‹ Esprit des doctrines médicales de Montpellier, ouvrage inédit de F. Bérard; précédé d'un précis historique sur sa vie et ses écritsChapitre 5 sur 6 · DU GÉNIE DE L'ENSEIGNEMENT MÉDICAL · texte numérisé non relu

DU GÉNIE DE L'ENSEIGNEMENT MÉDICAL

Uin enseignement quelconque est la représentation fidèle et complète de la science, prise en elle-même et dans sa marche progressive; il doit la reproduire dans son esprit général, comme dans les détails de ces principes , dans ses vérités acquises, comme dans ses espérances journalières. Il doit surtout conserver son génie, dont nous avons signalé les caractères particuliers.

I. La médecine est si vaste dans son ensemble , qu'elle ne peut être enseignée convenablement que par un corps de médecins qui s'en distribuent toutes les parties dans un plan sagement combiné. Elle exige tant de complaisances diverses, tant de qualités d'esprit différentes et presque opposées , qu'il est

( »o3 ) impossible de les trouver réunies dans un seul homme, de quelque génie qu'il soit doué , et de quelque instruction qu'il soit pourvu ; la science elle-même lui sera toujours très-supérieure.

Tin seul homme peut même à peine suffire pour chacune des divisions principales de la science. Dans les universités allemandes , plusieurs professeurs sont chargés du même enseignement, au très-grand avantage de celui-ci, qui en devient plus complet, plus étendu , et surtout plus indépendant de toute vue partielle ; car c'est là le point qu'il faut surtout chercher à atteindre dans l'enseignement de la médecine : l'inconvénient des doctrines exclusives est le plus important à éviter. La vie d'un homme, quelque application qu'il ait mise à l'étude d'une des branches de la médecine, est à peine suffisante pour le rendre propre à l'enseigner : celui qui brille le plus dans l'une , se montre souvent incapable dans l'autre.

L'enseignement exige donc le concours de plusieurs professeurs : ce qui spécifie encore la médecine et la sépare des autres sciences ,

qu'un seul et même individu peut le plus souvent enseigner avec le plus grand succès. Aussi voyons-nous qu'en médecine aucun homme d'un vrai mérite n'a osé embrasser dans un seul ouvrage l'ensemble des sciences médicales; et ceux qui l'ont entrepris n'ont que mieux montré l'impossibilité de le faire. Or, rien de plus aisé et de plus ordinaire dans les autres sciences qu'un livre élémentaire qui présente leur ensemble complet dans leur état actuel de perfectionnement. Vous nous demandez souvent , Messieurs, quel est l'ouvrage fondamental que vous pouvez prendre pour guide dans vos études médicales ; je dois vous dire qu'il n'y en a pas , qu'il ne peut pas y en avoir, et qu'il serait dangereux de confier le sort de votre instruction à un seul maître, à un seul ouvrage; vous êtes dans l'obligation d'écouter tous les uns, de lire tous les autres , afin de vous élever à la hauteur de la véritable instruction médicale , et de la saisir dans toute son étendue.

Il n'y a donc qu'une école qui puisse enseigner la médecine. Mais qu'est-ce qu'une i< ni. 'Messieurs, veuillez bien me prêter toute

( ><r; ) votre attention. Une question aussi importante intéresse encore plus les élèves que les maîtres ., et c'est surtout sous ce point de vue que je vais l'examiner devant vous. Une école n'est pas, comme on le croit généralement, une simple aggrégation d'individus professant les différentes parties de l'art sans plan et sans harmonie ; une pareille réunion discordante ressemblerait, j'oserai le dire, à la tour de Babel ; il y aurait véritable confusion de langues; et une pareille institution, établie pour enseigner la médecine , ne ferait qu'embarrasser les idées du commun des élèves, et que leur désapprendre , en quelque sorte , un art trop délicat, trop faible dans sa construction organique pour résister à un mode si vicieux d'enseignement; elle ne formerait que des systématiques ou des sceptiques, c'est-à-dire qu'elle ferait de tout, excepté des médecins praticiens ; il n'y aurait que quelques esprits privilégiés qui pourraient tirer quelque profit de cet enseignement en le refaisant : or, il n'est question ici que des masses et des règles générales , et non des individus et des exceptions.

( io8- )

Une pareille institution pourrait être une faculté créée , maintenue par la loi de l'état, mais ne serait pas une école avouée par la science elle-même , qu'elle est destinée à répandre et à perfectionner. Le mérite de ses membres ne pourrait même que lui être funeste. Ainsi, je suppose que l'on peut former un même corps enseignant composé de tous les systématiques les plus opposés, qui ont paru dans tous les temps, que l'on réunit, par exemple , Galien et Cul/en , Stahl et Rasori , Brown et Broussais , Sydenham et Bichat ou Darivin, et d'autres grands hommes aussi opposés : certainement ces individus, pris séparément, seraient très-recommandables, mais le corps, considéré comme tel, serait souverainement ridicule et surtout inutile et mêmedangereuxpourl'instruction.

