, et il ne vous manque jamais; alors il n'agit plus sur vous, il s'est déconsidéré à vos propres yeux par la régu'aritéde son inconstance, vous n'y faites pas attention!

CVRACTERE^; ET î^ENTIMENTS. 229

VOUS le îraitez sans conséquence, vous le traitez comme on traite les choses et les gens sur lesquels on croit pouvoir compter.

Tout homme esl sujet à lerreur. toute médecine est dangereuse. Mais erreur pour erreur, danger pour danger, je préfère encore le médecin qui nous laisse mourir au médecin qui nous tue.

Cn médecin habile est chose très-rare , il est vrai : mais il est une chose bien plus rare encore, c'est un malade intelligent. Oh! les malades, les malades! qu'ils sont stupides!,.. La médecine na pas de plus grands ennemis que les malades; l'un croit vous raconter ses souffrances^ il ne vous révèle que ses prétentions; il se sent un homme de génie, il aspire aux maladies cérébrales. Celle-ci est un ange de mélancolie, elle se pare d'un anévrism^ au cœur; celle-là avoue une incurable maladie de nerfs; c'est une manière ingénieuse de vous dire que son mari l'ennuie et qu'il la tourmente toute la journée ; cette autre est menacée d'une maladie de langueur, elle se fait ordonner des distractions. Celui-ci a des prétentions à toutes les sciences, il vous explique ses douleurs avec les mots de l'art, il se sert de plaintes techniques pour vous conter ce qu'il éprouve; ses gémissements sont érudits et pédants, ils font valoir son éducation. Oh! l'épigastre, s'écrie-t-il: oh! les bronches! oh! le péritoine! Quelquefois il se trompe, il a un rhumatisme dans le bras et s'écrie : Oh! le tibia, le maudit tibia! Il en est d'autres, enfin, qui n'avouent jamais que des souffrances élégantes, qui cachent toutes souHrances

vulgaires qui sont indignes d'eux. Pauvre médecin, comment saura-t-il la vérité? Il lui faut étudier non-seulement le mal du patient, mais aussi le caractère de l'individu; car souvent, pour le guérir d'une maladie, il faut commencer par le corriger d'une manie.

L'argont! — qui rend l'esprit et le courage nuls.

Qui change le génie et Famour en calculs ;

L'argent! la providence ou plutôt la ressource

De l'univers ! Dieu saint ! dont le temple est la Bourse.

Dans ce temple superbe ouvert à son pouvoir.

Le prêtre est un banquier, l'autel est un comptoir;

Et le parquet bruj-ant est le saint tabernacle

Dont un agent de change est le sublime oracle.

A la voix argentine on nous voit courir tous.

L'argent fait nos talents, dénature nos goûts;

Tel eût représenté Socrate , Achille , Horace ,

D'un infirme au pouvoir dessine la grimace;

Tel eût fait pour l'autel des psaumes en latin.

Flétrit son bon curé du nom de calottin ;

Tel eût été flatteur du tyran sous l'Empire,

Se fait flatteur du peuple , et bâcle une satire.

De l'argent du libraire ils sont tous envieux;

Et puis la médisance — est ce qu'on vend le mieux.

L'Europe est un bazar, Paris une boutique.

Pour garder son argent , on garde son affront , Et l'on supporte en paix l'arrogance ennemie... Par lâcheté?... Non pas, — mais par économie.

Que faut-il dans le monde,

Quand on veut que la mode ou l'argent vous seconde'.

Hélas ! dès qu'on y rêve un brillant avenir. Il faut so fairo avaro Pt vain pour parvenir.

A de vaines chimères

On immole ses goûts, ses vertus les plus chères; —

Puis, lorsqu'on est blasé sur tant de vanité,

Lorsque de ces plaisirs on voit la nudité.

Quand on sait que ce jeu ne satisfait personne.

Que le monde jamais ne rend ce qu'on lui donne...

Sur le passé Ton jette un douloureux regard...

Aux premiers vœux du cœur on revient , — mais trop tard !

C'est un mauvais service à rendre au pèlerin Que l'avertir toujours des dangers du passage. Dans de certains périls vaut mieux un fou qu'un sage. Tel , sur le front des rocs s'élance avec ardeur. Chancelle — quand du gouffre il sait la profondeur. Vieillards, gardez pour vous vos préceptes arides. Gardez votre prudence, elle sied à vos rides : D'une sublime erreur n'arrêtez point l'excès; C'est la témérité qui fait les grands succès. La force du jeune âge est dans son ignorance , Vieillards!... notre sagesse, à nous, c'est l'espérance! Mais non , de nos erreurs les cruels sont jaloux ; Le trop-plein de leurs ans retombe aussi sur nous. Dans nos beaux jours troublés, la nuit touche à l'aurore : A quinze ans , dans Terreur, on peut rêver encore ; Mais à vingt ans l'on sait que plaire n'est qu'un jeu , Qu'un cœur froid peut parler un langage de feu ; Jeunes, on nous apprend à fuir ce qui nous charme.

Pour une personne qui a de la gaieté dans le caractère, et que les bonnes rharr/e.'^ divertissent, rien ne vaut, pas même une comédie de Molière, rien ne vaut la conversation d'un homme bète qui admire... Machiavel.

•232 ESPRTT DE M.VDVME DE GIRARD IX.

Il est bon que les gens qui prétendent nous mener sachent d'avance qu'un jour on leur demandera compte de leur itinéraire ; il est bon de raconter de temps en temps les actions de ceux qui ont agi , cela donne à penser à ceux qui agissent ; si nous savions d'avance que toutes nos œuvres seront un jour connues, il en est beaucoup peut-être dont nous nous priverions; une clarté sans cesse menaçante peut prévenir bien des mauvaises actions. Casllgat ridendo mores, cela n'est pas bien prouvé: mais ce que ridendo ne peut faire, la publicité pourrait l'accomplir; exemple, vous avez dans votre demeure un petit cabinet sombre; il est toujours malpropre; on y enfouit toutes les vieilleries de la maison; que par une combinaison quelconque un architecte y fasse percer une fenêtre . le cabinet obscur se change en un boudoir charmant; il en sera de même de nos vies : l'idée que toutes nos actions pourront être tôt ou tard connues agira malgré nous sur notre conduite, épurera nos pensées, ennoblira nos ambitions.

