‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 21 sur 31 · OPINIONS ET JUGEMENTS LITTERAIRES, ARTISTES, SAVANTS ET LETTRÉS · texte numérisé non relu

OPINIONS ET JUGEMENTS LITTERAIRES, ARTISTES, SAVANTS ET LETTRÉS

Les génies bien organisés savent réunir la profondeur dans le sentiment et la légèreté dans l'esprit.

Un cœur sec au poëte est fermé

Pour sentir le génie , il faut avoir aimé !

Le poëte, des sots* est rarement compris ; - Il s'honore parfois de leurs pédants mépris.

Novembre 1836.

Le nouveau roman de Paul de Kock a pour titre Zizine : ce nom est d'un bon présage. La réputation de Paul de Kock grandit chaque jour, malgré les dédains de nos auteurs à

prétentions. Pour nous, qui croyons que le commun du genre ne nuit pas à la supériorité du talent, nous préférons un beau Téniers à une mauvaise imitation de Mignard. Nous préférons une grisette qui parle purement son langage à une princesse du Gymnase qui parle comme une ravaudeuse. Nous préférons enfin le petit monde peint avec vérité au faux grand monde, à la bonne société qu'inventent nos auteurs à la mode, et nous leur dirons franchement qu'ils n'ont pas assez d'imagination pour peindre la bonne compagnie.

On fait des vers comme on aime, sans le savoir, sans le

vouloir. Le poëte rime ses rêves pour épancher son âme,

sans prétentions, sans demander qu'on l'admire, comme

l'homme qui aime fait un aveu pour exprimer ce qu'il

éprouve, et jamais il n'est venu à l'idée de celui-ci de dire :

J'ai très-bien dit^e t'aime aujourd'hui; je devais être bien

séduisant!

Le véritable poëte est simple comme la vérité, il ne peut avoir de pédanterie; le pédantisme vit de prétentions, et les prétentions sont incompatibles avec un talent involontaire. D'ailleurs les poètes sont les grands seigneurs de l'intelligence, pourquoi veut-on qu'ils aient, comme les pédants, des manières de parvenus?

Vous savez que je déteste les premières représentations; la musique est en général mal exécutée, les acteurs ne savent pas leurs rôles, et puis il y a toujours deux inté-

rets, celui de la pièce et celui du succès, et moi, je n'en sais suivre qu'un à la fois.

La liberté de la presse, c'est le soleil, c'est le jour; elle éclaire tout également, sans choix : tant pis pour ceux qui ont des taches, qu'ils restent à l'ombre; elle les montre, j'en conviens, mais aussi elle préserve des embûches, et, si elle fait ressortir les défauts, elle fait souvent valoir les qualités. Le fait est qu'elle règne, qu'elle seule est toutepuissante, et qu'il faut bien avoir recours à elle pour parvenir. (1831.)

Si l'on devait dire tout bêtement ce qu'on a vu, ce ne serait pas la peine d'écrire ses mémoires. Bien plus, si l'on racontait les événements tels qu'ils sont arrivés, le public n'y croirait pas; il faut leur refaire des probabilités.

L'histoire, c'est une belle retraite pour un homme d'État.

Nous osons nous moquer de ceux qui savent notre langue parce aite nous ne savons pas la leur; nous trouvons moyen, auprès d^eux, de nous faire une supériorité de notre

ignorance.

Il y a savant et savant; il ne faut pas confondre le vrai savant avec le faux savant; le vrai savant est noble et bon, comme tout homme doué d'une grande passion ; la science

est pour lui une amante, il ne voit qu'elle au monde, il vit pour elle, il lui a dédié sa pensée, il en est jaloux, et, loin de l'irriter, vous le rassurez en blasphémant contre elle, parce que vous lui prouvez que vous n'êtes pas un rival; le vrai sa\ant traite les ignorants comme des enfants, dont la gaieté ne peut offenser; il supporte leur ironie avec douceur, parce qu'elle vient de leur faiblesse; et de même qu'on dit à un enfant : « Quand tu seras grand, tu comprendras cela et tu ne t'en moqueras plus, » de même il dit aux ignorants : « Quand vous saurez, vous ne rirez plus; quand ma découverte aura fait le tour du monde, vous m'admirerez. » 11 est patient, parce qu'il travaille pour l'avenir; il sait le temps qu'il faut à la semence pour germer; il n'est point susceptible ni vindicatif, il a trop d'orgueil pour cela; il supporte bravement les épigrammes du vulgaire, qui lui semblent parfois un hommage, car il a vu que dans les plus nobles choses il y avait de la gloire à n'être- pas compris. Le vrai savant est un homme de génie, c'est pourquoi il est simple, naïf, plein de bonhomie et de franchise.

