‹ Esprit, maximes, et principes /Chapitre 10 sur 13 · HT · texte numérisé non relu

HT

Jl U veux cerner de vivre ! mais je

voudrois bien savoir si tu as commencé.

Quoi : tu fus pheé sur la terre pour

n'y rien faire ! Le ciel ne t'impose- t* il

point avec la vie une tâcke pour la

remplir ? Si tu as fait ta journée avant

ie soir , repose-toi le reste du jour ; tu

le peux : mais voyons ton ouvrage. Quelle

réponse tiens- tu prête au juge suprême

qui te demandera compte de ton temps ;

Malheureux ! trouve- moi ce juite 'qui se

yame d'avoir assez vécu ; eue j'apprenne

de lui comment il faut avoir porté la

vie , pour erre en droit de la quliter.

Tu comptes les maux de l'humanité f

£t la dis ; la vie est un mal. Eàt-çe

à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers ; et peux tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident ? La vie pas- I sible de l'homme n'est rien , et ne regarde qu'un corps dont il sera bien tôt délivré ; mais sa vie active et morale , qui doit influer sur tout son être , consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère , et un bien pour l'honnête homme infortuné : car ce n'est pas une modification passagère , mais son rapport avec son objet , qui la rend bonne ou mauvaise, r Tu t'ennuies de vivre , et tu dis : la vie est un mal. Tôt ou tard tu seras consolé , et tu diras : la vie est un bien. Tu diras plus vrai , sans mieux raisonner ; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui ; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton ame qu'est tout le mal , corrige tes' affections

Diverses. 3tç

iéréglées , et ne brûle pas ta maison pour a'avoir pas la peine de la ranger.

Ne dis plus que c'est un mal pour toi de vivre , puisqu'il dépend de tci seul que ce soit un bien ; et que , si c'est ' un mal d'avoir vécu , c'dst une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir ; car autant vaudroit-il dire qu'il t'est permis de n'être pas homme , qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être , et de tromper ta destination.

Le suicide est une mort furtive et honteuse. C'est un vol tait au genre humain. Avant de le quitter , rends-lui ce qu'il a

fait pour toi ; mais je ne tiens à

rien : je suis inutile au monde .... Philosophe d'un jour î ignores-tu que tu ne saurois faire un pas sur la terre , sans trouver quelque devoir à remplir , et que tout homme est utile à l'humanité , par cela seul qu'il existe ?

Insensé ! s'il te reste au fond du cœut le

3ï6 Maximes

moindre sentiment de vertu , viens , mit je t'apprenne à aimer la vie. Chaque foi que tu seras tenté d'en sortir , dis en toi même : que je fasse encore une bonm a&ion avant que de mourir ; puis va chercher quelque indigent à secourir ,1 quelque infortuné à consoler , quelquef opprimé à défendre. Si cette considération te retient aujourd'hui , elle te retiendra encore demain , après-demain , toute la vie. Si elle ne te retient pas, meurs ; tu n'es qu'un méchant.

Le droit de propriété n'étant que de convention et d'institution humaine , tout homme peut , à son gré , disposer de ce qu'il possède : mais il n'en est pas ds même des dons essentiels de la nature, tels que la vie et la liberté , dont il est permis à chacun de jouir, et dont il est 2u moins douteux qu'on ait droit de se dépouiller : en s'ôtsnt l'une , on dégrada son être ; en s'ôtant l'autre , on l'anéantit autant qu'il çst en soi*

Diverses.

Des Adversités.

ÏSLj A raison veut qu'on supporte patiemment l'adversité ; qu'on n'en aggrave pas Jle poids par des plaintes inutiles ; qu'on ■ n'estime pas les choses humaines au-delà !<le leur prix ; qu'on n'épuise pas , à pleurer ses maux , les forces qu'on a pour les adoucir ; et qu'enfin l'on songe quelquefois qu'il est impossible à l'homme deprévoir l'avenir , et de se connoître assez luimême , pour savoir si ce qui lui arrive est un bien ou un mal pour lui. C'est ainsi que se comportera l'homme judicieux et tempérant , en proie à la mauvaise fortune. Il tâchera de mettre à profit ses revers même , comme on joueur prudent cherche à tirer parti d'un mauvais point que le hasard lui amène ; et sans se lamenter comme un enfant qui tombe et pleure auprès de la pierre qui l'a frappé ^ il saura porter , s n le faut , un fer sahs-j

5iS Maximes

taire à sa blessure , et la faîre saîgttd

pour la guér-r.

Heureux celui qui sait quitter l'état qui v le quitte , et rester homme en dépit dut sort l Qu'on loue tant qu'on voudra ce! roi vaincu , qui veut s'enterrer en furieux sous les débris de son trône ; je le méprise , je vois qu'il n'existe que par sa couronne , et qu'il n'est rien du tout , s'il n'est roi : mais celui qui la perd et s'en passe , est alors au-dessus d'elle. Du rang de roi , qu'un lâche , un méchant , un fou peut remplir comme un autre , il monte à l'état d'homme , que si peu d'hommes savent remplir ; alors il triomphe de la fortune ; il la brave ; il ne doit rien qu'à lui seul ; et quand il ne lui reste à montrée que lui » il n'est point nul ; il est quelque chose. Ouï , j'aime mieux cent fois le roi de Syracuse , maure d'école à Corinthe , et le roi de Macédoine , greffier à Rome, qu'un malheurenx Tarquin , ne sachant que devenir , s'il ne règne pas ; que Thé-

Diverses. 319

ritîer et le fils d'un roi des rois*, jouet de quiconque ose insulter à sa misère , errant de cour en cour , cherchant par tout des secours , et trouvant par tout des affronts , faute de savoir faire autre chose , qu'un métier qui n'est plus en son pouvoir.

De l'Amour de la Patrie.

JL*'Amour de la patrie est le moyen le plus efficace qu'il faille employer pour apprendre aux citoyens à être bons et vertueux, c'est-à-dire , à conformer en tout leur volonté particulière à la volonté générale , à la raison publique , à 1a loi du devoir. En effet , c'est par cet amour de la patrie , qu'ont été produits les plus grands prodiges de vertu.

Ce sentiment doux et vif , qui joint la force de l'amour - propre à toute la

* Vonone , fils de Phraate , roi des Parthes.

Page 1