Il est glorieux pour soi-même d-^' franchir les torrents à cheval, mais il est plus beau de trouver un pont pour les autres.

Pauvre peuple! sans tes amis il y a longtemps que tu serais heureux.

CARACTERES ET SENTIMENTS. o.i.i

L'incertitude, c'est la mort, c'est l'oisiveté, c'est It» découragement, c'est la stérilité.

L'originalité est devenue la prétention universelle. Qui est-ce qui oserait être simple aujourd'hui ?

Le ridicule est de tous les agresseurs celui qui a le moins de courage : comme tous les poltrons, il n'attaque que ceux qui le craignent ; il ne poursuit que les gens qu'il fait fuir. Abordez-le franchement., et il devient si timide qu'il vous tend la main, et que. loin de vous nuire, il peut vous servir ou besoin.

Je pense de nos jours que les gouvernements Se nourrissent d'impôts — et non de sentiments. C'est à notre raison que leur besoin s"adre>so; Ils veulent notre argent et non notre tf^ndresse.

« Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; son plus grand talent était une connaissance approfondie de la langue russe; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une facilité de rédaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne la preuve. Il reçut un jour de I impératrice Catherine l'ordre de rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui lirent oublier : la première fois qu'il retourna chez l'impératrice, celle-ci.

après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde; il tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout a l'autre, sans hésiter une seconde, tout le projet de loi. Catherine fut tellement satisfaite de cette rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les yeux. On juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc ! Bezborodko allait se confondre en excuses ; elle lui imposa silence par des compliments, et le nomma le lendemain son conseiller privé. » Cette anecdote est empruntée aux rM'émoires de madame Lo Brnn.

En toute chose rien n'est plus dangereux qu'une épreuve, non pas l'épreuve simple des événements, mais une épreuve volontaire : tel qui résistera aux dangers naturels les plus inattendus succombera à un péril imaginaire arrangé pour le confondre, parce qu'aux événements forgé il manque cette transition insensible qui nous prépare à notre insu, et qui se trouve toujours dans les événements naturels, même les plus extraordinaires; parce que dans le merveilleux de la réalité il y a toujours quelque chose de probable qui nous guide pour croire et pour craindre, tandis que, dans le fantastique prémédité de 1" invention humaine, il y a toujours au contraire quelque chose d'absurde et de monstrueux qui déroute toutes nos idées, qui détruit toutes nos facultés, qui nous fait perdre la raison et le courage. Les épreuves du hasard, les épreuves de la douleur, les épreuves des révolutions et de la fortune, voilà les bonnes; défiezvous des épreuves combinées et surnaturelles, elles sont toujours dangereuses, et puis elles ne prouvent rien.

caracthren et s;entim knts. 23.:

L'élégancp p?t la véritable jeunesse de la civilisation.

Ah ! quel bonheur dêtre libre, libre de la plus belle de toutes les libertés, celle de la pensée: de ne porter la chaîne d'aucun parti, d'être indépendant du pouvoir, et de n'avoir fiiit aucune alliance avec ses ennemis; de n'avoir à défendre ni la sottise des uns. ni la mauvaise foi des autres: (\o n'être responsable des actions de personne, de pouvoir agir en son nom. et pour soi: de ne rendre compte qu'à Dieu seul de sa vie; de n'attendre d'avis que de sa conscience: de se fier sans crainte à ce pur instinct de la vérité que le ciel a mis en nos cœurs, et que nous avons nommé la foi ; d'admirer sans se croire flatteur, d'être juste sans se croire généreux; de chercher le bon côté de toutes les choses, comme l'abeille cherche le miel de toutes les fleurs; de regarder avec un œil pur. d'écouter avec une oreille indépendante; de voyager sans ordre, et de s'arrêter, selon sa fantaisie, là où le site est plus beiui, là où le soleil est plus brillant; de n'avoir pas besoin de demander à qui appartient un pays, pour savoir si l'on doit s'y plaire ; de n'avoir pas besoin de demander le nom d'un acteur, pour savoir s'il faut l'applaudir; de retenir indifféremment tous les airs, s'ils sont harmonieux; de s'enivrer impartialement de tous les parfums: de s'amuser de tous les esi)rits. de jouir de tous les talents, quelles que soient les couleurs dont ils se parent; d'honorer tous les courages, quelle que soit la bannière qu'ils défendent. Oh! quel bonheur de n'avoir point de parrains politiques: de n'avoir point de devoirs de con-

iW, ESPRIT ne MADAME DE GIRARD IX.

vention; de n'être forcé à aucune haine; de n'être engajîé dans aucun mensonge; d'être libre enfin!

Si les louanges portent malheur, les reproches en compensation portent bonheur. A peine a-t-on fait l'éloge d'un de ses amis ou d'un de ses domestiques, que l'on apprend une trahison df l'un ou une maladresse de l'autre.

La malveillance sert mieux que la flatterie; en général, les ennemis sont encore plus maladroits que les amis.

M. Thiers rencontre l'autre jour un académicien jeune encore, mais déjà dans l'âge sérieux : « Comme vous rajeunissez! lui dit M. Thiers: qu'avez-vous? — Mais rien... — Allons donc... on ne rajeunit jamais sans motif. »

Il n'y a que les parvenus qui s,' donnent entre eux; leurs titres.

Un ennuyé prend tant de place ! sa présence rend Fatmosphère si pesante! il absorbe tant d'air vital quand il soupire et quand il baille !

L'indépendance d'esprit est une colline d'où l'on voit de haut et de loin.

OÙ la liberté n'existe plus pour les partis, la liberté n'existe plus contre eux.

Où la compression a tous les droits, la raillerie n'en a plus aucun.

Alors riiistoire qui plaisante et qui passe, l'histoire vivante n'a qu'à se taire pour laisser parler riiistoire qui juge et qui reste.

Quand on a épuisé toutes les recherches de la civilisation, ce qui plaît, ce qui amuse, c'est la naïveté dans la nature, c'est la simplicité dans le vrai.

