Par M. de Lamartine, mars
ÛPIXrOX^ ET JUGEMENTS LITTERAIRES. 335
divin fait vibrer, elle n'est pas responsable de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une époque s'incarner dans un homme de génie, quelle que soit notre répugnance pour ces idées, nous nous attristons avec respect; inquiet mnis résigné, nous disons : Il faut que ces idées, que nous redoutons comme dangereuses, soient nécessaires; que d'événements vont naître de ce livre !
Les écrivains ennuyeux ne sont jamais dangereux.
Les critiques et les romanciers ont du malheur; ils ne peuvent peindre un ridicule sans faire un portrait, imaginer un roman sans révéler une histoire. Aussi pourquoi se piquent-ils de faire de la vérité? Les bouquets de Dorât et les bergers de Florian ne fâchaient personne. Faudra- t-il donc en revenir là? Non, il faut faire son métier en conscience, l'accepter franchement avec ses ennuis et avec ses périls.
Il n'est pas sur la terre un supplice pareil à celui d'un inventeur inspiré, convaincu, enthousiaste, possesseur d'une découverte immense, capable de changer la face du monde, et qui ne peut faire comprendre au monde cette découverte ; d'un homme qui a fait une trouvaille dont on ne veut point reconnaître l'importance, d'un homme qui offre un trésor que personne ne daigne seulement regarder. Alors cet enthousiasme comprimé devient de la folie, cette activité sans emploi devient de la monomanie. On ne possède pas impunément une grande idée.
En poésie, en politique, en industrie, les idées sont comme les femmes en amour... on les poursuit avec ardeur, jusqu'au jour où ce sont elles qui vous poursuivent avec passion. Une idée qu'on a trouvée est comme une femme qu'on a séduite, elle ne vous laisse plus de repos. Hier vous la cherchiez, c'est elle aujourd'hui qui vous cherche ; vous ne pouvez l'abandonner. Une seule chose, une seule peut vous délivrer de la femme et de l'idée, c'est l'infidélité; qu'un autre s'empare d'elle, et vous êtes libre. Mais qui voudrait de la liberté à ce prix?
Qu'est-ce qu'un système? c'est un tout petit cercle dans lequel on prétend faire entrer le monde. C'est un unique point de vue d'où l'on prétend découvrir l'univers. Causez vingt minutes avec un homme à système, il aura réponse à tout; parlez-lui des choses les plus contraires, il vous dira : Cela aussi entre dans mon système. Le système est la maladie de tous les esprits supérieurs que ronge la fièvre de l'oisiveté; que peut-on faire d'une grande idée incomprise et inexpliquée? Un système! elle nest plus bonne qu'à cela.
Vive la science des ignorants! elle est limpide; les découvertes dues au hasard de leur esprit sont les plus certaines. Un ignorant devine souvent des choses admirables et d'une grande utilité. Les sages se sont écriés tristement : Qu'est-ce donc qu'être savant? C'est savoir' qu'on ignore. — Xous pourrions leur répondre peut-être avec raison :
Qu'est-ce donc qu'être ignorant? C'est i^^norer que Ton sait.
M. de La Fresnaye raconta que Balzac avait dîné chez lui la veille, et qu'il avait été plus brillant, plus étincelant que jamais. Il nous a bien amusés avec le récit de son voyage en Autriche. Quel feu ! quelle verve! quelle puissance d'imitation ! C'était merveilleux. Sa manière de payer les postillons est une invention ravissante qu'un romancier de génie pouvait seul trouver : « J'étais très-embarrassé à chaque relais, disait-il, comment faire pour payer? Je ne savais pas un mot d'allemand, et je ne connaissais pas la monnaie du pays. C'était très-difficile. Voici ce que j'avais imaginé. J'avais un sac rempli de petites pièces d'argent, de kreutzers... Arrivé au relais, je prenais mon sac; le postillon venait à la portière de la voiture; je le regardais attentivement entre les deux yeux et je lui mettais dans la main un kreutzer... deux kreutzers... puis trois, puis quatre, etc., jusqu'à ce que je le visse sourire... Dès qu'il souriait, je comprenais que je lui donnais un kreutzer de trop... Vite je reprenais ma pièce, et mon homme était payé. »
Ce cher Balzac, cette histoire le peint tout entier: il s'était dit : ff Je ne comprends pas l'allemand, je ne connais pas la monnaie du pays; mais je comprends le cœur humain, mais je connais le langage de la physionomie, qui est le même dans tous les pays... » et il avait su se faire un dictionnaire, bien plus, un argyromètre du sourire imprudent et naïf d'un postillon aHemand.