Hélas! il n'en est pas de même du faux savant : comme il n'a que de petites passions, il n'a aussi que de petites idées; il se fâche avant qu'on ne l'attaque, il est envieux avant le succès; il est sans cesse sur ses gardes ; il sait bien que sa réputation est usurpée, et il est toujours inquiet comme un voleur qui a peur de voir son crime découvert. Lé vrai savant travaille nuit et jour assidûment : le faux savant, au contraire, a de longues heures d'oisiveté, car il attend pour travailler un peu les découvertes du vrai savant; il les exploite, et il passe sa vie à les faire valoir à son profit. Il n'a de la science que l'orgueil, et, comme tous les usurpateurs, il n'est préoccupa que du soin de se faire des

droits; il intrigue pour toutes les places, il aspire à toutes les dignités, il assiège toutes les sinécures; il n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu la croix, et quand il l'a reçue, comme il n"a pu l'obtenir en qualité d'officier de marine, de diplomate, d'industriel, de peintre, de musicien, de poël^, ni même de danseur à l'Opéra, il est fondé à dire qu'il l'a méritée comme savant; et cela lui sert à se prouver à lui-même qu'il est un savant. Il a besoin souvent qu'on le lui rappelle. Le faux savant ne se fait aucune illusion sur lui-même, et c'est là son malheur, c'est ce qui le rend si méchant; c'est qu'il est une plaie profonde que la vanité même ne peut nous cacher : notre misère; et l'ignorance est la misère de l'esprit.

En cela le faux savant est véritablement à plaindre. Le pauvre homme, il est défiant et timide, il n'ose faire un seul pas; voulez-vous le reconnaître tout de suite? Rien n'est plus facile; vous n'avez qu'à lui parler d'une découverte nouvelle, il se trahira soudain par son incrédulité; l'egardez-le, il est au supplice, son visage se CQptracte d'impatience, tandis que celui du vrai savant s'épanouit : celui-ci écoute et réfléchit, l'autre se hâte d'abord de nier, afin de ne pas même écouter : le vrai savant recueille les idées nouvelles, en attendant qu'il puisse les accueillir; le faux savant ne songe qu'à les êombattre, il les maudit, il les étouffe. Il a raison, elles le menacent; chacune d'elles met son savoir en question, chacune d'elles peut amener l'heure qui dévoilera son ignorance, ce grand crime que depuis tant d'années il cache avec tant de soins; chaque homme ingénieux qui jette par la science une clarté au monde le remplit d'épouvante, et. comme nous l'avons déjà dit, lui fait l'effet d'un procureur général qui va commencer ses poursuites.

Maintenant une première représentijtion ressemble à la cérémonie du Bourgeois gentilhomme ou du Malade imaginaire; tous les acteurs de la capitale viennent s'y montrer dans le costume qui leur est le plus avantaireux ; par malheur, ce piquant spectacle se renouvelle trop souvent. Une si complète réunion est sans doute fort intéressante pour un jeune homme de province arrivé la veille à Paris, et forcé de repartir le lendemain. Ce curieux voyageur doit être très-flatté de pouvoir ainsi contempler dans un? seule soirée toute la gent dramatique parisienne; il peut retourner chez lui et dire, sans mentir : « J'ai wx mademoiselle Mars, j'ai vu mademoiselle Georges. » (Il dit : Mars, Georges; c'est son élégance à lui. ce n'est pas la nôtre.) Il n'est pas obligé de spécifier dans quel rôle il les a vues, de raconter ses impressions et d'imiter ce mauvais plaisant d'une vieille comédie des Variétés, qui prétendait que Talma était un homme très-froid qui n'avait jamais produit sur lui le moindre effet. « Comment, lui disait-on. il ne vous a pas fait frémir dans Oreste? — Je ne l'ai pas vu dans Oreste. — Eh bien, dans Hamlet? — Je ne l'ai pas vu non plus dans Hamlet. — Alors, dans quoi l'avez-vous donc vu ? — Je l'ai vu l'autre jour dans un fiacre, il ne m'a rien fait du tout. »

Ces*- un grand désavantage que de ne pas connaître ceux pour qui et à qui on écrit. Il faut souvent regarder le î;ibleau qu'on fait de la place où il doit «'-(re vu.