Aimons tout bonnement, messieurs, notre pays. J'aime la France, moi, comme on aime sa belle. Avec tous ses défauts, vainc, folle, infidèle, Changeant de Dieu, de roi, conmie on change d'amoui

. Mon Dieu! quel admirable peuple que ce peuple français! comme il aime tout ce qui est grand, noble, poétique, généreux! et qu'il faudra de peine et de paroles pour en faire un peuple égo'iste et bourgeois! et encore n'y parviendrat-on qu'en le trompant. Car c'est bien là ce qui fait sa gloire, qu'il faille toujours prendre un noble langage pour le corrompre, un droit chemin pour l'égarer, un beyu masque pour le trahir. Tous ceux qui, depuis des siècles, ont cherché à l'entraîner au crime, l'ont honoré du moins par

leur hypocrisie ; tous les fourbes , les lâches , les envieux, les ambitieux qui ont exploité son héroïsme, ont été forcés de ûatler par de brillants mensonges sa chevaleresque générosité. Nul n'a osé lui dire : Fais cela pour ton intérêt, et prends cela pour le garder. Jamais on n'a obtenu de lui le mal qu'au nom du bien.

En France rien n'est stable parce que tout est exagéré.

Ce caractère excessif des Français se retrouve chez eux en toutes choses, dans la politique, dans les arts, dans les sciences, jusque dans les modes enfin.

Trop ou rien c'est leur devise.

0 Français! ô Parisien! le privilège est pour toi chose si séduisante que, pourvu qu'on te l'accorde, tu en jouis avec orgueil, sans l'apercevoir qu il n'existe plus. C'est que dans ce pays où chacun tient tant à ses droits , ce qu'on aime surtout, ce sont les faveurs auxquelles on n'a pas de droits; c'est que là où la vanité est reine, l'exception déborde la règle ; en un mot , c'est que voilà l'égalité telle qu'on la rêve en France : le privilège pour tous!

Nos réjouissances populaires ont toujours un faux air d'émeute qui leur prête beaucoup de charme. En France, la révolte est le principe de toutes les fêtes. On ne croit pas s'être amusé quand on ne s'est pas un peu insurgé contre ceux-là mêmes dont le métier est de protéger les plaisirs. Et puis c'est en toute chose une mauvaise foi attristante ;

l'esprit de fraude préside à tous ces innocents marchés ; le besoin d'usurpation est le moteur de tous ces jeux : on s'entasse huit dans un fiacre qui ne peut contenir que six personnes; le cocher crie, on n'en tient compte; on lui dit des injures et on le bat ; si l'on voit une haie ou une barrière, on la franchit : les haies et les barrières ne sont faites que pour être escaladées; personne n'attend son tour, personne ne reste à sa place; la plus mauvaise place paraît toujours la meilleure quand elle est déjà prise. Tricher, usurper, enfreindre, voilà chez nous le vrai plaisir; l'amour lui-même subit cette fatale loi : on n'aime passionnément sa maîtresse que quand elle est la femme d'un autre. Écoutez au hasard la conversation des passants qui reviennent le soir d'une fête, vous entendrez toutes phrases comme celles-ci : Il m'avait dabord demandé vingt .<ous; j'ai dit: Merci ! je n'ai que quatre sous... je m'en vas. Alors il m'a crié : Le

v'ià pour quatre sous — Le plaisir de la fête se réduit

donc à n'avoir payé que quatre sous ce qui valait un franc. et à être parvenu, par la violence, là où il était défendu d'arriver.

Nous formons aujourd'hui une population entière de vieux avoués retors et rapaces, tristes et lourds, ne riant jamais... que d'une belle action. On nous a ôte toute notre grandeur, toute notre poésie; mais vous ne comprenez donc pas qu'on nous perd, qu'on nous ruine, par cette honteuse métamorphose ! Notre force était dans notre héroïsme, notre richesse était dans notre esprit. Notre puissance, à nous, est toute morale, notre influence est tout intellectuelle; elle est immense, mais elle ne peut s'analyser... C'est un prestige : une froide combinaison l'anéantit. Nous ne pouvons que

l'impossible, nous ne devons compter que sur l'imprévu. La raison, pour nous, c'est la mort. Le jour oîi nous calculerons... nous périrons !...et l'on ne nous apprend plus qu'une chose, à calculer, à tout calculer... et nous périrons avant riieure, avant l'heure marquée pour nous au cadran des nations.

Le Parisien s'imagine toujours qu'un ouvrier n'a qu'une pensée, c'est de contrarier sa marche ; il ne comprend pas que c'est pour lui-même, pour la sûreté même de sa course, qu'on lui indique les passages dangereux; et dans une mesure de prudence il ne voit jamais qu'une taquinerie de l'autorité. Si des couvreurs attachent deux lattes en croix au bout d'une corde, pour vous avertir de prendre le large et d'éviter les tuiles qui peuvent vous tomber sur la tète, le Parisien n'en tient nul compte, il marche bravement sous le danger; seulement il joue avec les lattes, qu'il envoie par un coup léger dans les yeux de la personne qui vient derrière lui; les barrières pour lui n'ont point de langage, il saute par-dessus sans se déconcerter, et ce n'est que lorsqu'il a reçu un sac de plâtre sur les épaules, un coup de pioche sur la cheville, ou une cheminée sur la tête, qu'il commence à deviner que ce mot : « On ne passe pas! » qu'il regardait comme une vexation révoltante, était un conseil d'ami.

Nous sommes négligents en France, et nous avons l'art de gâter les plus belles inventions par notre manque de soins. Et cela, parce que nous n'avons point do conscience, (Hi plutôt parce que chez nous chacun méprise son propre

métier; on a toujours mieux à faire que son devoir. Un homme de bureau méprise son bureau ; il ne saurait y arriver à rheure précise, il est poëte ou auteur de vaudeville : il vient tard, il avait sa répélition. Un caissier méprise sa caisse; il se fait spéculateur : il vient tard, il avait un rendez-vous d'affaires. Un [commis marchand méprise sa boutique; il se fait homme à bonnes fortunes : il vient tard, parce qu'il n'avait pas de rendez-vous. Un clerc d'avoué méprise son étude; il est musicien : il vient tard, il étudiait pour un concert. Et tout le monde est ainsi en retard, et de toutes ces négligences innocentes résultent souvent de grands malheurs.

