Esprits et médiums
A mesure que ce jour approchait, j’ai plus vivement senti l’imprudence que j’avais commise en cédant aux instances trop flatteuses de notre vice-président, M. Youriévitch, et en m’engageant à vous entretenir d’un sujet aussi épineux que les Esprits et les Médiums. En cet instant, je réalise tout le ridicule de ma situation et me demande comment j’ose aborder un pareil domaine dans une capitale qui compte tant de maîtres experts en la matière, savants illustres ou simples amateurs, tous infiniment mieux qualifiés que moi pour en parler à cette place. Si encore je vous apportais quelques faits inédits, une théorie originale, oude nouveaux aperçus puisés dans des expériences personnelles ; mais non, j en suis réduit à la banalité de mon impression générale fondée sur le peu que j’ai vu, lu, ou entendu raconter ; impression bien incertaine, dont je ne serais nullement étonné qu elle soit très fausse au bout du compte; et, qui pis est, impression superficielle et tout extérieure, car je ne connais que du dehors, hélas! les choses dont il s’agit, n’étant pas moi-même médium pour un liard... Mais l’heure n’est plus aux hésitations. Me voici sur la sellette, il faut m’exécuter.
Lorsque, ignorant des phénomènes d’automatisme el introduit par curiosité dans quelque groupe spirite, l’on assiste pour la première fois à une séance de table ou d’écriture, on
y éprouve d’ordinaire le sentiment désagréable de quelque chose de louche, le soupçon que parmi les assistants doit se trouver un mauvais plaisant qui remue la table sans en avoir 1 air, ou que le prétendu médium écrivain se moque du monde en disant n’être pour rien dans les griffonnages de son crayon. Bientôt cependant, par la répétition des séances, la connaissance plus complète des participants et de leur indubitable sincérité, l’étrangeté des messages obtenus — peut-être aussi par un commencement d’expérience personnelle en essayant de tenir soi-même le crayon ou de s’asseoir seul au guéridon — on arrive à la certitude qu’il n’y a ni feinte ni supercherie en tout cela. Et comme ces phénomènes ont un sens, expriment des idées, manifestent des sentiments et des intentions, bref révèlent la présence d’intelligences ou personnalités comme la nôtre, il faut bien se rendre à l’évidence qu’on a affaire à des esprits, et à des esprits différents de toutes les personnes présentes, puisqu’aucune de celles-ci ne se reconnaît pour l’auteur de ces communications graphiques ou typtologiques inattendues. C’est ainsi que se reproduit presque inévitablement, chez ceux qui commencent à s’occuper de médianimisme, une phase de croyance qui fut brillamment représentée sur notre continent, il y a deux générations à peine, par la philosophie et les écrits d’Allan Kardec, le fondateur du spiritisme français.
On peut dire qu’en son essence la doctrine de cet auteur — l’attribution des messages médiumniques aux« Esprits » — est la conclusion parfaitement logique de deux prémisses très simples, à savoir : 1° que tout phénomène intelligent a une cause intelligente; et 2° que les messages fournis par un médium ne peuvent pas provenir du médium lui-même, ou des autres personnes présentes, ni lui ni elles n’ayant conscience d’en être les auteurs. Chose curieuse, de ces deux prémisses Allan Kardec crut nécessaire d’insister sur la première comme sur un principe qu’il fallait proclamer envers et contre tous *, alors qu elle n’est qu’une sorte de truisme, la vérité la moins discutée du monde, puisque c’est par elle que nous justifions notre foi instinctive à l’existence psychique de nos semblables derrière leurs paroles et leurs phénomènes d’expression ; au