Un chimiste fameux vient de faire l'essai de difîérenls
poisons sur différents caniches dévoués par leur laideur à être sacrifiés sur les autels de la science; l'un d'eux, plus heureux que les autres, tomba sur le jour des contre-poisons; on l'empoisonna... bien... puis on le désempoisonna; le lendemain on voulut le réempoisonner, mais c'était un chien savant et il avait pénétré les secrets de la science ; il ne voulait rien accepter, ni acétate de morphine , ni belladone, ni acide prussique, il ne voulut goûter aucune de ces friandises. On lui offrit des mets moins recherchés, du pain et de la viande... Il refusa : c'était un chien philosophe, il avait pénétré les secrets du cœur humain. Son maître... (cela peut-il s'appeler un maître!) son propriétaire eut l'idée, pour le rassurer, de porter à ses lèvres le morceau de pain qu'il lui présentait et d'en manger quelques miettes. Alors le chien sauta sur lui et mangea ses restes; on lui donna à boire de l'eau dans une tasse, — il refusa de boire... mais quand, pour remplir les carafes, on eut ouvert le robinet de la fontaine, il s'élança vers la fontaine, et se mit à laper l'eau limpide qui tombait du robinet. Depuis ce temps, chaque jour il agit de même, ne mangeant qu'après son maître ce que son maître a goûté , ne buvant que l'eau qui sert de boisson à tout le monde; du reste, caressant, gai, joyeux, comme le serait un chien favori. On ne se douterait guère, en voyant sauter dans la cour ce caniche soupçonneux, qu'il a absolument les mêmes préoccupations que le roi Louis XI... et, il faut être juste, Louis X[ supportait cette situation-là avec moins de grandeur; il avait l'esprit plus faible; il croyait qu'on voulait le tuer, et il était triste; il n'était pas maître de ses terreurs. Peut-être ses terreurs ne venaient-elles que de ses remords; peutêtre la magnanimité de ce caniche vient-elle de son innocence ! Un sort fatal n'est-il donc réellement redoutable
qu alors qu'on Ta mérité? Nous livrons ces réflexions au jugement des philosophes; nous vous dirons seulement que les précautions de ce pauvre chien sont désormais inutiles : on lui laissera la vie pour pris de son intelligence. Les animaux sont plus heureux que les hommes : l'esprit les sauve quelquefois !
On parle d'un autre savant accusé d'une invention plus divertissante; il a appliqué aux animaux vivants le procédé de coloration employé pour le bois des arbres. 11 injecte de la couleur demandée les veines d'un quadrupède quelconque; et il vous procure sans le moindre effort un cochon bleu de ciel, un veau lilas, un chien vert pomme, un ànon prune de monsieur, un mouton jaune-safran, un agneau rouge, etc., etc. Voilà donc les rêves de Virgile réalisés.
Ipse sed in pratis aries jani suave rubenti Murice, jam croceo mûtabit vellera luto; Sponte suâ sandyx pascentes vestiet agnos.
Les savants ont toujours été les ennemis acharnés d?s poètes. Ils n'ont pas de cesse qu'ils n'aient changé leurs chimères les plus folles en raisonnables vulgarités.
