‹ Esprit, maximes, et principes /Chapitre 4 sur 13 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

De la Conscience.

JL L existe pour toute l'espèce humaine une règle antérieure à l'opinion. C'est à l'inflexible direction de cette règle , que se doivent rapporter toutes les autres. Elle juge le préjugé même ; et ce n'est qu'autant que l'estime des hommes s'accorde avec elle, que cette estime doit faire autorité pour nous.

La conscience est le plus éclairé des philosophes. On n'a pas besoin de savoir les offices de Ciceron , pour être homme de bien ; et la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que c'est gue l'honnêteté.

$î Maximes

Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nousmêmes. S'il est vrai que le bien soit bien , il doit l'être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres ; et le premier prix de la justice est de sentir qu'on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature , l'homme ne sauroit être sain d'esprit, ni bien constitué qu'autant qu'il est bon. Si elle ne l'est pas , et que l'homme soit méchant naturellement , la bonté n'est en lui qu'un vice contre nature ; un homme inhumain seroit un animal aussi dépravé, qu'un loup pitoyable ; et la vertu seule nous laisseroit des remords.

Rentrons en nous-siêmes ; examinons , tout intérêt personnel à part , à quoi nos penchans nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus , celui des tourmens ou du bonheur d'autrut ? Qu'est-ce qui nous est pius doux à faire , et nous laisse une irapression plus agréable après l'avoir fait , d'un acte de bienfaisance ou d'un acte de

mé anceté

Diverses. 33

méchanceté ? Pour qui vous intéressez-vous sur vos théâtres ? Est - ce aux forfaits que vous prenez plaisir ? est-ce à leurs auteurs punb que vous donnez des larmes r" Tout nous est indifférent , dites-vous , hors notre intérêt ; et, tout au contraire , les douceurs de l'amitié, de l'humanité nous consolent dans nos peines ; et même , dans nos plaisirs nous serions trop seuls , trop misérables , si nous n'avions avec qui les partager. S'il n'y a rien de morale dans le cœur de Thomme, d*oîi lui viennent donc ces transports d'admiration pour les actions héroïques , ces ravissemens d'amour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu , quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé ? Pourquoi voudrois-je être Caton qui déchire ses entrailles , plutôt que César triomphant ? ôtez de nos cœurs cet amour du beau , vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son ame étroite ces sentimens délicieux ; celui qui , à force de se concert , lomc L > p

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trer au dedans de lui , vient à bout d« n'aimer que lui-même , n'a plus de transports ; son cœur glacé ne palpite plus de joie; un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux ; il ne jouit plus de rien: le malheureux ne sent plus, ne vit plus; il est déjà mort.

Mais quel que soit le nombre des médians sur la terre , il est peu de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles , hors leur intérêt, atout ce qui est juste et bon. L'iniquité ne plaît qu'autant qu'on en profite ; dans tout le reste on veut que l'innocent soit protégé. Voit- on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence et d'injustice ? à l'instant un mouvement de colère et d'indignation s'élève au fond du cœur , et nous porte à prendre la défense de l'opprimé. Au contraire ,si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux , quelle admiration , quel amour il nous inspire ! Qui est-ce qui ne se dit pas * je voudrais en avoir fait autant ? Il nous

Diverses. 3ç

importe assurément fort peu qu'un homme ait été méchant ou juste , il y a deux mille ans ; et cependant le même intérêt nous affecte dans l'histoire ancienne, que si tout cela s'étoit passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina ? Aije peur d'être sa victime * Fourquoi donc ai- je de lui la même horreur , que s'il étoit mon contemporain ? Nous ne haïssons pas seulement les méchans parce qu'ils nous nuisent , mais parce qu'ils sont médians. Non-seulement nous voulons être heureux , nous voulons aussi le bonheur d'autrui ; et quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre , il l'augmente. Enfin , l'on a , malgré soi, pitié des infortunés ; quand on est témoin de leur mal , on en souffre. Les plus pervers ne «auroient perdre tout- à- fait ce penchant : souvent il les met en contradiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passans , couvre encore la nudité du pauvre ; et le plus

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féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance.

Le premier cte tous les soins est celui de soi-même ; cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu'en faisant notre bien aux dépens d'autrui , nous faisons mal ! Nous croyons suivre l'impulsion de la nature , et nous lui résistons ; en écoutant ce qu'elle dit à nos sens , nous méprisons ce qu'elle dit à nos cœurs ; l'être actif obéit , l'être passif commande. La conscience est la voix de l'ame ; les passions sont la voix du corps : est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent , et alors lequel faut-il écouter? Trop souvent la raison nous trompe ; nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser, mais la conscience ne trompe jamais ; elle est le vrai guide de l'homme ; elle est à l'ame ce que l'instinct est au corps ; qui la suit , obéit à la nature et ne craint . point de s'égarer.

Conscience ! conscience ! instinct divin ,

Diverses, 57

Immortelle et céleste vois , guide assuré d'un être ignorant et borné , mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal , qui rends l'homme semblable à Dieu ; c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions .; sans toi , je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes , que le triste privilège , de m'égarer d'erreurs en .erreurs , à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principes.

Mais ce n'est pas assez que ce guide existe ; il faut savoir le reconnoltre et le suivre. S'il parle à tous les cœurs , pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent i Eh ! c'est qu'elle nous parle la langue de la nature <aue tout nous a fait oublier. La conscience est timide ; elle aime la retraite et la paix ; 2e monde et le bruit l'épouvantent } les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels -ennemis : elle fuit ou se tait devant eux ; leur voix bruyante étouffe la sienne , et l'empêche de se faire entendre ;

d iij

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le fanatisme ose la contrefaire et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être éconduke ; elle ne nous parle plus ; elle ne nous répond plus ; et après de si long mépris pour elle , il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta de la bannir.

Jetez les veux sur toutes les nations du inonde ; parcourez toutes les histoires ; parmi tant de cultes inhumains et bizarres , parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez par tout les mêmes idées de justice et d'honnêteté , par-tout les mêmes notions du bien et du mal. Le vice , armé d'une autorité sacrée , descendoit en vain du séjour étemel ; l'instinct moral le repoussoit du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter , on admiroit la continence de Xcnocrate ; la chaste Lucrèce adoroit l'impudique Vénus ; l'intrépide romain sacriiïoi: à la peur ; il invoquoit le Dieu qui mutila son père , et mourait sans murmure de

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la main du sien : les plus méprisables divinités furent servies par les pîus grands hommes. La sainte voix delà nature, plus forte que celle des dieux, se faisoit respecter sur la terre , et sembloit reléguer dans le Ciel le crime avec les coupables.

