NOUS SOMMES TROP HEUREUX
La vie, la terre et le monde abondent en joies jusqu'à en déborder; le bonheur rayonne sur toute la terre et l'illumine de ses joyeuses clartés, comme le soleil quand, du haut d'un ciel sans nuages, il étend sa lumière dorée sur les collines et les vallées, les campagnes et la mer. Nous sommes trop heureux ; notre bonheur nous suit à travers la vie, il nous est prodigué avec tant de surabondance qu'à peine pouvons-nous nous désenchanter et parvenir à une juste appréciation de ce monde passager. Comment compter les mille transformations de nos joies? A peine saurions-nous les classer suivant leurs divers genres, nous pouvons les appeler des légions ; elles s'échappent en sources abondantes du pied du trône de Dieu, et, dans le même instant, vont électriser des million? d'âmes sur toute la surface de la terre. L/homine du monde le plus malheureux compte encore chaque jour, entre le lever et le coucher du soleil, plus de satisfactions que de peines ; rarement il consentirait à changer son moi pour celui d'un autre ; plus rarement encore à renoncer tout à fait au plaisir de vivre. Combien donc est grand notre Créateur, puisque, dans le monde qu'il a fait, la vie en elle même a des charmes assez puissants pour nous faire supporter toutes les misères qui nous peuvent accabler ?
(Le Créateur et la Créature, p. 243).