Telle n'est pas l'idée que l'on doit se faire d'une école. Une école est une association d'hommes concourant à un but commun, professant dans un plan général, et seulement avec cette indépendance limitée qui donne toute son activité à la pensée, sans lui permettre une licence excentrique; con-

( 10 9 ) servant à chaque partie de la science le caractère qui lui est propre, et les rapportant toutes au tout commun, d'après leurs légitimes liens. Ce corps, pour mériter un nom qu'on usurpe plus souvent qu'on ne mérite , doit avoir suivi la marche de la science pendant un certain temps, et même pendant plusieurs siècles; il doit avoir sa doctrine , ses principes , sa gloire, son autorité. Cette doctrine, ces principes , doivent renfermer les dogmes fondamentaux et immuables de la science, ceux qui sont le germe de toutes les découvertes ultérieures et de tous les perfectionnemens possibles. Ce corps doit être l'interprète heureux et le représentant fidèle de tout ce qu'a fait la science depuis ses premiers essais jusque dans ses derniers développemens ; il doit pouvoir ouvrir aisément une place commode à toutes les vérités; il doit surtout être animé de son esprit, de son génie; car que serait-il sans cet esprit, sans ce génie ? Il ne posséderait que le matériel, que le squelette de la science, et n'aurait pas ce principe de vie qui seul est la science même. Une école doit être surtout essentiellement législatrice

( >'o ) et insister sur les méthodes. Développons une pensée qui peut paraître d'abord un paradoxe à la plupart de ceux qui m écoutent, et qui est cependant indispensable pour la direction des études, tant de la part des maîtres que de celle des élèves.

II. INous avons indiqué la nécessité de l'unité du plan dans l'enseignement , comme une des conditions premières ou fondamentales de l'existence d'une véritable école. Cette condition est de rigueur dans l'élude de la médecine, parce que les rapports des principales divisions étant plus lâches que dans les autres sciences, étant beaucoup moins aisés à établir , et beaucoup plus indéterminés, cette partie étant même la plus difficile comme la plus importante de l'enseignement, il serait aussi dangereux que vain de la" laisser faire aux élèves eux-mêmes , j:ar elle se ferait mal, ou ne se ferait pas du tout; c'està-dire que l'enseignement serait nul , car il consiste surtout dans l'étude des rapports des parties de la science. Dans les autres sciences, qui ont naturellement plus d'unité, ces liaisons s'établissent d'elles-mêmes , et alors

( M'1 ) même que ceux qui professeraient certaines parties auraient des idées discordantes et excentriques. En médecine , au contraire, il est indispensable au moins de donner aux élèves les règles et l'esprit qui facilitent cette importante et difficile opération dans les études : on peut les diriger sans les asservir, surtout si l'on saisit le génie de la science , et si on la prend dans ses plus hautes sommités.

Sans cette unité d'enseignement, on entendrait à chaque instant , sur tous les points, les opinions les plus décidément contradictoires par leurs principes et même par leur esprit ; et il faut avoir une tête presque plus qu'humaine, pour ne pas devenir le plus sot ou le plus fou des hommes, par un tel enseignement. Sous l'influence d'un pareil enseignement , les plus sages des élèves finissent par ne plus croire à rien : et qui ne croit rieu ne peut rien, ne saitrien, en médecine comme en toute autre chose. Dans les autres sciences, on est au moins d'accord sur la plupart des points; en médecine, on peut différer sur tous, et du tout en tout.

Il faut sans doute qu'il y ait une certaine

indépendance des différentes branches de l'enseignement et des intelligences ; cette indépendance est commandée , sous le premier rapport, par la nature même de ces parties , ainsi que nous l'avons démontré ; sinon le système entier ne serait qu'une répétition monotone et stérile des mêmes idées . souvent retrécies , mesquines et fausses par cela même. Quant à l'indépendance intellectuelle des professeurs, outre qu'elle est commandée par la nature et la dignité de l'esprit humain, outre que. l'asservissement de la pensée est sérieusement aussi impossible qu'absurde, elle est encore exigée par l'étendue et le caractère de la science médicale. Chaque homme aura toujours malgré lui ses idées favorites. Il aura porté plus spécialement son attention sur certaines parties de la science , et il en aura mieux senti certains besoins de celle-ci ; il les aura même exagérés. En médecine, cet inconvénient est plus inévitable que dans les autres sciences , et j'ajouterai même , il y est plus nécessaire et plus utile. Pour que l'enseignement soit réellement un , il faut qu'il soit varié ; mais cette indépendance doit être

circonscrite dans les limites d'une certaine sphère : il faut s'entendre au moins sur les points fondamentaux, sinon l'on ne peut s'entendre sur rien; il faut avoir le même esprit, si l'on n'a les mêmes idées ; il faut se placer sur le même terrain, marcher dans le même sens général , sinon l'on ne se rencontrera jamais. En un mot , un enseignement bien constitué doit retracer l'harmonie du corps vivant lui-même; or, celui-ci se compose de parties distinctes, qui ont chacune leurs propriétés particulières , mais qui concourent toutes à un but commun, sous des lois générales , et par des rapports de sympathie ou d'action. Demêmeencore, un heureux accord résulte de sens divers, mais harmonieux.

III. Mais, pour qu'il y ait unité d'enseignement , il faut qu'il y ait unité de doctrine ; et , pour cela , il faut qu'il y ait une doctrine dans une Ecole. En second lieu , il faut que cette doctrine représente la science elle-même dans son ensemble , clans ses progrès , et surtout dans son génie ; sinon elle ne représentera que des idées partielles , qui ne seront rien devant l'immensité de toutes celles qui con-

stituent la science ; et elle diminuera ellemême de toute la petitesse de ses idées , et finira bientôt par disparaître avec elles.

