LE PURGATOIRE
Nous avons vu l'Amour, et il était penché sur le purgatoire, sur le filet qui paraissait prêt à se rompre, tant était merveilleusement abondante la pèche d'âmes infortunées qu'il avait prises. Marie était émue sur son trône ; les Saints remplissaient le ciel de leurs intercessions ; les Anges montaient et descendaient sans relâche ; sur la terre les cloches annonçaient partout la sainte messe ; des chapelets se récitaient de toute part ; des milliers de communions étaient le prix d'innombrables indulgences ; les aumônes coulaient dans la main du pauvre ; des pénitences et des pèlerinages étaient accomplis : car l'Amour divin pressait vivement les Anges, les Saints, les hommes de lui faire violence, tandis que Jésus prodiguait les mérites de son adorable sacrifice de chaque jour et les abondants trésors de son précieux sang. Notre dernier regard sur l'Amour nous l'a fait voir abrégeant avec impatience le temps de souffrances marqué pour les âmes coupables. Et le ciel et la terre étaient dans la stupeur, comme à l'approche de quelque grande catastrophe, parce que Dieu lui même semblait vouloir, par des miséricordes plus promptes, mettre fin à cette dernière, grande et parfaite invention de son amour créateur : « les peines de ce feu purifiant que lésâmes supportent avec calme et résignation et où elles retrouvent leur beauté perdue. »
(Le Créateur et la Créature, pp. 284-285.)
350 ESPRIT DU i\ FABEH.
Le Dante s'est plu à exposer celte doctrine d'une manière brève, mais extrêmement touchante, dans la magnifique scène où il se représente errant avec Virgile dans les espaces du purgatoire. Le poëte se sent tout à coup ébloui à la vue éclatante d'un ange qui traverse la mer, et fait avancer une barque chargée de nouvelles âmes destinées au purgatoire. Et cet esquif avance si légèrement sur les eaux, qu'il en effleure à peine la surface, tandis que les âmes qui, depuis quelques instants, viennent de laisser derrière elles la vie, la terre et le jugement, chantent, avec un sentiment de tristesse mêlée de joie, le psaume : In exilu Israël de JEgypto. C'est certainement là une des belles conceptions du Dante ; et, comme il était théologien en même temps que poëte, nous avons cru devoir le citer ici, afin de faire voir sous quel point de vue les hommes doués d'une intelligence supérieure envisageaient le purgatoire dès le quatorzième siècle.
(Tout pour Jésus, p. 371.)
L'âme entre dans le purgatoire, les yeux éblouis et l'esprit doucement consolé par la face de Jésus, dont elle vient de voir la sainte humanité pour la première fois dans le jugement particulier qu'elle a subi. Cette vision pénètre avec l'âme dans sa nouvelle prison, elle en dissipe l'horreur, et, semblable à la pluie de rayons argentés que répand la lune, les regards de Jésus percent de leur douce lumière cette nuit horrible. Au milieu de cette mer de feu, l'âme, soutenue par une telle image, résiste à tout. Dès qu'à la vue de son Dieu elle a aperçu combien elle est indigne d'entrer dans le ciel, elle s'envole par un essor volontaire vers le purgatoire, comme une colombe qui va chercher son nid dans l'épaisseur de la forêt. Il n'est pas nécessaire que des anges la plongent dans ce lieu de purification. Le libre culte de la pureté de Dieu l'y conduit.
(Tout pour Jésus, pp. 359, 360,)