CHAPITRE VII
Un homme qui n'a point de vanité est bien puissant auprès d'un homme que les vanités seules font vivre. Un grand seigneur est bien peu de chose vis-à-vis d'un homme qui ne croit pas aux grands seigneurs. Dorante et Dorimène, si grands devant le bourgeois gentilhomme , sont bien petits devant madame Jourdain , qui se moque de leur qualité.
On n'est ridicule, on n'est vulnérable que par ses prétentions.
Chaque puissance a son prestige , et le prestige de l'homme d'État populaire est dans sa simplicité.
Le destin des orgueilleux est d'être menés par ce qu'ils méprisent.
Rien n'est plus froid dans une fête que les envieux.
Ce qui est très-romanesque n'est jamais ennuyeux; et les hommes ne sont très-malheureux que lorsqu'ils s'ennuient.
C'est l'accent seul qui persuade.
Il y a des gens à qui la plainte sert de consolation,
Tout calcul apporte avec lui une vertu refroidissante.
La vanité des hommes est si singulière, qu'ils sont plus fiers des avantages qu'ils ont acquis que de ceux que la nature leur a donnés.
Une fois les exigences de la vie réelle satisfiûtes, les besoins de la pensée, les rêves de l'imagination se font sentir.
Comment parler avec liberté, même sur des riens, devant de graves personnages qu'on révère et qui entmient?
Les misanthropes sont honnêtes; c'est pour cela qu'ils sont misanthropes.
Quand on est embarrassé , on devient très-anecdotique.
La conversation d'une maîtresse de maison inquiète, qui veut faire bonne contenance, ressemble à un recueil d'historiettes variées; c'est une espèce d'ana.
Nier un danger, cela ne vous empêche pas d'y succomber ; cela vous empêche seulement d'agir à propos et de le conjurer lorsqu'il en est temps encore.
Braver un pouvoir, cela ne vous empêche pas de le
subir.
De nos jours, chacun rougit de son métier, et tout en l'exerçant chacun n'a qu'une pensée, c'est de ne point paraître l'exercer...; mais on fait mal ce qu'on n'est point glorieux de faire. Comment exceller dans un art qu'on renie? comment acquérir un talent dont on n'a point l'amour et l'orgueil? Si le génie est l'idée fixe, le talent est le travail passionné. Il n'y a pas de supériorité sans monomanie, et point de monomanie sans une apparente exagération. Un
peintre qui ne serait peintre que clans son atelier serait un peintre fort médiocre. Pour exceller dans un art, il faut en être possédé ; pour exercer une profession avec éclat, il faut l'honorer, la chérir, et se donner à elle tout entier. Si quelques défauts, voire même quelques ridicules, sont attachés à cette profession, il faut les avoir franchement, courageusement; il fiuit les accepter comme une conséquence des qualités qu elle exige. Il faut qu'un acteur soit un acteur: il faut qu'il marche avec bonne grâce, c'est-à-dire autrement que vous, et qu'il s'habitue à prononcer les mots d'une façon très-distincte; car, s'il parlait comme tout le monde. on ne l'entendrait pas au théâtre. Il faut qu'un notaire ait l'air d'un notaire, que ses manières calmes et simples inspirent la confiance. On ne va point conter ses secrets et dicter son testament à un dandy, n'est-ce pas? Il faut, au contraire, qu'un banquier soit fastueux; les splendeurs du luxe, les séductions de la vanité, conviennent à sa profession périlleuse et brillante; cela peut servir ses intérêts et doubler ses relations ; sa clientèle ignorante et mondaine demande à être éblouie ; le crédit est un prestige, et il n'y a que le luxe qui puisse, aux yeux de certains niais, maintenir ce prestige continuellement. Il faut qu'un avocat soit un avocat, malgré tout ce qu'on en peut dire; c'est la versatilité de son esprit qui fait la facilité de sa parole, c'est précisément parce qu'il n'a de conviction arrêtée sur rien qu'il est toujours si admirablement prêt à parler sur tout. Nous le répétons, il faut être franchement ce qu'on est et ne jamais rougir de se ressembler à soi-même ; il faut porter hardiment le cachet de sa profession et ne pas craindre d'en avoir les défauts, car ces défauts apparents sont de réelles qualités.
