La Psychologie inconnue , Paris
nalités étrangères ne manquent pas, conformément à l’attente du médium et de son entourage, de se donner pour des défunts, ce qui naturellement ne saurait, la plupart du temps, être vérifié ni réfuté en toute certitude. Je pourrais toutefois vous citer bien des cas où les prétendus morts se trouvaient contre toute prévision encore parfaitement vivants \ On sait que les spirites expliquent ces communications trompeuses en les mettant au compte d’Esprits farceurs; mais une analyse un peu attentive montre bientôt, comme dans l’aventure de M. ril, qu’il n’y a pas là d’autreEsprit farceur que le médium lui-même : ce sont ses émotions, ses désirs ou ses craintes, ses raisonnements, etc., bref des éléments bien reconnaissables de sa propre nature, qui font tout le contenu des messages, en dépit de leur forme personnelle où semble se révéler quelqu’un d’autre parlant par son intermédiaire.
En résumé, au cours de ce dernier demi-siècle, les expériences d’hypnotisme, l’étude des altérations spontanées de la personnalité, et l’observation même de nos processus psychologiques courants, ont révélé dans l’ame humaine une complexité de nature, et des possibilités de dissociation intérieure ou de polymorphisme, dont on ne se doutait guère à l’époque d Allan Kardec et qui ont totalement ruiné l’axiome servant tacitement de pilier principal à sa théorie. Il ne suffit plus qu un individu n ait pas conscience d’être l’auteur des manifestations surprenantes dont il est le théâtre, pour en conclure qu’il sert vraiment de canal ou d’instrument à des Esprits indépendants. L’attitude passive, sorte d’abdication de soi-même, qu adopte le médium dans l’espoir de favoriser 1 arrivée des Esprits, tend tout naturellement à abolir le sentiment d initiât iue , de causalité personnelle, d’activité productrice, de contrôle volontaire — appelez comme vous voudrez cette donnée immédiate de l’expérience interne — qui normalement accompagne l’exercice de notre pensée et jusqu à un certain point les créations de notre fantaisie. Mais la perte de ce sentiment n’empêche pas le moins du monde les processus psychiques inférieurs de continuer leur train, même de plus belle, à l’insu du sujet, et d’engendrer des produits qui semblent s’imposer à lui du dehors, alors qu’ils sortent de
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son propre fonds et n’ont pas d’autre auteur que lui-même.
De là la nécessité d’une grande prudence avant d’attribuer aux désincarnés les messages qui ont tout l’air d’en provenir, et la légitimité, chez l’observateur impartial des phénomènes de médiumnité, d’une attitude critique dont s’offusquent bien à tort les partisans du spiritisme vraiment désireux que la science s’occupe d’eux.
Tous les cas, il est vrai, ne sont pas aussi simples et transparents que celui de M. Til. Les créations médiumniques paraissent souvent en telle contradiction avec les capacités naturelles du médium, qu’il semble absurde de l’en rendre responsable sans la collaboration des Esprits désincarnés. Et après tout, je ne vois aucune nécessité de nier à priori la possibilité d’interventions spirites dans les messages stupéfiants qu’on voit parfois se produire aux séances. Seulement, avant de passer de la possibilité de la chose à l’affirmation de sa réalité , il faudrait d’abord avoir tenu compte, plus que ne le font généralement les habitués de ces séances, des illusions et complications pouvant jaillir de diverses sources purement terrestres, dont les principales sont, d’une part, nos processus de mémoire et d'imagination subconscientes, et d’autre part la transmission au médium de renseignements provenant non point des désincarnés, mais tout bonnement des vivants de son entourage plus ou moins étendu. Je reprends rapidement ces deux points.
