‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 20 sur 31 · IG · texte numérisé non relu

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femmes courageuses font gratuitement la police des salons; elles vont et viennent de la salle de bal à la salle à manger avec un zèle et une activité infatigables; elles traversent la foule, et la foule se range à leur seul aspect ; elles font taire les bavards quand on va chanter; elles ordonnent aux hommes assis de céder leurs places aux femmes récemment arrivées; elles font ouvrir les fenêtres, évacuer les portes, enlever les banquettes : elles savent repousser avec énergie jusque dans l'office les rafraîchissements intempestifs, et les gens de la maison qui ne les connaissent point leur obéissent, comme les passants obéissent à un garde municipal inconnu. Ces femmes, en générai, sont grandes comme de beaux hommes; elle ont une bonne voix de commandement. Plus d'un colonel voudrait trouver, pour dire Porte;:: arme, l'accent quelles trouvent pour crier : Chut! chut donc, ou bien : On ne passe pas. Elles ont une attitude martiale qui impose un grand respect. Leur robe à brandebourgs ressemble toujours un peu à un uniforme; leur toque de velours est un reste de chapeau à trois cornes, et leur bonnet... c'est un casque dégénéré.

Ces femmes ont quelques rapports avec d'autres femmes. Françaises et même Anglaises, qui sont nées... major allemand... Voilà qui va encore vous surprendre. Ces dames ont le teint fort animé, elles portent la tète- haute, et les coudes en arrière; elles ont toujours l'air de marcher au pas : du resle, rien de particulier dans leur caractère, si ce n'est qu elles vont au bal pour boire du vin de Champagne, et qu'elles oublient toujours leur éventail sur le buffet.

Heureusement, et par compensation, il y a d'autres femmes qui sont nées bergères et qui se maintiennent bergères jusqu'à quatre-vingt-dix ans. Elles chérissent les petits

chapeaux coquets, capricieusement posés sur l'oreille. Elles sont toujours, et dès l'aurore, pavoisées de légers rubans, couronnées de fleurs, pomponnées de bouffettes et de rosettes. Dans rage le plus avancé, elles conservent une candeur enchanteresse, leur regard exprime un étonnement enfantin; elles ne croient pas au mal, elles ignorent tout, elles n'ont jamais rien vu. D'une voix douce et flùlée, elles s'écrient à chaque instant : « Quoi! vraiment, je ne le savais pas... je n'en ai jamais entendu parler... est-ce que c'est possible?... » Et cela à propos des événements les plus connus, des personnages les plus célèbres, des malices les plus vulgaires. Ces antiques Parisiennes ont toujours l'air d'arriver de leur village. Aussi leur ombrelle mignonne et rosée a un faux air de houlette très-pastoral, et leur chien, qui n'aboie jamais, a des prétentions d'agneau très -prononcées.

Nous ne parlerons point des marquises nées soubrettes, si piquantes et si aimables par le mélange de leurs grands airs et de leur gentillesse: — nous ne parlerons point non plus des femmes de chambre nées princesses^, qui persistent à garder leur rang malgré vous, et qui veulent bien vous faire la grâce de vous habiller, à condition que vous les traiterez en souveraines : servantes orgueilleuses et imposantes à qui l'on n'ose rien ordonner; — nous parlerons encore moins de ces pauvres filles du peuples nées fatalement petites-maîtresses, et qui sacrifient leur honnêteté à leurs instincts d'élégance; — nous ne parlerons pas des Parisiennes nées provinciales et des provinciales nées Parisiennes; nous terminerons en disant qu'il y a des actrices nées grandes darnes, qui savent se faire une di.irnité de leur talent, qui savent dés le premier jour se placer sur un piédestal d'oiî elles ne descendent jamais; leurs manières

calmes et simples sont remplies de grandeur et de distinction; elles ne visent point à l'effet, mais elles ne sont ni embarrassées, ni flattées de l'effet qu'elles ont produit. Elles ne se sentent à leur aise qu'avec des gens supérieurs : c'est pourquoi leur loge d'actrice au théâtre est un salon de bonne compagnie.

Quant aux hommes, comme ils sont plus libres, ils peuvent écouter leur vocation ; cependant il est des professions perdues dans l'oubli des âges que l'on ne saurait embrasser, et qui se trahissent encore dans les caractères modernes. 11 y a. par exemple, des hommes nés moines j, qui sont chauves à vingt-cinq ans, qui passent leurs jours à compulser de vieux livres, et qui transforment en cellule tout appartement de garçon.

Il y a encore des hommes nés troubadours, qui ont toute la grâce des anciens trouvères, qui sont dévoués au culte des femmes, qui se sacrifient pour elles, qui les chantent et qui les aiment, et dont le monde se moque précisément à cause de cela, et puis aussi parce qu'ils nouent leur cravate un peu trop en écharpe.

Il y a des hommes nés chevaliers^ qui rêvent les grandes entreprises, qui recherchent les nobles dangers, qui s'attaquent aux pouvoirs indignes. Cette canne élégamment sculptée qu'ils tiennent à la main est une ancienne lance.

Il y a enfin des hommes nés bouffons^ non point bouffons de théâtre, mais bouffons dans l'acception historique du mot. Leur profession est d'amuser et de distraire; leur droit est quelquefois d'avertir et d'éclairer. Ils aiment le clinquant et les grelots: on leur pardonne ces enfantillages. On leur passe tout, parce qu'ils font rire et qu'on ne les prend jamais au sérieux.

La mode est une déesse bien calomniée à qui il faut enfin rendre justice. La mode n'est pas du tout inconstante dans ses affections, elle change le moins qu'elle peut, et garde longtemps près d'elle les mêmes favoris. Une fois qu'on a été à la mode, c'est pour la vie. On est à la mode tant qu'on veut, mais il faut vouloir, il faut s'en occuper, c'est-à-dire se renouveler sans cesse. Il ne faut point se négliger, c'est un travail de toutes les heures qui demande de sévères études; pour rester à la mode toujours, pour se maintenir jeunes, beaux, séduisants et dangereux, malgré les ans implacables et malgré les révolutions capricieuses, il faut s'imposer de très-grands sacrifices. Le métier de papillon est un rude métier, tout rempli d'épineuses difficultés : être toujours léger et jamais étourdi. — ne s'intéresser à rien et savoir tout, — penser à sa toilette pendant des journées entières, pour paraître n'y avoir point pensé, — se montrer à la même minute dans quatre salons différents, — arriver à l'Opéra juste pour voir le pas de la danseuse nouvelle, ou pour entendre l'air du virtuose en faveur, — connaître toujours la femme que tout le monde lorgne, — entrer dans un bal en homme qui y est attendu. — faire de la coquetterie avec ses supérieurs, de la bonhomie avec ses inférieurs, de la cordialité avec ses égaux, — bien voir sans trop regarder, — tout apprendre sans questionner, n'adopler exclusivement aucune idée, et ne porter cependant que des jugements absolus, — uliliser tous ses défauts, les ériger en droits acquis, — pousser la gourmandise jusqu'à la pédanterie et l'égoisme jusqu'à l'importance, — croire en soi, avoir la religion de soi-même, et la professer, — ne s'aban-

donner à aucune manie personnelle, mais être toujours prêt à prendre toutes les manies du moment, — savoir quitter vite ce qui plaît le plus, — éviter scrupuleusement de s'attacher jamais, car s'attacher à quelqu'un, à quelque chose, à une idée, à un projet, c'est se rouiller, c'est se vieillir, c'est donner une date, c'est dire son dernier mot. — Pour se maintenir à la mode, il faut renier le passé franchement, le renier en tout et en détail. Hier a toujours tort aux yeux d'un papillon de bonne compagnie : aujourd'hui seul doit occuper, aujourd'hui seul est infaillible. Si pour plaire aujourd'hui il faut avoir de l'esprit, l'homme à la mode aura beaucoup d'esprit; si au contraire il faut être niais et ridicule, il sera niais et ridicule sans effort. Il sait tourner à tous les vents comme une girouette docile, ou plutôt comme une girouette intelligente qui tourne volontairement. C'est pourquoi cet homme privilégié n'a pas d'âge; ce sont les souvenirs qui vieillissent, et l'homme à la mode ne se permet pas d'avoir des souvenirs, non par légèreté ou par ingratitude, mais par instinct de conservation. Pour vivre, il faut que l'homme à la mode marche, marche sans cesse : s'arrêter, pour lui, serait périr ; c'est le Juif-Errant de la frivolité. Comme le Juif-Errant il est éternel; comme lui il a obtenu de vivre toujours, mais à condition de ne se reposer jamais.

