‹ Esprit de Mme de GirardinChapitre 29 sur 31 · ED-MOND TEXIER · texte numérisé non relu

ED-MOND TEXIER

Ce que j'aime le mieux dans madame de Girardin (nous mettrons de côté , bien entendu , ces magnifiques clieveux blonds, ce corsage opulent, cette taille divine et celte monumentale beauté qui resplendissait dun si vif éclat), ce que j'aime dans madame de Girardin, c'est le vicomte Delaunay. Voilà un gentilhomme qui est bien de notre temps, et qui sait son monde sur le bout du doigt. Si celui-là a écrit des élégies, tenez pour certain qu'il les a oubliées et qu'il fait beaucoup moins de cas d'Ourika que d'un paradoxe de Méry ou de Théophile Gautier. Personne encore n'a su causer comme le très-spirituel chroniqueur. L'aimable vicomte, à mon avis, n'aurait que le petit défaut de parler un peu trop chitibns et dentelles, ce que ne s'était jamais permis et ce qu'aurait pu se permettre cependant, sans que nul trouvât à redire, sa charmante sœur madame Emile de Girardin.

« Si on laisse décote, dit M. Sainte-Beuve, certains traits lancés à satiété et sans bonne grâce contre les gens qu'elle a pris en déplaisance (contre une certaine dame des Sept petites chaises^ par exemple, qui revenait sans cesse comme souffre-douleur et comme victime) , le feuilleton créé par madame de Girardin, en 1836, sous le titre de Courrier de Paris, était piquant, léger, gai, paradoxal et pas toujours faux. En général, il ne faut pas appuyer en le lisant. La société parisienne est observée à fleur de peau; elle est saisie dans son travers, dans son caprice d'une saison, d'un seul jour, d'une seule classe qui se dit élégante par excellence. Une course de chevaux, une chasse, une mode nou-

velle, une chose frivole prise au sérieux, une sérieuse prise au frivole, ce sont là ses sujets, ses triomphes ordinaires et faciles. Elle arrive, elle entre dans son sujet comme dans un salon, ayant d'avance ses partis pris d'être gaie, aimable, éblouissante, au rebours du lieu commun (je n'ai pas dit du sens commun), et elle tient sa gageure. Des mots heureux, imprévus, tout à fait drôles, font oublier l'absence du fond ; elle a du facétieux. On rit, on est déconcerté, on oublie un moment, par la finesse et les saillies de détail, ce qui souvent est une complète moquerie ou mystification de la nature humaine. Le blanc et le noir, le vrai et le faux, elle vous retourne tout cela, et ce serait du vrai pédantisme, auprès d'elle, que de s'en préoccuper, L^auteur écrit ces petits feuilletons si légers, d'un style des plus nets, et le compose avec un art parfait; l'imagination aussi s'en mêle. »

Tout cela est fort bien dit et pas du tout surchargé; cependant je reprocherai à 31. Sainte-Beuve de n'avoir pas accordé, je ne dirai pas à mademoiselle Delphine Gay, mais à madame de Girardin , toute la part qu'elle mérite. Pour réminent critique, madame de Girardin s'en tient volontiers aux surfaces et à l'épiderme social. Elle se joue et elle se plaît à ne voir la nature humaine que depuis le boulevard jusqu'au bois; à mon avis, madame de Girardin voit quelquefois mieux et plus loin. Il est certaines pages du Lorgnon et quelques passages des Courriers de Paris qui révèlent non-seulement un écrivain charmant, fin, spirituel et aimable, mais encore un observateur délicat, et, pourquoi ne pas le dire tout de suite, un moraliste.

AUGUSTE VÎLLEMOT.

8 juillet 1855.

Je voudrais mêler aujourd'hui aux frivolités de mon bavardage hebdomadaire quelque chose de grave et de senti. — J'ai à déplorer, avec tout le monde, la mort prématurée d'une femme d'une portée et d'un tact bien remarquables, puisqu'elle sut concilier les choses les plus inconciliables, la vie du monde et la vie des lettres, le sourire de la poésie et l'amertume des luttes politiques, l'éclat dans le succès et la simplicité dans les attitudes. — Je ne veux médire de personne ; mais je dois dire que, parmi les grandes renommées de ce temps-ci, je n'ai connu que deux hommes exempts d'un peu de faste et dépose, et ces deux hommes s'appellent madame George Sand et madame Emile de Girardin. — Il m'a été donné d'approcher la première, et j'ai toujours été profondément touché de cette souplesse dans la grandeur et de cette familiarité accessible aux plus humbles intelligences, qui est le sinite parmdos venire ad me des grands esprits de ce monde. — Pour la seconde, j'en parle par intuition, mais avec une conviction profonde. — Pendant vingt ans, j'ai passé à côté de madame de Girardin sans avoir eu l'honneur de l'aborder; — mais, dans ce monde spécial, qui se rencontre deux ou trois fois par semaine sur un terrain commun , il s'établit des antipathies inexplicables et des attractions mystérieuses qui déterminent d'étranges préventions dans le cœur et dans l'esprit. — Madame de Girardin était de ceux que l'on aime à distance.

de confiance, pour ainsi dire; il semble que la loyauté et tous les instincts sympathiques et généreux respirent en eux. — Elle était belle, ce qui n"est jamais indifférent, et, pendant vingt ans, elle fut la parure de ces solennités dramatiques, 011 elle eut sa part de gloire par les productions d'un esprit souple et varié. — Lannée dernière encore, elle fut la joie et la douleur de Paris, en donnant au théâtre deux pièces où, sans haute prétention littéraire, elle eut l'art de déchirer tous les cœurs et de provoquer toutes les explosions du rire.

M. Théophile Gautier, qui fut l'ami de cette femme distinguée, a écrit lundi, sur elle, quarante lignes, de celles qui restent. C'est avec la forme du maître, quelque chose comme un de ces monuments, parés des grâces du style et des ingénieuses fictions de l'imagination, que les Grecs plaçaient au seuil de la mort, comme pour en adoucir l'amertume et l'horreur.

Après lui, M. Saint-Victor et M. .Iules Janin ont payé leur tribut à cette chère mémoire. — J'étais venu avant eux, et je demande à citer quelques lignes que j'écrivais, il y a un an, comme par un pressentiment funèbre, sur madame de Girardin, à l'occasion de sa pièce, la Joie fait peur.

« Je ne sais pourquoi je suis très-heureux de ce succès. Madame de Girardin est une des physionomies de notre époque : jeune fille, elle fut un poëte; femme, elle fut un soldat. Liée à une destinée orageuse, elle a pris sa part dos luttes de ce temps-ci; elle a eu le courage, si rare en ce pays, de braver l'opinion dans ce qu'elle a d'inique et d'étroit ; et voilà que Dieu donne à son automne les beaux fruits que vous voyez , le sourire des lettres, le talent paré de toutes les grâces de l'esprit, ennobli de toutes les inspirations du cœur, le succès et l'estime publique, qui, à cer-

tains jours, consent bien à se prostituer à des faquins, mais qui ne s'attache définitivement qu'aux nobles natures^. »

Page 1