1° A peine ai-je besoin d’insister sur les tours si connus que la mémoire latente, la cryptomnésie , peut jouer aux médiums. Le stock de souvenirs dont nous disposons librement est bien maigre auprès du trésor d’impressions recueillies au cours des années et dormant au fond de nous-mêmes. Ne voit-on pas en certaines circonstances — intoxications, maladies fébriles, accidents cérébraux, états d’hypnose ou de somnambulisme spontané, etc. — remonter des profondeurs mystérieuses de l’individu des choses lointaines qu’on eût crues mortes depuis longtemps, et qui, reprenant vie tout à coup, ne sont parfois pas du tout reconnues par le patient lui-même ni par les assistants? Vous savez le cas de cette vieille dame
qui, prise de délire au cours d’une pneumonie, se mit à parler soudain un idiome inconnu, lequel après enquête se trouva être de l’hindoustani, qu’elle n’avait plus parlé ni entendu autour d’elle depuis qu’on l’avait amenée des Indes en Angleterre, à l’âge de quatre ans, deux tiers de siècle auparavant. Supposez que cette personne, prenant part à une réunion spirite, eût présenté le même phénomène en transe, n’eût-on pas crié au miracle, je veux dire à l’incarnation momentanée en elle de quelque brahme défunt ? Et que de visions médiumniques, de dictées typtologiques ou graphiques, d’abord prises pour d’authentiques révélations de l’Audelà, et qui ensuite se sont trouvées n’être que la reproduction de récits entendus d’une oreille distraite quelques jours auparavant, d’avis mortuaires ou de faits divers aperçus du coin de l’œil dans les journaux et subconsciemment enregistrés? Un médium peut être de la meilleure foi du monde en déclarant que le contenu de tel message lui était absolument inconnu, et il paraîtra invraisemblable, en effet, qu’il en ait jamais eu connaissance : ces arguments négatifs ne sont point une preuve péremptoire que le message en question soit autre chose qu’un cliché, jadis absorbé par la vue ou l’ouïe du médium en quelque circonstance qu’il ne remarqua pas même. Rien n’est plus difficile que d’établir que tel fait déterminé n’a pas pu, une fois ou l’autre, parvenir à la connaissance de telle personne donnée, qui l’a ensuite totalement oublié et le reproduit sans le savoir dans un accès d’automatisme médiumnique. Le public spirite, malheureusement, ignore en général ces vérités élémentaires, et prend candidement pour une manifestation de l’Au-delà ce qui n’est bien souvent qu’un vulgaire phénomène de cryptomnésie.
L’imagination à son tour vient joindre ses fantasmagories à l’enchevêtrement des souvenirs oubliés. La folle du logis, même à l’état de veille et chez les personnes les moins médiums, se tient rarement tranquille. Que de gens, surtout dans l’enfance et la jeunesse, quelquefois toute la vie, ont la manie de se « raconter des histoires » dès que les choses du dehors leur en laissent le loisir, surtout le soir avant de s’endormir ou le matin au réveil avant de se lever. Dans la journée également, on sait combien les occupations routinières, le fait de faire sa toilette, de s’habiller et se déshabiller, d’être en route pour aller à ses affaires, bref toutes les fonctions
quotidiennes que l’habitude a rendues plus ou moins mécaniques, laissent le champ libre à la rêverie. Cela est particulièrement le cas chez les écoliers pendant l’ennui des heures de classe interminables, chez les jeunes filles et les femmes livrées à la monotonie des travaux domestiques. Rien ne facilite autant que ces états d’attention extérieure relâchée,l’élaboration intérieure de ces « romans personnels » où Ton joue ordinairement le beau rôle et où l’on se dédommage, dans les enchantements du rêve à demi éveillé, des ternes ou pénibles réalités de l’existence courante.