Pour moi, si j'écrivais un roman, j'y mettrais un seul événement — entouré de portraits.
Un Anglais que nous avons rencontré dans notre voyage en Italie, se plaignait amèrement de l'irrégularité des verbes
français qu'il apprenait; le verbe aller, disait-il, est impossible. Il avait toutes les peines du monde à retenir le premier temps ; il voulait absolument nous le dire. Ah ! mon Dieu, que nous avons ri de bon cœur lorsqu'il s'est mis à le réciter! Un jeune voyageur français, qui se donnait pour maître de langues, le lui avait appris ainsi :
Je vais.
Tu viens.
Il sort.
Nous partons.
Vous rentrez.
Ils dorment.
— Quelle irreguioularaïlé! 'èécTmi noivç PiXi%\di\'?>.
Les historiens sont bien heureux : l'histoire du passé, ce n'est rien à écrire, avec un peu d'imagination on peut s'en tirer; mais l'histoire du présent, voilà ce qui est difficile à faire. Voir et comprendre en même temps ce n'est pas commode; d'ailleurs, le présent n'aime pas à être raconté; il s'arrange toujours de manière à déjouer les narrateurs , il entasse tous les événements à la fois pour embrouiller la vérité, comme les directeurs de théâtre donnent tous leurs premières représentations le même jour pour dérouter la critique.
Il y a quelques jours, un des plus francs moqueurs entre les journalistes, spirituel et barbare s'il en fut, rencontra chez un jeune député de ses amis M. Vatout, qu'il avait longtemps poursuivi de ses épigrammes, mais qu'il ne connaissait ])oint. La conversation était fort animée: les ques-
lions étaient fort importantes, et chacun, par lai sympathie des idées, se trouvait entraîné à dire sa pensée avec une franchise dont il était surpris. C'était une de ces conversations où les hommes se jugent, tant par ce qu'ils osent dire que par ce qu'ils ne disent pas. Après une grande heure, M. Vatout se retira. A peine avait-il fermé la porte : — Voilà, ma foi. un homme qui me plaît! s" écria le journaliste; toutes ses idées sont les miennes. C'est un homme d'esprit. Comment l'appelez-vous? — C'est M. Vatout. — Quoi! c'est là Vatout sur qui j'ai dit tant de folies! — Et le journaliste se mit à rire, et puis il ajouta finement : — Eh bien, ce n'est pas du tout comme cela que je me le serais figuré d'après le portrait... que j'ai fait de lui.
Nous avons fait depuis longtemps la remarque que le public français est de tous les rois celui qui exige le plus qu'on le flatte, et que le peintre le plus habile est celui qui fait de lui le portrait le moins ressemblant. Le public français a horreur du vrai. Ce qui le séduit, ce sont les monstruosités en tous genres, monstruosités vertueuses, monstruosités criminelles. Il ne veut point qu'on lui dépeigne les gens tels qu'ils sont dans la vie, versatiles et inconséquents. Non. il lui faut des êtres parfaits en bien ou en mal.
Pour le parterre, la vérité dramatique, c'est une donnée
fausse qu'on lui fait accepter au premier acte ol que l'on traîne jusqu'à la fin.
Oui, pauvre vieux public! il te faut des Xèrou et des
Agrippine^ parce que tu ne crains pas les applications, ou bien des notaires héroïques ou des épouses magnanimes, parce que tu te fais à toi-même de douces et caressantes allusions. Molière, sous Louis XIV, n'aurait rien osé te dire; il a fallu un roi plus puissant que toi pour te faire entendre la vraie vérité; tu n'aimes que les fictions, et l'on te sert selon tes vœux ; le miroir qui réfléchirait tes traits te ferait horreur, la voix qui t'appellerait par ton nom véritable te ferait fuir; tu maudirais le génie qui t'apprendait ce que tu es ; tu le traiterais en ennemi, et tu aurais raison : se connaître, cela est triste.
DE