1837. — (Après une représentation de Caligula).

Ce qu'il y a d'étrange à la Comédie-Française, c'est la manière dont on dit les vers : on n'entend pas un mot. Ligier, Beauvallet et Firmin sont les seuls qui savent prononcer le français; le reste est quelque chose d'inimaginable. Là, chacun a un langage qu'il faut étudier : madame Paradol supprime toutes les consonnes. Dans ses imprécations contre les dieux qui l'ont trahie, elle doit s'écrier : « Vous êtes de faux dieux ! » elle dit : Où êtes eu au ieux! Comme ce mouvement d'indignation est très-beau, et que le geste qu'elle fait en renversant les petits dieux l'explique, on a applaudi, mais on n'a certainement pas entendu. Mademoiselle Noblet a aussi un mot à effet : Aquita et Junia veulent assassiner César; ils s'écrient : a Où nous cacherons-nous pour le tuer? m Messaline paraît et dit : Chez moi! La scène est belle, et le mot la termine d'une manière terrible; mais ce mot fatal s'est changé, dans la bouche de mademoiselle Noblet, en un petit mot anglais très-gracieux. Au lieu de dire : Chez moij, elle a dit : Tchê... mu, juha. Le moyen d'être épouvanté par un si gentil langage ! Mademoiselle Ida a de même une prononciation qui lui est particulière. Dans le drame moderne, tous les défauts de prononciation sont permis, c'est de la couleur locale : les femmes les plus élégantes, de nos jours, ont en général un organe commun, une prononciation vulgaire et vicieuse; aussi, lorsque Angèle disait à sa mère : Ah! babanjje suis bien badeureuse ! c'était joli, c'était na'if : cela s'appelait avoir des larmes dans la voix; mais dans la tragédie, mais quand il faut parler en vers, et parler franchement, cette

naïveté perd beaucoup de son charme. C'est pourquoi mademoiselle Ida a manqué les plus grands effets de son rôle. Exemple : Stella raconte h-Junia la résurrection de Lazare; Junia s'écrie : « C'était un prodige! » Stella l'interrompt et dit : « Un miracle, ma mère! « Personne n'a entendu le mot; ah! c'e.-t que mademoiselle Ida l'a prononcé ainsi : U?i biracle, ha bère ! Cela n'est pas du tout tragique.

Un poëte n'est réellement poëte que parce qu'il chante ce qu'il éprouve, et il n'est pns responsable de ses impressions. Il peut corriger son style, mais il ne peut pas changer sa pensée; sa pensée... il ne la choisit pas, il la produit, c'est un fruit de son cœur, qu'il a tout au plus le droit de cultiver: un grand poëte est l'expression de son époque, maudissez l'époque qui le fait naître, si ses œuvres révoltent vos esprits, mais ne vous en prenez pas au poëte; s'il est triste, s'il gémit, s'il blasphème, s'il attaque la société, c'est que l'heure est venue où la société a abusé de toutes choses; c'est que l'heure est venue pour les intelligences supérieures de se décourager.

Ce n'est point Luther qui a fait la réforme ; c'est l'abus de toutes les lois saintes qui a soulevé tout un siècle, et qui a donné à un homme la force d'une si terrible révolution... Un héros, c'est le besoin d'un siècle qui se fait homme, c'est la pensée universelle incarnée; de même un grand poëte est un éclatant symptôme des souffrances d'une époque, c'est sa plainte qu'il exprime, c'est sa blessure qu'il signale.

Le premier devoir d'un souverain, c'est de comprendre

son époque; le premier devoir d'un monument, c'esFde la

représenter.

Ce qui nous empêche d'avoir de l'imagination, c'est notre égoïsme; car l'imagination est toujours une distraction de soi-même : malheureusement nous conservons tous, en cela, une très -belle présenc? d'esprit. Que les hommes manquent d'imagination, cela peut encore se comprendre; mais que les femmes en soient complètement dépourvues, c'est ce que nous ne pouvons expliquer. Si elles étaient plus sages on ne s'en plaindrait pas; mais la morale n'y gagne rien, et les plaisirs seuls y perdent.