Une École qui aura saisi le véritable génie de la science . pourra seule représenter la science morne et lui faire faire de légitimes progrès, et surtout pourra seule l'enseigner. Celle au contraire , qui ce sera placée en deliors de ce génie, ou qui ne l'aura saisi que d'une manière très-incomplète , ne pourra que s'égarer de plus en plus, à mesure qu'elle s'avancera; ou plutôt comme la route qu'elle a prise ne conduit qu'à un très-petit nombre de faits médicinaux, quand elle aura épuisé ces faits, elle se trouvera en deborsdelascience même, elle torturera quelque temps les faits, mais ceux-ci la forceront enfin d'avouer son impuissance. Elle s'engagera encore dans de nouveaux chemins de traverse, elle arrivera toujours à des hypotlièses dont elle reconnaîtra bientôt encore la fausseté, et ce sera toujours ainsi à refaire , tant qu'elle n'aura pas saisi le génie de la science : je doute même fort qu'elle le trouve jamais , parce qu'elle ne le cherchera pas; elle se servira des mêmes

principes qu'elle croira immuables et arrivera toujours aux mêmes conséquences; elle accusera telle ou telle idée particulière, jamais le point de départ lui-même.

Je suppose un voyageur qui se met en route sans trop s'informer du chemin qu'il va prendre , et qui se jette à l'aventure dans le premier sentier qui se présente à lui : ou qui même sur des informations trompeuses, se dirige constamment du côté opposé à celui vers lequel il doit aller ; ce voyageur arriverait-il jamais? ne s'éloignerait-il pas davantage du but , plus il mettrait d'ardeur dans sa marche?

D'après ces idées , les destinées de toute École, de toute doctrine sont renfermées nécessairement dans les principes d'où elle part, dans la méthode dont elle fait usage ; et un coup d'œil exercé, un esprit versé dans l'histoire philosophique de la science pourra toujours tirer avec sûreté l'horoscope de chacune d'elles.

Les principes admis par une Ecole, doivent être assez féconds pour pouvoir suivre la marche même de la médecine dans ses progrès.

( "6 ) Les systématiques au contraire, prennent des chemins très-courts , au bout des quels ils sont bientôt arrivés. Bicbat n'a pas saisi les principes de notre Lcole et leur caractère, quand il a dit, avec un ton décidé que son âge seul pouvait faire pardonner : <» L'art » doit beaucoup aux médecins de Montpel- » lier, pour avoir laissé les théories Boérha- » wiennes , et avoir plutôt suivi l'impulsion » donnée par Stahl ; mais en s'écartant du » mauvais chemin, ils en ont pris de si tor- » tueux, que je doute qu'ils y trouvent un » aboutissant. » Ce passage remarquable renferme presque autant d'erreurs que de mots.

D'abord je n'examine pas ici jusqu'à quel point notre Lcole a suivi l'impulsion de Stahl diins l'origine de sa doctrine ; il me serait facile de montrer tout le contraire ; mais quoiqu'il en soit, depuis long-temps elle est loin de ce point de départ , elle ne reconnaît d'autre guide que l'observation même des phénomènes vitaux, que l'étude de leurs lois. C'est dans la nature elle-même et dansHippocrate, son plus digne interprète , qu'elle a puisé ses doctrines , et c'est par ces mêmes

( it.7 ) moyens qu'elle les étend et les perfectionne.

Ce n'est pas pour s'opposer aux doctrines Boërhawienncs cm 'elle a créé la science; elle a rencontré, attaqué et détruit le Boërhawinisme comme elle a rencontré, attaqué, détruit toutes les opinions exclusives et absolues , comme elle le fait encore aujourd'hui et le fera toujours par sa constitution même.

Les roules choisies par elle, dit Bichat, sont tortueuses ; l'esprit anatomique et chirurgical de l'élève de Dessault n'a pas trouvé le fil conducteur; c'est l'observation seule qui le fournit et non l'esprit de système. Bichat n'a jamais bien compris le vitalisme même qu'il avait puisé dans les ouvrages de Bordeu et de Grhnaud ; il n'en a passaisij'essence ; on voit bien qu'il l'avait étudié incomplètement; aussi a-t-il détruit d'une main ce qu'il avait édifié de l'autre ; et si ses disciples ont attaqué la doctrine des propriétés vitales, c'est que le maître lui-même ne les avait pas trop bien établies , ni trop bien comprises.

L'esprit roide, précis et presque mathématique de Bichat, n'avait jamais bien saisi ces méthodes larges , souples et indéterminées ,

( "6 ) par lesquelles notre École a toujours étudié la vie et les maladies.

L'École qui n'aura pas de principes fixes, ou qui en aura de mauvais, ce qui revient au même; car s'ils sont mauvais, il faudra bien en changer: cette École, dis -je, ne pourra pas conserver ces principes , et épuiser leur fécondité dans la suite de ses travaux pendant plusieurs siècles. Dès-lors , il n'y aura pas plus d'unité entre les diverses époques de l'existence de cette École, qu'il n'y en avait dans les travaux des professeurs de la même époque , qu'il n'y en avait dans la tète de chaque professeur durant toute son existence. Alors il n'y aura pas d'École, car nous avons vu que cette condition d'unité et d'ensemble était une condition d'existence, et un caractère essentiel. Cette École ne représentera pas la science elle-même; car celle-ci est très-certainement une , prise depuis ses premiers essais jusqu'à ses derniers perfectionnemens.

Cette École ne pourra pas faire des travaux réels, solides ; puisque nous avons vu que la marche de la médecine est très-ralentie, que

( "9 ) ses perfectionnemens sont graduels; qu'ils ne peuvent, par conséquent, résulter que d'un ensemble de travaux diriges dans un même but , et sous l'inspiration des mêmes principes.