Du système moral , formé par le double rapport , à soi-même et à ses semblables , naît l'impulsion de la conscience. Connaître le bien , ce n'est pas l'aimer ; l'homme n'en a pas la connoissance innée:"' mais si- tôt que sa raison le lui fait ccnnoître , sa conscience le porte à l'aimer : c'est ce sentiment qui est inné. ji

Par la raison seule , indépendamment de la conscience , on ne peut établir aucune loi naturelle ; et tout le droit de la nature n'est qu'une chimère , s'il n'est fondé sur un besoin naturel au cœur humain. Le précepte même d'agir avec autrui comme nous voulons qu'on agisse avec nous , n'a de vrai fondement que la conscience et le sentiment. Car cm est la raison pré-

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cise d'agir , étant moi , comme si j'étois un autre , sur-tout quand je suis moralement sûr de ne jamais me trouver dans le même cas ? Et qui me répondra qu'en suivant bien fidèlement cette maxime , j'obtiendrai qu'on la suive de même avec moi? Le méchant tire avantage de la probité du juste et de sa propre injustice ; il est bien aise que tout le monde soit juste , excepté lui. Cet accord-là , quoi qu'on en dise , n'est pas fort avantageux aux gens de bien. Mais quand la force d'une ame expansive m'identifie avec mon semblable , et que je me sens , pour ainsi dire , en lui , c'est pour ne pas souffrir , que je ne veux pas qu'il souffre ; je m'intéresse à lui pour l'amour de moi ; et la raison du précepte est dans la nature elle-même , qui m'inspire le désir de mon bien- être , en quelque lieu que je me sente exister. D'où je conclus qu'il n'est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seule ; ils ont une base plus

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solide et plus sûre. L'amour des 'hommes V •dérivé de l'amour de soi , est îe principe de la justice humaine. Le sommaire de toute la morale est donné dans l'Evangile par celui de la loi. *

Les loix éternelles de la nature et de Fordre tiennent lieu de loi positive au sage ; elles sont écrites au fond de son cœur çsar la conscience et par la raison ; c'est à celles là qu'il doit s'asservir pour être libre ; et il n'y a d'esclave que celui qui fait mal ,* car il le fait toujours malgré lut. La liberté «'est dans aucune forme de Gouvernement ; elle est dans le cœur de Thomme libre ; il la porte par-tout avec lui. L'homme vil porte par- tout la servitude. L'un seroit esclave à Genève , et l'autre libre à Paris. ■*

Justice et vérité , voilà les premiers devoirs de l'homme : humanité t patrie , voilà ses premières affections. Toutes les fois <\àQ des ménagemens particuliers lui font ' changer cet ordre , il est coupable.

Du Bonheur.

3-â E bonheur parfait n'est pas sur la terre ; mais le plus grand des malheurs , et celui qu'on peut toujours éviter } est d'être malheureux par sa faute.

Il n'y a point de route plus sure pour aller au bonheur , que celle de la vertu. Si l'on y parvient , il est plus pur , plus solide , et plus doux par elle. Si on le manque , elle seule peut en dédommager.

Laissons dire les médians , qui montrent îeur fortune et cachent leur cœur ; et soyons sûrs que, s'il est un seul exemple du bonheur sur la terre , il se trouve dans

un homme de bien.

Si d'abord la multitude et la variété «des amusemens paroissent contribuer au bonheur , si l'uniformité d'une vie égals paroît d'abord ennuyeuse ; en y regar«.

Diverses. 43

«3 a m mîeux , on trouve , au contraire, que la plus douce habitude de l'ame consiste dans une modération de jouissance , qui laisse peu de prise au désir et au dégoût. L'inquiétude des désirs produit la curiosité , l'inconstance ; le vuide des turbulens plaisirs produit l'ennui.

Il faut être heureux , c'est la fin de tout * être sensible ; c'est le premier désir que nous imprima la nature , et le seul qui ne nous quitte jamais. Mais où est le , bonheur ? Qui le sait ? Chacun le cherche , et nul ne le trouve. On use la vie à le poursuivre , et l'on meurt sans l'avoir atteint.

Tant que nous ignorons ce que nous devons faire , la sagesse consiste dans l'inaction. C'est de toutes les maximes celle dont l'homme a le plus grand "besoin , et celle qu'il sait le moins suivre. Chercher le bonheur sans savoir où î est , c'est courir autant de risques contraires , qu'il y a de routss pour s'égarer,

Mais il n'appartient pas à tout le monde de savoir ne point agir. Dans l'inquiétude où nous tient l'ardeur du bien-être 9 nous aimons mieux nous tromper à le poursuivre , que de ne rien faire pour le chercher ; et sortis une fois de la place où nous pouvions le connoître , nous n'y savons plus revenir.

La source du bonheur n'est toute entière ni dans l'objet désiré , ni dans le cceor qui le possède ; mais dans le rapport de i'un et de L'autre : et comme tous les objets dsnos désirs ne sont pas propres à produire la félicité , tous les états du cœur ne son: pas propres à la sentir. Si l'ame la plus pure ne sumr pas seule à son propre bonheur , il est plus sûr encore que toutes les délices de la terre ne sauroient faire celai d'un cœur dépravé : car il y a , des deux cotés , une préparation nécessaire , un certain concours , dont résulte ce précieux sentiment , recherché de tout être sensible >

«t toujours ignoré du faux sage , qui s'ar-

ïccô

Divers e!; 4Ç

tète au plaisir du moment, faute déconcentre un bonheur durable.

Que serviroic donc d'acquérir un de ces avantages aux dépens de l'autre , de gagner au-dehors pour perdre encore plus au-dedans , et de se procurer les moyens d'être heureux en perdant l'art de les employer ? Ne vaut-il pas mieux encore , si l'on ne peut avoir qu'un des deux , sacrifier celui que le sort peut nous rendre , à celui qu'on ne recouvre point quand on l'a perdu ?