Quel est le flatteur qui le premier a osé dire que les Français étaient un peuple léger? Nous, légers! mais il n'existe pas de peuple plus grave, plus routinier que nous, plus maniaque. Or, rien n'est moins léger qu'une manie, car on peut vaincre quelquefois une passion, mais on ne triomphe jamais d'une manie. Nous, légers! et pourquoi nous dit-on légers? Parce que nous nous occupons de choses frivoles? mais si nous nous en occupons sérieusement, ce n'est plus de la légèreté. Un caractère léger est celui qui n'attache d'importance à rien; nous, au contraire, nous attachons de l'importance à... rien. Qu'on nous permette de jouer ainsi sur les mots, qu'on nous permette aussi cette image, pour dépeindre la légèreté française ; nous ne dirons point : C'est un papillon sur une fleur, une mouche sur une |)lume, un enfant sur une balançoire, une hirondelle sur une girouette, c'est-à-dire un poids insensible sur un corps léger; nous dirons : La légèreté française, c'est un gros homme en tilbury, c'est-à-dire un poids énorme sur un

corps fragile, qui ne mérite pas de le porter: un prix exorbitant sur une chose sans valeur; une sérieuse application à des niaiseries ; de la gravité dans les choses futiles ; un grand zèle pour des inutilités. L'esprit français est léger, cela est vrai, mais l'esprit est léger partout; quand un Français a. de l'esprit, il s'exprime avec finesse, avec grâce, il est ingénieux et grave, profond et malin, sage et fou, c'est-à-dire que sa pensée a toutes les conditions de l'esprit; mais un étranger spirituel est aimable de la même manière. Michel Cervantes, qui n'était pas Français, avait dans l'esprit toutes ces qualités-là ; d'ailleurs la légèreté de l'esprit n'a rien de commun avec la légèreté de caractère, et c'est celle-là que nous n'avons pas et que nous n'avons jamais eue. On dit : Le Français léger meurt en riant. Eh mais, nous n'appelons pas cela de la légèreté : c'est du courage, c'est de la foi, c'est de l'espérance, c'est une sublime philosophie ; c'est le beau côté du caractère français. L'oubli de soi-même ne passera jamais pour de la légèreté. Ce (|ui constituerait un caractère léger, ce serait le changement ; et chez nous rien ne change, nous sommes toujours les-mêmes; nous varions un peu nos rois, mais voilà tout; nos plaisirs ne varient point, nos goûts sont éternels, nos modes sont dune solidité désolante. On pourrait, pour exprimer une chose stable, dire : Elle durera aussi longtemps qu'une mode. Voilà trente ans que les hommes se croient charmants avec leurs habits difformes ; les femmes ont porté quinze ans les manches à gigot^ et voilà quarante ans que Ion porte des cravates de mousseline empesée : nous serons heureux le jour où un règne durera le temps d'une mode; atteindre l'âge d'une mode, c'est vieillir.

Chez nous, pour bien agir, on a besoin de se savoir regardé : du jour où l'on se pique de bien faire son métier, on le fait bien: l'important est de faire arriver le devoir à l'état de prétention. Alors vous pouvez être tranquille, on n'y manquera plus.

Nous, qui sommes un peuple léger, nous sommes malveillants pour ce qui est nouveau: nous sommes curieux, mais nous restons incrédules.

Singulier pays, où Ton est à la fois si spirituel et si bête, si brave et si lâche !... Ici. excepté des balles, on a peur do tout. Ici tout le monde a le courage de se faire casser la tète, personne n'a le courage de la porter haut.

Les fils de marins se font commis, les fils de laboureurs se font valets de pied; ceux-ci aiment mieux monter humblement derrière la voiture d'un maître, parés d'un habit dont ils n'ont pas choisi la couleur, que de conduire fièrement les bœufs qu'ils ont nourris, attelés à leur propre charrue, dans le sillon paternel. C'est qu'il n'y a plus personne pour leur dire : L'indépendance est une noblesse, la terre des champs est plus noble que le pavé des villes, la blouse est plus noble que la livrée, le laboureur est plus noble que le valet.

Le jcnidi de la mi-carèine, cette année, les badauds promeneurs ont passé leur soirée dans une admiration bien naïve et bien motivée. Près de dix mille personnes sont restées sur le boulevard des Italiens pendant de longues heures, le nez en l'air, les yeux ravis, dans Tattitude de la contemplation, occupés à regarder... une comète? un ballon? iMoins que cela : des bulles de savon qui sortaient d'une des fenêtres de la maison située au coin de la rue Richelieu. Ces bulles de savon étaient d'une grosseur prodigieuse; elles contenaient de la fumée de tabac. D'abord on se disait : Est-ce bien une bulle de savon ? n'est-ce pas un petit ballon d'essai ? Puis lorsque la bulle venait à crever en heurtant le volet d'une boutique ou le sommet d'une enseigne, et qu'on voyait tout à coup s'élever un léger nuage, et qu'on reconnaissait le doux parfum du cigare bien-aimé, l'étonnement redoublait, et Ton se demandait avec inquiétude quel souffle éolien avait pu gonfler ces bulles aux proportions formidables. Le nom de Vivier circulait alors dans la foule, et tout s'expliquait. Pour ce fameux sonneur de cor, qui chante cinq notes à la fois, ce n'est rien que de souffler dans un chalumeau devant les populations enthousiasmées; ils étaient là plus de dix mille, et ils sont restés là trois heures. Des poupées, des nains, des bulles de savon L.. Un peuple si facile à amuser ne devrait pourtant pas être difficile à gouverner, car gouverner

c'est amuser.

En France, nous avons un grand secret, un art qui n'appartient qu'à nous, un moyen infaillible de changer en sup-

plice tout ce qui doit nous être plaisir : notre misérable vanité est parvenue peu à peu à nous faire de toute cliose agréable une torture; d'un don généreux nous faisons un impôt qui accable, d'un soin affectueux nous faisons un devoir qui ennuie ; nous n'avons pas une bonne institution qui ne soit faussée par un abus qui la dénature. Ainsi, est-il un jour plus long, plus affreux, plus redouté que le premier jour de l'an... jour de misère, où la femme la plus aimable vous apparaît sous la forme d'un créancier, oii vos domestiques vous poursuivent comme des huissiers ; où chaque souhait se paye , où chaque embrassemont vous coûte; jour de corvée, jour de tristesse, jour d'angoisse s'il en fut, et cela parce que vous l'avez gâté par de stupides usages; parce que vous avez inventé le luxe des présents; parce que vous avez la folle manie de donner chaque année à cette époque la mesure de votre fortune et de votre tendresse; parce que vous vous êtes fait une obligation de ce qui devait être un caprice; et pourtant, dans son principe, quel jour plus naturellement heureux que celui-là? Que plus charmant usage que cet échange de souhaits au commencement d'une nouvelle année ? Que d'atfection dans cette idée superstitieuse d'un ami qui entre chez vous en disant : « Je veux commencer l'année avec toi ! » Quoi de plus charmant que ces petits enfants qui mesurent le temps par les bonbons qu'ils reçoivent à jour fixe; qui savent qu'ils ont un an de plus par les joujoux qu'on leur apporte; qui comprennent que la raison leur vient au changement qui s'opère dans ces présents annuels; qui sentent que l'enfance s'éloigne quand le polichinelle se change en livre, quand le ménage se change en pupitre à écrire, quand le pupitre enfin se métamorphose en étui de mathématiques? A cet âge, une année est cho.-^e importante; le lomps alors, c'est