A propos du théâtre de M. de Castellane, nous raconterons une anecdote assez plaisante pour supporter môme ce préambule. Depuis trois semaines un de nos amis avait complètement disparu de la société; ses parents ne le voyaient plus, et ne pouvaient dire ce qu'il devenait; on ne le rencontrait ni à l'Opéra, ni dans le monde, ni au bois de Boulogne, ni chez lui surtout, car il semblait avoir abandonné aussi sa demeure. On allait jusqu'à l'accuser d'une grande passion; un jour nous le rencontrons, il marchait vite, il avait l'air affairé, nous l'arrêtons. « Que deviens-tu donc, mon cher? on ne te voit plus. — Je n'ai pas le temps de bavarder, on m'attend pour la répétition chez M. de Castellane. » Et il disparaît. — Quel rôle joue-t-il donc? le rôle de Henri IV peut-être! On répétait alors la comédie de madame Gay. Ne connaissant point le talent dramatique de notre ami, nous ne savions quel emploi lui assigner. Le jour de In première représentation arrive, nous nous pré-

parons à guetter notre ami. — Le premier acte est terminé au bruit des applaudissements. Mais point d'ami ; il est parlé d'un frère de l'héroïne qui doit venir dans le second acte. Nous attendons. Le frère vient : c'est un jeune homme qui joue fort bien: mais ce n'est pas notre ami. Le second acte Onit, point d'ami ; le canon gronde dans l'entr'acte^ l'entr'acte est la bataille d'Ivry. Les ligueurs vont venir, pensons-nous, notre ami est un des ligueurs. En effet, l'intérêt redouble, les ligueurs s'avancent; mais avec eux point d'ami. Enfin la pièce se termine, et notre inquiétude commence; sans doute notre ami est malade, il aura cédé son rôle... Tout à coup notre ami apparaît, rouge, ému, triomphant : « Eh bien, dit-il, voilà un beau succès; j'en suis encore tout étourdi! — Toi! mais tu n'y es pour rien. — Pour rien ! sans moi il n'y avait pa« de pièce. — Tu ne faisais pas Henri IV: que faisais-tu donc? — Eh! je faisais le canon, mon cher: j'ai eu assez de mal; c'est très-difhcile de bien faire le canon. » A cette réponse, nous sommes parti d'un naïf éclat de rire, et nous nous sommes rappelé ce brave homme qui, un jour, rencontrant Garrick, l'appelait cher camarade avec une tendre familiarité. « Je ne vous connais pas, lui dit Garrick. — Eh! nous avons pourtant joué bien des fois ensemble. — Je ne m'en souviens pas ; quel rôle faisiez-vous donc? — C'est moi qui faisais le coq dans Hamlpt. »

Il est à remarquer que les esprits dont la mission est de détruire les préjugés sont précisément ceux qui ont le plus de préjugés et qui les professent avec le plus d'aveuglement.

lu.

Pour pouvoir louer avec fruit, il faut savoir blâmer avec courage ! Un historien qui ne raconterait que les belles choses ne serait plus qu'un vil flatteur; l'histoire fidèle est le miroir du temps, et le miroir ne choisit pas l'image.

Le vulgaire croit que celui qui écrit beaucoup écrit mal; le vulgaire, à qui tout est difficile, a horreur de toutes les facilités.

Depuis quand fait-on un crime au talent de sa facilité, si cette facilité ne nuit en rien à la perfection de l'œuvre? Quel cultivateur a jamais reproché à la belle Egypte sa fécondité; qui donc a jamais critiqué ses moissons pour leur maturité précoce, et refusé ses blés superbes sous prétexte qu'ils avaient germé, poussé, verdi, grandi, mûri en quelques heures? De même qu'il y'a des terres favorisées, il y a des natures privilégiées; on n'est pas coupable parce qu'on est doué injustement; le tort, ce n'-est pas de posséder ces dons précieux, c'est d'en abuser.

L'apparition des Girondins ^ réveille toutes les fureurs des partis, cela devait être; ce livre est une révolution. C'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peutêtre!... L'âme du poëte est une lyre sublime que le souffle

Page 1