CHAPITRE VI
Quoi de plus séduisant que la grâce unie à la force ?
Chacun de nos avantages est une science ; il faut encore de l'étude pour en tirer parti : un homme enrichi ne sait pas dépenser.
Les vives émotions ont un instinct qui nous servirait de thermomètre pour juger les gens qui nous aiment si nous le consultions plus souvent. Il est des amis que nous allons voir tout de suite quand il nous arrive quelque chose d'heureux; notre bonheur n'est complet que lorsqu'ils le connaissent, nous courons chez eux bien vite pour leur en parler, et s'ils sont sortis, nous disons notre bonheur à leur portier pour qu'il les en instruise à leur retour.
Ceux-là sont les vrais amis. — Il en est d'autres auxquels
nous pensons avec crainte, nous disant: Comment vont-ils prendre cela? Ce sont les faux amis. — Il en est d'autres auxquels nous ne pensons pas du tout. Ce sont quelquefois les meilleurs, mais c'est que nous ne les aimons pas; et comme ce n'est pas de notre faute, il n'en faut point parler.
Le fait est que l'instinct du cœur le guide, vers ceux qui doivent le comprendre, les jours où il a besoin d'être compris.
Rien n'est si dangereux qu'un premier succès. Tout bonheur est un piège que nous tend le destin. D'ailleurs, il résulte toujours de la grande application d'esprit qu'exige la réussite d'une entreprise audacieuse, il résulte toujours une fatigue de la pensée, une détente de toutes les facultés, une courbature de nos sens, une négligence, suil^ de l'enivrement même du triomphe, qui nous amène à compromettre le succès que la veille nous avons acheté par tant d'efforts.
En bataille, en amour, en toute chose, le lendemain est un grand jour; le lendemain!
Et pourtant, c'est ce jour-là qu'on dédaigne ; et c'est ce jour-là qu'on s'endort. 0 danger! ô folie!... Lendemain, jour terrible, décisif et solennel, l'avenir dépend de toi, tu le fais, il t'appartient. En gloire, qu'est-ce qu'une bataille gagnée, sans le lendemain qui la consacre ? — En amour, qu'est-ce qu'un jour de bonheur sans le lendemain qui le purifle? Le lendemain, c'est la sagesse dans la gloire, c'est la conscience dans l'amour. C'est du lendemain que l'histoire attend ses jugements; c'est du lendemain que le cœur date ses souvenirs.
Et ce proverbe qui dit : « Il n'est pas de fête sans lendemain, » ne veut pas dire qu'il faille s'amuser deux jours de suite ; il signifie que c'est le lendemain seulement que nous saurons si nous avons eu raison de nous réjouir de la veille.
Les gens qui nous ont vus naître ne nous connaissent jamais; ils ne veulent pas comprendre que l'on grandisse, ils nous regardent toujours avec leurs préventions, et dans leur étonnement stupide, ils appellent « étrange changement de caractère » les développements naturels que Tâge amène dans nos idées, dans nos défauts et dans nos sentiments. — On ne peut pas imaginer qu'une femme qu'on a vue jouer à la poupée, à l'âge de six ans, puisse mourir d'un chagrin d'amour à vingt-cinq ans, et pourtant cela s'est vu.
Entrevoir ce qui charmait notre âme et nos yeux sous un jour défavorable, n'est-ce pas ce qu'on appelle
CONiXAITRK ?
Découvrir qu'on avait tort d'aimer, de croireet d'espérer, n'est-ce pas ce qu'on appelle