Morselli, Psicologia e Spiritismo, 2 vol. Turin
2. Barrett, On the treshold of a new World of Thought. London, 1908.
rapport si mesuré et si instructif, où T on constate que des savants du premier ordre, tout en réservant avec une prudence académique leur verdict final, ont assisté dans d’excellentes conditions de contrôle à maints phénomènes absolument inexplicables pour eux. — Tous ces indices ne constituent assurément pas encore une preuve décisive de la réalité des phénomènes physiques supranormaux, et il se peut que ce soit l’explication par la fraude ou l’hallucination qui finisse un jour par l’emporter ; mais en ce moment du moins, il semble que le vent souffle assez fort en faveur de ces faits pour qu il ne paraisse pas trop déplacé de les prendre provisoirement en considération.
Admettons donc un instant, par hypothèse, la réalité des phénomènes de médiumnité physique, y compris les matérialisations. Ils nous posent aussitôt un double problème : celui de leur nature matérielle et celui des phénomènes intellectuels dont ils sont l'expression. D’une part, par exemple, en présence d’un fantôme authentique, il s’agirait de déterminer s’il a une anatomie, des tissus, des fonctions physiologiques, semblables aux nôtres ; puis comment il est constitué au point de vue physico-chimique ; enfin d’où tout cela est tiré, jusqu’à quel point cette création éphémère satisfait aux exigences de notre mécanique actuelle et se concilie avec le principe de la conservation de l’énergie, etc. D’autre part il y aurait à scruter le caractère, les facultés mentales, toute la manière de sentir ou de penser de cet êlre mystérieux, et à fixer leurs rapports possibles avec la personnalité du médium et des assistants.
De ces deux problèmes ou groupes de problèmes, le premier est du ressort des physiciens et physiologistes, et je le leur abandonne volontiers. Le second, qui relève de la psychologie, m’intéresse davantage, d’autant plus qu’il l’emporte finalement sur l’autre et domine toute la question desavoir ce que sont au fond, et d’où jaillissent en dernière analyse, ces mystérieux phénomènes. En effet, quand on aurait prouvé que toutes les forces ou les substances matériellesqui constituent l’apparition proviennent de l’organisme du médium (dont le poids et les ressources énergétiques diminueraient, je suppose, de tout ce que représente le corps du fantôme), si la mentalité de ce fantôme était absolument différente de celle du médium et des assistants, cela appuierait la théorie théosophico-spi-
rite, selon laquelle les phénomènes physiques sont dus à des entités de l’Au-delà qui ne font qu’emprunter au médium les matériaux nécessaires à leur manifestation. Au contraire, quand bien même il serait établi que les fantômes ne prennent pas un atome d’énergie ou de matière au médium et sont des précipitations ou condensations directes du milieu ambiant, pondérable ou impondérable, si leur individualité psychologique pouvait se ramener à celle du médium, on devrait, en bonne méthode, les regarder comme des créations ou des métamorphoses de ce dernier, sans aucune intervention de l’Au-delà. Bref, quel que soit le verdict de la physique et de la physiologie sur les phénomènes de matérialisation, télécinésie, etc., c’est en somme à la psychologie qu’appartiendra, je pense, le dernier mot sur la véritable origine et la genèse de ces phénomènes. (A plus forte raison si ce ne sont que des produits de fraude ou d’hallucination!) Inutile d’ajouter que nous sommes encore loin de ce dernier mot, puisque le premier, à savoir si ces faits sont réels ou non, n’est pas même définitivement prononcé. Mais encore une fois, supposons qu’ils soient réels, et voyons ce que nous pouvons inférer, quant à l’origine psychologique de ces manifestations, des deux ou trois cas les mieux attestés et qui ont fait le plus de bruit, j’ai nommé ceux de Crookes, de Bichet et de Morselli.
A. Le cas de Katie King. — Faute de renseignements psychologiques détaillés, jeserai bref sur le fantôme de Katie King, qui se manifesta en chair et en os à sir William Crookes à l’aide de son médium Miss Florence Cook. L’apparition était si réelle que le savant chimiste se promena avec elle bras dessus bras dessous dans son laboratoire, la photographia à maintes reprises, et constata qu’elle différait du médium par sa taille plus grande, sa peau plus lisse, l’absence d’une cicatrice au cou, des battements cardiaques plus réguliers et des poumons plus sains à l’auscultation, etc. Bref, Crookes se porte garant que le fantôme était autre que le médium au point de vue physique, mais il est moins affirmatif au point de vue psychologique : « J’ai la certitude la plus absolue que Mue Cook et Katie sont deux individualités distinctes, du moins en ce qui concerne leurs corps l. » Cette réserve, où se révèle