1. Voir l’épigraphe qu’il mit en tête de sa Revue Spirite et qui y figure encore aujourd’hui : « Tout effet a une cause. Tout effet intelligent a une cause intelligente. La puissance de la cause intelligente est en raison de la grandeur de l'effet. »
contraire il passa la seconde sous silence tant elle lui semblait allant de soi et impossible à mettre en doute un seul instant. Cela montre à quel point régnait alors sans conteste, dans le grand public comme dans les hautes sphères de la philosophie spiritualiste officielle, le dogme de l’unité et de la simplicité indéfectibles du Moi, ou de la complète adéquation entre l'individu humain et sa personnalité consciente. Ce dogme supposé admis, on ne peut qu'admirer le parfait bon sens d’Allan Kardec et approuver sa logique, qui est encore celle de tous les groupes spirites. Le seul point obscur serai t de savoir qui sont ces Esprits indépendants auxquels le médium ne fait que servir d’intermédiaire passif. Pour Kardec et ses disciples, ce sont les Esprits des morts, les désincarnés. Pour les diverses écoles théologiques, théosophiques, occultistes, etc., ce peuvent être d’autres habitants encore de l’Au-delà, tantôt supérieurs, tantôt inférieurs, ou même étrangers à notre règne humain, des anges ou des démons, des élémentals et des élémentaires, des coques et larves astrales, etc. Aucune secte n’a songé à en faire des Esprits éphémères, naissant juste pour la circonstance et ne préexistant ni ne survivant à la durée même de leur manifestation effective; car d’où viendraient-ils? Ce serait trop irrationnel de les faire surgir du néant, par une création spontanée bientôt suivie d’annihilation ; et quant à les faire surgir du médium lui-même, par des processus spiritogènes pour ainsi dire, dont il serait le siège à son insu, ce serait contraire précisément à cet axiome sous-entendu, que nous ne pouvons être l’auteur de choses dont nous n’avons aucun sentiment d’être l’auteur.
Malheureusement pour le raisonnement constitutif du spiritisme, cette supposition, de la simplicité de l’individu psychique et de son identité avec la conscience qu’il a de luimême, est passée de mode aujourd’hui. Depuis le temps où Allan Kardec tablait sur elle sans même songer à la mentionner, les découvertes de la science positive l’ont cruellement battue en brèche, en montrant que notre Moi, quelle que soit au demeurant son essence métaphysique, présente une multiplicité empirique, une puissance de métamorphoses observables, une richesse de coulisses et de doubles fonds, dont le grand prophète du spiritisme n’avait aucune idée et qui rendent ses démonstrations bien caduques maintenant. Rappelons briè-
vement, en les groupant sous deux ou trois chefs d’ailleurs connexes, les progrès que nous avons faits depuis un demisiècle dans l’étude de la nature humaine et de son étonnante complexité; et notons à ce propos, comme un de ces piquants contrastes dont l’histoire nous offre tant d’exemples, que la plupart de ces progrès ont été accomplis dans la patrie même d Allan Kardec, grâce à cette incomparable école française de psychologie expérimentale et pathologique, née des Taine et des Charcot, et où brillent tant de vivants illustres que je n’en nomme aucun, le temps me faisant défaut pour les nommer tous.