Si l'École de Cos s'est élevée à un si haut degré de splendeur , si elle a fondé le monument d'observation le plus laborieux, le plus beau qui ait jamais existé en médecine, et même dans aucune autre science , il est facile de voir que la cause de ce phénomène glorieux se trouve dans cette circonstance unique : que dix-sept générations , étroitement unies par les liens de la famille du sacerdoce, de l'intérêt et de la doctrine, ont travaillé sur le même plan, ce magnifique édifice , qui n'aurait jamais pu être le résultat •des travaux les plus assidus d'individus isolés. Les premiers ancêtres traçaient souvent des observations, ou des essais incomplets d'aphorismes qui ne devaient être réduits en lois définitives, que plusieurs générations après Hippocrate. Par exemple , le plus fameux de tous, n'a fait presque jamais que rédiger et achever les travaux antérieurs dé

ses illustres ancêtres : ceux-ci ont tous , en quelque sorte, travaillé pour lui, et l'expérience de l'histoire n'a que trop prouvé qu'ils avaient fait, en sa faveur, abnégation de leur gloire. La postérité a été assez injuste ou assez ignorante pour le prendre au mot, et pour accepter leur noble dévouaient. Des exemples de ce genre et portés à ce degré de perfection, ne peuvent se trouver, à proprement parler, que dans le sein d'une même famille.

Ce sont des motifs analogues qui ont engagé les immortels fondateurs de notre Ecole, à s'attacher leurs successeurs par les rapports les plus prolongés et les plus multipliés ; ils voulaient avoir pour collègues les élèves qu'ils avaient formés à suivre leurs principes, à propager leur esprit, à chérir leur mémoire, douce et touchante filiation qui a produit de si beaux résultats!

Notre Faculté a toujours tenu à former une véritable famille morale et intellectuelle; elle a très-bien senti que cette condition était pour elle une condition d'existence ; elle savait aussi que l'adoption bien dirigée, pou-

vait souvent lui être avantageuse, comme l'on voit d'illustres familles adopter un fils étranger qu'elles jugent digne de perpétuer leur gloire , ou dont elles veulent se servir pour exciter l'émulation un peu engourdie de leurs légitimes enfans ; mais notre Faculté savait aussi que les adoptions ne devaient pas être trop fréquentes , quelles étaient des exceptions heureuses et non des règles générales.

Ces maximes conservatrices seront, dans tous les temps , celles jde cet antique corps , qui se plaira toujours à dire à ses enfans : Les successeurs de ma gloire sont cachés parmi vous, et c'est parmi les élèves que nous irons chercher les maîtres , c'est à vous que nous confierons le dépôt de doctrine et d'illustration qui nous a été remis ; et c'est à vous, jeunes cœurs, que nous confierons encore le souvenir reconnaissant de notre gloire , comme nous conservons avec zèle et amour , celui de la gloire de nos vénérables prédécesseurs. » IV. Une École doit être essentiellement médicale. Cette proposition est si simple, que je n'ose même la présenter; et cependant elle peut passer pour paradoxale , si on

l'entend dans tout son véritable sens et dans toutes ses conséquences.

Ainsi une Ecole qui , sans calomnie , pourrait être dite anatomique ou chirurgicale , c'est-à-dire , qui accorderait une prédominance vicieuse aux idées de ce genre, qui en ferait la base fondamentale de l'art, y puiserait l'esprit de ses principes et toutes ses idées; cette Ecole serait condamnée par cela seul, et ses hypothèses, ses erreurs, ses insuccès montreraient chaque jour la justice de cette sentence. Une pareille Ecole aurait fait de l'accessoire le principal; elle aurait manqué le génie, l'essence de la science même, et n'aurait qu'une doctrine éphémère; de quelques promesses pompeuses que son berceau eût été environné , un pareil enfant ne serait pas viable et n'aurait nullement les conditions d'existence. Sans doute cette dernière Ecole pourrait rendre de très-grands services à la science : celle-ci les recevrait avec reconnaissance , mais repousserait toute prétention exagérée de sa part et ne la laisserait pas constituer à son gré ou détruire la science.

Dans l'Ecole telle que nous la concevons ,

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les chirurgiens seraient réellement médecins autant qu'ils doivent l'être, même pour le succès particulier de leur art : trop médecins en effet , ou plutôt trop dominés de l'esprit médical, ils deviendront trop timides, trop incertains. Vous avez vu peut-être quelquefois de nobles exemples de ce beau défaut, mais qui n'en est pas moins un défaut; trop chirurgiens, si je puis le dire, ou du moins trop dominés par bipartie mécanique et habituelle de leur art , ils se montreraient trop prompts à se décider, trop enclins à croire que rien ne résiste aux prodiges de leur art.

V. L'école que nous imaginons ici se montrerait lente à recevoir les innovations, elle supporterait avec calme et dignité les sarcasmes et les insultes des systématiques impatiens dont elle arrêterait la turbulence; elle jugerait avec sévérité leurs idées, cherchant à y démêler ce qu'il y a de vrai du milieu des erreurs ; elle saurait qu'elle a à répondre de la sagesse de ses principes à la pureté de son illustration antérieure, à l'instruction d'une jeunesse ardente propre à se laisser tromper, et qui ne craint pas toujours assez, d'appliquer

des idées hardies au traitement des malades qui vont lui être confiés ; mais aussi cette Ecole serait l'asile , la protectrice de ces mêmes systématiques, lorsque des systématiques opposés les poursuivraient à outrance.

Ainsi notre Ecole a repoussé le Brownisme exagéré au moment de sa plus grande effervescence; elle en a pris ce qu'elle en a jugé de bien , et elle défend aujourd'hui ces quelques vérités contre les Broussistes , comme elle va défendre bientôt les Broussistes euxmêmes contre les Contre -stimulistes et les Empiriques, qui commencent à les attaquer violemment.