1. Crookes, Recherches sur les phénomènes du Spiritualisme, Irad. franç. d’Alidel, 1Q8 édition, Paris, 1907, p. 194.
la sage prudence d’un vrai savant, m’a paru digne d’être soulignée. Malheureusement l’illustre observateur, n’étant pas entré dans une comparaison aussi détaillée entre la mentalité du médium et celle de l’Esprit qu’entre leurs organismes, il est impossible de se prononcer rétrospectivement sur ce point. Pour autant que j’en juge, rien n’empêche de voir dans Katie Kingun pur produit de l’imagination créatrice de M1Ie Florence Cook. Que cette jeune fille de 15 ans, honnête et sincère comme on nous la représente alors, ait conçu l’idéal, et le guide spirituel quelle rêvait, sous une figure aussi pure, noble, et pour tout dire angélique, que l’apparition qui nous est dépeinte en traits enthousiastes par Crookes, c’est parfaitement compréhensible ; et quant à la biographie de cet Esprit désincarné et à son roman d’aventures (aux Indes, naturellement !), il n’y a rien là non plus que de très conforme au genre habituel de ces créations hypnoïdes. Nous devons, il est vrai, renoncer à en expliquer les menus détails, d’abord parce que Crookes ne nous les a pas donnés, ensuite parce que, les connussionsnous, notre ignorance de la vie quotidienne de Mlle Cook et de tout ce qu’elle a lu ou entendu nous empêcherait de reconstituer les suggestions et autosuggestions d’où ces détails ont pu procéder; mais ce n’est pas une raison pour y voir quoi que ce soit de supranormal. En résumé — abstraction faite du gros mystère physique de la matérialisation objective (si on la suppose authentique et non due à la supercherie d’un compère) — je n’aperçois rien dans la personnalité psychique de Katie King, pour le peu que nous en savons, qui oblige à y voir une entité de l’Au-delà plutôt qu’une division de conscience, ou une élaboration hypnoïde, de Mlle Florence Cook elle-même.
B. Le Fantôme de la villa Carmen 4. — Tout en admettant qu’il ait pu être trompé, M. Richet croit à l’authenticité de cette apparition, qu’il a photographiée et fait souffler dans de l’eau de baryte, laquelle s’est troublée, preuve que le fantôme Bien-Boa, comme Katie King, a les mêmes fonctions respiratoires que nous. Laissant de côté, comme je l’ai dit, le problème de sa réalité corporelle, demandons-nous quelles peuvent bien être sa nature et son origine mentales.
1. Voir les nombreux articles parus sur ce sujet dans les Annales des Sciences Psychiques de 1903 et 1906, la Revue scientifique et morale du Spiritisme de 1902 à 1906, etç.
Pour les spirites de la villa Carmen, Bien-Boa est un habitant véritable de l’Au-delà, un brahme hindou désincarné depuis trois siècles et devenu le guide spirituel de la famille Noël. Bien qu’il se matérialise, dit-on, grâce au fluide de M"0 Marthe B..., cette dernière n’est pourtant pas indispensable à l’opération, car avant elle plusieurs autres médiums s’étaient déjà succédé chez M“” la Générale Noël sans que ledit brahme cessât de se manifester, toujours avec les mêmes attributs intellectuels et moraux. Les spirites y voient naturellement une éclatante confirmation de leur thèse, et cela semble en effet prouver à l’évidence que Bien-Boa est réellement une entité distincte et permanente, qui ne fait qu’emprunter à des médiums occasionnels la force nécessaire à ses matérialisations temporaires. Pourtant, avant d’adopter cette conclusion, nous souhaiterions de connaître un peu les relations de mentalité et de caractère qui peuvent exister entre cet Esprit et les divers membres du groupe où il se prodigue. Dans le but de m’éclairer si possible sur ce point, j’ai feuilleté les comptes rendus de séances publiés par M”J la Générale Carmencita Noël elle-même, et j’ai été bien étonné des curieux traits de ressemblance que j’y ai rencontrés entre la physionomie de Bien-Boa et celle de Léopold, le guide de M““ Smith. Comme ce dernier n’est certainement, ainsi que je l’ai montré, qu’une formation psychique du médium, et non pas une entilé séparée, je ne puis me défendre de l’impression qu’il en est de même de Bien-Boa.
Permettez-moi de relever rapidement les principales analogies qui m’ont frappé entre ces deux soi-disant Esprits de l’autre monde.