Voulez-vous vivre heureux et sage ? n'at-' tachez votre cœur qu'à la beauté qui ne périt point ; que votre condition borne vos désirs ; que vos devoirs aillent avant vos penchans ; étendez la loi de la nécessité aux choses morales ; apprenez à perdre ce qui peut vous être enlevé : apprenez à tout quitter quand la vertu l'ordonne . à vous mettre au-dessus des événemens , à détacher votre cœur sans qu'ils le déchirent * à être courageux dans l'adversité , afin de n'être jamais misérable 'r à être ferme Tome /. »

dans votre devoir , afin de n'être jamais criminel Alors vous serez heureux malgré la fortune , et sage malgré les passions. Alors vous trouverez dans la possession même des biens fragiles , une volupté que rien ne pourra troubler ; vous les posséderez sans qu'ils vous possèdent , et vous sentirez que l'homme , à qui tout échappe , ne jouit que de ce qu'il sait perdre. Vous n'aurez point , il est vrai , l'illusion des plaisirs imaginaires ; vous n'aurez point aussi les douleurs qui en sont le fruit ; vous gagnerez beaucoup à cet échange ; car ces douleurs sont fréquentes et réelles , et ces plaisirs sont rares et vains. Vainqueur de tant d'opinions trompeuses , vous le serez encore de celle qui donne un si grand prix à la vie. Vous passerez la vôtre tans trouble , et la terminerez sans effroi : vous vous en détacherez comme de toutes choses. Que d'autres , saisis d'horreur , pensent , en la quittant , cesser d'être ; instruit de votre néant , vous croirez cora-

Diverses. jçf

mencer : la mort est la fin de la vie du méchant , et le commencement de celle du juste.

Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines ; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances ; voilà la différence commune à tous. La1 félicité de l'homme ici bas n'est donc qu'un état négatif; on doit la mesurer par la moindre quantité des maux qu'il souffre, j

Tout sentiment de peine est inséparable du désir de s'en délivrer : toute idée de plaisir est inséparable du désir d'en jouir : tout désir suppose privation ; et toutes les privations qu'on sent sont pénibles : c'est donc dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés , que consiste notre misère. Un être sensible , donc les facultés égaleraient les désirs , seroit un être absolument heureu*.

En quoi donc consiste la sagesse humaine, oa la route du vrai bonheur ? Ce n'est pas

'$ Maximes

précisément à diminuer nos désirs ; car s'ils étoient au-dessus de notre puissance , une partie de nos facultés resteroit oisive » et nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n'est pas non plus à étendre nos facultés ; car si nos désirs s'étendoient à I3. fois en plus grand rapport , nous n'en deviendrions que plus misérables ; mais c'est à diminuer l'excès des désirs sur les facultés , et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C'est alors seule-; ment que toutes les forces étant en action i l'ame cependant restera paisible , et que l'homme se trouvera bien ordonné.

Plus l'homme est resté près de sa condition naturelle , plus la différence de ses facultés à ses désirs est petite , et moins par conséquent il est éloigné d'être heu~ reux. Il n'est jamais moins misérable ,' que quand il paroît dépourvu de tout : car la misère ne consiste pas dans la privation des choses , mais dans le besoin qui s'en £ait sentir.

Diverses. 49

Le monde réel a ses bornes : le monde imaginaire est infini. Ne pouvant élargir Van , rétrécissons l'autre j car c'est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force , la santé , le bon tésnoignage de soi » tous les biens de cette vie sont dans l'opinion ; otez les douleurs du corps et les remords de la conscience , tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun , dira-ton : j'en conviens ; mais l'application pratique n'en est pas commune; et c'est uniquement de la pratique qu'il s'agit ici.

Les grands besoins , disoît Favorin , naissent des grands biens ; et souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on 'manque, est de s'oter celles qu'on a. C'est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur , que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudroit que vivre , vivroit heureux.

La prévoyance qui nous porte sans cesse

£ lij

ço Maximes

au-de-îà de nous , et souvent nous place oS nous n'atriverons point, est la véritable source de nos maux et de nos misères. Quelle manie à un être aussi passager que l'homme , de rega?der toujours dans un avenir qui vient si rarement , et de négliger le présent dont il est sûr 1 Manie d'autant plus funeste , qu'elle augmente incessan> ment avec l'âge , et que les vieillards , toujours défians , prévoyans , avares , aiment mieux se refuser le nécessaire , que d'en manquer dans cent ans. Ainsi nous tenons à tout ; nous nous accrochons à tout ; nous n'existons plus où nous sommes ; nous n'existons qu'où nous ne sommes pas; les temps , les lieux , les hommes , les choses , tout ce qui est , tout ce qui sera , importe à chacun de nods ; notre individu n'est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s'étend , pour ainsi dire , sur la terre entière , et devient sensible sur toute cette grande surface. Est il étonnant que nos maux se multiplient dans

Diverses. ^i

tous les points par où l'on peut nous blesser ? Que de princes se désolent pour la perte d'un pays qu'ils n'ont jamais vu ? Que de marchands il suffit de toucher aux Indes , pour, les faire crier à Paris ! O homme ! resserre ton existence au-dedans de toi , et tu ne seras plus malheureux.

Nous jugeons trop du bonheur sur les ap-"' parences ; nous le supposons où il est le moins ; nous le cherchons où il ne sauroit être : la gaieté n'en est qu'un signe trèséquivoque. Un homme gai n'est souvent qu'un infortuné , qui cherche à donner le change aux autres , et à s'étourdir lui-même. Le vrai contentement n'est ni gai , ni folâtre. Jaloux d'un sentiment si doux , en le goûtant on y pense , on le savoure , on craint de l'évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère , et ne rit guère ; il resserre , pour ainsi dire , le bonheur autour de son ceeur. -i La félicité des sens est passagère. L'état habituel du cœur y perd toujours. On jouit

ê iv

çî Maximes

plus par l'espérance , qu'on ne jouira jamais en réalité. L'imagination , qui pare ce qu'on désire , l'abandonne dans la possession. Hors le seul être existant par lui-même , il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas. Tout ce qui tient à l'homme se sent de sa caducité ; tout est fini , tout est passager dans la vie humaine ; et quand l'état qui nous rend heureux dureroit sans cesse , î'habitude d'en jouir nous en ôteroit le goût. Si rien ne change au dehors , le cœur change ; le bonheur nous quitte , ou nous le quittons.

C'est de nos affections , bien plus que de nos besoins , que naît le trouble de notre vie. Nos désirs sont étendus , notre force est presque nulle. L'homme tient par ses vœux à mille choses , et par lui-même il ne tient à rien , pas même à sa propre vie : plus il augmente ses attachemens , plus il multiplie ses peines.

Quelque étroites que soient les bornes du cœur , on n'est point malheureux tant

Diverses. ^

qu'on s'y renferme : on ne Test que quand on veut les passer. On l'est quand , dans ses désirs insensés , on met au rang des possibles ce qui ne Test pas ; on l'est quand on oublie son état d'homme , pour s'en forger d'imaginaires , desquels on retombe toujours dans le sien. Les seuls biens dont la privation coûte , sont ceux auxquels on croit avoir droit. L'évidente impossibilité de les obtenir en détache ; les souhaits sans espoir ne tourmentent point. Un gueux n'est point tourmenté du désir d'être Roi; un Roi ne veut être Dieu , que quand il croit n'être plus homme.