réducation, et réducation c'est la destinée : il faut bien faire comprendre à l'enfant ce qu'il a fait de l'année qui s'achève; il faut le récompenser s'il l'a bien employée, et s'il l'a perdue, il faut l'encourager à mieux employer celle qui commence. Oh! pour les enfants, vivent les étrennes!... Les étrennes pour eux c'est une leçon, c'est une pensée, c'est la première émotion de leur jeune âme. C'est un puissant moyen d'instruction aussi : vous leur apprenez en un jour deux lois immortelles : la plus plus puissante loi de la nature, la plus puissante loi de la société : le temps et la PROPRIÉTÉ. Oui, riez, mais cela est vrai : l'enfant apprend le même jour qu'il a vécu une année , une année qui ne reviendra plus ; il apprend aussi que le jouet qu'on lui donne lui appartient à lui seul . qu'il peut le briser sans qu'on le gronde, que nul n'a le droit de le lui prendre, qu'il peut le donner enfin, ce qui est la plus grande preuve de la possession.

Qu'a-t-il donc de plus que toi, ô peuple! ce fier bourgeois de Paris que tu poursuis de ta haine? Il n'a ni châteaux, ni hôtels, ni forêts, ni prairies; il loue un appartement étroit et triste dans une maison dite de location, c'est-k-dire dans une ruche de plâtre. Là. il ne trouve aucune des douceurs d'une existence aisée; il n'a ni l'espace, ni le jour, ni la vue, ni l'air, ni le repos, ni le mystère, ni le silence. Là il vit en communauté avec des gens qu'il ne connaît pas; il ne sait rien d'eux que leurs défauts, il ne sait pas si ses voisins sont honnêtes, charitables, affectueux; lisait seulement qu'ils sont dissipés et violents, qu'ils ferment les portes avec fracas, qu'ils rentrent tard et qu'ils mangent à leurs repas toutes sortes de mets étran-

ges, dont les parfums nauséabonds infectent les corridors. Mais, diras-tu, cet appartement incommode est richement meublé: s'il ne possède pas la maison, il possède le mobilier. — Ah! c'est le grand mot, et toute la question est là; le véritable trésor du bourgeois de Paris, c'est son mobilier. Quel mobilier!... Un odieux assemblage d'objets informes, représentant le mauvais goût de toutes les époques; objets sans valeur, sans style, sans art, laids à l'œil, incommo les à l'usage, qui font s'évanouir d'horreur les peintres et les rapins. mais objets chéris du bourgeois, qu'il admire, qu'il a acquis à grand'peine, à force de patience et de privations, et qu'il défendra jusqu'à son dernier jour. Demandez-lui sa vie, mais ne lui demandez pas son affreuse pendule d'albâtre, flanquée de deux affreux vases dalbàtre ornés de fleurs en papier, et de deux affreux flambeaux d'albâtre ornés de bobèches en papier; il appelle cela sa garniture de cheminée, et Dieu sait quels efforts il lui a fallu pour atteindre à ce luxe épouvantable I... que de chagrins passés représente cet encombrement d'albâtre, que de tourments à venir il promet encore; car cet ornement fastueux excite la jalousie de sa société et de sa famille. Par combien de sonpçons injurieux, de propos amers, on fait payer à lui et à sa femme le bonheur de la posséder! « C'est sans doute l'ami de la maison qui a offert cela; c'est un présent de quelque protecteur, ou c'est le prix de quelque service ténébreux; » et tous ces propos amers, ces regards malins, ces admirations exagérées et pleines d'aigreur veulent dire : « On n'a pas tant d'albâtre innocemment. »

0 peuple ! si tu savais combien c'est laid ce que tu envies, tu pardonnerais au bourgeois son bonheur... Veux-tu donc le tuer pour avoir son affreuse commode en acajou si

incommode, dont le tiroir rebelle et fantasque ne cède jamais que pour vous tomber sur les pieds ? Veux-tu donc le tuer pour son affreuse armoire à glace difforme, pour son affreux ciel de lit en acajou, rocher de Sisyphe qui menace toujours son sommeil ; pour son affreux bonheur du jour en acajou, toujours boiteux; pour sa cave à liqueurs «n acajou, pour ses affreuses porcelaines aux couleurs hostiles, qui vous font grincer les yeux: pour ces affreuses lithographies de pacotille; pour toutes ces choses si communes, si mal choisies, si laides, veux-tu donc le tuer?

Va, pauvre ouvrier parisien, crois-nous, il y a cent fois plus de grandeur et de poésie dans la fière simplicité de ta mansarde que dans ce faux bien-être bourgeois; et toi, déserteur ingrat du village, au lieu d'envier ce mauvais luxe parisien, rappelle-toi la digne et pauvre cabane de ta mère, le grand lit en bois de chêne sculpté où elle dormait sous ses rideaux de serge verte, la sombre armoire aussi en bois sculpté où elle serrait tes modestes habits du dimanche, le bahut élégant et simple où Ton accrochait les assiettes bleues, vieilles faïences d'un goût si pur, d'un style si sévère; le vieux fauteuil où le soir se reposait ton père après les durs labeurs du jour, l'escabeau trefîlé où s'asseyait ta petite sœur, et la vieille horloge du foyer au battement fidèle et monotone, et le frais ruisseau qui gazouillait près de la porte, et le beau noyer qui vous prodiguait son ombre et ses fruits, et le rameau de vigne folle qui encadrait votre fenêtre, et les brises légères que vous pouviez aspirer à pleins poumons, et l'horizon sans bornes qui s'étendait devant vos yeux, et le profond silence des nuits, respectueux protecteur de votre sommeil, et le concert des oiseaux, joyeux réveille-matin qui vous appelait au travail; souviens-toi de toutes ces choses pleines de grâce et de

dignité, et dis-nous si ces meubles-là. cet asile, ces arbres, cet air frais, ce silence et ces concerts, ne valaient pas cent fois mieux que l'appartement étouffé d'une rue étroite, les meubles sans caractère d'un salon bourgeois, que l'air malsain de la ville, que les aboiements des crieurs de journaux, voire même les fanfares étranges des fontainiers dilettanti... impitoyable concert qui réveille en sursaut chaque matin les fiévreux habitants de la Babylone moderne?