Chez les médiums, l’imagination devient fréquemment une puissance créatrice de premier ordre, en fait d’abondance, sinon de qualité. Qu’il me soit permis de rappeler à ce propos le cas de Mlle Smith qui, outre ses romans d’existences antérieures, aussi incontrôlables qu’invraisemblables, dans la peau d’une princesse hindoue puis de la reine Marie-Antoinette, a créé de toutes pièces de prétendues langues planétaires, extraterrestres, lesquelles, analysées d’un peu près, ne sont que d’amusants travestissements du français i 2. Les mystères de l’astronomie, comme jadis l’astrologie, sont un des sujets les plus aptes à mettre en branle l’imagination populaire. Songez aux maisons de Jupiter dessinées par Sardou lorsqu’il était médium; et au cas récent, observé par Hyslop en Amérique3, de Mme Smead qui a fabriqué, elle aussi, un roman martien, dessiné les gens et les batiments de la planète Mars et écrit (mais non encore traduit) la langue qui s’y parle, tout cela indépendamment, paraît-il, de l’exemple de Mlltt Smith.
Ce qui frappe surtout dans ces jeux de la fantaisie créatrice des médiums, c’est leur caractère enfantin, puéril, et, pour tout dire, terriblement niais si l’on y voit l’œuvre d’une grande personne raisonnable et posée. On s’étonne vraiment qu’un sujet adulte, bien portant, intelligent et remplissant ses fonctions sociales d’une manière normale, puisse perdre son temps à inventer les langues en usage sur les autres astres ! Mmo Smead, femme très cultivée et distinguée d’un clergyman anglican, et Mlle Smith, modeste employée gagnant humblement sa vie par son travail journalier, appartiennent certes
1. Voir mon volume Des Indes à la Planète Mars , Genève 1900, et Nouvelles observations sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Genève, 1902.
2. Voir Hyslop, La médiumnité de Mmc Smead. Annales des Sc. psychiques,
1906, p. 461 ; et Preliminary Report on ihe Trance Phenomena of Mrs Smead . Proceed. American. Soc. f. Psych. Res., 1907, p. 525.
à des milieux assez differents, et cependant leurs deux romans martiens, sans offrir la moindre correspondance dans les détails, présentent exactement la même tonalité enfantine, le même cachet de naïveté ou de niaiserie puérile. On dirait que le médium qui écrit ou compose n’est plus la personnalité évoluée et sérieuse que nous trouvons en lui à l’état de veille normale, mais une personnalité inférieure, arriérée, comme si l'état de médiumnité constituait un amoindrissement mental, une sorte de régression de tout l’être ou de rechute à un niveau depuis longtemps dépassé. Cette particularité est peut-être ce que les productions médianimiques nous ont révélé de plus instructif au point de vue psychologique, par le jour que cela jette sur notre constitution et son mode de formation. De même que les tumeurs organiques résultent probablement decellules restées ou revenues à l’état embryonnaire et qui se mettent à proliférer indûment, de même les romans somnambuliques semblent être des excroissances anormales de la personnalité du médium, retombée à un stade primitif où elle retrouve tout l’entrain au jeu, l’exubérance d’imagination, qui est le propre du jeune âge. Ces beaux déploiements de vitalité désordonnée, qui seraient normaux et de saison pendant la période de l’enfance, cessent de l’être et deviennent facilement morbides quand ils se produisent hors de temps, à un moment où l’individu déjà spécialisé aurait besoin de toutes ses forces pour poursuivre le développement réfléchi de sa personnalité morale au milieu des réalités de la vie.