Aujourd'hui nos plus amusants causeurs sont nos médecins. Comment ne pas se divertir de leurs piquantes anecdotes contées avec tant d'esprit ; mais aussi comment prendre au sérieux les ordonnances d'un médecin si amusant? On oublie de lui expliquer ses souffrances en l'écoutant. On n'ose pas l'interrompre dans ses récits, même par un cri de douleur; il ne vous guérit pas de vos maux, mais il vous en distrait; c'est toujours cela; et puis il vous raconte une opération si habile, il vous dépeint un phénomène médical si extraordinaire, que votre insignifiante névralgie, votre vulgaire gastrite, vous paraissent bien peu de chose auprès de tels accidents. Vous oubliez presque d'en parler, ou du moins vous omettez vingt détails qui pourraient éclairer le médecin sur votre mal et l'aider à vous en soulager, tant vous avez peur de perdre un mot de sa conversation. Oh! les médecins ne sont plus d'ennuyeux docteurs aujourd'hui ; ils sont au contraire très-aimables, hélas! trop aimables; et en cela ils sont plus cruels que leurs prédécesseurs, car. s'ils vous laissent mourir comme eux, ils vous font bien amèrement regretter une existence que leur intéressant entretien vous rendait si agréable.
Faire tout pour l'argent — etu'ètre point avare 1 C'est le siècle, en un mot.
Chez nous, il n'est pas rare De voir un jeune fat, pour quelques mille écus, Dans un sombre manoir aller vivre en reclus. L'argent nous fait changer de nature : une femme Sensible épouse un vieux, sans tristesse dans Tàme.
Autrefois on pleurait en suivant à l'autel Un barbon , et c'était par ordre maternel ; Aujourd'hui c'est par goût : pour une jeune fille, Le bonheur ce n'est plus l'amour, c'est l'or qui brille ; Ce n'est plus un amant cher entre ses rivaux ; C'est un riche carrosse avec de beaux chevaux , Qui , sur les boulevards , éclaboussent la foule ; C'est un vase chinois sur un meuble de Boule ; Une loge aux Bouffons, une bonne maison. Un château près d'Arcueil dans la belle saison; Et de ce pur amour rien ne trouble la joie Si le lit nuptial a des rideaux de soie I
Il faut rendre justice aux jeunes gens du jour : Eux aussi, j'en conviens, ne font rien par amour. Si l'on vient vous parler de quelcpie sot jeune homme Oui consente à l'hymen sans une forte somme , Dites, sans demander son nom : « C'est un Anglais I » Si vous avez deux cents louis , — pariez-les.
Les dandj's de Paris n'ont point ce ridicule. Jusqu'au poëte, hélas! tout homme ici calcule. L'ingrat! il a quitté son grabat favori; Du brillant char du Jour il fait un tilbury, Et jetant un harnais sur l'aile de Pégase , Court au bois de Boulogne promener son extase !
Jadis on aimait l'or, aujourd'hui c'est l'argent. Pour les vrais Harpagons cela rend indulgent. Oui , la cupidité fait aimer l'avarice : C'est une passion du moins, si c'est un vice. Oui, l'avare me plaît, j'aime sa pauvreté. Et ses privations pleines de volupté.
L'avare en ses désirs peut posséder le monde , Des palais sur la terre et des vaisseaux sur l'onde. L'avare et le poëte ont des liens entre eux ; D'un bien imaginaire ils savent être heureux. Ils aiment à souffrir — armés d'une espérance;
Mais l'avare est modeste , et c'est la différence ;
Il ne s'entoure point de vains admirateurs :
L'avare a des trésors — et n"a point de flatteurs.
Il jouit en secret d'un orgueil solitaire ;
Sa pauvreté prudente est un culte, un mystère...
Mais il n'est même plus d'avares dans Paris :
Sans être corrigés , nous sommes mal guéris..
Tel vient de s'enrichir par une basse intrigue,
Hier intéressé , — demain sera prodigue.
O misérable orgueil qui ne conduit à rien !