Une Ecole doit être éclectique. Nous avons vu que l'éclectisme est imposé à la science même par sa nature. Cette Ecole aurait un cadre d'idées assez large , assez varié pour recevoir toutes les idées possibles, même les idées contradictoires, si elles étaient vraies, parce que , dans le fond , la vérité ne se contredit jamais. Ainsi, toute Ecole qui n'a et ne peut avoir qu'une seule et même idée pour chaque maladie, est frappée du sceau de la réprobation; elle ne reproduira jamais

( »5 ) la variété de la nature dans la production des maladies; elle ne s'accordera jamais avec les découvertes progressives de l'observation journalière, qui montre que la même maladie peut se présenter sous des formes totalelement différentes , exiger des indications opposées.

Une Ecole doit être essentiellement législatrice , architecte et non manœuvre ; elle doit plus insister sur les méthodes que sur les détails ; car les détails peuvent s'apprendre dans les livres , dans l'observation privée , dans quelque lieu qu'on se trouve : la méthode ne peut s'apprendre que dans les écoles telles que nous les concevons.

La méthode doit commencer l'étude, puisqu'elle la dirige et en assure le succès ; enfin, la méthode est la seule partie de la médecine qui puisse s'apprendre dans le court espace de temps destiné aux études médicales; durant ce temps trop court , les détails ne peuvent pas s'apprendre dans leur ensemble.

VIII. Il faut, avons-nous dit, qu'une Ecole de médecine ait une certaine durée d'existence, avant d'être véritablement constituée

( »*G ) et de mériter le titre honorable que nous lui assignons; il est même nécessaire qu'elle ait plusieurs siècles de travaux et d'illustration.

En effet, si l'on a bien saisi l'idée que nous nous formons d'une Ecole, celle-ci a un grand intérêt à apprendre l'art d'enseigner convenablement la plus difficile des sciences d'application ; elle a à former la plus difficile de toutes les doctrines, la doctrine médicale :

pour arriver à ce but, il ne faut rien moins que les efforts réunis de plusieurs générations de professeurs.

La médecine , considérée à la fois comme science et comme méthode d'enseignement, est en très-grande partie purement traditionelle : or, les choses de ce genre ne peuvent se consigner dans les ouvrages, et ne se conservent que par l'enseignement oral. Une Fa culte qui ne remplit pas ces conditions et qui n'a pu acquérir cette partie de la science , n'est rien encore : elle ne possède que le matériel de la science et de l'enseignement; elle n'en a pas l'esprit, ni la partie la plus essentielle ; or , tout cela ne se forme que par le temps , ne s'épure que par lui , ne se consacre

( 12 7 ) qu'avec lui. En un mot, il en est d'un corps enseignant la médecine comme du médecin pris individuellement : il ne peut acquérir la plus grande partie de' son instruction et de son habileté que par l'exercice même prolongé de son art , c'est-à-dire , que par l'influence inévitable du temps. Voulez -vous, Messieurs , une preuve péremptoire de ce que j'établis ici? Je vous le demande , peut-on se faire une idée , je ne dis pas exacte , mais supportable , de la doctrine de notre Ecole , par les ouvrages même qui sont sortis des mains de ses plus illustres soutiens? La partie traditionnelle et orale de l'enseignement n'estelle pas beaucoup plus étendue et plus riche que la partie écrite? Quelle idée peuvent avoir de celte doctrine les médecins qui ne sont pas venus la puiser à la source , et qui se sont bornés à lire , à méditer même les ouvrages qui la présentent de la manière la plus complète? qu'elle idée en ont-ils? Vous le savez,, Messieurs; vous en avez tous les jours les preuves dans les éloges et surtout dans les critiques qu'on en fait au dehors. Il n'y a aucun , j'ose le dire, qui l'ait saisie le moins du monde; et

( 1*3 ) la plupart des objections qu'on lui oppose tous les jours ne peuvent même l'atteindre , parce qu'elles s'adressent à un vain fantôme, créé par l'imagination de leurs auteurs. Je parle ici de ceux qui sont animés ou égarés par la passion ; je parle même de ceux qui montrent la plus grande impartialité et la plus scrupuleuse bonne foi.

La vraie doctrine en médecine ne peut pas s'écrire , elle se compose de quelques règles , et d'un plus grand nombre d'exceptions toujours indéterminées. J'ai mille fois formé le projet d'exposer mes principes de médecine, pour l'utilité de votre instruction. Je vais essayer de le tenter sous vos yeux cette année ; et je crains bien de ne pouvoir vous donner que la méthode elle-même, et un plus ou moins grand nombre d'exemples.

IX. Une Ecole de médecine ne peut pas s'improviser, pas plus , j'ose le dire , qu'un gouvernement. Une Ecole de médecine est comme la société même, comme toutes les grandes et véritables institutions; elles se font d'elles-mêmes, l'homme ne peut jamais les faire. Dieu lui-même ne le pourrait pas, puis-

( 12 9 ) qu'il a livré l'homme à la liberté, à l'expérience et au temps. Une Ecole improvisée par la loi , comme sont tentés d'en imaginer quelques hommes étrangers à ces matières , ne sait pas ce qu'elle est, ni ce qu'elle est chargée d'enseigner. La loi peut créer des Facultés , mais non pas des Ecoles. Et qu'est-ce qu'une Faculté qui n'a pas une Ecole? Accordons , si l'on veut , au législateur le pouvoir de détruire une Ecole, en attaquant son matériel , soit directement , soit indirectement.

Non, ce n'est pas la loi qui a dfcnné naissance à l'Ecole de Montpellier : elle existait long-temps avant elle, long-temps avant les premières bulles des papes qui l'instituèrent. Notre Faculté est née d'elle-même; elle s'est formée spontanément; elle est contemporaine du premier réveil des sciences en Europe.