2° La seconde source de complications qi*e j’ai en vue est la télépathie ou transmission mentale, qui fournit au médium des informations qu’il ne possédait point, et dont l’entourage spirite fait naturellement honneur aux désincarnés alors qu’elles viennent en réalité de personnes vivantes. Je prends ici le terme de télépathie, en dehors de toute hypothèse explicative, comme simple désignation pour le fait brut que bien des révélations automatiques qui sont stupéfiantes de la part du médium, cessent de l’être lorsqu'on tient compte des assistants. Quant à dire si la transmission de ces derniers au premier a lieu par des moyens normaux fonctionnant inaperçus (chuchotements involontaires, pressions inconscientes des assistants sur la table, phénomènes d’expression divers), ou par des ondulations ignorées allant directement
d’un cerveau à l’autre comme une sorte de télégraphie sans fil (télépathie physique), ou par une communication purement psychique d’âme à âme (télépathie mystique), ou par l’intermédiaire d’agents occultes, etc., — c’est une autre question que je n’aborde pas ici. Je ferai comme M. Bourget qui, ayant présenté sa petite pendule de voyage à Mme Piper, l’illustre médium bostonien, dont il était inconnu, en reçut des renseignements exacts sur la provenance de cette pendule et la mort tragique de son précédent propriétaire : comme ces renseignements ne dépassaient pas ce qu’il savait déjà, il ne se crut pas autorisé à y voir la présence du défunt luimême, et il conclut simplement que « l’esprit a des procédés de reconnaître non soupçonnés par notre analyse ».
Sans doute, si les révélations médiumniques n’avaient jamais lieu que pour des faits concernant les désincarnés, on serait en droit d’inférer que ceux-ci y sont bien pour quelque chose, et le spiritisme aurait gain de cause ; mais il existe nombre de cas tout semblables où il ne s’agit aucunement de morts ni de mourants. M. Andrew Lang, entre autres, a publié des cas où une personne pratiquant la cristalloscopie voit apparaître dans sa boule de verre des scènes ou des localités inconnues d'elle, mais auxquelles pensent, ou que du moins connaissent, d’autres personnes présentes dans le même salon ; et il a même observé des exemples de télépathie indirecte ou « télépathie à trois » l, qui montrent que les phénomènes de conscience d’un individu vivant peuvent se transmettre à la subconscience d’un autre, lequel ne s’en doute même pas, et par cette sorte de pont atteindre une troisième personne chez qui ils surgissent en visions, dictées parla table, écriture automatique, etc. Or nous ne savons pas jusqu’où s’étend ce mystérieux domaine de la télépathie entre vivants, et quelles sont les limites, s’il y en a, au delà desquelles nous cesserions de pouvoir agir les uns sur les autres.
Les spirites, il est vrai, ont imaginé un expédient fort ingénieux pour introduire les Esprits là même où l’on n’y eût point songé: c’est de dire que la télépathie entre vivants, n’étant assurément pas encore expliquée (non plus que la gravitation universelle), aurait lieu grâce aux bons offices des désincarnés, qui serviraient ainsi de pigeons voyageurs, de
1. Andrew Lang, Miss Piper and Telepathy, Proc. S. P. R., vol. XV, p. 50.
facteurs postaux ou d’intermédiaires mystiques quelconques entre les incarnés. On ne saurait réfuter absolument cette hypothèse, qui n’a rien d’impossible en soi, mais qui présente le grave défaut méthodologique de « multiplier les causes sans nécessité», en ne faisant que reculer la difficulté. Car si 1 intervention des désincarnés est nécessaire pour expliquer les faits de télépathie entre gens incarnés, comment expliquerat-on les rapports des désincarnés eux-mêmes soit entre eux, soit avec les incarnés, sinon en invoquant derechef entre tous ces esprits une faculté de télépathie (soit physique, par des vibrations éthérées ou fluidiques; soit mystique, par communion immédiate des âmes, etc.), télépathie qu il est alors plus économique de statuer directement entre les vivants, sans faire ce détour superflu par les Esprits des morts. Bref, quand on explique la télépathie par l’action des désincarnés, il faut bien expliquer cette action elle-même par une sorte de télépathie, et nous voilà dans un cercle.