1° Ce sont d’abord les expériences d’hypnotisme. Elles nous ont appris qu’un sujet parfaitement sain d’apparence, mis dans un certain état spécial, peut, sans en garder aucun souvenir une fois revenu à son état normal, jouer les rôles les plus variés, et les plus différents de son caractère ordinaire, avec une aisance et une perfection qu’on n’eût point attendues de lui. A la moindre suggestion qui lui en est faite, il devient tour à tour petite fille s’amusant avec sa poupée, Napoléon I" donnant des ordres de bataille, nourrice allaitant un bébé, voire lapin broutant l’herbe ou lion rugissant et prêt à bondir, etc. Tout cela est maintenant trop connu pour qu’il soit besoin d’insister. Or, personne, que je sache, même parmi les sectateurs les plus obstinés d’Allan Kardec, n’a jamais soutenu que l’autre monde fût impliqué dans ces phénomènes de personnification (ou d’ « objectivation des types », suivant l’expression de Richet), et que ce soit vraiment l’esprit désincarné de Napoléon, d’une nourrice, ou d’un lapin, qui revienne inspirer lés paroles et la mimique du sujet hypnotisé. Mais alors, comment être sûr que tant de prétendues incarnations spirites, tant de soi-disant messages de l’Audelà qui remplissent les séances de table et d’écriture, ne sont pas simplement des phénomènes du même ordre, des produits de l’imagination du médium, suggestionné par le milieu même où il fonctionne et où règne l’attente de ces manifestations extra-terrestres ? Serait-il psychologiquement plus difficile, à cette curieuse faculté « histrionique » que nous possédons tous au moins en germe, de simuler l’esprit d'un défunt revenant consoler ou prêcher les vivants de sa connaissance, que d’imiter tel autre type concevable et jusqu’à des animaux ? Je ne prétends certes pas d’emblée que
tout le spiritisme se ramène à cette fabrication de pastiches, et que les désincarnés ne puissent peut-être se servir de la suggestibilité ou de la passivité des médiums pour se communiquer à nous. Je dis seulement que les interprétations des spirites ne sauraient plus être acceptées telles quelles, sans critique et avec la même confiance imperturbable qu’à une époque où Pon ne soupçonnait point encore cette diversité d’aspects que l’individu peut revêtir sous l’influence des suggestions extérieures ou de sa propre imagination.
2° A leur tour, les phénomènes spontanés de dissociation psychique, de personnalités multiples, etc., que la pathologie mentale a signalés en ces dernières années, nous montrent sous une nouvelle face cette aptitude de notre nature à prendre Papparence illusoire d’entités foncièrement différentes se traduisant par un même organisme matériel. Rappelez-vous, par exemple, le fameux cas des demoiselles Beauchamp si bien étudié par Morton Prince l. Pour l’état civil comme pour la zoologie, il n’y avait là qu’une seule et unique Miss Beauchamp; mais pour l’observation psychologique et la pratique de la vie, c’était bien réellement, en dépit de l’identité physique, une collection de personnes différentes animant successivement ou se disputant simultanément le même corps. Jamais gens vivant sous le même toit n’eurent, je crois, de caractères et de tempéraments plus disparates, n’offrirent un plus criant antagonisme, éclatant en conflits parfois tragiques, que les membres de cette singulière famille, où le Dr Prince nous dépeint une véritable Sainte, un Démon quasi infernal et une jeune Femme qui n’est ni l’une ni l’autre, sans parler de figures secondaires moins accusées. L’hypothèse d’une pluralité d’âmes distinctes pourrait, à la lettre, se souténir dans ce cas, n’étaient deux points indiquant bien qu’au fond c’est encore un seul et même individu qui est en jeu et qui sert de support à tous ces rôles opposés. C’est d’une part l’analyse psychologique de ces divers caractères, qui nous les montre en quelque sorte complémentaires, trahissant ainsi une unité fondamentale, comme’ les fragments
1. The Dissociation of a Personnality. New- York et Londres, 1906. Voir, en français, la communication préliminaire de Morton Prince au Congrès de Psychologie de Paris en 1900 (Comptes rendus, p. 194). Je renonce naturellement à entrer dans le détail des faits d’hypnotisme, d’hystérie, d’altérations de la personnalité, etc., pour lesquels je renvoie aux ouvrages classiques de Binet, Janet, Ribot, Richet, etc.