La loi peut -elle produire, appeler à son gré les circonstances heureuses qui décident la naissance, les progrès, la forme d'une institution scientifique , et surtout d'une institution scientifique telle que celle qu exige l'enseignement delà médecine ? Car ne croyez pas

( iSo ) avec quelques législateurs, qu'il suffise de calculer les distances qui séparent les Facultés, et de connaître la population de ces diverses circonscriptions, pour déterminer le point où l'on doit établir une Faculté, tout comme on établirait un octroi ou un bureau de tabac : le temps seul , le concours d'beureuses circonstances, et ce que l'ignorance ou l'irréflexion appelle le basard , peuvent faire de pareilles eboses. Quelqu'un pourrait-il nous dire, par exemple , pourquoi la petite île de Cos devint le foyer sacré de la médecine chez les peuples anciefis? pourquoi les écoles de Rhodes et de Gnide, placées en apparence plus avantageusement , lui furent si inférieures ? Car tout cela a sans doute une cause et même plusieurs causes. Or , qui pourrait énumérer ces causes, qui pourrait dévoiler tous les secrets de la fécondité du temps et des circonstances?

X. Une école telle que nous la concevons acquerrait une gloire de corps qui profiterait à chacun des membres ; chacun d'eux grandirait de la grandeur du corps lui-même. Or, un individu , quoi qu'il fasse, ne peut se don-

( i3i ) ner par lui-même une pareille puissance. Ici l'individu s'estime parle moi du corps entier; et le noble orgueil, qui n'a aucun des inconvéniens de l'orgueil isolé, donne la conscience de la plus grande force intellectuelle et finit par la réaliser. Sous la puissance magique de cette idée, tous les objets grandissent et prennent des forces plus qu'bumaines.

Ainsi, Messieurs, quand vous entrez dans cette enceinte , ce n'est plus un simple édifice qui frappe vos regards , c'est une sorte de temple vieilli de gloire et d'illustration. Les images vénérées des plus grands Maîtres qui ont lionoré cette Ecole , présentes sans cesse à vos regards , ne semblent-elles pas s'animer sous vos yeux , et se plaire encore dans les lieux où ils ont vécu? Lorsque vous entendez les paroles de quoique professeur, ne croyez-vous pas quelqui fois entendre par sa bouche, et comme par une espèce d'écho, la ïoix de quelques-uns des hommes .illustres qui l'ont précédé dans cette même chaire où il parle, et où il ne fait souvent que rappeler leurs leçons? Qui de vous n'a

pu croire, sans trop s'y méprendre, entendre quelquefois Barthèz, Bordeu ou Grimaud! Les souvenirs de ce genre sont-ils déjà assez, reculés pour avoir disparu de votre mémoire?

XL Un corps ainsi constitué jouirait d'une gloire supérieure à la gloire de chaque individu , et l'institution elle-même serait plus grande que les plus grands hommes qu'elle pourrait avoir dans son sein ; elle leur donnerait toujours beaucoup plus d'éclat qu'elle ne pourrait jamais en recevoir d'aucun d'eux, à.quelque haut rang d'illustration personnelle qu'il s'élevât jamais. Que dis-je? je suppose que par le malheur et l'enchaînement des circonstances elle n'eût pas toujours de dignes interprètes de ses principes ; que les descendans , à certaines époques , ne fussent pas toujours au niveau des premiers ancêtres:

eh bien! une pareille école ne serait pas encore détruite, bien s'en faut; sa gloire ne serait pas pour cela totalement éclipsée, cette école ne serait pas même inférieure, j'ose le dire, à une institution qui réunirait les plus grands hommes, mais qui serait mal consti-

( »53 ) tuée , et qui ne serait pas animée du véritable génie de l'art. L'institution conserverait toujours ses propres caractères ; elle aurait un principe de vie qui hii assurerait une résurrection plus ou moins prochaine , et elle créeraitbientot par elle-même les grands médecins qui lui auraient manqué momentanément.

Dans le temps même de son abaissement , elle aurait peut-être inoins de gloire , mais elle rendrait encore les mêmes services à l'humanité.

D'ailleurs, les écrits conservateurs de la doctrine seraient toujours là pour être repris, et des maitres fort ordinaires pourraient avoir des élèves très-distingués. Il en est d'une véritable école comme d'un gouvernement heureusement constitué. N'a-t-on pas vu de nos jours une grande nation retenir le sceptre du monde par les mains d'un roi qui avait perdu sa raison? Contemplez avec moi toutes les grandes institutions des temps anciens et modernes , vous verrez toujours que l'institution est tout , et que les hommes ne sont rien , ou plutôt qu'ils sont tout ce que celle-ci commandait qu'ils lussent, par son esprit, par son

caractère, par son génie. En toutes choses ne considérez pas les effets, les résultats, élevezvous jusqu'aux principes, aux causes.

Cette vérité peut donc nous consoler dans les pertes que nous pouvons faire , lors même que nous oublierions, dans notre douleur, tout ce qui nous reste encore. C'est elle qui a pu rassurer nos craintes exagérées, quand nous avons vu naguère la mort nous enlever un de nos plus estimables professeurs. Comment pourrions-nous, sans elle, espérer de ne pas avoir vu le génie hippocratique de notre école descendre dans la tombe avec ce vénérable vieillard qui la représentait si dignement parmi nous? Mais non,. Messieurs, ce génie n'est pas, pour notre École, renfermé dans un seul individu; il vit dans son esprit, il est inhérent à sa constitution ; il a présidé à sa naissance comme à son accroissement, et il accompagnera sans cesse son existence.

Il vit dans notre doctrine encore plus que dans nos cœurs; et le jour seul qui verra la destruction de ce corps antique , pourra le séparer d'Hippocrate et de l'observation de la nature.