Pour les femmes, le métier est moins pénible : un joli visage, une situation romanesque, suffisent souvent pour mettre une femme à la mode et l'y maintenir pendant de longues années. La vivacité et la nonchalance conviennent également à ce rôle, qui n'a pas de lois bien précises. Ne rien cacher que son esprit, voilà à peu près tout ce qu'il demande: car c'est une très-grande puissance que celle de la supériorité voilée; il est cependant un moyen de devenir

promptement et de rester longtemps une femme à Ja mode, ce moyen n'a jamais manqué son effet : c'est d'être sage avec une mauvaise réputation.

Après trois mois de solitude dans un château, il faut se haïr ou s'aimer. C'est à Paris seulement qu'on peut résoudre ce beau problème des douces relations sans intimité, qu'on peut se voir tous les jours avec le plus grand plaisir et la plus parfaite indifférence. Paris a pour les affections un climat vague, ni chaud, ni froid, ni bon, ni mauvais: c'est moins qu'une serre tempérée : c'est une atmosphère d'orangers 011 rien ne fleurit, mais où rien ne meurt.

La passion du luxe qui s'est manifestée depuis quelque temps à Paris, est précisément la passion des gens qui n'ont point de fortune. Nest-ce pas un des effets bizarres de l'esprit de contradiction, qu'on ne sente le plaisir d'avoir le superflu que lorsqu'on manque du nécessaire? A Paris, les millionnaires sont fort tristes : une seule chose les fait rire, c'est la prodigalité des pauvres diables. Ici, moins on possède et plus on dépense. Avec deux mille livres de rente on mange vingt mille francs par an. On fait le contraire en province : avec vingt mille livres de rente on mange deux mille francs par an.

Qu'on ne vienne pas me dire que les événements ne s'entendent pas entre eux... qu'une chose extraordinaire n'arrive qu'une fois. Je vous dis, moi, que de certaines positions

engendrent toujours les mêmes circonstances, que tels obstacles amènent toujours tels malheurs, que tels caractères ramènent toujours telle aventure. Et cela se comprend à merveille. — Si un maçon tombe trois fois, il tombera trois fois dun échafaud; un marinier est destiné à tomber toujours dans la rivière... Un joueur fera trois héritages... il les perdra trois fois... au jeu. Une femme honnête qui résiste sera toujours sauvée au moment du péril... parce que c'est au dernier moment qu'elle est faible.

Voilà ce qu'on ne met point dans les romans, parce que l'on veut inventer et qu'on n'aurait pas l'air d'avoir de l'imagination, si l'on mettait trois fois la même situation dans un livre. Moi, je fais cette innovation hardiment. Je n'invente pas; je peins le monde comme je le vois, et je dis que toujours les mêmes choses se recommencent. Nos caractères, en traversant la vie, laissent çà et là sur la roule des germes qui tôt ou tard doivent grandir, et qui doivent naturellement ramener les mêmes situations, parce que leur principe est le même, — sans compter que le sort aime beaucoup à faire des niches^ et que le hasard est plus romanesque que tous les romanciers dn monde.

... Elle sacrifiait ses affections à l'aisance de ses plaisirs.

C'est ce qu'on appelle maintenant savoir vivre.

Autrefois le savoir vivre était dans les déférences éclairées. Aujourd'hui savoir vivre, c'est s'amuser et ne se gêner pour personne et pour rien.

L'ancien banquier, comme tous les hommes qui ont aimé

SOUS l'Empire, avait conservé l'habitude des attentions délicates, vulgarisées sous le nom de surprises.

M. Bélin excellait dans la surprise.

Ces attentions dont on rit maintenant avaient du bon : elles prouvaient d'abord de la générosité, puis le soin que Ton avait eu de penser à nous; non-seulement on donnait avec plaisir, mais on se faisait une grande afTaire de la manière ingénieuse avec laquelle on voulait faire parvenir un don.

On donne de nos jours avec autant de plaisir sans doute, mais avec moins d'importance: on est gracieux avec dédain, on est généreux par hasard; on dit : « J'ai rapporte cela de Londres, le voulez-vous?... » La délicatesse est de paraître n'avoir pas pensé à vous : c'est un raffinement tresrecherché.

Les réponses énigmatiques ont l'art de fermer la bouche à tout le monde ou, sinon, de dérouter les gens par Tétonnement qu'elles inspirent et par l'espèce de travail auquel elles condamnent les esprits les plus irrités : pendant qu'ils cherchent à comprendre, ils se calment, et l'on finit par les dompter.

L'excès de la délicatesse est fatal , comme tous les autres excès; il est plus coupable peut-être, non dans son intention, mais dans son résultat : l'excès d'un vice dégoûte du vice; l'exagération d'un bon sentiment le déconsidère lui-même; n'est-ce pas bien plus malheureux? Trop est moins qu'un peu; dépasser le but, c'est aussi ne pas l'atteindre. Notre nature est si faible, qu'elle ne nous permet

pas même l'excès du bien ; elle en fait tout de suite quelque chose de funeste et de risible. S'il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule, il n'y a qu'un demi-pas de l'héroïsme au burlesque ; on peut être héros un moment ; un effort sublime est possible quelque temps; mais l'héroïsme de longue haleine étant hors nature , la continuité d'une situation extraordinaire et forcée étant incompatible avec la mobilité de notre existence, il arrive que le dévouement le plus admirable, le sacrifice le plus complet a des moments de relâche, des jours d'épreuves inattendues, où il ne s'harmonise plus avec les actions vulgaires de la vie; des distractions enfin qui doivent, tôt ou tard, amener des événements ridicules et douloureusement comiques.

Ne pas croire au bonheur, et languir sans espérance toujours, c'est la vie, une vie ennuyeuse, mais supportable encore. Mais avoir entrevu le bonheur, savoir qu'il existe, le croire possible , c'est une tentation irrésistible, c'est un souvenir rongeur qui ne laisse pas à la pensée une heure de repos. Comment rentrer dans une existence insipide après une telle apparition? comment s'intéresser aux jeux insignifiants du monde, quand on sait qu'il existe des joies plus grandes, quand l'âme a compris de plus précieuses délices?

Le bonheur d'un moment ne peut-il s'oublier?

Il faut envier ceux qui ne croient pas au bonheur. Tls peuvent encore s'amuser du moins. Il n'y a de gens véritablement à plaindre que ceux qui ont été heureux.

On est de bonne foi dans ses rêves. Le jour, nos idées, nos résolutions, nos volontés, les conventions de la vie sociale enchaînent notre âme.

Nous sommes le jour tels que le monde nous a façonnés.

La nuit, au contraire, nous redevenons nous-mêmes; nous sommes ce que la nature nous a faits.

Nos sentiments sont alors involontaires, nous ne savons plus leur commander.