Ainsi, tu le vois, le bourgeois de Paris a tous les inconvénients de la capitale, et il n'en a pas les royales splendeurs; il a toutes les vexations, toutes les tortures de l'éducation sociale, et il n'a pas les jouissances exquises de la vie mondaine; il a l'étiquette!... l'étiquette, cette convention de l'ennui, et il n'a pas l'élégance ! l'élégance, cette poésie du bien-vivre, qui fait supporter et même chérir toutes les contraintes de la civilisation. Son travail est triste, inanimé; toi du moins, en travaillant, tu peux chanter, tu peux rêver; mais lui, comment pourrait-il rêver ou chanter? il calcule toujours. Les chiffres sont jaloux, ils défendent toute pensée rivale Ses plaisirs sont encore plus tristes que ses travaux ; des promenades dans la poussière, de méchants vaudevilles d'une caducité grivoise, de petites fêtes prétentieuses, sans richesse et sans grandeur, sans gaieté et sans liberté.

C'est un bon moyen de corriger les envieux que de leur enseigner à se moquer de l'objet même de leur envie.

Ce mol de propriété <lont on fait grand bruit n'est qu'u-i

flatteur mensonge. La propriété est une des plus douces chimères de la fantaisie sociale. C'est-à-dire la propriété existe bien, mais ce qui n'existe pas, c'est le propriétaire. Le propriétaire pur sang est, après le républicain de bonne foi, ce qu'il y a de plus rare dans ce pays. La plupart des propriétaires ressemblent à ces grands seigneurs ruinés qui portent toujours pompeusement le nom de la terre qu'ils ont depuis longtemps vendue. Le propriétaire d'un champ n'est presque jamais celui qui le possède. La première chose que fait un homme qui vient d'acheter une maison, c'est d'emprunter dessus pour la payer; et sérieusement cet homme-là ne peut pas s'appeler un propriétaire. En réalité une propriété n'est presque jamais possédée par un seul propriétaire, mais par un groupe de créanciers; or, dites-nous un peu, ce groupe de créanciers ne vous semblet-il pas une variété du communisme ?

Le jour où l'on pourrait dire : Qu'est-ce qu'un ministre? — C'est un ouvrier qui travaille six heures de plus que tous les autres, — il y aurait en France bien peu d'amateurs pour cet état privilégié, dont le travail serait si largement organisé. Sous une royauté, le pouvoir est presque inaccessible; il peut, sans trop de dangers, être environné de séductions: mais sous une république, c'est autre chose; une émeute peut le donner à qui le rêve : il faut donc le rendre austère, ennuyeux, pénible, indésirable enfin, pour en dégoûter les rêveurs ambitieux ; la route n'est plus escarpée, hérissez d'épines le but, et compensez, la facilité, la douceur cle la pente, par l'aridité du sommet.

CARACTERES ET SENTIMENTS. 2r>l

Certes, on ne nous accusera jamais de flatter le peuple, nous avons toujours déclaré, au risque de lui déplaire, que le niveau universel promis par .les philosophes était un mensonge; mais si nous ne croyons pas que tous ceux qui sont en haut doivent descendre, nous croyons que beaucoup, parmi ceux d'en bas, doivent monter: si nous ne crovons pas au nivellement par l'envie, nous crovons à l'égalité par l'éducation. Nous ne voulons pas que les forts disent aux faibles : Espérez; nous travaillons à devenir chétifs comme vous: nous ne voulons pas que les hommes instruits et intelligents disent aux ignorants stupides : Rassurez-vous, nous tâcherons d'oublier ce que "nous savons, et nous vous promettons d'être, avant peu, ignares et stupides comme vous... Nous voulons que les forts disent aux faibles : Fortifiez-vous, et vous serez des nôtres; nous voulons que les gens instruits et intelligents disent aux ignorants : Éclairez votre esprit par l'étude, agrandissez votre âme par la pensée, brisez, torturez votre nature comme nous par l'éducation, et, loin de vous renier, de vous repousser avec dédain, nous serons les premiers à vous dire : Venez à nous.

Il n'y a plus d'hommes d'État: il y a des hommes qui font leurs affaires à propos des affaires de l'État, et, tant que leurs affaires sont bonnes, ils ne peuvent pas s'apercevoir que celles de l'État sont mauvaises. Des gens si contents de leur sort n'éprouvent pas le besoin du progrès: il ne faut donc rien espérer de leur ambition sordide, de leur inintelligente personnalité.

Jamais une personne intelligente, parvenue par son intelligence, n'a rougi de son origine; au contraire, elle sent que ces souvenirs font sa force : plus l'échelon d'où elle est partie était bas, et plus il lui a fallu de courage et de talent pour atteindre le sommet de l'échelle. Un ambitieux qui ne se pardonne pas à lui-môme son passé ne le pardonnera jamais à personne; il en voudra tonte sa vie à ceux qui ont le bonheur de n'avoir pas fait ce qu'il a fait.

Chaque effet a son jour, chaque jour a son heure; tout le secret de la Vie est là.

Les scrupules, en toutes choses, sont si rares aujourd'hui, qu'il faut estimer, respecter ceux qui se produisent encore, même sous la plus petite forme. Tant de gens manquent à leurs devoirs si franchement, si hardiment, qu'on doit savoir gré à ceux qui s'ingénient à trahir les leurs avec délicatesse et mystère. Capituler avec sa conscience ! mais cela prouve déjà qu'on a une conscience, ou du moins qu'on prétend avoir une conscience; et c'est toujours ça.

Voulez-vous être fort dans votre blâme, raaintenez-v'^ou; dans votre droit; voulez-vous être cruel, soyez juste.

Eh I qu'importe Tesprit, les talents, la figure?... Ici nous n'aimons point les tableaux sans bordure.