XII. Un corps ainsi constitué arrête aisément les efforts turburlens des esprits systématiques; aussi voyons-nous que, parmi nous, ils ne jouissent jamais de la vogue et de l'influence qu'ils acquièrent si souvent et si aisément partout ailleurs. Je suppose , Messieurs, que Broussais, par exemple, eût paru dans nos rangs, et qu'il eût illustré cette école; pensez-vous qu'il eût obtenu la même prépondérance? je vaisplus loin, pensez-vous qu'il se fût égaré à ce point , qu'il n'eût pas été un peu arrêté par une doctrine forte, et par les choses etparles hommes? Je suppose, Messieurs, que, renonçant aujourd'hui à toutes les idées que je regarde comme le fondement de la médecine , je vienne proclamer devant vous quelques idées exclusives et systématiques, comment résisterais-je aux réclamations sages et mesurées de mes honorables collègues, aux leçons imposantes de tous nos prédécesseurs, que dis-je! aux objections que le moindre d'entre vous, formé à la sagesse de l'éclectisme, pourrait m'opposer aisément? Car, il y a ici un esprit public médical auquel on ne fait pas assez attention, et qui est analo-

( '36 ) gue à celui qui existe pour les beaux-arts dans d'autres pays. Cet esprit à son foyer dans la Faculté même ; mais il se répand audehors, il pénètre tous les individus, ceux même qui sont étrangers à notre art. Cet esprit est comme l'air qu'on respire, il donne la vie à tout ce qui l'environne, sans qu'on sache trop d'où il vient.

Or, l'enseignement de la médecine est tel que l'on doit écarter de son sein les systématiques trop absolus , ou du moins , ne les y introduire que lorsqu'ils peuvent être suffisamment balancés : cette loi est une conséquence nécessaire de tout ce que nous avons dit sur les institutions des écoles. Je le déclare hardiment, si j'avais jamais le malheur ou le bonheur, si l'on veut, d'imaginer une de ces idées qui bouleversent la médecine tout entière, et que j'eusse l'esprit assez aveuglé pour ne pas essayer de circonscrire cette idée dans ses véritables limites, je croirais, en conscience, n'en pouvoir pas faire la base de mon enseignement dans une Faculté; je la consignerais dans un livre, je' la livrerais au jugement de mes confrères, jamais à la té-

( *3 7 ) mérité ou aux passions d'une jeunesse studieuse, mais ardente : j'aime trop mes élèves et mon art pour me rendre coupable d'un délit si grave envers eux.

XIII. Un corps constitué comme nous venons de le supposer, aurait seul le droit et les moyens de former des élèves; car, s'il y a une science où l'autorité des hommes doive faire la loi pour le commun des autres hommes, qui, d'ailleurs, sont destinés, pour la plupart, plus à appliquer la science -qu'à l'étendre ; c'est, sans contredit, la médecine.

Ici chaque individu ne peut pas tout vérifier par lui-même, quelque génie qu'il ait; il ne pourrait faire une pareille opération que sur un très-petit nombre d'idées, respectivement à cet ensemble que suppose le système complet des connaissances médicales. D'ailleurs, la médecine ne s'improvise pas, ne s'apprend pas de toutes pièces; elle seule peut se vérifier elle-même , et il faut, en quelque sorte, commencer par être médecin , pour être capable d'apprendre à le devenir. Ainsi , une École qui serait sans doctrine positive et arrc-

( «38 ) tée , qui proclamerait l'indépendance absolue des individus, et consacrerait leur prétention à vouloir refaire par eux-mêmes la science; une École qui aurait rompu la chaîne des travaux successifs de la science , qui afficherait le mépris des observations de tous les temps qui ont précédé , cette Ecole ne mériterait pas, à proprement parler, ce nom. Une École qui croirait pouvoir former des médecins en leur mettant un scaipc! dans les mains , ou en les faisant promener dans les salles d'un hôpital, ne formerait pas des élèves , parce qu'elle serait constituée dans un esprit opposé à l'esprit même de la science. Je sais bien, Messieurs, que ces maximes sévères ne plairont pas peut-être à l'indépendance des jeunes gens; mais elles n'en sontpas moins incontestables; et je vous estime trop pournepasvouscroire capablesd'entendre des vérités que vous pouvez faire tourner si aisément à votre instruction. Vous apprenez trop ici ce qu'est la médecine pour que vous puissiez croire que vous pouvez la créer. Les bons élèves font les bons maîtres ; et qui sait bien

( '39 ) apprendre peut seul avoir le droit d'enseigner.

On ne peut faire avancer l'art que par le principe même qui l'a créé, et il faut toujours le prendre là où l'ont laissé nos illustres prédécesseurs pour le porter plus loin; sinon on procède à l'aventure.

L'École dont nous venons de signaler l'esprit vicieux , formerait bien quelques systématiques qui jouiraient d'une grande réputation, et feraient peut-être quelque découverte précieuse ; mais par combien d'erreurs cette vérité ne serait-elle pas payée! et que serait le commun des élèves sortis de son sein? Très-au-dessous du médiocre, et certainement très-peu capables de pratiquer la médecine. Elle pourrait servir la science , si l'on veut, et encore de quelle manière ; mais très-certainement elle porterait un grand préjudice à l'art: l'histoire pourrait applaudir à ses travaux; mais les peuples auraient à gémir de son action téméraire ou aventureuse dans les applications journalières de ses élèves.