épars d'une statue brisée. C’est d’un autre côté l’histoire et la psychogenèse du cas, où Ton voit en effet la personnalité primitive de MUo Beauchamp se rompre en morceaux pour ainsi dire, sous l’action de chocs moraux trop rudes pour elle, puis se reconstituer lentement au cours des années, grâce aux soins habiles du Dr Prince, et finir par retrouver son individualité totale, conciliant dans une synthèse supérieure tous ces éléments si longtemps disjoints. Comme un cristal se fend sous le marteau suivant certains plans de clivage déterminés, de même l’être humain, sous le coup d’émotions excessives, se fractionne parfois suivant certains champs de moindre résistance ou les grandes lignes structurales de son tempérament : une scission se produit entre les virtualités opposées dont l’harmonieux équilibre constituerait l’état normal idéal, le sérieux et la gaieté, les tendances optimistes et les pessimistes, la bonté et l’égoïsme, les instincts de pudeur ou de lascivité, le goût de la solitude et la passion de la nature ou le besoin de la société et l’attrait de la civilisation, etc., etc. Or ces phénomènes de contraste, de polarisation psychique, sont précisément ce qui souvent nous frappe dans les manifestations médianimiques comparées au tempérament habituel du médium ; en sorte que les différences où les spirites voient la preuve éclatante d’une distinction absolue entre les Esprits et leur soi-disant instrument, éveillent au contraire chez le psychologue le soupçon irrésistible que ces prétendus Esprits pourraient bien n’être que des produits de division du médium lui-même.
3° Enfin, même à Tétât normal, la complexité de Tâme humaine s’impose à nous chaque jour davantage dans cette région, si captivante, qui entoure notre moi pleinement conscient comme d’un clair-obscur ou d’une pénombre aux limites flottantes, où s’agite une masse de pensées confuses, de souvenirs effacés et de vagues rêveries, de désirs, soucis, regrets, préoccupations et penchants contradictoires, refoulés par les affaires du moment, mais prêts à surgir au moindre appel de Tassociation des idées, etse manifestant souvent au dehors à notre insu, pour peu que notre attention se relâche. Que de menus faits d’automatisme émaillant notre vie journalière — petites inadvertances, confusions de noms, oublis, lapsus linguæ et calami , intonations de voix singulières ou gestes déplacés, etc., — qui passent généralement
inaperçus ou sont tenus pour fortuits, mais où une analyse plus attentive peut découvrir les symptômes significatifs de processus à peine conscients se déroulant dans la profondeur ! C est le domaine de ce que Freud de Vienne et son école ont si bien baptisé « la psychopathologie de la vie quotidienne » *.
Il se peut que ces savants poussent parfois l’ingéniosité trop loin dans leur façon d’expliquer les moindres incidents ou accidents physiologiques. Par exemple, si la langue vous fourche en parlant d’une connaissance éloignée, et que vous lui attribuiez à tort le prénom d’une autre personne de son entourage, c est évidemment que vous avez gardé de cette dernière une impression inavouée, sinon inavouable, tout au fond de vous-même ! Si votre valet de chambre, en époussetant le salon, casse un bibelot qu’il sait vous être particulièrement cher, il sera sans doute sincère en disant qu’il l’a lait « sans le vouloir », mais cela n’empêche pas que sa maladresse ne soit l’expression de quelque sourd mécontentement, qui a profité d’un instant de distraction de sa part pour imprimer trop d’énergie au plumeau, une petite vengeance sociale subconsciemment bien calculée du serviteur contre le maître... Je ne sais si de telles explications sont toujours vraies dans les cas particuliers, mais leur principe général est certainement juste, à savoir qu’il faut autant que possible interpréter psychologiquement, par le contenu multiple de notre esprit, les phénomènes automatiques qu une vue plus superficielle serait facilement portée à considérer comme de simples caprices du hasard, ou parfois — pour en revenir à nos moutons — comme des interventions de désincarnés.
Mais peut-être, en songeant aux communications spirites, trouverez-vous étrange que je prétende les ramener à ce rnêlimêlo d éléments de toutes sortes qui grouillent confusément dans les marges de notre conscience. Comment ce fouillis chaotique pourrait-il engendrer des messages précis, clairement formulés, parlant à la première personne, exprimant des idées et des volontés propres, manifestant en un mot, avec la dernière évidence, des Esprits distincts et différents du médium, au point qu’ils le contredisent et lui tiennent tête
i. Zur Psychopathologie des Alltagsleben , Berlin, 1904.
parfois de la façon la plus obstinée ? — Si incroyable que la chose paraisse, c'est pourtant là un fait d’expérience dont je pourrais citer maints exemples. Laissez-moi m'en tenir à un seul, que j’ai déjà publié il y a quelques années, mais qui est assez typique et instructif pour que je vous le rappelle sommairement.