1° Lear dépendance du médium. — Léopold, qui prétend exister indépendamment de Mlle Smith, son médium de prédilection, devrait pouvoir se manifester en son absence, par d’autres médiums, et c’est bien ce qu’il affirme théoriquement ; mais en pratique ni lui ni M“* Smith n’ont jamais admis les prétendus messages que d’autres gens disaient en avoir reçus, de sorte qu’en fait il dépend absolument et uniquement d’elle pour ses communications. Bien-Boa, lui, reconnaît franchement son entière dépendance de la générale Noël : c’est elle qui est le véritable médium du cercle, et dont la santé physique et mentale influe d’une manière toute puissante sur les apparitions de son guide. Quelques citations en feront foi :
Bien-Boa, dit Mme Noël, « nous a toujours déclaré, soit par la table, soit par récriture, comme plus tard de sa propre bouche matérialisée, que le véritable médium de ces séances n’était pas Vincente Garcia [médium antérieur à Mlle Marthe B...], mais bien moi-même la Présidente... Il ne cesse de me répéter : Tout dépend de vous, ménagez-vous, reposez-vous, ne vous fatiguez pas, car vous êtes le pivot sur lequel tout tourne; sans vous je ne peux rien; pas d’idées noires, pas de tristesses, votre gaieté m’est nécessaire. Aussi, contrairement aux habitudes ordinaires, il me force toujours de magnétiser le médium, au moins une demi-heure dans le cabinet, au début des séances, afin de lui passer mon fluide... » — « La santé de Mmo la Présidente est de première importance pour le succès désiré. » — Le 22 janvier 1902, Bien-Boa apparut « très reconnaissable à sa tournure et à ses vêtements, mais voilé malheureusement, fait dû sans doute à une indisposition de la Présidente. Le Guide a toujours rappelé à la Présidente l’importance de sa santé sur les résultats... » Etc. (Voir Revue scientifique et morale du Spiritisme , année 1902-1903, p. 34 1 - 342, 594, 597.)
2° Leurs rapports affectifs avec le médium . — Si l’on analyse le lien spirituel, les rapports émotifs qui unissent Bien- Boa à la Générale Noël, on les trouve identiques à ceux qui régnent entre Léopold et Mu® Smith. Comme Léopold, Bien- Boa est un guide de la plus haute élévation morale, en même temps qu’un consolateur, un soutien, un conseiller pratique, et surtout... un adorateur platonique follement épris de sa protégée : il l’entoure de ses soins constants, la couvre de baisers et lui prodigue les déclarations les plus enflammées 4. Autant de traits pathognomoniques qui le rapprochent de ces créations psychosexuelles d’imagination, dont on connaît aujourd’hui tant d’autres cas typiques. — Cette interprétation du caractère psychologique de Bien-Boa se trouve encore corroborée par la façon dont a pris naissance ce Mentor amoureux de la Générale Noël.
3° Leur psychogenèse. — On va voir en effet, par la citation ci-dessous, que dans son origine visible et ses premières manifestations Bien-Boa est un produit d’antagonisme, ou de
1. Bien-Boa « ne perd jamais une occasion de nous prêcher une morale des plus élevées, insistant surtout sur l’union, l’harmonie, la concorde et la pureté des mœurs. > — « De lui-même le Guide dit : Je viens ici pour ma Carmencita. Je l’aime, je l’aime. » — « Carmencita, je t’aime, je t’aime, je t’aime. » — « Ma Carmencita bien-aimée, je vous adore... » ( Revue du Spiritisme, 1902-1903, p. 415, 594 ; 1903-1904, p. 156, etc. Les passages où l’on voit Bien-Boa baiser la Générale au visage ou aux mains sont innombrables.)
conflit psychique au cours de séances spirites dans un milieu très mélangé, le résultat évident d’une sorte de clivage entre des dispositions ou tendances d’ordre inférieur et la meilleure nature du médium en révolte contre ces influences grossières. Exactement comme Léopold (voir/)es lndes^. 79 etsuiv.. Psychogenèse de Léopold). J’ai montré que ce dernier plongeait ses racines jusque dans l’enfance de M110 Smith ; je ne puis, faute de renseignements, établir qu’il en ait été de même chez Mme Noël, mais cela est bien vraisemblable en présence de la frappante similitude d'apparition de ces deux guides : tous deux sont manifestement une réaction de défense féminine, une personnification des sentiments de pudeur morale et physique provoqués par le milieu ambiant.