Celui qui pourroit tout , sans être Dieu , seroit une misérable créature ; il seroit privé du plaisir de désirer : toute autre privation seroit plus supportable. D'où il suit , que tout prince qui aspire au despotisme, aspire à l'honneur de mourir d'ennui. Dans tous les Royaumes du monde , cherchezvous l'homme le plus ennuyé du pays :

allez toujours directement au Souverain , Tome L e v

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surtout s'il est très-absolu. C'est bien la peine de faire tant de misérables ! Ne sauroir-il s'ennuyer à moindres frais ?

Je ne conçois pas que celui qui n'a besoin de rien , puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n'aime rien , puisse être heureux.

Un état permanent est-il fait pour l'homme ? Non ; quand on a tout acquis , il faut perdre ; ne fût-ce que le plaisir de la possession qui s'use avec elle.

On a du plaisir quand on en veut avoir: c'est l'opinion seule qui rend tout difficile , qui chasse le bonheur devant nous ; et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de le paroître. L'homme de goût , et vraiment voluptueux , n'a que faire des richesses ; il lui suffit d'être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire , s'il arrache de son cœur les biens de l'opinion , est assez riche : c'est Yaurea Mediocritas d'Horace. Gens à coffre-fort , cherchez donc quel-

Diverses. 5^

qu'autre emploi de votre opulence ; car pour le plaisir , elle n'est bonne à rien.

Les plaisirs bruyans sont le vain et stérile bonheur des gens qui ne sentent rien , et qui croient qu'itourdir sa vie , c'est en jouir.

L'ennui d'être toujours à son aise est enfin Le pire de tous ; et l'art d'assaisonner les plaisirs , n'est en effet que celui d'en être avare.

Tout l'art qu'emploie une atne sage pour donner du prix aux moindres choses , est de les refuser vingt fois pour en jouir 4 et c'est ainsi qu'elle se conserve toujours son premier ressort , que son goût ffîe s'use point , et qu'en accoutumant sans cesse ses passions à l'obéissance , et ses désirs à plier sous la règle , elle reste maîtresse d'elle-même , tranquille et heureuse.

S'abstenir pour jouir , c'est la philosophie du sage , c'est Tépicurisra^e de la raison.

La vie es! courte ; c'est donc tint

£ vj

raison d'en user jusqu'au bout , et de dispenser avec art sa durée , afin d'en tirer le meilleur parti qu'il est possible. Si un jour de satiété nous ôte un an de jouissance , c'est une mauvaise philosophie , d'aller toujours jusqu'où le désir nous mène , sans considérer si nous ne serons point plutôt au bout de nos facultés que de notre carrière , et si notre cœur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces vulgaires épicuriens , pour ne vouloir jamais perdre une occasion , les perdent toutes ; et toujours ennuyés au sein des plaisirs , n'en savent jamais trouver aucun. Ils prodiguent le temps qu'ils pensent économiser , et se ruinent , comme les avares, par ne savoir rien perdre à propos.

Tous ces gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine, doivent leur dégoût a leurs vices , et ne perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir. Les

soins, les travaux , la retraite deviennent

Diverses. 57

des amusemens par l'art de les diriger. En un mot , une ame saine peut donner du goût à des occupations communes , comme la santé du corps fait trouver bons les alimens les plus simples. j

La vie humaine a d'autres plaisirs > quand ceux de la jeunesse lui manquent , et qu'il n'est plus temps de se faire une occupation de ses désirs. Il faut alors se borner prudemment aux goûts dont on peut jouir. En courant vainement après les plaisirs qui fuient , on s'ôte encore ceux qui nous sont laissés. Changeons de goûts avec les années ; ne déplaçons pas plus les âges que les saisons ; il faut être soi dans tous les temps , et ne peint lutter contre la nature : ces vains efforts usent la vie , et nous empêchent d'en user.

Tout ce qui tient aux sens et n'est pas nécessaire à la vie > change de nature aussi-tôt qu'il tourne en habitude, Il cesse d'être un plaisir en devenant un besoin; c'est à U fois une chaîne qu'on se donne ,

ij8 Maximes

et une jouissance dont on se prive.

Prévenir toujours les désirs , n'est pas l'art de les contenter , mais de les éteindre.

Voulez-vous dégager les plaisirs de leurs peines ? Otez-en l'exclusion. Plus vous les laisserez communs aux hommes , plus vous les goûterez toujours purs. En un mot , les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Ceux qu'on veut avoir à soi seul , on ne les a plus.

Dans l'incertitude de la vie humaine , évitons sur-tout la fausse prudence d'immoler le présent à l'avenir : c'est souvent immoler ce qui est , à ce qui ne sera point. L'homme doit se rendre heureux dans tous les âges , de peur qu'après bien des soins , il ne meure avant de l'avoir été. Si l'imprudente jeunesse se trompe , ce n'est pas en ce qu'elle veut jouir -, c'est en ce qu'elle cherche la jouissance oh elle n est point , et qu'en s'apprêtant un avenir misérable , elle ne sait pas même user du moment présent.

Diverses. 59

L'homme n'a guère de maux que ceur qu'il s'est donnés lui-même ; ec ce n'est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. La nature nous fait payer cher le mépris que nous faisons de ses leçons.

C'est l'abus de nos facultés qui nous rend malheureux et méchans. Nos chagrins , nos soucis , nos peines nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage ; et le mal physique ne seroit rien , sans nos vices qui nous l'ont rendu sensible. N'est-ce pas pour nous J conserver , que la nature nous fait sentir nos besoins ? La douleur du corps n'estelle pas un signe que la machine se dérange , et un avertissement d'y pourvoir ? La mort... les méchans n'empoisonnent- ils pas leur vie et la nôtre ? Qui est-ce qui voudroit toujours vivre? La mort est le remède aux maux que vous vous faites ; la nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l'homme vivant dans la

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simplicité primitive est sujet à peu de maux! II vit presque sans maladies ainsi que sans passions , et ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent , ses misères la lui rendent désirable : dès-lors elle n'est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d'être ce que nous sommes , nous n'aurions point à déplorer notre sort ; mais pour chercher un bien-être imaginaire , nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s'attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée » on la veut rétablir par des remèdes ; au mal qu'on sent , on ajoute celui qu'on craint ; la prévoyance de la mort la rend horrible et l'accélère ; plus on la veut fuir , plus on la sent ; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie , en murmurant contre la nature , des maux qu'on s'est faits en l'offensant.