M. Michel Til, 48 ans, professeur de comptabilité. Initié au spiritisme par des amis, il s’essaye à l’écriture automatique et obtient promptement des communications. Ces exercices répétés lui causent une grande excitation, et il devient la proie d’obsessions graphomotrices qui le poursuivent même la nuit, et le font écrire à vide avec le doigt lorsqu’il n’a pas de crayon.
Le quatrième jour, un lundi après-midi, ayant posé des questions relativement à l’avenir de ses enfants, il obtient des réponses pleines d’insinuations vagues contre son fils Édouard (employé dans un bureau d’affaires), et finalement l’accusation suivante : Édouard a pris des cigarettes dans la boîte de son patron ; celui-ci s'en estaperçu et dans son ressentiment lui a adressé une lettre de remerciement, en V avertissant qu'il serait remplacé très prochainement . Mais déjà Edouard et son ami B.., Vont arrangé de la belle façon dans une vermineuse épître orale . Rempli d’angoisse, M. Til alla donner ses leçons de l’après-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte à divers automatismes graphomoteurs, qui lui ordonnaient d’aller voir au plus vite le patron de son fils. Il y courut dès qu’il fut libre. Le chef de bureau, auquel il s’adressa d’abord en l’absence du patron, ne lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme; mais l’obsession accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu’il écoutait ces témoignages favorables, son doigt lui écrivait la phrase : Je suis navré de la duplicité de cet homme, qui renouvela toutes ses perplexités. Le patron arriva heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut pas moins que sa parole décisive pour rassurer le pauvre père et amener enfin à résipiscence le malin Esprit, lequel se mit maintenant à écrire : Je t'ai trompé, Michel, pardonne-moi ! A la fois soulagé par l’innocence reconnue de son fils, et déçu d’avoir été ainsi mystifié, M. Til résolut de bannir ce méchant Esprit en ne s’inquiétant plus de lui. 11 eut toutefois à subir plus d’un retour offensif de cet automatisme avant d’en être délivré.
Ce cas fournit un bel exemple du caractère obsessif, pour ne pas parler de véritable possession, que l’automatisme peut rapidement revêtir chez un sujet, sain de corps et d’esprit jusque-là, qui s’adonne pendant quelques jours aux pratiques spirites. Mais ce qui nous intéresse particulièrement ici, ce sont les communications mensongères accusant le jeune Til de vol et annonçant son renvoi du bureau.
M.Til s’étonne fort que le démon qui le trompait à tel point le poussât en même temps à aller aux informations et à découvrir ainsi sa mystification. Cette hâte de l’Esprit à courir au-devant de sa propre confusion est en effet bien singulière dans la théorie spirite. Toute l’aventure s’explique en revanche fort simplement au point de vue psychologique, si on la rapproche des deux incidents suivants, dont M. Til s’est souvenu après coup et qui renferment la clef de l’affaire :
1° Trois semaines avant son accès de spiritisme, M. fil avait remarqué que son fils fumait beaucoup de cigarettes et il lui en avait fait l’observation. Le jeune garçon s’excusa en disant que ses camarades de bureau en faisaientautant,à l’exemple du patron qui étaitun enragé fumeur et laissait même traîner ses cigarettes partout, en sorte que rien ne serait plus facile que de lui en prendre si l’on voulait. Cette explication ne laissa pas d’inquiéter M. Til, qui est la probité en personne, et qui se rappelle avoir pensé tout bas : Pourvu que mon fils n’aille pas commettre cette indélicatesse 1
2° Le lundi en question, en allant de bonne heure à ses leçons, M. Til rencontra un de ses amis qui lui dit: « A propos, est-ce que ton fils quitte son bureau? Je viens en effet d’apprendre que son patron cherche un employé. » (Il cherchait un surnuméraire.) M. I il, qui n’en savait rien, se demanda inquiet si le patron serait mécontent de son fils et songerait à le remplacer. En rentrant à midi, il raconta la chose à sa femme, mais sans en parler à son fils, et c est une heure plus tard qu’arriva le message calomniateur.
