‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 25 sur 31 · Autour (le la table (collection Hetzcl · texte numérisé non relu

Autour (le la table (collection Hetzcl

un instant le tumulte et lui valut une triple salve d'applaudissements; cette manifestation n'était peut-être pas de bien bon goût; mais considérez que le parterre ne se composait que de poètes, de sculpteurs et de peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la forme, peu soucieux des lois du monde. — La belle jeune fille portait alors cette écharpe bleue du portrait d'Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre; ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de reine, et vaporeuse ment crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte qu'à du marbre rose.

C'étaient de vifs transports parmi cette ardente jeunesse lorsqu'elle voyait se rapprocher ses belles mains pour applaudir son poëte favori. L'admiration était, du reste, un des besoins de cette généreuse nature, qui volontiers se faisait thuriféraire du génie. Avec quelle grâce elle maniait l'encensoir d'or, sachant y mettre toujours le parfum préféré, et ne le cassant jamais sur le nez de l'idole! Quel divin plaisir c'était d'être loué par elle ! Lamartine, Victor Hugo, Balzac le savent, et d'autres qui le méritaient moins sans doute.

Pendant quatre ou cinq ans nous ne la rencontrâmes plus ; mais à dater de la rue Laffitte, où M. E. de Girardin alla demeurer, nous eûmes ce bonheur d'être admis dans la familiarité de ce charmant esprit et de ce grand cœur.

Madame de Girardin était alors dans tout l'éclat de sa beauté ; ce que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de trop découpé dans le marbre pour une jeune fille, sevait admirablement à la femme, et s'harmoniait avec

DE MADAME DE GIRARDIN. .Sô-Î

sa taille élevée et ses proportion? de statue. Le col, les épaules, les bras et ce que laissait voir de poitrine la robe de velours noir, sa parure favorite aux soirées de réception, étaient d'une perfection que le temps ne put altérer ; elle a parlé quelquefois dans ses poésies de jeunesse 'x du bonheur dètre belle )^ en personne pleine de son sujet; et elle dit de ses splendides cheveux dont les poètes contemporains eussent fait volontiers un astre, comme de la chevelure de Bérénice :

Mon front était si fier de sa couronne blonde, Anneaux d'or et d'argeut tant de fois caressés. Et j'avais tant d'orgueil quand j'entrai dans le monde. Orgueilleuse et les yeux baissés î

Ce n'était pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment d'harmonie ; sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps.

Pour nous. Napoline est une personnification de madame de Girardin, transposée dans des événements imaginaires, mais très-exacte et très-fidèle. Nous y retrouvons même ce beau rire argenté de la jeunesse qui choqua Lamartine lorsqu'il rencontra Delphine avec sa mère au bord de la cascade de Terni.

Combien nous avons ri, quand nous étions petites. De ce rire bien fou, de ces gaîtés subites Que rien n'a pu causer, que rien ne peut calmer, Riant pour rire, ainsi qu'on aime pour aimer!

Ce rire, madame Emile de Girardin l'avait gardé, et même longtemps après, lorsqu'elle ne riait plus, elle savait encore le faire naître : car cette belle femme, si majestueuse, si royale, qu'on abordait presque en tremblant, et dont le masque semblait moulé sur celui de la Melpomène

antique, avait le sentiment du comique et du bouffe à un haut degré, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir gardé un certain faible littéraire pour Oswald et les héros bien frisés, dont elle se moquait elle-même, à l'occasion, plus spirituellement que personne.

Cette noble nature avait l'amour du beau, du bien, du vrai ; elle abhorrait le mensonge et la lâcheté. — En face de l'un ou de l'autre, elle manquait absolument de cette facile indulgence du monde ; et quand elle trépignait sur une pensée basse, elle avait des attitudes d'archange irrité foulant la croupe tortueuse du diable; et pourtant qu'elle était bonne et facile aux erreurs, aux égarements, aux fautes même qui pouvaient donner la passion pour excuse ! comme elle savait distraire une douleur parfois méritée, en jouant autour du cœur avec sa vive et tendre causerie ! Que souvent elle nous a consolé dans nos défaillances d'artiste, dans nos découragements de poëte, par un de ces mots sentis, par un de ces éloges qui relèvent! Que d'heures pesantes elle nous a rendues légères ! Que de fois nous sommes sorti joyeux après être entré chez elle abattu et triste! Vous doutiez de votre esprit, elle vous renvoyait spirituel ; vous vous croyiez épuisé, tari, sans idées, elle vous en faisait naître mille.