Homme , ne cherche plus l'auteur du mal ; cet auteur , c'est toi-même* lï

Diverses. Ct

n'existe point d'autre mal que celui que ta fais ou que tu souffres; et l'un et l'autre te vient de toi. Le 'mal général ne peut cire que dans le désordre j et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier n'est que dans le sentiment de l'être qui souffre ; et ce sentiment , l'homme ne l'a pas reçu de la nature ; il se l'est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque , ayant peu réfléchi , n'a ni souvenir , ni prévoyance. Otez nos funestes progrès , ôtez nos erreurs et nos vices , otez l'ouvrage de l'homme ; et tout est bien.

Je ne vois pas qu'on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l'homme libre , perfectionné , par-tant corrompu. Quant aux maux physiques > si la matière sensible et impassible est une contradiction , comme il me le semble , ils sont inévitables dans tout système dont l'homme fait partie ; et alors il n'est pas question de savoir pourquoi l'homme n'est

€t Maximes

pas parfaitement heureux , mais pourquoi il existe. De plus , excepté la mort , qui n'est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder , la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. N'est-il pas vrai , par exemple , que la nature n'avoit point * rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons de six à sept étages , et que si les habitans de cette grande ville eussent été dispersés plus également , et plus légèrement logés , le dégât eût été beaucoup moindre , et peutêtre nul ? Tout eût fui au premier ébranlement , et on les eût vus le lendemain à vingt lieues delà , tout aussi gais que s'il n'étoit rien arrivé ; mais il faut rester , s'opiniâtrer autour des masures , s'exposer à de nouvelles secousses , parce que ce qu'on laisse vaut mieux que ce qu'on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre , pour vouloir prendre , l'un ses habits , l'autre ses papiers , l'autre ton argent î Ne sait* on pas que la personne

Diverses. 6j

iîe chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même , et que ce n'est presque pas la peine de la sauver , quand on a perdu tout le reste ?

e la Liberté.

. aj

seul

qui fait sa

volonté

est

celui

qui n'a pas besoin , pour la faire , de mettre les bras d'un autre au bout des siens ; d'où il suit , que le premier de tous les biens n'est pas l'autorité , mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut , et fait ce qui lui plaît.

La providence a fait l'homme libre , afin qu'il fît | non le mal , mais le bien par choix , en usant bien des facultés dont elle l'a doué : mais elle a tellement borné ses forces , que l'abus de la liberté qu'elle îui laisse , ne peut troubler l'ordre général. Le mal que l'homme fait , retombe sur ki , sans rien changer au système du

64 Maximes

monde , sans empêcher qne l'espèce humaine elle-même ne se conserve malgr< qu'elle en ait. Murmurer de ce que Dieu im l'empêche pas de faire le mal , c'est mur» murer de ce qu'il la fit d'une nature excellente ; de ce qu'il mit à ses actions U moralité qui les ennoblit ; de ce qu'il lu; donna droit à la vertu. La puissance dt vine pouvoit elle mettre de la contradiction dans notre nature , et donner le pris d'avoir bien fait à qui n'eut pas le pouvoir de mal faire ? Quoi ! pour empêche, l'homme d'être méchant , falloit-il le bor« fier à l'instinct et le faire bête ? Non , Dieu de mon ame , je ne te reprocherai jamais de l'avoir faite à ton image , afin) que je pusse être libre , bon et heureu* comme toi.

te

De la Vie.

Pi

l. Eu de gens , dit- on avec Erasme , voudroient renaître aux mêmes conditions

Diverses.

uru'ils ont vécu ; mais tel tient sa tfjliarchandise fort haute , qui en rabattroit beaucoup , s'il avoit quelque espoir de Conclure le marché. D'ailleurs , qui estîffie qui dit cela ? Des riches , peut-être i iissasiés des faux plaisirs , mais ignorant »iîs véritables ; toujours ennuyés de la »ji)ie , et toujours tremblant de la perdre : Meut-être des gens de lettres , de tous les . ordres d'hommes le plus sédentaire , le plus ' îal-sain , le plus réfléchissant , et par conuîquent le plus malheureux. Veut-on trouver & f es hommes de meilleure composition , ou liu moins communément plus sincères , et Lui , formant le plus grand nombre , doivent au moins pour cela être écoutés par ((référence ? Que l'on consulte un honiêt« bourgeois , qui aura passé une vie i'bscure et tranquille, sans projets et sans imbition ; un bon artisan , qui vit commodément de son métier ; un paysan même , non de France , où l'on prétend ]u'il faut les faire mourir de misère 9

66 Maximes

a6n qu'ils nous fassent vivre ; maïs d'ut pays libre. J'ose poser en fait , qu'il n'j a peut-être pas dans le haut Valais ui seul montagnard mécontent de sa vit presque automate , et qui n'acceptât volontiers , au lieu même du paradis, Il marché de renaître sans cesse , pou

végéter ainsi perpétuellement. Ces dirTè rences me font croire , que c'est souven! l'abus que nous faisons de la vie , qui nous la rend à charge ; et j'ai biei moins bonne opinion de ceux qui son fâchés d'avoir vécu , que de celui qu peut dire avec Caton : » je ne me repéra » point d'avoir vécu : car j'ai vécu d< m façon à pouvoir me rendre ce témoi< » gnage , que je ne suis pas né ei n vain «• Cela n'empêche pas que li sage ne puisse quelquefois déloger volon tairement , sans murmure et sans désespoir quand la nature ou la fortune lui porten bien distinctement l'ordre du départ.

Selon le cours ordinaire des choses

Diverses.' 67

de quelques maux que soit semée la via humaine , elle n'est pas , à tout prendre , un mauvais présent ; et si ce n'est pas toujours un mal de mourir, c'en est fort rarement un de vivre.

Vivre , ce n'est pas respirer , c'est agir ;

1 c'est faire usage de nos organes , de nos

1 sens , de nos facultés , de toutes les parties

ide nous-mêmes qui nous donnent le sen-

itiment de notre existence. L'homme qui

a le plus vécu f -n'est -pas celui qui a comp-

Ité le plus d'années, mais celui qui a le

iplus senti la vie. Tel s'est fait enterrer à

cent ans , qui mourut dès sa naissance.

11 eut gagné de mourir jeune ; au moin|i

eût-il vécu jusqu'à ce temps-là.