Il est aisé, après cela, de reconstituer ce qui a dû se passer chez M. Til. La question de son ami, le lundi matin, lui a rappelé subconsciemment l’incident des cigarettes, grâce au germe d inquiétude que cet incident lui avait laissé; et ce rapprochement a mis en branle l’imagination paternelle naturellement soucieuse de la réputation de son fils : « Édouard, qui est incapable d’une malhonnêteté grave, se sera laissé tenter par les cigarettes du patron, comme je Pavais craint ; on l’aura surpris et menacé d’un prochain renvoi; qui sait si le malheureux, qui est vif, n’aura pas achevé de se perdre en répliquant des sottises 1 II faut absolument que j’aille voir son patron au plus vite, etc. » Telle est, ou à peu près, la série de réflexions plus ou moins inconscientes qui ont évidemment servi de base aux obsessions graphomotrices de M. Til. Il n’est aucun père, en somme, qui, dans ces circonstances, n’eût passé par des appréhensions semblables et raisonné de même. Seulement, ce qui, dans un état d’esprit normal, se fût présenté sous la forme de souvenirs, pensées, émotions, etc., évoluant en pleine lumière ou vaguement sentis dans la pénombre delà conscience, mais sans jamais cesser de faire partie intégrante du Moi, a pris un caractère automatique et l’apparence d’une possession étrangère chez M.Til, sous l’influence de ses préoccupations spirites et dans la perturbation mentale due à la fatigue de ses exercices médianimiques des jours pré-
cédents. On constate que ce qui s’est séparé de sa personnalité principale, dans ce déséquilibrement de tout son être psychique, pour former un système antagoniste indépendant se manifestant par le mécanisme graphomoteur, c’est tout ce qui se rattache à l’émotion d'inquiétude dormant en lui depuis trois semaines et subitement réveillée par la question troublante de son ami. C’est le propre de l’inquiétude de se représenter une possibilité fâcheuse comme déjà réalisée en même temps que comme encore incertaine et demandant confirmation, et ce caractère contradictoire est justement celui de l'Esprit qui obsédait M. Til...
Vous voyez par ce petit exemple que chez les gens qui s’adonnent aux exercices spirites — traduisez : qui s’abandonnent à un certain état de passivité dans l’idée de servir d’instruments aux Esprits — l’amas subconscient de souvenirs et de préoccupations de tout genre, accumulé au cours de la vie, suffit à engendrer des messages qui ont tout l’air de venir de personnalités étrangères. Quant à expliquer le phénomène, et à dire comment il se fait que, moyennant un peu de laisser-aller de notre part, les vagues tendances flottant dans les marges de notre moi en viennent à se « personnaliser » séparément, au point de constituer de véritables Esprits momentanés possédant un je distinct du nôtre, quitte à le perdre l’instant d’après et à se fondre de nouveau dans le brouillard de nos arrière-plans, — c’est un autre problème, dont l’examen m’entraînerait trop loin maintenant. Nous pouvons, si vous voulez, dire avec W. James que « toute conscience tend vers la forme personnelle », ou faire du caractère de Ichheit (suivant l’expression allemande) ou de Moi-itê, le trait inaliénable, universel, de toute réalité; en sorte que les éléments que nous cessons de maintenir sous le sceptre de notre attention tendent aussitôt, comme dans le rêve, à former une personne indépendante et un Moi pour eux-mêmes. Quoi qu’il en soit des explications ultimes, le fait est qu’il y a en nous des fonctions ou processus spiritogènes (ou spiritoïdes, comme dit Boirac *) dont les produits éphémères sont singulièrement difficiles à distinguer des prétendus Esprits permanents du spiritisme !
Ce qui contribue encore à l’illusion, c’est que, pour peu qu’on les questionne sur leur identité, ces soi-disant person-