C’est dans une petite ville de province, où le Général Noël avait été envoyé en garnison, que la Générale, pour se distraire, organisa des séances de table avec son mari et quelques autres personnes, dont trois officiers. Or sans médire en rien de l’armée, il est permis de croire que le subconscient de la plupart des militaires n’est pas précisément bourré des mêmes souvenirs ou préoccupations que celui d’une dame très éprise d’idéal... Aussi, de même que les deux électricités contraires, jusque-là fondues dans l’état neutre du sol, se séparent tout à coup à l’approche d’une nuée chargée d’orage, on conçoit que l’introduction de ces mentalités d’officiers à la séance ait amené dans l’atmosphère de la table une polarisation des courants psychiques, qui se sont condensés en deux personnifications caractéristiques, aussi nettement opposées et complémentaires que le démon et la sainte dans le cas de Mlie Beaucharnp, ce qui ne laisse guère de doute sur leur genèse par division psychologique. On en jugera d’ailleurs par lerécit, admirablement clair à cet égard, de Mmo Noël elle-même (j’y souligne quelques passages typiques) :
«... Un beau soir il nous prit la fantaisie de faire tourner des tables... Au bout de fort peu de temps, la table remua et on apprit que deux entités se présentaient. La première était, disait-elle, l’ancien maître de la maison, le commandant Brauhauban, officier d’artillerie, désincarné depuis une douzaine d’années... L’autre s’annonçait comme étant le guide et contrôle personnel de Mm9 la Générale, Présidente du groupe. C’était le brahme indien Bien-Boa. Il nous apprit, plus lard , avoir été grand-prêtre à Golconde et s’être désincarné il y avait environ 300 ans. Ces deux entités ne nous ont plus quittés ; elles re -
présentent pour nous les deux principes contraires , Ormuzet Ahriman. Leurs personnalités sont dissemblables au plus haut point. Autant l'un (le brahme) est nohle , réservé, correct, un Mentor de la plus haute moralité , autant l’autre (l'officier) se montre, tel qu’il était, paraît-il, de son vivant, brusque, taquin, original, farceur de mauvais goût, surtout auprès des femmes. » ( Revue du Spiritisme , années 1902-1903, p. 269.)
On ne saurait mieux peindre, en quelques traits ramassés et précis, le phénomène de contraste par dissociation qui se produisit aux séances mixtes de la Générale, et qui y prit aussitôt l’aspect d’une dualité de désincarnés, conformément à la tendance bien connue (v. plus haut, p. 14-15) des automatismes médiumniques à simuler des personnalités défuntes.
Avec les changements ultérieurs de résidence et d’entourage de Mme Noël, le commandant d’artillerie paraît avoir cessé de se manifester à elle ; tandis qu’une fois formé, son guide Bien-Boa, issu de ses aspirations intimes et tenant aux fibres les plus profondes de son être, comme le Léopold de Mlle Smith, lui resta désormais toujours attaché.
4° L'élaboration ultérieure de leur roman. — Ce n’est qu’après coup, à la suite de divers incidents et suggestions du dehors(où une gravure d’un roman d’Alexandre Dumas parait avoir joué un certain rôle), que Léopold s’est donné pour être réellement l’esprit désincarné de Cagliostroet pour avoir déjà adoré Mlle Smith dans une existence antérieure, lorsqu’elle était Marie-Antoinette. Pareillement le guide de M“e Noël (qui se matérialise costumé comme le personnage d’une gravure connue) : ce n’est pas d’emblée, mais seulement plus tard, que l’on apprit qu’en réalité, sous le pseudonyme de Bien-Boa, se cachait un brahme d’un tout autre nom, qui avait eu un roman des plus curieux avec la générale dans une existence antérieure l.
On pourrait pousser plus loin ces analogies entre les deux guides en question, et montrer par exemple que les figures accessoires qui vinrent plus tard s’ajouter aux manifestations de Bien-Boa (sa sœur Bergoglia, etc.), sont l’équivalent des
1. Quand Bien-Boa se matérialisa, « la coiffure était celle de l’esprit indien représenté dans la fameuse gravure de M Tissot : le costume aussi était à peu près semblable.» — « L'Entité [Bergoglia] nous raconta un véritable roman des plus curieux qui, selon elle, attachait Carmen [Mm# Noël] à Bien-Boa. Ce nom, continua-t-elle, n’est pas le sien, c’est un nom de guerre sous lequel il s'est fait connaître à vous... » ( Revue de Spiritisme. Années 1902- 1903, p. 346, et 1904-1905, p. 538).
autres personnages affiliés à Léopold (Astané, etc.) dans les romans somnambuliques de Mlle Smith. Mais les points que je viens de relever suffisent, je pense, à justifier ma thèse que
sauf le pouvoir de se matérialiser que posséderait Bien-
Boa, tandis que Léopold n’en a jamais donné le moindre indice — il y a une complète similitude de nature entre ces deux prétendus désincarnés. J’en conclus, jusqu’à preuve du contraire, que le fantôme de la villa Carmen n’était certainement, au point de vue mental, qu’une élaboration imaginative de la Générale Noël, un produit de sa fantaisie créatrice, une sorte de ramification hypnoïde ou d’excroissance de sa propre individualité.