Nous sommes dominés par ces mêmes impressions que nous savions dompter naguère; les événements, «les émotions de la veille se décomposent, les souvenirs du cœur se détachent seuls de cette foule de convenances qui encombrent notre vie; ils s'élèvent purs et distincts, dégagés de tous les miasmes mondains qui rendent la pensée si lourde, et nous nous abandonnons à eux avec confiance.

Nos scrupules s'évanouissent ; nos intérêts disparaissent.

Nous vivons d'élans généreux, de dévouements sublimes; notre vie n'est alors qu'amour et faiblesse, que passion et naïveté... nous aimons ainsi jusqu'à l'aurore...

Mais sitôt qu'elle nous éveille, la vie mondaine reprend son empire : avec le jour, nos misérables calculs reparaissent , et la loi sociale nous renchaîne avec d'autant plus de puissance, hélas! que notre àme a encore perdu de son énergie; car elle s'est en vain épuisée dans l'entraînement de son rêve.

Elle ne savait pas les ravages (pic peut causer une prétention malheureuse dans la tête la mieux organisée. Quand le vent de la prétention a souillé sur l'homme supérieur, il

en fait un niais dont le premier sot venu a le droit de rire . c'est le simoun de ce désert qu'on nomme le monde ; il dessèche les plus belles natures; il disperse les plus nobles pensées, il chasse au loin les plus purs sentiments. Comme au vent du désert, les êtres inanimés lui résistent, les cailloux et les imbéciles, les indifférents et les rochers; mais tout ce qui vit, ce qui pense, ce qui aime, les palmiers et les gens d'esprit, sont frappés de mort à son approche ; il enlève ce qui fait précisément leur grâce , leur feuillage et leurs pensées.

Le monde ne sied pas aux gens supérieurs par Tàme et. l'intelligence ; le monde ne convient qu'à la médicJCrité gracieuse. A l'homme d'esprit, il faut l'intimité; à l'homme qui aime, le mystère; à Ihomme qui crée, la solitude. L'homme de génie ne doit jamais être acteur dans le monde , il ne doit le soir que pour le peindre; comme spectateur, il sera respecté, car il devient imposant. Qu'il regarde, c'est là son rôle; mais, s'il veut agir, on se moquera de lui, de son manque d'équilibre et de proportions, de ses ridicules dissonnants , et c'est lui qui fournira contre lui-même aux oisifs moqueurs d'un salon les aperçus malins qu'il y venait chercher contre eux.

Rien n'est plus plaisant, à mon avis, qu'une personne importune demandant pardon de s'en aller.

... Laurence ignorait ces combats de vanité qui rendent le monde si piquant et souvent si maussade. Vanité de naissance, vanité de fortune, vanité d'amour, et quelquefois même vanité d'esprit.

ESQUIi^SES, PORTRAITS ET MAXIMES. 293

N'avez-vous pas éprouvé cela plus d'une fois? une personne que vous aimez vous consacre toute sa journée ; elle dit tout ce que vous désirez qu'elle dise, rien n'est changé en apparence; c'est la même affection qu'hier... et cependant votre cœur se serre ; vous n'avez aucune raison de craindre, et vous tremblez ; on vous quitte la veille avec tendresse en disant : A demain... et vous pleurez... F.t puis, quelque temps après, lorsque vous apprenez un duel, un malheur, une infidélité, vous vous écriez, sans que l'on puisse vous comprendre :

— C'était cela!! !

... Il était dans cette classe de gens qui, par leur existence, et surtout leurs prétentions, sont cotés bien au-dessus de leur valeur : ils ne peuvent déjà plus descendre à des emplois subalternes, et cependant ils n'ont droit à aucune place importante.

Ainsi, Lionnel. qui aurait été un très-mnuvais sous-préfet, se serait toutefois déconsidéré en acceptant une souspréfecture. Sa position était mieux que cela; sa valeur fictive rélevait plus haut. Il n'avait jamais rien fait, n'avait jamais donné aucune preuve de sa capacité; mais on attendait beaucoup de lui , et comme il était trè.s-fm, très-adroit, il savait escompter d'avance le crédit qu'il croyait devoir obtenir un jour.

Le faux bon sens, cette idole des cœurs égoïstes, des natures froides et pauvres, cette raison de convention qui

refait, pour Tagrément de la société, des caractères négatifs à son image, qui supprime l'enthousiasme de la pensée, le feu du cœur, le sang des veines; qui se vante de ne point connaître les passions et qui se mêle de les conduire! Faux bon sens , c'est toi qui causes tous les malheurs : les révolutions chez les peuples, les catastrophes dans les familles !

M. de Montrond demandait à un banquier millionnaire de lui prêter de l'argent; le banquier lui répondit qu'il n'avait pas d'argent : propos de millionnaire bien connu.

« — Gomment 1 vous osez me dire que vous n'avez pas d'argent ?

« — Eh ! sans doute. Quand on est dans les affaires, si riche que l'on soit, on n'a jamais d'argent. Vous, mon cher Montrond, vous ne savez pas ce que c'est que les affaires.

« — Les affaires! reprit Montrond, eh ! si, vraiment, je sais très-bien ce que c'est que les affaires : les affaires, c'est l'arerent des autres ! »

N'avez-vous pas remarqué cela? Dans un salon, si quelqu'un fait une gaucherie, se montre inintelligent ou importun, prolonge sa visite hors de mesure, interrompt une confidence mal a propos, choisit un sujet de conversation malheureux, vous demande des nouvelles des parents que vous pleurez, ou du mari avec qui vous plaidez, c'est toujours un vieux , grave et lourd diplomate français. Les diplomates étrangers, au contraire, sont très-rusés et trèshabiles ; mais les nôtres sont pour la plupart d'une

innocence irréprochable ! Cela s'explique. Les cours étrangères nous envoient ce qu'elles ont de mieux, leurs hommes les plus distingués; parmi eux, c'est à qui viendra à Paris ; tandis que nous . nous sommes bien forcés d'envoyer aux cours étrangères nos ennuyeux, nos esprits lourds et incapables: les Français qui valent quelque chose ne sont pas si bêtes que de quitter Paris !

... Étourdie par le mouvement de la voiture, Marguerite s'endormit de ce sommeil étrange, à la fois si agité et si profond, qu'on pourrait appeler ; « le sommeil de voyage. » On dort sans doute, on ne sait plus qui on est, ni où l'on est; on a perdu connaissance... et cependant on revoit en détail toute la journée passée: on n'est plus en voiture... et cependant l'on sent la secousse de la voiture, on entend le bruit des roues, le tintement des grelots, les cris des postillons ; on voit sautiller une petite veste à revers rouges sous un chapeau galonné... Elle saute toujours, toujours!... Il semble que rien ne pourra l'arrêter; c'est un irritant cauchemar qui exaspère... On voit passer les arbres de la route ; on est repris par tous les incidents du chemin; on rêve de ses souvenirs; ce qui ne vous empêche pas de distinguer parfaitement tous les bruits actuels du séjour nouveau qu'on habite ; on entend aller et venir dans l'auberge; on entend le hennissement des chevaux, la voix des servantes, les conversations des voyageurs qui arrivent; on entend tout... seulement on ne comprend rien; la réalité et le rêve se confondent de telle façon que si l'on vous soutenait que ce que vous avez rêvé est arrivé et que vous avez rêvé ce qui est arrivé réellement, vous seriez hors d'état d'émettre une opinion personnelle.

— Ton sous-préfet ne saura rien, dit madame d'Arzacà sa fille.

— Pourquoi, ma mère?

— Parce qu'un sous-préfet ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et quon le trompe toujours; c'est une autorité! Dans le monde, on n'apprend jamais rien que par hasard; or, il n'y a point de hasard pour les autorités; on les attend, on les guette, on va au-devant d'elles ; qu'est-ce que vous voulez qu'elles surprennent ?