Quelque ingénieux que nous puissions litre à fomenter nos misères à force d« belles institutions , nous n'avons pu , jusqu'à présent, nous perfectionner au point |de nous rendre généralement la vie k charge , et de préférer le néant à notre rCxistence , sans quoi > le découragement

Maximes et le désespoir se seroient bientôt emparés du plus grand nombre , et le genr re humain n'eût pu subsister long- temps. Or , s'il est mieux pour nou* d'être que de n'être pas , c'en seroit assez pour justifier notre existence , quand même nous n'aurions aucun dédommagement à attendre des maux que nous avons à souffrir , et que ces maux seroient aussi grands que Ton nous les dépeint. Mais il est- difficile de trouver , sur ce sujet , de la bonne foi chez les hommes , et de bons calculs chez les philosophes ; parce que ceux-ci , dans la comparaison des biens et des maux , oublient toujours le doux sentiment de l'existence , indépendamment de toute autre sensation r et que la vanité de mépriser la moit engage les autres à calomnier la vie ; à- peu- près comme ces femmes qui , avec une robe tachée et des ciseaux , prétendent aimer mieux des trous que des taches.

. Si nous étions immortels, nous serions

des

Diverses. 69

des êtres très-misérables. Il est dur de mourir , sans doute ; mais il est doux d'espe'rer qu'on ne vivra pas toujours , et qu'une meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si l'on nous offroit l'immortalité sur la terre, qui est- ce qui voudroit accepter ce triste présent ? Quelle ressource , quel espoir , quelle consolation nous resteroit*il contre les rigueurs du sort , et contre les injustices des hommes ? L'ignorant qui ne 1 prévoit rien , sent peu le prix de la vie , et craint peu delà perdre ; l'homme éclairé ; voit des biens d'un plus grand prix qu'il i préfère à celui-là. Il n'y a que le demi- ! savoir et la fausse sagesse, qui , prolongeant I nos vues Jusqu'à la mort , et pas au-delà,' i en font pour nous le pire des maux. La |j nécessité de mourir n'est à l'homme sage 9 ï qu'une raison pour supporter les peines de la vie. Si Ton n'étoit pas sûr de la perdre i; une fois , elle coûteroit trop à conserver. Il y a des événemens qui nous frappent souvent plus ou moins, selon Us Tome L î

«?o Maximb-s

faces sous lesquelles on les considère , et qui perdent beaucoup de l'horreur qu'ils inspirent au premier aspect , quand on veut les examiner de près. La nature me confirme de jour en jour , qu'une mort accélérée n'est pas toujours un mal réel , et qu'elle peut passer quelquefois pour un bien relatif. De tant d'hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne , plusieurs, sans doute, ont évité de plus grands malheurs ; et malgré ce qu'une pareille description a de touchant , il n'est pas sûr qu'un seul de ces infortunés ait plus souffert , que si , selon le cours ordinaire des choses , il eût attendu dans de longues angoissses , la mort qui l'est venu surprendre. Est - il une fin plus triste que celle d'un mourant qu'on accable de soins inutiles , qu'un notaire et des héritiers ne laissent pas respirer , que les médecins assassinent dans son lit à leur aise , et à qui des prêtres barbares font avec art savourer la mort î four aïoi , je

Diverses. 71

vois par tout , que les maux aux quels rous assujettit la nature , sont beaucoup moins cruels que ceux que nous y ajoutons. J La grande erreur est de donner trop d'importance à la vie , comme si notre être en dépendoit , tt qu'après la mort on ne fût plus rien. Notre vie n'est rien aux yeux de Dieu ; elle n'est rien aux yeux de la raison : elle ne doit rien être aux nôtres , et quand nous laissons notre corps , nous ne faisons que poser un vêtement inr commode.

Tant qu'il nous est bon de vivre , nous le désirons fortement ; et il n'y a que le sentiment des maux extrêmes , qui puisse vaincre en nous ce désir : car nous avons tous reçu de la nature une très-grande horreur de la mort ; et cette horreur déguise à nos yeux les misères de la condition humaine. On supporte long temps une vie pénible et douloureuse , avant que de se résoudre à la quitter j mais quand une fois l'en-

7* Maximes

nui de vivre l'emporte sur l'horreur de mourir , alors la vie est évidemment un grand mal. Ainsi , quoiqu'on ne puisse exactement assigner le point où elle cesse, d'être un bien , on sait très-certainement au moins , qu'elle est un mal , long temps avant que de nous le paroître.

Les hommes disent que la vie est courte ; et je vois qu'ils s'efforcent de la rendre telle. Ne sachant pas l'employer , ils se plaignent de la rapidité du temps ; et je vois qu'il coule trop lentement à leur gré. Toujours pleins de l'objet auquel ils tendent , ils voient à regret l'intervalle qui les en sépare : l'un voudroit être à demain , l'autre au mois prochain , l'autre à dix ans de- là , nul ne veut vivre aujourd'hui ; nul n'est content de l'heure présente ; tous la trouvent trop lente à passer. Quand ils se plaignent que le temps coule trop vite , ils mentent ; ils payeroient volontiers le pouvoir de l'accélérer. Ils emploieroient volontiers leur fortune à consumer leur vie

Diverses. 75

entière ; et il n'y en a peut-être pas un , qui n'eût réduit ses ans à très- peu d'heures , s'il eût été le maître d'en ôter , au gré de son ennui , celles qui lui étoient à charge t et au gré de son impatience , celles qui le séparoient du moment désiré. Tel passe ia moitié de sa vie à se rendre de Paris à Versailles, de Versailles à Paris , de la ville à la campagne , de la campagne à la ville , et d'un quartier à l'autre , qui seroit fort embarrassé de ses heures , s'il n'avoit le secret de les perdre ainsi , et qui s'éloigne exprès de ses affaires , pour s'occuper à les aller chercher : il croit gagner le temps qu'il y met de plus , et dont autrement il ne fturoit que faire ; ou bien , au contraire » il court pour courir , et vient en poste , sans autre objet que de retourner de même. Mortels , ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte , puisqu'elle ne l'est pas encore assez à votre gré ? S'il est urt seul d'entre vous qui sache me tre assez

74 Maximes

cle tempérance à ses désirs pour ne jamaÎ! souhaiter que le temps s'écoule , celui-là ne l'estimera point trop courte. Vivre et jouir seront pour lui la même chose ; et dût-il mourir jeune , il ne mourra que rassasié de jours. .

im

De la Vertu.

jU A vertu est si nécessaire à nos cœurs, que quand on a une fois abandonné la véritable , on s'en fait ensuite une à sa i mode , et l'on y tient plus fortement , peut-être , parce qu'elle es: de notre | choix»

En fréquentant les personnes sages et vertueuses , leur ascendant nous gagne et nous touche insensiblement ; le cœur se met par degrés à l'unisson des leurs , comme la voix prend , sans qu'on y songe , le ton des gens avec qui Ton parle.

