LIVRE CINQUIÈME. — LA VIERGE MARIE ET S. JOSEPH
couverts d'arbres jaunes, semblables au palmier touffu, que baignent les flots bleus; m des herbes luisantes et tachetées, que leur grandeur rapproche des arbres et qui forment des échappées semblables à celles d'un parc, ni des lieues et des lieues de forêts aux teintes rosées où fourmille la vie sous des aspects étranges, magnifiques et jusqu'à présent inimaginables. Ainsi en est-il de l'Océan de douleurs qui roule sur les profondeurs secrètes du cœur immaculé de la Mère de Dieu. Ce que nous en voyons nous remplit d'étonnement, et cependant il indique à peine ce qui est au-dessous. A quoi donc alors, à quoi chercherons-nous à comparer ses peines? De saints hommes ont essayé de le faire, et ils l'ont fait en l'appelant la Corédemptrice du monde. Nous sommes certains que la sainte Vierge n'est pas la corédemptrice du monde dans le sens qu'elle serait strictement une autre rédemptrice, dans le sens indivisible suivant lequel Notre-Seigneur est le Rédempteur du monde . Mais elle est corédemptrice dans le sens de ce mot composé.
Oui, Marie a trois droits distincts au titre de « corédemptrice.» Elle y a d'abord un premier droit a cause de sa coopération avec Notre-Seigneur, dans le même sens que les Saints, mais à un degré singulier et superlatif. Elle y a un second droit qui lui est particulier, a cause de la coopération indispensable de la maternité. Elle y a un troisième droit, a cause de ses douleurs, pour des raisons que nous verrons bientôt. Ces deux derniers droits ne sont partagés par aucune autre créature, ni par toutes les créatures prises collectivement. Ils appartiennent à la magnificence incomparable de la Mère de Dieu.
Plus d'une fois, durant le cours de nos investigations dans les douleurs de la sainte Vierge, nous avons eu le privilège de monter sur quelque nouvelle hauteur d'où une nouvelle perspective de sa grandeur se présentait à nous. Comme les grands sommets des chaînes des Alpes, des Andes, ou de l'Himalaya, chaque nouvel aspect de la gloire de Marie parait plus grand
que les autres. Il en est, en effet, de la grandeur de Marie, comme du spectacle sublime des montagnes, dont notre esprit ne peut emporter tout le grandiose avec lui. Nous le voyons et nous l'apprécions au moment même où nous le contemplons ; mais, lorsque nous nous éloignons, l'image qui en reste dans notre esprit est moindre que la réalité ; et lorsque nous revoyons les mêmes images, de quelque côté que nous les contemplions, elles nous paraissent plus grandes qu'elles ne nous l'avaient paru auparavant, parce qu'elles dépassent l'idée quien est restée dans notre esprit. Il en est ainsi de la sainte Vierge. Du moment que nous cessons d'arrêter nos regards sur elle dans nos profondes méditations, l'idée que nous en avons est moindre qu'elle ne devrait être. Nous ne lui rendons jamais justice, si ce n'est quand nous la contemplons. Peut-être en est-il ainsi de toutes les grandes œuvres de Dieu, comme nous savons qu'il en est ainsi de Dieu luimême.
{Au pied de la Croix, pp. 447,-454.)