Les grandes qualités ne sont rien à Paris

Sans un frac à la mode ou des chevaux de prix ;

Ou bien, ce qui vaut mieux, quelque bon ridicule.

Ce n'est que pour ie faux que Paris est crédule ;

Le vrai le trouve sage ; il en doute longtemps :

Tel ne croit pas en Dieu peut croire aux charlatans.

Il est de certaines joies que doivent effaroucher de certains souvenirs.

On ne doit pas plus compromettre ses protecteurs que ses protectrices. On ne doit pas compromettre non plus ses confrères.

Les imbéciles et les niais sont si contents quand par hasard un homme d'esprit se fourvoie !

Ah! ils sont rares dans la vie les jours où. songeant à ceux qui ne sont plus, on s'écrie : Qu'ils seraient heureux s'ils étaient là!...

Vous demandez pourquoi on est avide, pouquoi on n'aime plus que l'argent. Eh! vraiment, il faut bien l'aimer et n'aimer que lui, puisque c'est la seule chose qui ait conservé sa valeur, la seule convention qui ait i^ardé sa force, la seule fiction qui nait rien perdu de son prestii:e.

Et nous sommes des roués bètes, parce que nous vivons

pour les intérêts, parce que nous ne vivons plus pour les idées : nous avons juste assez de malice pour jouer ceux qui nous gênent, nous n'avons plus assez d'intelligence pour les éclairer ou les dominer; Y ingéniosité qui était dans notre imagination a passé dans notre caractère; nous avons pour ainsi dire le cœur compliqué et l'esprit simple, et... voilà tout naturellement ce qui fait que nous sommes, sauC votre respect, des roués bêtes.

Nous avons cette faiblesse de tenir aux idées, par conséquent aux choses auxquelles on attache des idées, parce que, nous le répétons, les peuples généreux et intelligents se gouvernent avec des idées : ce sont les peuples mercantiles et gloutons que l'on gouverne avec des intérêts.

Les grands peuples vivent par les idées.

11 y aura, de lundi en huit, grande fête à l'ambassade de Belgique, dans ce même hôtel déjà célèbre du temps de l'Empire par ces bals masqués que l'empereur aimait tant. Il y arrivait à neuf heures précises en domino ; il ne parlait à personne, personne n'osait lui parler, et il y restait jusqu'à trois heures du matin. Qu'est-ce qui pouvait donc tant lui plaire dans ces fêtes? L'intrigue?... il n'y en avait pas; l'incognito ?. .. on le nommait tout haut. — C'était le masque. . . un masque solidemen attaché ! Quelle jouissance pour un souverain !

Les plus vilaines choses ont pris des noms charmants. Le succès purifie tout; la nécessité excuse les actions les plus laides.

Les .irens qui peuvent inventer ne savent point exagérer. Mais, en France, il y a une telle soif de produire de l'effet et une telle pauvreté dans les moyens d'en produire, que les moindres idées nouvelles sont livrées au pillage sans retour. Lamente des plagiaires affamés se jette dessus et s'en empare comme d'une curée qui leur est promise. Si tel homme est parvenu par tel chemin, vite les intrigants s'y précipitent et l'encombrent de façon qu'on n'y peut plus passer. Si tel auteur s'est fait un nom par tel genre d'ouvrage, au même instant il se publie des milliers d'ouvrages du même genre, et la pensée originale est bientôt déQorée, déconsidérée par l'imitation... C'est l'imitation qui étouffe l'invention. Dans le monde des réalités, les riches, dit-on. vivent aux dépens des pauvres; dans le monde des idées au contraire, ce sont les pauvres qui vivent aux dépens des riches, et qui les ruinent en les contrefaisant.

* * Ça ne doit pas être agréable que de rouler toujours dans, sa tête des pensées mauvaises; si petit que soit un cœur, quand il est chargé de haine, il doit être bien lourd.

Elle est un peu exagérée, la civilisation, au bal de rO|)era; elle n'y paraît pas a son avantage.

Affronter courageusement la malveillance, c'est chez nous un moyen certain de la faire cesser. Le monde appéirlient aux esprits courageux ; après un éclat, si vous vous cachez, vous êtes perdu; si au contraire, au fort du scandale, vous vous montrez, — si vous entrez bravement dans un salon au moment où l'on dit du mal de vous, soudain la fureur se calme, votre audace est une preuve d'innocence, votre présence répond à tout.

Les banquiers sont comme les coquettes : du jour où ils deviennent sensibles, ils sont perdus.

La générosité est chose si douce, c'est une parure toujours, une vengeance quelquefois.

Il est à remarquer que les personnes très-dédaigneuses ne daignent jamais s'amuser que de choses indignes d'elles.

On raconte que les médecins du roi de Suède ont été bien étonnés l'autre jour, en saignant Sa .Majesté, de trouver très-lisiblement écrits sur son bras auguste ces trois mots : « Liberté, égalité, ou la mort! » Ils ne pouvaient revenir de leur surprise. Il y a si longtemps que Charles-Jean est roi, qu'on a oublié qu'il a commencé par n'être qu'un

Car ACTE RE^^ ET ^^ E N Tl M E X T."^.

héros, et c'est un si bon roi qu'on ne peut pas se figurer qu'il ait été aussi jadis un bon républicain. Mais quelle chose étrange ! un roi tatoué de liberté ! Tout notre siècle est raconté dans ce rapprochement : « Liberté, égalité, ou la mort ! » C'est avec ces devises-là que de nos jours on arrive au trône M 8441.

Le gouvernement fait beaucoup pour les étrangers réfugiés (1844), témoin ce paysan bourguignon qui sollicitait, il y a quelques mois, de son sous-préfet, une place de réfugié espagnol.

Les gens qui détestent le monde sont précisément ceux qui le rendent amusant ; c'est peut-être parce qu'ils sont indépendants de lui. et que les esprits indépendants sont les seuls qui sachent être toujours aimables.

Excepté la santé de ses parents et de ses amis, que peut-on raisonnablement désirer sans un doute et sans une crainte ? Que de succès obienus qui ont été funestes! Que de revers redoutés dont on s'est trouvé glorieux ! Si le bien peut nuire, si le mal doit profiter, que demander au ciel ? Quel imprudent oserait, par un souhait téméraire, se rendre responsable de sa destinée ? Nos rêves à tous sont tellement insensés, que ce serait pout-t'tre former un vœu de bonheur universel que de souhaiter ii chacun de nous ce qu'il redoute.