La rue Laffitte avait été abandonnée pour la rue Chaillot et ce bel hôtel bâti par M. de Choiseul, à son retour de la Grèce, sur le modèle de l'Érecthéum. Le jardin était beaucoup plus vaste alors qu'il ne l'est aujourd'hui, et à la place où grésille maintenant cette petite fontaine dont parle 31. de Lamartine, les quatre cariatides du Pandrosion, exactement copiées, soutenaient l'entablement d'un petit temple auquel ne manquait que l'olivier sacré; des marronniers touffus voilaient à demi la façade du côté des Champs-Elysées.

Une salle à manger, un grand salon et un salon plus petit composaient le rez-de-chaussée. Cest dans le petit salon que se tenait habituellement madame Emile de Girardin; elle travaillait là, à demi entourée d'un grand paravent chinois oij, sur un fond noir, voltigeaient des oiseaux bizarres à travers des bambous et des plantes exotiques, se laissant facilement distraire à l'attrait de quelque visite amicale ; elle était chez elle toujours vêtue d'un peignoir blanc, trèslarge, dont nulle ceinture ne marquait la taille, et quand elle écrivait, elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans les cheveux, qu'elle laissait flotter en larges nappes sur ses épaules. Jamais ouvrier littéraire n'eut moins d'outils;^ un pupitre en marqueterie posé sur une petite table lui servait de bureau, et la plume de fer dont elle écrivait ses billets du matin courait vive et nerveuse sur un papier transversal : de même que Balzac, elle se vantait d'être très-propre dans son ouvrage, et comme elle justifiait le vers du Dante :

La bella creatura di bianco vestita,

on pouvait voir aisément que jamais goutte d'encre n'avait taché sa blancheur d'hermine.

Que de fois nous sommes revenus à deux ou trois heures du matin, avec Victor Hugo, Cabarrus et ce pauvre Théodore Chasseriau, au clair de lune ou à la pluie, de ce temple grec qu'habitait une Apolline non moins belle que l'Apollon antique! Libres soirées, intimités délicieuses, conversations étincelantes, dialogues du génie et de la beauté, banquet de Platon, dont les propos eussent dû être recueillis par une plume d'or, hélas ! vous ne vous renouvellerez plus : mais ceux qui ont été admis à ces charmantes fêtes de l'esprit ne les oublieront jamais; l'exil s'en est souvenu, et ces

vers sont partis de Jersey pour venir s'abattre sur le marbre funèbre :

Jadis je vous disais : — Vivez, régnez, madame , Le salon vous attend, le succès vous réclame! Le bal éblouissant pâlit quand vous partez ! Soyez illustre et belle, aimez , riez, chantez ! Vous avez la splendeur des astres et des roses! Votre regard charmant où je lis tant de choses Commente vos discours légers et gracieux. Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux. Il semble, quand, parfois, un chagi'in vous alarme, Qu'ils versent une perle et non pas une larme. Même quand vous rêvez, vous souriez encor. ' Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or. — Maintenant, vous voilà pâle, grave et muette, Morte et transfigurée , et je vous dis : — Poëte! Viens me chercher ; archange ! être mystérieux ! Fais pour moi transparents et la terre et les cieux ! Révèle-moi d'un mot de ta bouche profonde La grande énigme humaine et le secret du monde ! Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa, Car tu sais le vrai nom de celui qui perça , Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles, Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles; Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants; Car ta lyre invisible a de sublimes chants; Car mon sombre océan où l'esquif s'aventure T'épouvante et te plaît; car la sainte nature, La nature éternelle et les champs et les bois Parlent à ta grande âme avec leur grande voix ' !

Dans les dernières années de sa vie, sa beauté avait pris un caractère de grandeur et de mélancolie singulier. — Ses traits idéalisés, sa pâleur transparente, la molle langueur de ses poses ne trahissaient pas les ravages sourds d'une

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