Un portier est, en fait d'informations, le contraire d'un sous-préfet : si l'un est placé de manière à ne rien savoir, comme on l'a déjà prétendu, l'autre est placé de façon à ne rien ignorer ; un portier sait toujours, et quand il répond : « Je ne sais pas, » c'est qu'il a promis de ne pas dire.

... Dès que la porte fut ouverte, le petit chien s'élança dans le salon. Oh ! comme cet aimable importun fut bien reçu ! Chacun en était arrivé à ce moment des émotions puissantes où l'on commence à se reconnaître, à cette période de l'embarras où l'on s'aperçoit qu'on est embarrassé et où l'on éprouve le besoin de se chercher une contenance. On s'occupa de ce petit chien avec enthousiasme.

. . . Comme elle avait toujours été nourrie d'encens, la fumée de l'encens ne l'enivrait pas, car l'encens est un poison

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auquel on s'accoutume comme aux autres. Bien humbles sont les orgueilleux qui s'enivrent de son parfum; ils avouent k leurs flatteurs qu'ils le respirent pour la première fois.

C'est ainsi que les choses se passent dans le monde : on fait, en riant, un projet auquel on ne tient pas beaucoup; on l'exécute par désœuvrement et sans y attacher d'importance ; c'est une fantaisie sans but, une visite sans conséquence, une idée qui est venue tout à coup; on l'adopte aveuglément, on la suit au hasard, par caprice... et Ion s'en va gaiement, avec ses parents, ses amis, ceux qu'on aime le mieux et qui vous aiment le plus, jeter au loin la semence de son malheur éternel.

Il a bien raison, celui qui prétend qu'il n'est pas une de nos actions, pas même la démarche la plus insignifiante, qui ne laisse un germe dans notre existence, et qui, au bout de quelque temps, d'une année, de dix, de vingt années, ne finisse par porter son fruit.

Si on remontait le cours de sa vie, si on recherchait l'origine des événem3nts les plus graves de son destin, on serait épouvanté de découvrir de quels petits incidents, de quelles niaiseries infinies sont nés les faits les plus importants; on en arriverait k ne plus oser remuer ni faire un pas , si on se rendait compte des grands ennuis que l'on doit aux visites les moins nécessaires, aux promenades les plus oiseuses... car la taquinerie du sort est telle, que, plus le danger qui nous menace est terrible, plus ce qui le présage est serein. Il semble que le malheur proportionne ses me-

naces à notre insouciance. Il fait plus que les anciens, qui couronnaient de fleurs leurs victimes: quand il nous choisit pour victimes, il nous inspire à nous-mêmes l'idée de nous couronner de fleurs.

Il arrive parfois que notre cœur et notre raison sont persuadés dune chose, tandis que nos sens sont, en dépit de nous, convaincus du contraire.

Nous semons des mensonges et nous crions : Anathème ! quand il a poussé des menteurs. 0 inconséquence !

Il faut si peu de chose pour dénoncer la vérité aux esprits observateurs qui ont étudié la science des indices. Demandez aux magistrats : ils ne rendent pas toujours la justice faute de preuves, mais ils savent toujours la vérité par les indices.

On a pour ennemis tous ceux qu'on a sauvés.

Une éducation distinguée a cela de barbare qu'elle rend le bonheur impossible. On nous a fait un besoin, une condition nécessaire des qualités les plus inutiles. Nous ne pouvons aimer un honnête homme s'il nest aussi distingué: nous voulons un cœur passionné et des manières élégantes ; nous voulons de la franchise et du bon goût; c'est-à-dire

que nous voulons la naïveté de la nature et la grâce de la corruption; l'impossible, rien que cela.

La vie et le monde prennent un aspect étrange aux regards d'une personne décidée à mourir.

Les ennuyeux endorment le génie, et ne le dénaturent point; mais le monde !... le monde !... il nous rend comme lui-même ; il nous poursuit sans cesse de son ironie, il nous atteint au cœur; son incrédulité nous enveloppe, sa frivolité nous dessèche; il jette son regard froid sur notre enthousiasme, et il réteint; il pompe nos illusions une à une, et il les disperse ; il nous dépouille, — et quand il nous voit misérables comme lui, faits à son image, désenchantés, flétris, sans cœur, sans vertus, sans croyance, sans passions, et glacés comme lui, alors il nous lance parmi ses élus, et nous dit avec orgueil : « Vous êtes des nôtres, allez ! »

La vanité joyeuse ignore le mystère,

L'orgueil ne sait plus feindre au comble de ses vœux.

Tel ami, tel destin.

Même sans fausseté,

Ou trompe un esprit franc , dans ses goûts arrêté. Un esprit absolu n"a i)oint droit de se plaindre Des fausses qualité* qu'il nous oblige à feindre.

Il doit croire aux vertus que pour lui l'on se fait; On sait ce qui le blesse, on sait ce qui lui plaît.

Aux yeux de l'observateur, il' n'y a, dans ce monde, de sérieux que les niaiseries, parce qu'il n'y a de primitif, d'involontaire et, par conséquent, de sincère que les niaiseries. Dans les grandes actions de la vie, on se* surveille, on se pare, quelquefois même on se masque... Dans les niaiseries de tous les jours, on se trahit. Les grandes actions ne disent à l'observateur que ce qu'on veut être; les niaiseries seules lui révèlent ce qu'on est.

Tout homme qui travaille sérieusement, depuis l'ouvrier jusqu'au ministre, est une espèce de malade, de fou, d'épileptique, qu'il faut soigner tendrement. Ce labeur- continuel rend ses nerfs éperdument irritables, et c'est un ange gardien pour lui qu'une femme dont l'affectueuse sollicitude le surveille dans cette agitation fébrile, dont la pensée bienfaisante écarte de lui tous les souvenirs inopportuns et agaçants; qui lui cache la fâcheuse nouvelle qui le troublerait inutilement le jour d'une affaire importante, qui charme sa mauvaise humeur par un doux accueil, qui l'entoure des objets qui lui plaisent, qui se pare des couleurs qu'il aime, qui lui sert les mets qu'il préfère, qui l'écoute dans ses récits, dans ses projets avec un visage ému, des yeux captivés, un sourire intelligent et sympathique... Et cet ange gardien-là lui paraît une femme bien jolie! et c'est tout justement comme ça que nous voulons que toutes les femmes soient jolies !...

Préparer à ceux qui dépendent de nous d'agréables heures, leur épargner d'insupportables ennuis, arracher de leur chemin les broussailles, écarter de leurs pas les cailloux, leur offrir au logis un asile toujours élégamment hospitalier, leur tendre une affectueuse main toujours doucement parfumée, les recevoir avec un sourire toujours gracieux, une parure toujours fraîche, soin puéril qui cependant signifie : Je vous attends toujours; rendre du courage à un vieux père qu'effraye la vieillesse; donner de la patience à un jeune mari que révolte une injustice; rendre l'inspiration à un poëte ennuyé; amuser un enfant malade; envoyer des fleurs odorantes à un aveugle, de belles gravures à un sourd, d'excellents cigares à un paresseux, des romans nouveaux à un goutteux; consoler l'infirmité de celui-ci, flatter la manie de celui-là ; vivre pour plaire enfin, agir pour paraître charmante, et, de cette ardeur séductrice, faire un bien-être pour chacun, c'est aussi remplir une belle mission. Cela vaut mieux peut-être que de se maintenir toujours maussade par fausse vertu, que d'être toujours malpropre et mal mise par détachement des vanités humaines, que de faire mourir d'ennui son vieux père dans un salon déserté, mourir de faim son mari dans un repas malsain, mourir de froid ses enfants dans des brodequins trop courts et humides, toute préoccupée que l'on est d'aller secourir jusque dans leurs greniers des infortunés dont on cause soi-même l'infortune par une austérité mal comprise; car ce qui fait lu misère excessive des pauvres, c'est l'inélégance sordide des riches.