M. A... est un homme d'un esprit si fin, si charmant, d'une conversation à la fois si piquante et si douce, dont une femme passionnée disait un jour : « Il est si aimable, si aimable, qu'on rentend,annoncer avec plaisir, même quand on en attend un autre. » Quel éloge !

Le bal do vanité est en général très-somptueux et d'une élégance irréprochable , mais sérieux comme la vanité et froid comme la prétention. Dans un bal de vanité, chacua arrive avec un regret, et après avoir accompli un sacrifice. Celle-ci a fait des bassesses pour être priée ; celle-là s'est donné un habit de bal ou quelques petits diamants en dehors de son budget, et les petits diamants sont ceux qui coûtent le plus cher. Le maître de la maison ne connaît presque pas les grands seigneurs qu'il a invités, et qu'il a mérité de recevoir par ses dorures et ses tentures; il les salue d'un air contraint; ce n'est qu'à force d'importance qu'il parvient à cacher son embarras. Il ne se rassure qu'en les voyant contempler avec une dédaigneuse envie les magnificences de sa maison. C'est si flatteur d'être envié par des gens qui ne font aucun cas de vous ! Les bals de vanité sont rarement animés; ils sont peu nombreux. On ne s'y amuse point, mais on s'y complaît. Là on se sent choisi, là on se croit d'une essence bien supérieure à l'essence vulgaire: on peut même s'y croire d'une nature plus délicate, car on y gèle et l'on s'y enrhume facilement : mais on se console de ce désagrément, et l'on en tire parti en disant pendant huit jours à toutes celles d'entre ses amies qui

n'étaient pas priées à ce bal d'élite: « Je suis bien souffrante, ma chère: je me suis affreusement enrhumée l'autre jour au bal chez madame **^. — Ah ! vous y étiez ? — Oui. c'était charmant.

C'est l'harmonie qui fait la grâce et la beauté de toute chose. Pour être complète, il faut qu'une fête ait un caractère qui la dessine, un cachet que l'on reconnaisse, une signification qui soit comprise facilement.

Un homme d'esprit a dit : En politique, il y a trois manières de voir : avant , pendanl et après. Les gens de haute intelligence voient avant , ils pressentent les événements par les causes . ils présagent les malheurs par les fautes, ils jugent de la moisson par les semences: ce sont des prophètes : on les admire, mais on se borne à les admirer. Les hommes d'un esprit droit et juste, mais que n'éclaire nul rayon d'en haut, voient pendant ^ et c'est déjà beaucoup. Ils comprennent le danger quand le danger est venu, et s'ils n'ont pas eu l'instinct de le prévoir, ils ont du moins lintelligence de lo repousser; ils donnent aux faits qni s'accomplissent leur véritable nom : ils disent d'un malheur : C'est un malheur, et d'une lâcheté : C'est un crime; ce ne sont pas des prophètes, mais ce sont des juges, et quelquefois d'habiles médecins.

Les esprits bornés, les cer\eaux étroits, les gros yeux éteints, les petits yeux fermés, les sots à idées fausses, les bavards incrédules qui doutent de tout parce qu'ils ne doutent de rien, les niais galvanisés parles passions des autres, toute cette plèbe ignorante, qui est censée flotter entre le

bien et le mal, mais qui en réalité n'hésite jamais à mal faire, tous ces gens-là voient après ; quand les événements sont bien irrévocablement accomplis, alors qu'il n'y a plus de remède, ils ouvrent enfin les yeux et regardent avec effroi les lourdes sottises qu'ils ont faites, les irréparables malheurs qu'ils ont causés.

La spécialité j comme disent aujourd'hui les marchands, la spécialité parisienne, c'est l'immense fabrication des idées; le labeur parisien est un labeur tout intellectuel. Les autres villes font le commerce, font de la politique, de l'industrie, Paris est la seule ville qui pense. Paris est un philosophe, n'en faites pas un soldat. Ne lui mettez pas une armure, sa lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, ça le gênerait pour passer sa main dans ses cheveux en cherchant une idée nouvelle; d'ailleurs l'idée a peur du fer, elle n'ose point naître sous une pesante coiffure. Bonaparte, qui avait le secret du casque, et qui savait ses effets sur la cervelle , n'a jamais porté qu'un petit chapeau.

Le temps est un bien grand philosophe, et l'histoire une bien excellente mère de famille: l'un arrange tout, explique tout, pardonne tout ; l'autre finit toujours par réconcilier ses enfants avec tout le monde. Voyez cet infâme usurpateur, ce Corse perfide, ce tyran odieux, cet ogre insatiable, ce crocodile ; on l'a maudit, on l'a haï, on l'a trahi, bien plus, on l'a oublié !... Et maintenant, ceux qui l'ont maudit l'admirent, ceux qui l'ont haï l'adorent, ceux qui l'ont

trahi le pleurent, et ceux qui l'ont jugé le chantent!... El pour opérer un changement si extraordinaire, il n'a fallu que vingt années!... Quoi ! la haine la plus farouche ne peut durer que vingt ans ! Quoi ! la haine aussi est frivole! Voilà une découverte qui fait bien valoir l'amour.

Novembre 18.36.

— Le peuple a beaucoup crié : Vive le prince de Joinville !

— Oui , son voya;;e à Sainte-Hélène l'a rendu très-populaire , reprend un vieux général. C'est un brave jeun'"' homme, loyal et franc du collier. L'empereur l'aurait beaucoup aimé.

— C'est possible ; mais l'empereur à sa place ne se serait pas ramené.

Les grands événements de la semaine sont les déménagements ; ce qu'on a transporté depuis quelques jours de pendules, de pianos, de lits et de commodes, est inimaginable : Paris est un magasin de meubles ambulant; les habitants de la Chaussée-d'Antin semblent fuir vers le Marais, les hôtes du Marais semblent descendre dans la Chausséed'Antin. C'est un immense chassé croisé. On ne peut foire un pas sans être arrêté par une voiture de déménagement; on ne peut traverser une rue sans rencontrer un secrétaire et une commode, ou bien un canapé renversé, garni de toutes ses chaises; chaises menaçantes suspendues merveilleusement dans les airs. Vous tournez une rue... et vous vous trouvez nez à nez avec un buste de grand homme, qui marche à reculons: à droite, s'avance un piano avec

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