*" On peut être bon , sans êire pour cela lin homme vertueux. Celui qui n'est que

Diverses. 7f

bon , ne demeure tel qu'autant qu'il a du plaisir à l'être ; la bonté se brise et périt sous le choc des passions humaines : l'homme qui n'est que bon , n'est bon que pour lui.

Qu'est-ce donc que l'homme vertueux ?

C'est celui qui sait vaincre ses affections. Car alors il suit sa raison , sa conscience ; il fait son devoir , il se tient d.ins l'ordre , et rien ne l'en peut écarter. Commandez à votre cœur , et vous serez vertueux.

Il n'y a point de vertu sans combat.

Le mot de vertu vient de force ; la force est la base de toute vertu. La vertu n'appartient qu'à un être foible par sa nature et fort par sa volonté ; c'est en cela que consiste le mérite de l'homme juste : et quoique nous appelions Dieu bon , nous ne l'appelons peint vertueux , parce qu'il n'a pas besoin d'efforts pour bi*n f*\re. Tint . que la vertu ne conte rien à pratiouer j on a peu besoin de la ccnnoWe. f e besoin vient j quand ks passions s'éveillent.

76 Maximes

Rien n*est plus aimable que la vertu ; mais il en faut jouir pour la trouver telle» Quand on la veut embrasser , semblable au prothée de la fable , elle prend d'abord mille formes effrayantes , et ne se montre enfin sous la sienne qu'à ceux qui n'ont point lâché prise. Se plaire à bien faire, est le prix d'avoir bien fait ; et ce prix ne s'obtient qu'après l'avoir mérité.

La jouissance de la vertu est toute intérieure , et ne s'aperçoit que par celui qui la sent : mais tous les avantages du vice frappent les yeux d'autrui ; et il n'y a que celui qui les a , qui sache ce qu'ils lui coûtent.

Si vous aimez sincèrement la vertu , apprenez à la servir à sa mode , et non à' la mode des hommes. Je veux qu'il en puisse résulter quelque inconvénient : ce mot de vertu n'est- il donc pour vous qu'un vain nom ? Et ne serez- vous vertueux que quand il n'en coûtera rien de l'être ?

Le crime assiège sans cesse l'homme le

Diverses. 77

iplus vertueux ; chaque instant qu'il vît , il :est prêt à devenir la proie du méchant oa méchant lui-même. Combattre et souffrir , voilà son sort dans le monde ; mal faire et souffrir , voilà celui du mal-honnête homme Dans tout le reste ils diffèrent entr'eux ; ils n'ont r en de commun que les misères et la vie. j

Tel se pique de philosophie et pense être vertueux par méthode , qui ne l'est que par tempérament ; et le vernis stoïque qu'il met à ses actions , ne consiste qu'à parer de beaux raisonnemens le parti que le coeur, lui a fait prendre.

Veut on savoir laquelle est vraiment désirable , de la fortune ou de la vertu ? Il suffit de songer à celle que le coeur préfère , quand son choix est impartial , et à laquelle l'intérêt nous porte. En lisant l'histoire , s^avise-c-on jamais de déa.rer les trésors de Crésus , ni la gloire de César , ni le pouvoir de Néron , ni les plaisirs d'Héibgabale ? Pourquoi , s'ils étoieat heureux ,

78 Maximes

nos désirs ne nous mettent-ils pas à leur place ? C'est qu'ils ne l'étoient pas , et que nous le sentons bien ; c'est qu'ils étoient vils et méprisables , et qu'un méchant heureux ne fait envie à personne. Quels hommes contemplons* nous donc avec plus de plaisir ? Auxquels aimons- nous mieux ressembler ? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point 1 C'est l'Athénien buvant de la ciguë , c'est Brutus mourant pour son pays , c'est Réguîus au milieu des tourmens , c'est Caton déchirant ses entrailles ; ce sont tous ces vertueux infortunés qui nous font envie ; et nous sentons au fond du cœur la félicité réelle que couvroient leurs maux apparens. Ce sentiment est commun à tous les hommes , et souvent même en dépit d'eux. Ce divin modèle, que chacun de nous porte avec lui , nous enchante malgré que nous en ayons ; si- tôt que la passion nous permet de le voir , nous lui voulons ressembler : et si le plus pnéchant des hommes pouvait être un autre

Diverses. 7£

rçue lui-même , il voudroit être un homme de bien.

11 n'est pas si facile qu'on pense de renoncer à ia vertu. Elle tourmente long-temps ceux qui l'abandonnent , et ses charmes , gui font les délices des âmes pures , sent le premier supplice du méchant qui les aime encore et n'en sauroit plus jouir.

Les vertus privées sojh souvent d'autant plus sublimes , qu'elles n'aspirent point à l'approbation d*3utrui , mais seulement au bon témoignage de soi-même : la conscience du juste lui tient lieu des louanges de l'univers. Nul ne neur être heureux , s'il ce jouit de sa propre estime ; car si la véritable jouissance de l'ame est dans la contemplation du beau , comment le méchant peut-il l'aimer dans autrui , sans être forcé de se haïr lui-même ?

L'efTet assuré des sacrifices qu'on fait à^ la vertu , c'est que s'ils coûtent souvent à faire , il est toujours doux de les avoir faits : on n'a jamais vu personne se repentir d'une bonne action. .

2o Maximes

Quand les hommes innocens et vertueux atmoient à avoir les Dieux pour témoins de leurs actions , ils habitoient ensemble sous les mêmes cabanes ; mais bien- tôt devenus rnécbans , ils se lassèrent de ces incommodes spectateurs , et les reléguèrent dans des temples magnifiques. Ils les en chassèrent enfin pour sV établir eux-mêmes , ou du moins les temples des Dieux ne se distinguèrent plus des maisons des citoyens. Ce fut alors le comble de la dépravation ; et les vices ne furent jamais poussés plus loin , que quand on les vit , pour ainsi dire , soutenus à l'entrée du palais des grands sur des colonnes de marbre , et gravés sur des chapiteaux corinthiens.

Quoiqu'il puisse appartenir à Socrate et aux esprits de sa. trempe , d'acquérir de la vertu par raison , il y a long temps que le genre humain ne feroit plus , si sa conservation n'eût dépendu que des raisonnement de ceux qui le composent.