:i02 ESPRIT DE MADAME DE GIRARDIN.

Si chacun de nous se donnait pour tâche de rendre la vie un peu douce aux cinq ou six personnes qui dépendent de lui, le grand problème du bien-être universel serait résolu; mais on aime mieux faire le malheur des siens pour se consacrer au bonheur du monde!... C'est plus glorieux, c'est plus facile aussi; il n'y a pas de juge. On serait effrayé si l'on savait le nombre des petites méchantes actions que peut commettre un philanthrope dans sa journée, des affreux chagrins qu'il aime à semer dans sa famille.

Encore quelques années, et tout sera fini pour l'idée aristocratique. Ses défenseurs naturels sont morts, dégénérés ou transfuges. Ceux-là mêmes qui lui doivent tout l'ont abandonnée, et chaque jour ils achèvent de la déconsidérer dans les esprits par leur inintelligence et leur puérilité.

Au lieu de maintenir dans toute leur pureté les nobles traditions du passé, au lieu de choisir dans les vérités du présent celles qui devaient donner à leur cause plus de libéralité et de force, ils ont trouvé moyen de marier dans une seule et même sottise les misères de tous les temps.

Ils ont conservé les petites vanités d'autrefois, ils ont adopté les grandes vénalités d'aujourd'hui.

Ils ont conservé leur morgue, ils n'ont supprimé que leur grandeur ; ils sont aussi mal mis que leur portier qui les appelle M. le duc : c'est ainsi qu'ils comprennent l'égalité; ils vont chez Mabile danser en face de leurs valets de pied, qu'ils surpassent en grossièreté et en impudence : c'est ainsi qu'ils soutiennent leur rang.

Ce sont les classes supérieures que nous appelons les classes indigentes, parce que la vie se retire d'elles, parce qu'elles perdent chaque jour de leur énergie et de leur valeur. La véritable indigence n'est pas de manquer d'argent : l'argent s'acquiert par le travail ; c'est de manquer do courage, c'est de manquer d'intelligence. Avec cette espèce de misère-là on a bien vite toutes les autres. Vous dites : Voilà les heureux du jour; nous disons : Voilà les victimes du siècle; vous criez avec colère : Les oisifs! nous crions avec pitié : Les mourants! 0 philosophe! l'agonie est une oisiveté cruelle !

On n*a jamais le temps daller voir aujourd'hui ce qu'on peut toujours aller voir demain.

Ah ! vous croyez que dans ce pays de l'élégance on est élégant impunément!... Erreur, grave erreur! En France, on vous pardonnera plutôt encore d'avoir du génie que de l'élégance.

Il faut croire que ce n'est pas aussi amusant de s'ennuyer que le prétendent les puritains et les puritaines, qui professent une majestueuse morosité. Si l'ennui avait pour eu\ tant de charmes, ils seraient moins jaloux des gens qui s'amusent. Leur envie est un aveu.

La tournure et la démarche ont autant d'accent que la parole.

Si l'exactitude est la politesse des rois, Tinexactitude est au contraire, l'habileté des ministres, de ceux du moins qui sont influents. D'abord elle ajoute à leur importance; ensuite un homme ingénieux, qui a les idées, ne risque rien de lai>ser les autres épuiser les mots, discuter longtemps, retourner, embrouiller les questions que lui seul sait pouvoir résoudre.

C'est un avantage que d'arriver sain et frais d'esprit au milieu des gens fatigués, dégoûtés de leurs opinions par toutes les objections qu'elles ont essuyées; c'est un beau rôle à jouer; il semble toujours qu'on rallie les camps divers; on est toujours l'épée qui fait pencher la balance. C'est très-adroit, mais pour cela il faut être homme d'importance; car il est force gens que l'on n'attendrait pas, des malheureux que l'on n'attend jamais, que l'on n'a jamais attendus pour rien; oh! ceux-là, nous leur conseillons d'être exacts, d'arriver même un peu avant l'heure, s'ils veulent obtenir en leur vie une part de quoi que ce soit, et être entrés pour quelque chose dans une décision quelconque.

L'amour nous laisse encor du moins une croyanre...

Mais de nos vanités la fatale science.

Mais ce rire infernal, ce rire sans gaîté.

Qui flétrit notre espoir dans sa naïveté.

Qui nous montre partout de> ruses d'égoisme.

ESQUISSES, PORTRAITS ET MAXIMES. m5

Qui fait dans notre cœar avorter l'héroïsme , Qui jette sur nos jours des voiles attristants. Et fait que, sans malheur, on se tue à vingt ans!... Voilà le vrai danger

... Quelqu'un parla d'une étrange cérémonie qui se préparait : un sacrifice à Jupiter, tout bonnement. On cherche un local convenable et on fait les études nécessaires; on suivra les rites archaïques tels qu'ils ont été restitués par Julien l'Apostat. — Et qui fera le sacrifice? — Douze jeunes gens qui se cotisent pour ça. — Ce sont donc des païens? — Non. — Alors ce sont des impies? — Pas davantage. — Et pourquoi adorent-ils Jupiter? — Par pitié. Ils disent que ce doit être affreux pour un dieu qui a été le maître du monde pendant tant de siècles de se voir à jamais abandonné des mortels, et ils veulent du moins par quelques grains d'encens brûlés en son nom, par quelques bienveillantes victimes sacrifiées sur son autel, le consoler un peu dans sa disgrâce. — Si c'est ainsi, on ne saurait leur en vouloir; ils encensent les faux dieux... mais par un sentiment d'humanité: c'est être encore chrétien que d'être païen de la sorte et d'adorer Jupiter par charité évangélique.

Il y a déjà eu en Grèce une tentative de ce genre, faite par un riche négociant, qui offrait aussi des hécatombes à Jupiter. Cette rénovation a été suivie avec beaucoup d'intérêt par les Anglais, qui achetaient les victimes pour en faire des biftecks.

Le désespoir est mal compris d'un rœur tranquille.

Le premier vœu d'un cœur qui souffre, c'est la mort.

Si l'on n'a point d'ami pour détourner le sort,

Si Ton n'est retenu par une main chérie,

Si l'on n'entend au loin une voix qui vous crie :

«( Arrête, ne meurs pas, espère, vis pour moi! »

Le désespoir vous mène au crime sans effroi. Oh ! qui n'a ressenti , dans le cours de sa vie , Cette douleur de feu qui veut être assouvie, Qui brave le mépris , la honte , le danger ; Qui veut agir, qui veut, à tout prix, se venger?

Une longue douleur mène à l'indifférence ;

Mais un malheur subit... tombé sur l'espérance

Est un coup imprévu dont le choc étourdit.

Le courage se glace et le cœur se roidit ;

C'est un vent froid soufflant sur un lutteur en nage ;

C'est ce qui fait qu'on meurt pour un bal au jeune âge.

On ne se défend point contre un mal imprévu.

Sitôt qu'on est surpris sans arme... on est vaincu.

On brave mille morts ,

Mais, pour les vanités, il est peu d'esprits forts.

Et plus d'un grand guerrier, fier comme un roi de Sparte,

Flatta, pour un duché, monsieur de Buonaparte !