Or, si le commun des élèves doit être soumis à l'autorité, surtout dans lescommencemens de l'éducation médicale, quelle garantie présenterait en ce genre une Faculté dont les membres ne s'accorderaient entre eux sur aucun point; qui attaquerait aujourd'hui ce qu'elle aurait exalté peu de temps auparavant par un système qu 'elle renverserait encore dans le court espace des études scholaires ; qui passerait successivement et dans un court délai de l'empirisme le plus aveugle à la théorie la plus subtile, de la doctrine thérapeutique de l'excitation à une doctrine .diamétralement opposée, du solidisme le plus exagéré à l'humorisme le plus exalté, de l'expectation la plus absolue à l'action la plus téméraire !

Nous supposons, au contraire, un corps qui présenterait des principes que le temps aurait sanctionnés et perfectionnés graduellement ; que l'harmonie de tous les esprits comme de tous les temps consacrerait : une pareille École offrirait seule une garantie suffisante pour l'enseignement de la médecine :

et qu'on se le rappelle ici, l'enseignement a quelque chose de particulier. Comme le public n'est pas capable de juger les médecins, laloiest obligéede diriger son choix, du moins jusqu'à un certain point; ce qu'elle ne fait pas dans l'exercice des autres arts, et ce qu'elle ne doit pas faire, parce que l'ouvrage de l'artiste peut y être aisément connu et apprécié. Or , si une École ne trouve pas cette garantie dans sa doctine même , elle ne la trouvera certainement pas dans la loi seule qui l'institue.

XIV. Notre École serait seule normale par le fait même de son organisation; car., que l'on ne s'y trompe pas , ce titre ne peut être que le résultat et la récompense de la doctrine elle-même, et non d'aucune circonstance étrangère , comme de la position géographique, de l'importance du lieu où une Faculté est placée, ou de la constitutionmême purement légale des facultés d'une nation.

Ce n'est pas la loi qui peut créer une pareille prérogative , c'est la nature seule de l'institution, c'est la constitution organique de la doctrine. Quelle est la loi qui a ordonné à toutes

les Écoles des temps anciens et modernes de prendre l'Ecole de Cos pour guide, pour modèle et pour règle?

Ladoctrine de cette Faculté, liée à la science même , dont elle serait une représentation fidèle, tendrait toujours à se répandre de plus en plus , malgré toutes les rivalités de gloire et d'intérêt, et finirait par devenir universelle. Oserai-je vous dire ici toute ma pensée? Ce n'est plus moi que vous allez entendre, ma voix pourrait vous paraître suspecte ; c'est un des plus illustres professeurs d'une école rivale qui va vous annoncer le sort de la doctrine de cette Faculté. « Enfin , dit Cabanis (dans » ses Révolutions de la Médecine , page 1^5),

• des opinions de Stahl et de Van-Helmont, »et du solidisme étendu, modifié, corrigé,

• s'est formé une nouvelle doctrine à laquelle

• Bordeu, Venel , Lamure , l'on peut même «dire l'école de Montpellier presque entière,

• ont donné beaucoup d'éclat et de partisans.

• Agrandie depuis ces maîtres célèbres par

• les vastes travaux de Barthèz, fortifiée par

• ses élèves et ses successeurs, de ce que les

• découvertes modernes et les progrès des

> sciences collatérales pouvaient lui fournir

• de preuves nouvelles perfectionnée par «l'application des méthodes philosophiques, » que de bons esprits commencent à porter » enfin dans tous les objets de nos études , » elle se rapproche de plus en plus de la vérité. » Bientôt , ajoute-t-il , ce ne sera plus une

• doctrine particulière : en profitant des dé- » couvertes réelles éparses dans les écrits de

• toutes les sectes, en se dépouillant de cet

• esprit exclusif qui étouffe la véritable émulation , et qui n'a jamais enfanté que de ri- » dicules débats , elle deviendra la seule théorie incontestable en médecine, car elle sera

• le lien naturel et nécessaire de toutes -les » connaissances rassemblées sur notre art jus-

• qu'à ce jour. • Quelle École, que celle que l'on proclamait la source de toute bonne médecine du fond de la Belgique, dès le commencement du XIII e siècle , comme disait Gesarius : Monpesulanus ubi fons est artis physicœ ; et qui obtient le même éloge dans le commencement du XIX e siècle de la part d'un des professeurs les plus éclairés de la

Faculté de Paris! Par quelle puissance magique exerce -t- elle cet empire honorable?

Trouve-t-elle quelque moyen de séduction dans sa position géographique, dans la protection spéciale delà loi, les faveurs du gouvernement ou quelque autre circonstance étrangère que vous voudrez, imaginer? A-t-elle à ses ordres les trompettes de la Renommée? Estelle environnée d'une foule de journalistes qui proclament sa gloire , et qui déversent le blâme ou la calomnie sur les écoles rivales (1)? Non, Messieurs, tout le secret de sa puissance est dans la pureté de sa doctrine, dans le caractère de son esprit., dans la force de la vérité, qui ne se soutient ici que par elle-même, et qui a contre elle tout ce qui peut éblouir ou arra-

(i) Notre Faculté n'a pu même jamais avouer le journal qui était le plus rapproché d'elle ; et la Revue médicale , rédigée en partie par quelques-uns de ses élèves distingués , est celui qui la représenterait avec le plus de fidélité sous certains rapports. L'histoire de la médecine au 19 e siècle, dira le bien qu'a fait ce journal , par la force de son opposition aussi généreuse que décente.

cher l'admiration. Perdue dans ce qu'on appelle l'obscurité de la province , placée dans une ville qui n'a rien qui la distingue de mille autres , cette Ecole ne doit qu'à elle seule le rang qu'elle occupe dans le monde médical. Transplantez, par la pensée, dans ce même lieu quelque Faculté de médecine que ce soit avec sonnïatériel, quelque brillant qu'il puisse être , et voyez ce que deviendrait chacune d'elles par cette transplantation.

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