XIII. La médecine est une science jalouse
elle veut qu'on ne s'occupe que d'elle ; et elle n'accorde ses dernières faveurs qu'à celui qui se voue à elle, et à elle seule, pour la vie. Elle veut être les premières, les dernières , les exclusives amours de celui qui s'attache à elle : elle veut être adorée sans rivaie : qui n'est pas elle n'est rien pour elle. Elle est intolérante comme toutes les idées fortes, comme toutes les passions profondes. Elle exige im-
( 97 ) périeusement que l'on commence son étude de très-bonne heure , et avant que l'esprit ait acquis sa force dans les habitudes des autres sciences : elle craindrait de ne pouvoir pas lui donner les siennes, qu'elle sait être si différentes, et elle redoute les autres avec raison, comme lui étant véritablement contraires.
Hippocrate , le digne interprète des conditions auxquelles elle attache ses plus hautes révélations, Hippocrate, même de son temps, où la science était bien loin d'être aussi vaste qu'aujourd'hui , exigeait cette condition de ceux qui se destinaient à la médecine.
Il serait facile de prouver, par les exemples les plus mémorables , que les plus grands hommes qu'ait eus la médecine ont été ceux qui se sont voués de bonne heure à son culte. Boërhaave i'étudia un peu tard ; il l'étudia quand déjà il savait, et savait bien une foule de choses autres que la médecine ; et cette circonstance a contribué pour beaucoup à rabaisser un des plus grands hommes dont s'honore l'histoire de la médecine théorique , et qui ne mérite pas la même illustration parmi les médecins praticiens.
Fouquet , il est vrai , avait le même tort , mais il le reconnaissait lui-même; peutêtre lui seul avait le droit de s'en accuser; et , tout en vénérant sa mémoire, nous recevrons avec respect les révélations de sa conscience.
Non-seulement il faut s'occuper de la médecine de bonne heure , mais s'en occuper presque exclusivement. Le médecin qui veut savoir beaucoup de choses autres que la médecine, rarement saura bien la médecine ellemême. 11 faut s'en occuper toute la vie , et , pour la savoir, il ne faut jamais cesser de l'apprendre.
XIV. Le génie médical a cela encore de particulier , qu'il exige plus impérieusement que celui de toutes les autres sciences l'heureuse influence de presque toutes les vertus. Je développé ma pensée : je n'examine point ici la nécessité de ces vertus par rapport au médecin lui-même et à l'exercice délicat de son art dans la société ; mais je considère la nécessité de ces vertus par rapport à la logique même , et au succès de l'artiste dans la médecine. Cette nécessité est telle, que je ne crains pas d'affirmer, par exemple, que tout
( 99 ) médecin qui n'est pas mû principalement par le désir de faire le bien, ne sera jamais un parfait médecin. Des sottises médicales paieront toujours ses vices moraux.
En effet, celui qui ne sera guidé que par l'intérêt ou par l'amour de la gloire, sera souvent porté à rechercher des succès brillans, à faire ce qu'il appelle des coups de maître , et il perdra bientôt cette marche sage , mesurée , quelquefois même vacillante, qui est propre à la pratique d'un art si difficile , et qui est la seule garantie de l'exactitude de ses opérations délicates ; ou bien il sera disposé à voir la maladie, et à diriger son traitement selon les caprices ou les préjugés de tous ceux qui l'environnent.
Dans l'exercice des autres sciences , le public peut intervenir comme juge ; il peut récompenser ou punir à bon droit : dans l'exercice de la médecine, le public n'entend jamais rien ; les confrères souvent ne veulent rien y entendre, dès qu'il s'agit surtout de justifier un confrère calomnié ; il ne reste au médecin que sa conscience pour juge , pour châtiment ou pour récompense.
En outre, dans les autres arts, il y a des principes simples, positifs, qui défendent le jugement contre les inspirations des passions : en médecine, la logique est si délicate, si mobile, qu'elle peut recevoir toutes les atteintes possibles de la part des passions de toute espèce , souvent même sans qu'on s'en aperçoive. Il n'est personne qui n'ait vu quelquefois les opinions que le médecin semble le plus puiser dans une conviction scientifique, dériver, au contraire, de quelque intérêt d'amour-propre ou de rivalité. Je ne veux pas ici faire la critique de notre art et de ceux qui l'exercent ; je veux seulement indiquer un des caractères particuliers qui le distinguent, et énumérer toutes les conditions qu'il exige.
De même, par exemple, un médecin qui n'a aucune modestie, qui croit trop à son mérite et méprise trop celui des autres, ne sera jamais un bon médecin; ou du moins, ce vice aura la plus fâcheuse influence sur son jugement, et diminuera son mérite réel.
Ce médecin prononcera vite, et ne reviendra jamais sur ses décisions; or, à se conduire
ainsi, il est presque impossible d'être un bon médecin. Je mets en fait qu'il est impossible, dans la plupart des cas, de voir bien une première fois et d'un seul coup d'œil; c'est presque toujours en tâtonnant , en hésitant, en profitant de ses courtes erreurs, qu'on procède en médecine.
J'insiste d'autant plus sur ce caractère du génie médical, que les jeunes gens le méconnaissent plus souvent; et que, dans notre siècle , on appelle presque toujours indépendance et force d'esprit cette insolente hardiesse, qui est un vice dans tout autre art, et qui est une faute et même une sottise dans le nôtre. Un avocat qui est impertinent , n'est qu'impertinent, et il peut-être d'ailleurs un fort bon avocat; mais j'ose dire qu'un médecin qui est impertinent est un mauvais médecin, ou du moins que par cela seul il fait beaucoup de sottises, qu'il éviterait avec un tout autre caractère.
Vous voyez donc, Messieurs, que le génie médical suppose et commande toutes les vertus, et surtout les plus difficiles à acquérir ; il s'alimente dans ses inspirations de tout
( »ea ) ce qu'il y a de beau,, de grand, de généreux dans le cœur humain. Ce sont, sans doute, ces idées qui ont guidé l'école de Cos dans ses exhortations morales , autant que le noble désir d'honorer notre profession par l'exercice de toutes les vertus. Cette École , comme on le voit souvent, avait apprécié toute leur influence sur la logique médicale elle-même.
Et c'est dans ce double sens qu'un des auteurs hippocratiques a dit , que le médecin qui associait la philosophie morale à la médecine était semblable à un dieu. Il n'est nullement question , dans ce passage , de l'association des doctrines ou des rêveries philosophiques aux vérités médicales, quoique l'on entende généralement ce passage tant cité dans ce sens vicieux, et que cette méprise ait été la source des erreurs les plus pernicieuses qui aient infecté la médecine.
Je crois avoir démontré avec plus de détail qu'on ne l'avait fait avant moi, que la médecine a un génie propre , et quels sont les principaux caractères de ce génie. Il me reste à prouver maintenant que son enseignement est différent de celui de toutes les
( '03 ) autres sciences , qu'il a son esprit particulier; et cette seconde partie de mon discours fournira de nouvelles preuves aux vérités de la première, comme elle en recevra à son tour les plus grands éclaircissemens.