Elle était de ces gens qu'un malheur déconcerte, De ces êtres parfaits et toujours méconnus. Vieillis par la raison , mais restés ingénus ; Vivant de sentiments que le monde refoule ^ Qui peuvent traverser — mais non suivre la foule; Aigles qui ne sauraient modérer leur essor, Riches qui ne sauraient diviser leur trésor : Tout ou rien , c'est le cri de leur âme infinie ; Ils ne peuvent marcher qu'au pas de leur génie ; Rougiraient d'éprouver un demi-sentiment;

Un amour, c'est pour eux un entier dévoûment :

Ils ne peuvent singer la piété des autres;

Ils \ivent sans croj-ance, — ou bien se font apôtres;

Ils ne comprennent pas qu'on se donne à moitié

A la religion, à l'amour, Taraitié;

Que l'on prie à midi le ciel , et que l'on aille

Après — se promener à Saint-Cloud, à Versaille;

Qu'on aime un peu sa femme, et sa maîtresse un peu.

Un peu sa sœur, un peu son frère et son neveu;

Que chaque dévoûment, chaque amour ait son heure.

On dit : Qui peut le plus peut le moins ; folio erreur ! Proverbe suranné qui me met en fureur ! Lablache ne saurait chanter une romance; Taglioni se perdrait dans une contredanse; L'élégant lord Seymour, si brillant à cheval , Sur un âne rétif figurerait fort mal ; Et Soumet ne pourrait , sans une peine atroce , Tourner un vaudeville et des couplets de noce!

Ainsi, les cœurs taillés pour de grandes vertus Ne peuvent s'abaisser à des jeux superflus ; Ils traînent dans l'ennui leurs heures indolentes. Tel le chamois captif vit au jardin des Plantes : On le voit tout le jour couché sous les rameaux ; — C'est le plus paresseux de tous les animaux.

Le génie est si franc quand il joue et sourit!

... Il faut être vieux pour prévoir les ingrats Seule prévi'^ion qui ne nous trompe pas!

Un adieu est toujours triste, même lorsqu'il conduit au bonheur.

Les âmes supérieures sont faciles à tromper, c'est que les choses les plus extraordinaires, les fascinations, les phénomènes, les miracles, tout enfin leur paraît plus probable qu'une méchnnte action.

Quand une chose nous est de sa nature très-indifîérente, et qu'elle nous préoccupe singulièrement, c'est un indice que nous devons nous en inquiéter. Notre instinct nous inspire, nous avertit, notre intelligence flaire ce que notre raison ne voit pas, car Tinstinct c'est le nez de l'esprit.

Les distractions ont cela d'agréable, si elles ne chassent pas le chagrin, elles le vieillissent, du moins; les événements même indifférents, que l'on met entre la mauvaise nouvelle du matin et le soir, la reculent presque d'une année; alors c'est un vieil ennui dont on ne daigne plus souffrir. Notre imagination ressemble à nos domestiques, qui, pour nous apaiser quand nous leur montrons une chose cassée, nous répondent avec sang-froid : — Oh î il y a déjà bien longtemps! — C'est absurde, et pourtant cela nous console aussitôt.

Ce qui prouve que les avantages de vanité et de conven-

tion mondaines sont des niaiseries, c'est qu'avec l'âge on les méprise ; c'est qu'en vieillissant, ce qui est vrai, ce qui est réellement beau, a plus d'attrait pour nous que ces agréments imaginaires, ces qualités factices qu'on trouvait jadis préférables à tout. Ainsi, la femme qui, à vingt ans, choisit un fat mal tourné, parce qu'il est duc ou parce qu'il a de beaux chevaux, — à quarante ans, si elle est veuve, épousera un jeune homme qui n'aura ni célébrité ni fortune.

... C'était l'heure fatale, l'heure de mélancolie et de mystère, où le soleil, qui est encore l'astre du jour pour l'homme des champs, n'est plus, pour le triste habitant des villes, qu'un réverbère à moitié éteint, qu'une lanterne mourante et perfide qui, dans l'ombre, égare ses pas. Sur les grandes places, les quais, les boulevards, il fait encore jour — dans les rues, c'est un doux crépuscule, un quasi clair de lune — dans l'intérieur des maisons, c'est la nuit — et dans les corridors, qu'est-ce donc? ténèbres, profondes ténèbres!

C'est riieure de toutes les fautes, l'heure des vols et des aveux; c'est l'instant où la rougeur n'est pas visible, où l'on peut dire : « Je vous aime, » effrontément, et malheureusement on le dit; — c'est l'heure où l'ouvrière trop laborieuse persiste à travailler et se trompe : cette lueur incertaine égare ses yeux; elle passe un fil dans le canevas, une maille dans le filet, que sais-je? Elle commet une toute petite erreur qui cause par la suite de grands dérangements; c'est enfin l'heure où les antichambres sont désertes, où les domestiques allument les lampes : il y en a même de prudents qui ont déjà fermé les volets avant que les lumières n'aient paru.

Les gens de mérite sont possibles à séduire par ce qui est bien : il n'appartient qu'aux petits esprits de s'effrayer des avantages, — et puis les hommes d'imagination ne sont jamais envieux. Ils valent mieux que tout le monde dans leur avenir; personne ne marche où ils vont, personne n'est jamais arrivé où ils prétendent : ils ne peuvent envier ce qu'ils voient, car ce qu'ils rêvent est au delà.

... C'était un monsieur âgé de trente-cinq ans, haut de quatre pieds huit pouces, employé dans l'Enregistrement. Une position honorable dansée monde, une fortune aisée, des succès dans plusieurs genres, rien n'avait pu le consoler du malheur d'être petit. Depuis l'âge où il s'était avoué qu'il ne grandirait plus, cet homme était malheureux.

Tout ce qu'on imagine pour se hausser à l'œil des autres, il l'avait employé : — il portait un chapeau à forme haute, des bottes à hauts talons, et se tenait droit comme une girafe; il se levait continuellement sur la pointe des pieds, comme un homme qui veut voir défiler un cortège. Cette idée de se grandir le préoccupait sans cesse; il aurait donné la moitié de sa fortune et plusieurs années de sa vie pour être un homm-C ordinaire, pour atteindre cinq pieds deux pouces.

Les petits hommes qui se résignent ont quelquefois beaucoup de grâce : ils ont alors tous les avantages de leur taille, la souplesse, l'agilité, la légèreté; ils peuvent être ce qu'on appelle gentils. Mais les petits hommes qui se révoltent contre la lésinerie de la nature envers eux, qui luttent

follement avec elle, ne peuvent jamais être gentils; ils sont ridicules, toujours ridicules, comme toutes prétentions frappées d'incapacité; de plus, ils sont méchants, malveillants, dénigrants et envieux.

Quand on parle d'un homme qui déplaît, on dit qu'il a l'air content de lui; — eh bien! je dis, moi, que je connais une chose plus déplaisante encore : c'est un homme qui a l'air mécontent de lui.

Celui-là ne vous fera grâce de rien; vous ne pourrez jamais l'apaiser; les flatteries mêmes l'irritent, la politesse lui semble de la pitié, une prévenance, une charité : il est humble à désespérer, susceptible à faire mal aux nerfs ; on ne sait par quel mot le prendre. — Si vous le priez à dîner, il vous répond : Merci, non; je me rends justice, je suis trop maussade pour un convive. — Si vous l'engagez à venir entendre des vers, de la musique : Non, merci, dit-il ; je suis un être trop obscur pour faire partie d'une réunion si brillante. — Si vous lui proposez une partie de campagne : Non, merci, répond-il; il faut de la gaieté dans ces sortes de plaisirs ; invitez vos aimables, ils valent mieux que moi pour cela. — Cet homme ne jouit de rien, n'est propre à rien ; il est rongé de modestie, mais d'une affreuse modestie, d'une humilité hostile qui le met en garde contre tout le monde : c'est une lèpre imaginaire qui lui fait fuir ses semblables. Cette maladie est heureusement fort rare en ce pays, et nous n'en parlons que pour la constater.