Cupidité d'un jour qui dissipe son bien î
Ah 1 je vous le répète, et vous pouvez m'en croire.
Un grand peuple, un pays, quelle que fût sa gloire.
E5;t frappé de démence et d'incapacité
S"il en vient à chérir l'argent — par vanité !
Avoir le secret de ses forces, c'est souvent découvrir qu'on n'est bon à rien. Cette découverte serait fâcheuse pour les ambitieux de nos jours. Leur douce confiance, au contraire, fait tout leur pouvoir; ils se croient capables, et on les croit capables; la foi leur tient lieu de droit; ils s'écrient : « Voilà le but! » Le public niais répète : « Voilà leur but! » et sans se demander s'il leur est permis d'y atteindre, il les aide à y parvenir; parce que, dans le monde, on est accoutumé à juger les gens, non pas d'après leur valeur, mais d'après leurs prétentions; et l'on aurait souvent bien peu de prétentions si l'on avait appris à se connaître. L'ignorance de soi-même est donc une condition nécessaire pour réussir. Ah ! tous ces parvenus que nous voyons aujourd'hui si orgueilleux d'avoir agrippé de hauts emplois qu'ils sont incapables d'exercer, ils ne seraient pas arrivés où ils sont s'ils avaient eu la connaissance d'eux-mêmes; ils seraient devenus humbles, ils auraient compris leur vocation, ils n'au-
raient jamais osé ambitionner de telles places, et leur modestie les aurait privés d'un bonheur que leur présomption leur a mérité.
On ne réussit dahs le monde que par ses défauts. De tous les défauts, le plus profitable, celui qu'on doit cultiver avec le plus de soin, c'est la présomption. Ce défaut-là est à lui seul une fortune. Il vaut mieux, pour un jeune homme qui veut faire son chemin, être présomptueux et n'avoir pas le sou, que d'être modeste avec une terre en Normandie. La présomption est un patrimoine.
Après la présomption, le meilleur défaut pour paivenir, c'est une complète ineptie. Grâce à ce défaut-là, on est toujours sûr de se faire dans le monde une bonne petite position. Vous avez deux jeunes cousins : l'un est un garçon plein de courage,' d'activité, d'intelligence: vous reconnaissez son mérite en disant : « Ah! celui-là ne m'inquiète pas. » Kt en effet vous ne prenez nul soin de son destin. Vous ne lui donnez ni aide ni protection, vous le laissez piocher à son aise et se tirer d'affaire comme il peut. Vous êtes tranquille, vous savez qu'il ne viendra jamais rien vous demander. Mais il a un frère qui est un parfait imbécile, il ne sait pas l'orthographe, il est incapable d'exercer la moindre profession ; celui-là vous inquiète, car vous avez mille désagréments à redouter de sa part. Alors vous rassemblez toute votre famille, et vous dites avec anxiété... « Que ferons-nous d'Auguste? » Et vos parents, consf€rnés, sachant ce qu'on peut attendre du jeune sire, se regardent entre eux et répètent : Que pourrait-on faire d'Auguste? il n'arrivoni
jamais à rien par lui-même, il faut le placer dans quelque administration (pauvre administration!), ou lui faire avoir quelque emploi dans le gouvernement (pauvre gouvernement!). Que Dieu vous préserve d'Auguste !