Le meilleur moyen d’en sortir est de se borner, selon 1 habitude de nos sciences, à formuler des lois empiriques. Nous pouvons dire, je crois, que la télépathie entre vivants, particulièrement entre les membres d’un groupe spirite et le médium, est une de ces lois, quoique bien vague jusqu ici quant à ses conditions déterminantes. Le seul point qui me paraisse digne d’être relevé, parce qu’il s'observe souvent, c’est que les idées des assistants qui ont le plus de chance de se transmettre au médium sont celles qui se trouvent en quelque sorte à l’état naissant ou évanescent, je veux dire sur la limite entre la conscience et l’inconscience, en train de passer de l’une à l’autre. Bien des gens, allant consulter un médium, s’étonnent que le médium, qui ne leur dit rien des choses occupant le plus fortement leur pensée, leur révèle des détails auxquels ils ne songeaient absolument pas; cependant, en analysant de plus près leurs récits, on se rend compte que les circonstances du moment devaient précisément tendre à réveiller par association ces souvenirs endormis. De même qu’en chimie les corps « à l’état naissant » ont souvent des affinités plus puissantes, une tendance plus marquée à former de nouvelles combinaisons, qu’à l’état stable, de même on dirait que les processus psychiques en train d’éclore ou de s’éteindre dans la pénombre de la personnalité, ont plus de facilité de s’irradier à d’autres cerveaux
que ceux qui se trouvent quasi immobilisés, soit au foyer dé 1 attention, soit dans les bas-fonds de la subconscience.
Ce n est pas le lieu de m’étendre davantage sur les problèmes de la télépathie. Mon seul but,en y touchant, était de signaler une cause d’erreur trop souvent oubliée dans les séances spirites. Un médium personnifie un défunt, qu’il n'a jamais connu, d’une façon si admirable que cela emporte la conviction des assistants: ils ne songent pas que peut-être tel d’entre eux porte en lui tout un ensemble de souvenirs qui, à l’instant même où l’occasion les réveille et les fait s’organiser en un portrait du trépassé, se reflètent télépathiquement dans la subconscience du médium comme dans un miroir vivant, lequel traduit aussitôt en paroles et en gestes cette image d’emprunt, frappante sans doute de ressemblance, mais où le défunt n’est actuellement pour rien !
Combinez maintenant les caprices de la transmission mentale avec les produits auxquels la mémoire et l’imagination subconscientes peuvent donner naissance chez les assistants, et vous comprendrez à quelles complications imprévues on doit toujours s’attendre dans les séances spirites. Si extraordinaires que paraissent les révélations obtenues, il est terriblement difficile d’exclure la possibilité qu’elles soient simplement dues à un jeu d’actions et de réactions s’exerçant entre le médium en titre et les autres personnes présentes (qui sont souvent un peu médiums elles-mêmes sans qu’on s’en doute). Une certaine dose de scepticisme à l’endroit des interventions de désincarnés est assez pardonnable, dans ces conditions!
Mais voici venir une bien autre difficulté. — « Vous pré tendez, me dira-t-on, que les soi-disant messages spirites peuvent se ramener, sans intervention réelle des désincarnés, à des processus spiritogènes plus ou moins compliqués, mais inhérents à notre nature et auxquels s’ajoute parfois tout au plus la télépathie des vivants. Passe encore pour les faits de médiumnité psychique ou intellectuelle dont chacun de nous, en s’observant bien, peut en effet découvrir les rudiments
en lui-même, dans les jeux de ses rêves ou de son imagination. Mais que faites-vous des phénomènes de médiumnité dite physique: mouvements d’objets sans contact, lévitations, apparitions lumineuses, matérialisations de fantômes, etc. ? Aucun de nous ne s’est jamais aperçu qu’il possédât la moindre trace de pouvoirs supranormaux de ce genre, ni ne se chargerait de remuer fùt-ce une épingle sans le secours de ses doigts ou de son soufile. Si donc ce qu on raconte dans ce domaine est vrai (et comment le mettre en doute en présence de tant de témoignages autorisés !), il faut bien que dans ces phénomènes au moins interviennent les Esprits désincarnés, ou des agents occultes quelconques, différents du médium lui-même. »