Notre monsieur était de ces gens-là, non parce qu'il se croyait sans mérite, mais parce qu'il se sentait petit, et que sans cesse il se disait à lui-même — que plus il vieillirait, plus il engraisserait et plus il paraîtrait petit.

Pour lui tout était gêne et souffrance. Ce petit corps renfermait un grand cœur plein de haine, d'une belle haine aux

proportions herculéennes, toujours vivace, toujours renouvelée, universelle, et cependant partiale; car, s'il détestait tous les hommes en général, il abhorrait en particulier :

1° Tout être doué d'une haute stature; il le regardait comme son ennemi, comme un voleur qui lui avait dérobé six pouces. Une grande taille lui semblait une spoliation, dont il avait droit de tirer vengeance;

2" Tout écolier de douze ans qui le dépassait de quelques lignes et que l'on ne trouvait pas trop grand pour son âge;

3° Tout enfant qu'il voyait grandir et qui menaçait de le rattraper.

Dans un salon, il n'était poursuivi que d'une idée : se placer avantageusement.

11 évitait les hommes très-grands, parce qu'auprès d'eux il paraissait encore plus minime. Il évitait aussi les belles femmes, parce que leur majesté l'humiliait; mais ce qu'il détestait plus que tout au monde, c'était de rencontrer, ce qui était rare, un homme de sa taille!

Oh ! alors il souffrait le martyre, il se sentait appareillé ; c'était affreux. Son ridicule s'attelait à celui d'un autre et se complétait; il n'y pouvait tenir. Que faisait-il alors? il prenait son chapeau, le mettait sur sa tète, et il s'en allait.

Eh bien ! tout cela n'était rien ; il y as^ait un tourment plus horrible que tous ces tourments, une malédiction qui poursuivait encore cet homme, une fatalité qui mettait le sceau à ses misères : — c'était son nom. Ah! ce nom était un hasard bien cruel dans sa position. Quelle amère ironie! quel jeu du sort! quelle épi gramme delà nature! quelle mauvaise plaisanterie du destin !... Ce petit homme se nommait M. Le^rand.

On se rit des chagrins étalés avec pompe ; Les jeux indifférents exigent qu'on les trompe. Il faut , se dérobant à leur vaine pitié , Réserver sa tristesse aux soins de Tamitié.

L'espérance produit la bienveillance et la générosité chez les nobles natures: il n'y a que les cœurs envieux et médiocres qui se resserrent et se ferment à l'approche du bonheur.

Les gens inutiles, qui ne l'ont que de méchantes petites affaires, ont la prétention de n'avoir pas un moment à eux, , ils s'abîment dans des paperasses innombrables, ils ne dorment pas, ils dînent en poste, ils embrassent leur femme en mettant leurs gants, ils ne font leur barbe qu'une fois par semaine; enfin ils s'épuisent à paraître occupés, afin de se donner du crédit.

Les hommes très-occupés, au contraire, ont la prétention d'être toujours libres; ils font les grands seigneurs oisifs; ils se posent comme de petits Césars et dictent plusieurs lettres à la fois, d'un air nonchalant et distrait, en prenant une tasse de thé ou de chocolat. Leur manie, c'est de ne pas savoir comment ils sont devenus millionnaires.

Nous ne parlons pas de ceux dont l'activité est infatigable, qui entreprennent plus d'affaires qu'ils n'en peuvent suivre. Ceux-là n'ont pas même le temps d'avoir des prétentions.

aii ESPRIT DE MADAME DE GIRARDIN.

Pour celui qui doit faire sa fortune lui-même, de certains ridicules sont des malheurs.

Eu tout il faut agir avec égalité ;

Au monde , il faut donner ses talents , sa gaîté.

Mais son âme... jamais : — Ah î je lui rends justice.

Il ne demande pas ce cruel sacrifice ;

Et même s'il vous voit sacrifier vos goûts

A ses lois, — le premier il se moque de vous.

11 est une infortune dont personne ne parle, et qui cependant ne laisse pas que de nuire dans le monde : c'est d'être affublé pour toute sa vie d'un nom de baptême prétentieux.

Il est un malheur que personne ne plaint, un danger que personne ne craint, un fléau que personne n'évite; ce fléau, à dire vrai, n'est contagieux que d'une manière, par l'hérédité . — et encore n'est-il que d'une succession bien incertaine, — n'importe, c'est un fléau, une fatalité qui vous poursuit toujours, à toute heure de votre vie, un obstacle à toute chose , non pas un obstacle que vous rencontrez. — C'est bien plus. C'est un obstacle que vous portez avec vous, un bonheur ridicule que les niais vous envient : une faveur des dieux qui fait de vous un paria chez les hommes, ou, — pour parler plus simplement, — un don de la nature qui fait de vous un sot dans la société. Enfin, ce malheur, ce danger, ce fléau, cet obstacle, ce ridicule.

cest... — Gageons que vous ne devinez pas, — et cependant, quand vous le saurez, vous direz : c'est vrai. Quand on vous aura démontré les inconvénients de cet avantage , vous direz : je ne lenvie plus. Ce malheur donc , c'est le malheur d'être beau.

Remarquez bien ici la différence du genre. Nous disons :

LE BONHEUR d'ÈTRE BELLE.

LE MALHEUR d'ÈTRE BEAU.

Quelqu'un a dit quelque part : Quelle est la chose désagréable que tout le monde désire?... Ce quelqu'un s'est répondu à lui-même : C'est la vieillesse. Nous disons, nous : Quel est le fléau que chacun . envie ? — et nous nous répondons à nous-mêmes : C'est la beauté. Mais par la beauté nous entendons la véritable beauté, la beauté parfaite, la beauté antique, la beauté funeste.

Ce qu'on appelle un bel homme n'est pas un homme beau. Le premier échappe à la fatalité; il a mille conditions de bonheur. D'abord, il est presque toujours bête et contient de lui; ensuite, on a créé des étals exprès pour sa beauté. Être bel homme est un métier.

Le bel homme proprement dit peut être heureux, — comme chasseur, avec un uniforme vert et un plumet sur la tête.

Il peut être heureux, — comme maître d'armes, et trouver mille jouissances ineffables d'orgueil dans la noblesse de ses poses.

11 peut être heureux — comme coiffeur.

Il peut être heureux — comme tambour-major. Oh ! alors, il est fort heureux.

Il peut encore être heureux — comme (fôiuh'dl <h l'pw-

pire au théâtre de Franconi, et représenter le roi Joachim Murât avec délices.

Il peut être enfin heureux — comme modèle dans les ateliers les plus célèbres, prendre sa part des succès que nos grands maîtres lui doivent, et légitimer, pour ainsi dire, les dons qu'il a reçus de la nature en les consacrant aux beaux-arts.

Le bel homme peut supporter la vie-, le bel homme peut rêver le bonheur.

Mais l'homme beau, l'homme Antinous, l'Amour grec, l'homme idéal, l'homme au front pur, aux lignes correctes, au profil antique, l'homme jeune et parfaitement beau , angéliquement beau, fatalement beau, doit traîner sur la terre une existence misérable entre les pères prudents, les maris épouvantés qui le proscrivent; et, ce qui est bien plus terrible encore, les nobles et vieilles Anglaises qui courent après lui.

Car, c'est une vérité incontestable et malheureuse, — un jeune homme très-beau n'est pas toujours séduisant, et il est toujours compromettant.

Peut-être, dans un pays moins civilisé que le nôtre, la beauté est-elle une puissance; mais ici, mais à Paris, où les avantages sont de convention, une beauté réelle est inappréciée ; el'e n'est pas en harmonie avec nos usages : c'est une splendeur qui fait trop d'effet, un avantage qui cause troj) d'embarras; les beaux hommes ont passé de mode avec les tableaux d'histoire.