Au premier aspect, cette idée de faire entrer dans les affaires du pays un jeune homme parce qu'il est incapable de faire les siennes peut paraître monstrueuse, folle, impraticable... point du tout. Grâce au zèle, disons mieux, grâce au désespoir de tous ses parents, Auguste obtiendra la place qu'on ambitionne pour lui. Son oncle le député fera pour cela vingt démarches, il promettra sa voix et sa contre-voix. Son cousin le directeur général fera pour cela dans ses bureaux deux ou trois mutations qui resteront toujours incomprises. Sa tante la baronne fera dix-neuf visites à de petites sottes qu'elle méprise. Sa cousine, la belle indolente, fera cent coquetteries à de vieux bavards qui l'ennuient. Sa bonne mère ira pleurer partout!... Oui, Auguste obtiendra la place : il est vrai qu'il la perdra bientôt, mais ce sera pour en trouver une meilleure, car la première qu'il n'a pas su remplir lui comptera comme un précédent trèsfavorable. Il perdra aussi la seconde, et la fcimille coalisée lui en procurera une troisième, puis une quatrième, puis une cinquième tout à fait bonne qu'il gardera, — les bonnes places étant celles où il n'y a rien à faire. Ainsi Auguste, toujours soutenu, toujours relevé par sa famille puissante, arrivera promptement à la fortune, tandis que son pauvre frère restera loin derrière lui; car un homme intelligent à pied va moins vite qu'un sot en voiture; car un homme indépendant, qui attend tout de ses travaux, n'a pour lui que ses seules forces ; un paresseux imbécile a pour lui au contraire toutes les forces de toutes les personnes puissantes et en crédit qui sont responsables de lui.
La susceptibilité est encore un très-bon défaut. On ne traite jamais sans façon une personne susceptible. On lui donne la meilleure part, la meilleure place. Se montrer susceptible, c'est se préparer un horizon charmant de bons procédés, de bons fauteuils, dailes de poulets, etc. C'est enûn obtenir le plus grand bonheur que l'homme ici-bas puisse rêver, c'est... n'être jamais oublié...
L'importunité est encore un excellent défaut d'un revenu très-agréable. Les importuns sont irrésistibles, même en amour.
Par la môme raison, les entêtés ont aussi de très-bonnes chances. On dit d'un homme entêté : Vous n'en obtiendrez rien. Et on le laisse tranquille, c'est toujours cela : l'entêtement est un de ces défauts qui inspirent le respect ; ce sont les meilleurs.
La brutalité a du bon : un accès de colère répond k tout. Un orage est un argument comme un autre, un beau courroux sert à cacher un vilain tort. Et puis, avec une menace on obtient vite une faveur. Dans ce siècle de la peur, les menaces sont les plus puissantes prières; heureux ceux devant qui l'on tremble, il n'y a plus que ceux-là qui aient des flatteurs.
L'insolence est aussi un estimable défaut, mais il a bien quelques dangers. Heureusement les hommes privilégiés qui le possèdent sont doués d'un instinct merveilleux; ils gouvernent ce défaut-là avec une adresse incroyable: ils savent reconnaître, à ne s'y jamais tromper, l'heure, le temps et le lieu où il est convenable de s'en servir, et les personnes avec lesquelles il est avantageux de le déployer. Grâce à l'insolence, dans le monde on peut... Allons, pourquoi le dire? vous savez tout cela mieux que nous.
Dans le monde politique enfin, certains défauts sont des
trésors. Être versatile, n'avoir ni caractère ni principe, c'est se créer un bel avenir de puissance et de crédit. Un homme assez heureux pour faire dire de lui qu'il n'a pas de conscience est un homme dont la fortune politique est assurée.
Nous avons commencé par déclarer que l'on ne réussit dans le monde que par ses défauts, nous devons finir par prouver que l'on ne se perd dans ce même monde que par ses qualités.
S'il est des défauts profitables et lucratifs, il est, hélas ! des qualités nuisibles, des qualités fatales. Ce sont les plus belles, malheureusement.
La dignité — vous fait cent ennemis acharnés. Dans le monde, il vaut mieux être familier, sans façon et méchant, que d'être digne, réservé et généreux.
La bonté — ne nuit pas précisément, mais elle déconsidère.
La franchise — vous fait passer pour un fou, et l'indépendance pour un original.
L impartialité — vous isole; soyez impartial, et vous serez bientôt suspect.
Le courage — dans le monde est une vertu mortelle. Un homme qui a montré du courage est un homme perdu, c'est un paria que chacun fuit dans la crainte de se laisser entraîner; il vaut mieux dans le monde passer pour avoir la lèpre que pour avoir un grand courage. L'homme courageux ne trouve jamais personne pour l'aider ni pour le défendre, il trouve seulement quelques femmes pour l'applaudir et pour laimer.