Je suis loin de méconnaître cette ob jection, et je n’essaierai pas d’y échapper en alléguant, selon la coutume, qu aucun homme sérieux ne croit à ces billevesées, que tous les prétendus médiums à effets physiques sont des charlatans, que l’authenticité de tels phénomènes n’a jamais été scientifiquement établie, ni ne saurait l’être, étantcontraire auxfondements mêmes et aux résultats les plus certains de nos sciences, et patati et patata. Cen’est pas quejemeporte garant d’emblée de toutes les histoires à dormir debout, ou à faire dresser les cheveux sur la tête, que les revues spirito-occultistes servent sans sourciller à un public avide de surnaturel. Mais je me rappelle le principe de méthode déjà formulé par Laplace à propos des faits du magnétisme animal, tenus pour incroyables par la plupart des savants de son temps, et qui, sous le nom d’hypnotisme, font aujourd’hui partie intégrante de notre science officielle :
« Nous sommes si éloignés de connaître tous les agents de la nature et leurs divers modes d action, qu’il ne serait pas philosophique de nier les phénomènes uniquement parce qu’ils sont inexplicables dans l’état actuel de nos connaissances. Seulement, nous devons les examiner avec une attention d’autant plus scrupuleuse qu’il paraît plus difficile de les admettre. »
Je ne serais pas étonné que d’ici peu il n’en advienne, des faits de télécinésie et même de matérialisation, comme de la suggestion hypnotique : si difficile que cela nous semble d’admettre ces phénomènes parce que nous n’en entrevoyons guère l’explication, il sera bientôt plus difficile encore de les
rejeteren traitantd’imposteurs, d’hallucinés, ou d’imbéciles, les savants officiels toujours plus nombreux qui déclarent les avoir examinés avec la plus scrupuleuse attention et s’être convaincus de leur réalité. Il semble même que nous nous trouvions déjà, à cet égard, à un tournant bien curieux de ce que M. Grasset appelle les opinions préscientifiques. Vous devinez que je fais allusion à cette merveilleuse Eusapia Paladino, si bien étudiée il y a quelque vingt ans déjà par M. Richet, puis disqualifiée comme frauduleuse par les expérimentateurs anglais en 1895, et qui dès lors a pris une éclatante revanche en suivantles savants jusque dans leurs propres laboratoires, et en les mettant au défi, soit de deviner ses trucs, soit d’expliquer par la physique et la physiologie traditionnelles la production de ses inimitables performances.
Sans remonter plus haut que cette dernière année', faut-il vous rappeler tant de faits significatifs d’un changement complet d’attitude en train de s’effectuer dans le monde scientifique à l’endroit de la « phénoménologie paladinienne »? — C’est tout d’abord le gros ouvrage de Morselli, professeur de psychiatrie à Gênes et l’un des grands chefs du positivisme italien, que ses études professionnelles et ses tendances philosophiques ne prédisposaient certes guère à tolérer des infractions aux cadres établis de la biologie, et qui, vaincu par l’évidence, se constitue un défenseur ardent des exploits d’Eusapia, y compris les matérialisations de fantômes! 1 — Puis M. Borrett, le physicien irlandais, qui, à la suite de l’échec de la Paladino à Cambridge, avait suspendu la publication d’un ouvrage basé en partie sur ses phénomènes, et qui, après douze ans d’attente, se hasarde à le faire enfin paraître, jugeant que les temps ont décidément changé 2. — Et encore la Société psychique de Londres, laquelle, en dérogation à son principe de ne plus s’occuper des médiums qui ont été une fois pris en faute, se ravise tout à coup et délègue ses plus habiles observateurs auprès d’Eusapia pour l’étudier à nouveau (et le bruit court déjà qu’ils sont sortis convaincus de cet examen, ainsi que M. Carrington, le terrible pourfendeur des médiums d’outre-mer 1). — Enfin, et pour ne pas allonger davantage, le remarquable rapport de M. Courtier sur les séances d’Eusapia à l’Institut Général Psychologique ;