Nos appartements n'admettent plus que des tableaux de chevalet.

Nos femmes ne rêvent plus que des amours de pages, et, de nos jours, la gentillesse a pris le pas sur la beauté.

JMalheur donc à l'homme beau!

Tout ce qui nous isole nous grandit.

Toute supériorité est un exil.

La douleur est la culture de Tàme . c'est elle qui la fertilise.

Un chagrin généreux est tout-puissant : il donne au génie de la patience, à la faiblesse le courage, à la jeunesse la raison ; il peut aussi donner, dans sa muniûcence, à un bel homme de l'esprit.

11 y a des jeunes gens de vingt ans qui ont la goutte ; il y en a d'autres, — plus malheureux, — qui ont de l'expérience.

A vingt ans, lorsque la vie commence, savoir où l'on va, c'est affreux !

Jusqu'à quel point l'orgueil peut paralyser le cœur le |)lus sensible !

Les personnes douées d'un esprit élevé exercent à leur insu une influence mystérieuse sur ce qui les entoure. Elles jettent, pour ainsi dire, un parfum de poésie dans l'atmosphère qu'elles respirent, et dont on s'enivre avec elles. Il est des sentimenLs mesquins qu'on n'ose pas leur exprimer:

is.

des actions vulgaires qu'il ne vient jamais à l'idée de leur proposer. Un caractère noble est une dignité qu'on encense malgré soi. Pour les âmes d'élite, on choisit ce qu'il y a de plus grand , de plus beau , comme on présente aux princes les mets les plus délicats; on se change pour elles, on revêt les qualités qu'elles estiment, on se grandit pour les atteindre; et l'on est surpris de concevoir auprès d'elles des idées et des projets entièrement opposés à sa nature.

11 y a un charlatanisme délicat des gens habiles, qui consiste à insinuer une idée qui leur est avantageuse, sans se compromettre en l'exprimant; ils seraient incapables d'un mensonge , mais ils savent profiter d'une erreur.

Comment aurions-nous le courage de détruire une illusion qui nous sert?

L'ennui est un magnétisme qui ôte la raison , engourdit la volonté , c'est le philtre des importuns.

Dans l'attitude d'un homme qui sait et qui devine, il y a quelque chose de calme, une sécurité qui impose ; on sent qu'il a sur nous un avantage, et quelle que soit sa jeunesse, comme cet aplomb n'est pas celui de l'ignorance ni celui de la sottise, on est forcé de lui reconnaître une sorte de puissance.

L'indulgence dans la jeunesse est déjà de la supériorité.

Quand on a le secret de chacun , on devient si indulgent !

La colère d'un homme très-bon a presque toujours quelque chose de comique, d'abord parce qu'on ne la redoute pas, ensuite parce qu'elle est exagérée; il ny a que la méchanceté qui sache s'exhaler avec mesure , et conserver assez de sang-froid pour choisir la place où elle doit frapper : l'indignation frappe au hasard , au risque même de ne pas blesser.

Les émotions de nature reviennent rarement dans un caractère faussé par des sentiments de convention.

En amitié comme en tout , on ne fait que ce qui est commode ; aussi l'occasion l'emporte-t-ello sur tous les projets.

... A peine fut-il entré, il vit que l'atmosphère ne lui était pas favorable, et il renonç^'a au projet de sa demande. Hélas! n'est-ce pas déjà nous repousser que df» nous ôler ridée de la prière !

L"homme à qui Ton n'a jamais osé demander un service, l'aurail-il rendu? Peut-être!... car tout dépend du moment ; en France surtout où l'esprit et le cœur sont si mobiles.

Les petits parents d'un jeune homme riche n'aiment jamais son ami.

... Ce jeune homme était un de cesPylades, constantes victimes d'un Oreste, dont ils subissent également les destins et les caprices. Leur vie est une éternelle abnégation d'eux-mêmes; ils ne sont rien par eux, n'ont rien à eux, ne font rien pour eux ; ils attendent pour agir qu'Oreste ait décidé, ils n'ont faim qu'à ses heures, ne voyagent que pour le suivre, et ne se permettent daimer que là où il va le plus souvent. On va même jusqu'à retrancher leur nom ; on ne les appelle plus que l'ami d'un tel, et leur paresse s'arrange à merveille de cette vie de reflet qui ne les rend responsables d'aucune de leurs actions. Pylade loge avec Oréste, et quoiqu'ils payent tous deux la même somme de leur commun loyer, et qu'en conséquence ils soient égaux aux yeux de l'impartial propriétaire, l'un dit fièrement chez moi, l'autre prononce timidement chez nous.

La physionomie est un langage; pour en être ému. il faut avoir foi dans ce qu'elle exprime.

Il y a des gens qui ne s'amusent nulle part : je connais un Anglais qui prétend que Paris est la ville du monde la plus ennuyeuse, et je vous assure que pour sa part il a raison ; il n'y est resté qu'un mois, avec la fièvre tierce.

La première finesse consiste à cacher ses projets ; la seconde à en feindre d'imaginaires pour dissimuler ceux qu'on a, et la troisième, c'est de les dire tout haut et en plaisantant, comme s'ils ne pouvaient entrer dans la pensée. En France, peu de gens se bornent à cacher simplement leur ambition et leur pensée; il en coiîte moins de les démentir ou d'en affecter de contraires.

... C'était encore une de ses malices : il disait la vérité, mais en riant, de manière à la rendre douteuse. Cette ruse ne devrait être permise qu'aux femmes ; car leur gaieté est presque toujours de l'embarras, et les ruses de l'émotion ne sont-elles pas toutes pardonnables ?

...Narvaux passait pour brave, parce qu'il était querelleur, pour franc, parce qu'il était contrariant, et pour serviable, parce qu'il était familier. Il est vrai qu'il n'attaquait que les gens timides, ne contrariait que les gens sans avis, et n'offrait ses services qu'aux personnes qui, par leur position et la délicatesse de leur caractère, le mettaient hors de danger de les voir accepter. Néanmoins son air brusque en

imposait, et d'ailleurs comment soupçonner qu'un homme si bruyant pût dissimuler?

Les faussetés gracieuses et élégantes ont cela de précieux qu'elles séduisent encore lorsque l'illusion est passée. Les mensonges d'une voix douce sont encore de l'harmonie ; elle trouve, pour ainsi dire, dans le charme que lui donnent les sentiments qu'elle affecte, le droit de les exprimer; mais une parole d'amitié grossière et bruyante qui perd sa franchise devient insupportable ; c'est une injure détournée qui irrite et avec laquelle il n'est point d'accommodement. On se trouve entraîné à dissimuler avec une personne adroite et doucement perfide ; mais avec un Tartufe tapageur, l'esprit fatigué ne peut cacher ni son mépris ni son dégoût.

Une action noble nous donne tant d'aplomb, tant d'autorité et tant de grâce!

Le bon goût est pour ainsi dire la pudeur de l'esprit : voilà pourquoi il ne peut s'imiter ni s'acquérir.

* Chacun de nous préfère le gouvernement qui lui sied.

Tous les sentiments forts sont purs de leur essence. Et la corruption , c'est toujours Timpuissance.

ESQUISSES, PORTRAITS ET MAXIMES. :j-23

Les cœurs pervers sont ceux qu'on a fait trop souffrir.

Être hypocrite, c'est bon pour une femme. Un homme n'a pas le droit d'être hypocrite, puisqu'il peut être brave et qu'il est libre.

L'hypocrite est le seul phénix qui renaisse de ses cendres.

11 n'y a rien de plus dangereux au monde que les idées fausses : elles font tort aux idées justes.

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