Mais, de toutes les qualités, la plus fatale, celle pour la-
quelle il n'est point de merci, celle qui sait jeter dans une belle existence le plus de tourments, le plus de dégoiàts; celle qui n'est jamais pardonnée, jamais comprise, c'est la plus noble de toutes, c'est la délicatesse ! C'est une qualité pernicieuse, non-seulement parce qu'elle humilie tous ceux qui ne la possèdent pas, mais encore parce que, étant toujours entourée de mystère, elle prête naturellement a la calomnie. Rien n'attire plus vite les plus affreux soupçons qu'une belle action inexpliquée, rien ne ressemble plus à l'excès du mal que l'excès du bien.
Selon le dictionnaire de l'Académie, p. 338 : Paquet se dit figurément et familièrement d'une personne qui a pris beaucoup d^embonpoint, et qui se remue difficilement; il se dit aussi d'une personne qui n'apporte aucun agrément dans la société, qui y cause plutôt de la gêne. Cette femme est devenue un paquet : elle est devenue bien paquet; ce iiest qu un paquet ; quel paquet!
Définition : Selon le monde, on appelle généralement pa-- ^wef tous les importuns, tous les gens dont on n'est pas fier et tous les gens dont on n'a pas besoin; exemples : Dans un bal.
Un oncle millionnaire n'est jamais un paquet.
Une tante de province est un paquet toujours.
Une étrangère... une inconnue qui donne de belles fêtes, fût-elle grosse comme une tour, infirme et impotente, n'est jamais un paquet.
Une cousine moqueuse, qui sait vos ridicules, vos prétentions ou votre âge, fût-elle légère comme un oiseau, est un paquet toujours.
La sœur de celui qu'on aime n'est jamais un paquet.
L'ami de celui qu'on n'aime plus... paquet! paquet! affreux pciquet!
Un mari à bonnes fortunes n'est jamais un paquet.
Un mari jaloux est un paquet respectable... mais un paquet!
Une femme de ministre n'est jamais un paquet ! Cela s'appelle un gros bonnet.
La femme d'un employé qu'on destitue passe à l'instant même paquet.
Un intrigant n'est jamais un paquet.
Un excellefit homme est presque toujours un paquet.
Un vieux fat est rarement un paquet.
Un jeune soupirant bien sincère est de temps en temps un paquet.
Une vieille Anglaise, quand on doit retournera Londres, n'est pas encore un paquet.
Une grosse Allemande, quand on n'a plus envie d'aller en Allemagne, est un commencement de paquet.
Un Arabe en turban, un Turc en redingote, un Grec en jupon, un Écossais en uniforme, ne sont jamais des paquets.
Un Danois trop blond, un Portugais trop noir, recommandés par des parents éloignés, sont des paquets.
Une femme à la mode qui vous cause mille chagrins n'est jamais un paquet.
Un médecin qui n'est pas célèbre et qui vous a sauvé la vie est un paquet.
Chacun de nous est pour ainsi dire doué en naissant d'un i\uig Individuel dont il ne peut méconnaître les exigen-
ESQUISSES. l'URTKAITS ET MAXIMES. 277
ces, soit qu'elles l'entraînent à descendre, soit qu'elles l'obligent à monter. Si nous vivons chacun dans une condition qui nous est faite par la société, nous vivons dans un rang aussi qui nous a été imposé par la nature, et rien n'est plus curieux à observer, dans nos existences, que cette lutte, souvent dangereuse, entre la condition sociale et ce que nous appelons le rany natif ou naturel.
Ainsi tel homme est, selon notre système, né grand seigneur, et cependant ce n'est qu'un ouvrier : mais voyez comme sa démarche est noble, comme son langage est digne, comme son front est beau, comme son regard est fier; jamais il n'a supporté une injure, jamais il n'a trompé personne; quoique pauvre, il est généreux; c'est un gentilhomme de première race : c'est aussi un très-bon menuisier, mais il lutte contre le rabot, il ne sera pas toujours ce qu'il est, il s'élèvera, n'en doutez pas. Il n'arrivera point à être duc et pair, parce que ce but est trop loin de lui. et qu'il ne vivra pas assez longtemps pour l'atteindre; mais il retrouvera son niveau, il se fera dans sa sphère une haute position qui. proportionnellement, le rétablira dans ses droits.