Rien n'est méprisable de ce qui tendà

garder

Diverses; 8 il

garder la pureté ; et ce sont les petites pré-« cautions qui conservent les grandes vertus, j

Si la vie est courte pour le plaisir, qu'elle est longue pour ia vertu 1 ii taut erre incessamment sur ses gardes. L'instant de jouir passe et. ne revient plus ; celui de mal faire pas:e et revient sans cesse : on s'oublie ua moment , et l'on est perdu.

On ne se méfie jamais de îa droiture ni des intentions d'un cœur vertueux. S'il esc capable d'une faute imprévue , trés-sûreçtent le mal prémédité n'en approche jamais ; et c'est ce oui distingue l'homme Érable , du méchant homme.

La peine et le plaisir passent comme une ombre ; la vie s'écou'e en un instant ; elle n'est rien par elle-même, son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait , -demeure ; et c'est par lui qu'elle est quelque chose.

Ce n'est pas assez que la vertu soit îa base de notre conduite , si nous n'établissons .cette base môme sur un fondement inébrâa»

Tsfôê L g

Si Maxim s s

îabîe. N'imitons pas ces indiens , qui îc porter le monde sur un grand éléphant , es puis l'éléphant sur une tortue ; et quand on leur demande sur quoi porte la tortue , ils ne savent que dire.

Quiconque est plus attaché à sa vie qu'à ses devoirs , ne sauroit être, solidement vertueux.

Quand on aime la vertu , on l'aime dans toute son intégrité ; et l'on refuse son cœur quand os peut , et toujours sa bouche aux sentimens qu'on ne doit pas avoir.

Je le dis à regret , l'homme de bien est celui qui n'a besoin de tromper 'personne.

La bienséance n'est que le masque du vî-î ce ; où la vertu règne , elle est inutile.

frll .1 l il l.il h ■ i> iiiiiiiin iiiWh ffrniii (imtmw niiim m ir fit ■' ii h ii i il 1 W-fltf-l JWMMWB

De la Sensibilité.

Our plaindre le mal d'autrui , sans doute il faut le connohre , mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert , ou qu'on

D i v s it s e si 8$'

craint de souftrir , on plaint ceux qui souffrent ; mais tandis qu'on souffre , on ne plaint que soi Or , si tous étant assujettis aux misères de la vie , nul n'accorde aux autres que la sensibilité dont il n'a pas actuellement besoin pour lui-même , H s'ensuit que la commisération doit être un sentiment très-doux , puisqu'elle dépose en notre faveur ; et qu'au contraire un homme dur est toujours malheureux , puisque l'état de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu'il puisse accorder aux peir nés d'autrui.

La pitié qu'on a du mal d'autrui ne"1 se mesure pas sur h quantité de ce mal , mais sur le sentiment qu'on prête à ceux gui le souffrent : on ne plaint un malheureux , qu'autant qu'on croit qu'il se trouve à plaindre. C'est ainsi que l'on s'endurcit sur le sort des hommes , et que les riches se consolent du mal qu'ils font aux pauvres , en les supposant assez stupides pour n'en lien sentir. En général , on peut juger du,

£4 Maximes

prix que chacun met au bonheur de s£s semblables , par le cas qu'il paroît faire d'eux. Il est naturel qu'on fasse bon marché du bonheur des gens qu'on méprise.

On ne plaint jamais dans autrui , que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-, même.

Non ignora mail , miseris succurrere dlsco*

Je ne connois rien de si beau , de si profond , de si touchant , de si vrai , que ce vers- là.

En effet , pourquoi les Rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets ? C'est qu'ils comptent de n'être jamais hommes. Pourquoi les riches sont- ils si durs envers les pauvres ? C'est qu'ils n'ont pas peur de le devenir ? Pourquoi la noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple ? C'est qu'un nob!e ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont- ils généralement plus humains , plus hospitaliers que nous ? C'est que dans leur gouvernement tous- à-fait arbitraire) la grau-

Diverses. $;

deur et la fortune des particuliers étant toujours précaires et chancelantes , ils ne regardent point rabaissement et la misère comme un état étranger à eux ; chacun peut être demain , ce qu'est aujourd'hui celui qu'il assiste.

Quoique la pitié soit le premier sentiment relatif du cœur humain , selon Tordre de ia nature , elle n'est pus égale dans tous les hommes. Les impressions diverses par lesquelles elle est excitée , ont leurs modifications et leurs degrés , qui dépendent du caractère particulier de chaque individu et de ses habitude?. Il en est de moins générales , qui sont plus propres aux âmes vraiment sensibles : ce sont celles qu'on reçoit des peines morales , des douleurs internes, des afflictions , des langueurs , de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris et des pleurs ; les longs et sourds gémissemens d'un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraché de soupirs ; jamais l'aspect d'une contenance

g iij

86 Maximes

abattue , d'un visage hâve et plombé , auto ^eeil éteint et qui ne peut plus pleurer , ne îes fît pleurer eux-mêmes ; les maux de l'ame ne sont rien pour eux : ils sont jugés v la leur ne sent rien n'attendez d'eux que rigueur inflexible , endurcissement , cruauté. Ils pourront être intègres et justes ; jamais clérnens , généreux , pitoyables. Je dis qu'ils pourront être justes ? si toutefois un homme peut l'être , quand il n'est pas miséricordieux.

Les hommes n'eussent jamais été que des monstres , si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la raison ; c'est de cette seule qualité , que découlent toutes les vertus sociales. En effet , qu'est-ce que la générosité , la clémence > l'humanité ; si non la pitié appliquée aux foibles , aux coupables , ou à l'espèce humaine en général i La bienveillance et l'amitié même sont , à le bien prendre , des productions d'une pitié constante , fixée sur un objet particulier ; car désirer que quelqu'un ne souffre point %

Diverses. 87

qu'est ce autre chose que désirer qu'il soit

heureux ?

Il n'est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous , mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.

Un excès de délicatesse n'effense que les cœurs qui en manquent.

C'est une très-grande cruauté envers les hommes , que la pitié pour les médians. 4

De la Bienfaisance.

Jlm 'Est pas toujours bienfaisant qui veut ; et souvent tel croit rendre de grands services , qui fait de grands maux qu'il ne voit pas , pour un petit bien qu'il aperçoit. C'est que les soins que l'on prend pour le bonheur d'autrui , doivent être dirigés , autant qn'il est possible, par la sagesse, ali.i qu'il n'en résuite ja;r.ais d'abus.

L'occasion de faire des heureux est plus"* rare qu'on ne pense ; la punition de l'ar

ùïv

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