Esprit des lois, livres I-V;
Le plus grand livre du xyiii* siècle, sans aucun doute, est l'Esprit des lois; et même, dans l'histoire de la science politique, le seul ouvrage qui lui soit connparable (j'ose à peine dire supérieuF)-,^pï5iTr l'étendue du plan, la richesse des faits, la liberté des investigations et la force des principes, est la Politique d'Aristote. Machiavel ^ avait peut-être autant de profondeur et de sagacité que Montesquieu, mais il connaissait trop peu de faits, et d'ailleurs son esprit corrompu ne lui permettait pas de s'élever jamais bien haut; enfin il n'a pas, au même degré qu'Aristote ou Montesquieu, le don supérieur de la généralisation. Quant à Grotius et Bodin^, quelque juste estime qu'on leur doive, il n'entrera jamais, je crois, dans l'esprit de personne de les comparer, pour la portée des vues et du génie, à l'auteur de VEspi^it des lois.
Étudions d'abord, dans Montesquieu lui-même, les antécé-
1. Cette întroduction est extraite de notre Hisloire de la science politique datts ses rapports avec ta morale (2 vol. in-8, 3' édition, 1887). Notre éditeur, M. Félix Alcaii, a bien voulu nous autoriser à la publier.
2. Machiavel, auteur du Prince et des Discoiiis sur Tile-fJve (xV siècle).
3. Grotius (xvii' siècle), auteur du Traité du droit de la paix et de la guerre. — Bodiu (ivi* siècle), de la République.
dents de son œuvre fondamentale, qui avait été précédée, comme on sait, par deux livres de génie : les Lettres persanes et la Grandeur et la Décadence des Romains '. Montesquieu entrait dans la politique par deux voies différentes, la satire et riiistoire. Plus tard, on retrouvera ces deux influences dans le monument définitif de sa pensée.
Les Lettres persanes. — Les Lettres persanes sont remarquables par le ton de liberté irrespectueuse avec laquelle l'auteur s'exprime à l'égard de toutes les autorités sociales et religieuses. Ce n'est plus la profonde ironie de Pascal, qui insulte la grandeur tout en l'imposant aux hommes comme nécessaire : c'est le détachement d'un esprit qui voit le vide des vieilles institutions, et commence à en rêver d'autres. Mais que pouvait-il advenir d'une société où les meilleurs et les plus éclairés commençaient déjà à n'être plus dupes de rien ? Qu'eût dit Bossuet en entendant parler ainsi du grand roi : « Il préfère un homme qui le déshabille ou qui lui donne la serviette, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles... On lui a vu donner une petite pension à un homme qui a fui deux lieues, et un bon gouvernement à un autre qui en avait fui quatre... Il y a plus de statues dans son palais que de citoyens dans une grande ville ^. » Écoutonsle maintenant parler du pape : « Le pape est le chef des chrétiens. C'est une vieille idole qu'on encense par habitude ^. » Des parlements : « Les parlements ressemblent à ces grandes ruines que l'on foule aux pieds... Ces grands corps ont suivi le destin des choses h umaines ; ils ont cédé au temps qui détruit tout, à la corruption des mœurs qui a tout aflaibli, à l'autorité suprême qui a tout abattu'*. » De la noblesse : « Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs.
1. l.es Lettres persanes sont de 1721 ; les Considérations sur les causes de la grandeur des liomains et de leur décadence sont de 1734; l'Esprit des lois do 1748. (Vdir Louis Vian. Monies(juieu, sa vie et ses œuvres d'après des documents nouveaux et inédits. — Caro, la 2'in du ïviii* siècle, vol, I, c.^)