Tel homme au contraire est né galérien, et cependant c'est un grand seigneur; mais voyez quelle tournure vulgaire! quel air misérable! quel front bas! quels cheveux grossiers! comme son regard est faux ! comme son langage est trivial! Il est fastueux, mais il est avide; il est insolent, mais il est peureux. Il est au premier rang, et pourtant tout le fait souffrir; il envie tous ceux qu'il méprise; il est j^erfide sans avoir besoin de tromper; il est méchant sans avoir à se venger de personne. Quelle que soit sa haute position, cet homme on descendra toujours, soyez-en certain, parce qu'il appartient de nature aux derniers ranijs
de la création; il n'ira pas au bagne sans doute, parce que le but est trop loin de lui, et qu'il ne vivra pas assez longtemps pour l'alteindre. mais il tombera aussi bas que sa condition le lui permettra, et il parviendra, malgré tous ses avantages, à être dans sa sphère un objet de honte et de dégoût.
Non-seulement la nature nous désigne un rang, mais ce rang est une vocation. 11 y a de très-grandes dames, par exemple, qui sont nées actrices, et qui cependant n'ont jamais joué la comédie, même pour s'amuser. Nous ne voulons pas dire qu'elles sont comédiennes et qu'elles affectent de ridicules et trompeurs sentiments; nous voulons dire qu'elles sont nées pour le théâtre, qu'elles aiment les coups de théâtre, les poses de théâtre, lès costumes de théâtre, le rouge, les mouches, les grands panaches, les aigrettes; regardez-les, elles sont toujours en scène, mais sans prétention, sans le savoir et naturellement ; elles préparent dans leur salon des reconnaissmices, des rencontres imprévues ; elles jouent dans la même soirée toutes sortes de rôles. Premier rôle. Amies dévouées : Elles li-aversent la foule et viennent vous serrer la main en levant les yeux au ciel. Second rôle. Grandes coquettes : Elles détachent de leur bouquet une branche de bruyère et la donnent avec un doux sourire à un jeune ou môme à un vieux soupirant. Troisième rôle. Mères sensibles : Elles courent embrasser une petite fille de douze ans qu'une bonne mère aurait envoyée coucher a neuf heures. Quatrième rôle. Protectrices bienfaisantes : Elles font chanter un ange de vertu qui n'a pas de voix. Quoique duchesses ou princesses, elles redeviennent actrices par la force de leur naturel. Leur salon est un théâtre.
Il y a aussi de très-grandes dames qui sont nées porliè-
res et qui se maintiennent portières dans les positions les plus élevées. Chez elles, tous les jours, chacun en passant va raconter sa petite anecdote et déposer sa fausse nouvelle. Elles connaissent tout le quartier, c'est-à-dire tout le monde. Elles savent, à ne jamais s'y tromper, le chiffre de la fortune de chacun : celui-ci dépense trop, celui-là pourrait dépenser davantage; — les N... ne sont pas si riches qu'on le croit; les D... sont beaucoup moins pauvres qu'ils ne le disent. Cette jeune fille a un amour dans le cœur. — Cette autre ne se mariera jamais, à cause de sa mère. — M. de R... ne va plus chez madame de P... — Les Demarcel sont brouillés avec les Marilly. — Le petit Ernest est très-occupé de madame de T...; ils étaient hier ensemble au Gymnase. — La jolie duchesse de..., qui monte si bien à cheval, rencontre souvent par hasard au bois de Boulogne le prince de... — M. X... a vendu son poney au grand J..., qui ne pourra jamais le monter. — Les pauvres Z... ont supprimé leur voiture. — Les petites de T... sont devenues des héritières par la mort d'un jeune oncle. — Madame S... est bien atlrapée d'avoir épousé un vieux mari qui se porte mieux qu'elle. Les Saint-Bertrand ne vont plus en Italie; ils viennent d'acheter le château de..., etc., etc., etc. Voilà ce qu'on dit à peu près chez ces femmes-là. Leur ma.gnifique salon est une loge de portier.
D'autres grandes dames sont nées... il faut bien dire le mot... sont nées courtisanes. En vain leur excellente éducation les a pi'éservées de tout mauvais goût; malgré elles, et par une pente insensible, elles sont redescendues au triste rang que la nature leur avait imposé. Elles aiment le bruit, l'agitation, le désordre, et même un peu le scandale. Elles s'habillent d'une manière inconvenante, elles font événement partout. Elles ont horreur du repos; au spectacle.
elles changent de place à chaque moment, elles vont boire dans le foyer; elles affectent des peurs enfantines, et poussent des cris aigus pour le moindre événement. Elles aiment les cadeaux dans toutes les anciennes acceptions du mot, c'est-à-dire les soupers fins et les présents coûteux; elles se laissent donner ou plutôt elles se font offrir des bijoux, qu'elles portent naïvement, non de ces bijoux insignifiants qui ont d'autant plus de prix qu'ils ont moins de valeur, qui ne sont précieux que par le souvenir, et que l'on nomme avec raison des sentiments ; mais de vrais bijoux ayant un poids véritable, de gros joyaux estimés dans le commerce, qu'un père et un grand oncle ont seuls le droit de donner. Dans le salon de ces femmes, rien ne se passe d'une façon convenable. On n'y parle point comme ailleurs. Là on ne se sent plus dans le monde. On n'y éprouve plus le besoin de s'observer, de se contraindre et de se fuir; les préférences s'y révèlent avec la plus aimable candeur, l'on se cherche, l'on se trouve; et quand on s'est trouvé, on ne se quitte plus. La société n'y est pas une réunion générale, c'est une collection de tête-à-tête attachants. Ce n'est plus l'harmonie d'une conversation à grand orchestre, c'est le gazouillement de vingt duos mélodieux. On y respire un parfum de mauvaise compagnie qui est piquant par le contraste, car le bel hôtel de. ces grandes dames ressemble à une petite maison.
Il y a d'autres femmes riches, immensément riches, trèshaut placées dans le monde, très-indépendantes par leur position, qui cependant sont nées dames du palais,, qui trouvent toujours moyen d'être à la suite d'une autre femme quelquefois placée au-dessous d'elles. Ces femmes ont des instincts d'esclaves et des qualités de confidentes ; elles excellent dans l'art de servir toutes les mauvaises passions.
Ce sont des Œnones qui finissent toujours par se procurer une Phèdre, et qui la composeraient même au besoin. Comme leur empire est fondé sur des confidences, elles se hâtent de fabriquer le secret. Ces femmes-là sont extrêmement dangereuses, comme tout ce qui vit aux dépens de quelqu'un. Accepter, choisir toute sa vie une position secondaire, ce n'est pas d'une âme élevée. La complaisance n'a rien de commun avec le dévouement. Ces femmes, nées dames du palais, sont rarement maîtresses de maison. Quelle que soit leur fortune, tout chez elles se ressent de leur état de domesticité. On va les voir un moment aux heures où leur princesse n'est pas visible. Leur salon est une salle d'attente; c'est quelquefois une antichambre.
Il y a encore d'autres femmes du monde qui sont nées gardes-malades, qui exercent sans diplôme la profession de médecin, à travers l'existence la plus élégante. Elles ont des recettes infaillibles pour tous les maux, on les surprend à toute heure préparant des tisanes et composant des drogues. Elles connaissent le nom de tous les bons apothicaires de Paris. Elles n'aiment pas le quinine de celui-là. Elles ne prennent jamais de laudanum que chez celui-ci. Elles vous recommandent bien de vous défier des sangsues d'un tel, mais vous pouvez lui demander de son éinë tique ; elles ont été très-contentes de son émétique. Sous prétexte de vous guérir d'une innocente migraine, elles vous font les questions les plus indiscrètes; une visite, chez elles, dégénère toujours en consultation. Leur salon est un cabinet de docteur, et leur boudoir une pharmacie.
Il y a encore d'autres femmes qui sont nées... (que l'on nous pardonne cette expression) qui sont nées... Nous n'osons le dire! — Allons, courage : qui sont nées... sergent de ville! garde municipal, autrefois gendarme ! Ces