C. Les matérialisations d’Eusapia. — Nouspasserons rapidement sur ce sujet, qui a été excellemment traité par Morselli. Il faut distinguer, dans les phénomènes de la Paladino, ceux qui dépendent de John King, et les cas beaucoup plus rares où l’on a vu apparaître d’autres fantômes reconnaissables (par exemple la mère défunte de Morselli lui-même). Ces derniers sont certes difficiles à expliquer par l’imagination seule d’Eusapia, qui n’avait probablement pas connu de leur vivant les morts en question ; mais si l’on songe à la possibilité d’une transmission mentale des assistants au médium, le fait devient intelligible sans recourir aux désincarnés. Il est clair toutefois que cela ne les exclut point nécessairement. Évidemment, on pourra discuter à perte de vue là-dessus ; et si ce n’était macabre, ce serait amusant devoir Lombroso s’acharner à prouver que c’est bien Mme Morselli la mère qui s’est manifestée à son fils, alors que Morselli luimême n’en croit rien et déclare que l’apparition reflétait simplement, par l’intermédiaire plastique d’Eusapia, les souvenirs qu’il avait conservés de la défunte. Le lecteur critique est obligé de s’en tenir ici au principe méthodologique d’économie : on n’est pas scientifiquement autorisé à aller chercher dans l’Au-delà l’origine de faits qui sont déjà suffisamment explicables —jusqu’à preuve du contraire — par les processus conscients ou subconscients des vivants.
Pour ce qui est de John King, un soi-disant corsaire anglais d’il y a trois siècles, dont M”* Paladino serait la fille, Morselli nous retrace l’histoire de ses prétendues manifestations par divers médiums depuis cinquante ans, et montre clairement, ce me semble, combien toutes ces personnifications portent
1 empreinte, souvent puérile, d’imaginations mises en branle par les suggestions du milieu. Il faudrait, pour établir que John lving est bien un être en soi, indépendant et distinct des médiums par lesquels il prétend se révéler à nous, d’autres preuves que celles qu’on nous en a offertes jusqu’ici.
En somme, lorsqu’on analyse au point de vue purement psychologique les trois cas de matérialisations les plus célèbres et qui présentent les meilleures apparences de garantie scientifique, ils parlent moins en faveur d’une intervention réelle des désincarnés que de l’action de processus spiritogènes, de formations hypnoïdes ou de sous-personnalités faisant partie du médium lui-même. Le phénomène objectif de la matérialisation, supposé réel, dépasse il est vrai toutes nos notions physiologiques reçues, et nous obligerait à des hypothèses entièrement nouvelles ; mais ici encore, si l’on veut rester fidèle aux principes de la méthode expérimentale, on devra commencer par ne recourir, pour l’explication forcément obscure de faits aussi extraordinaires, qu’à des forces ou des facultés (encore inconnues) d’êtres empiriquement donnés et observables, comme le médium et les assistants, plutôt qu’à celles (non moins inconnues) d’agents purement hypothétiques et insaisissables tels que les désincarnés.
Comme vous le voyez, les faits de médiumnité tant psychique que physique que j’ai pu serrer d’un peu près, ne m’ont jusqu’ici fourni aucune preuve certaine de l’intervention des désincarnés dans les phénomènes prétendus spirites. Toujours ilsm ont paru explicables par des processus spiritogènes très ordinaires de notre nature, mais que viennent souvent compliquer, d’un côté les enjolivements de la mémoire et de l’imagination subconscientes, de l’autre les apports télépathiques de la part des vivants, enfin, dans des cas plus rares et encore sujets à caution, le déploiement de facultés de télécinesie et de matérialisation dont disposerait notre esprit en certains états ou modes de personnalité fort mal connus.
Est-ce à dire que je considère le spiritisme comme une erreur désormais condamnée ? Une telle conclusion de ma part serait vraiment grotesque. Car d’abord, n’étant point infaillible, j’ai pu me tromper dans l’interprétation des faits
que j’ai essayé de tirer au clair ; et ensuite ces faits ne constituent qu’un dossier infinitésimal à côté de ceux de la littérature que je n’ai pas examinés, à côté surtout de ceux,bien plus nombreux encore, qui se produisent sans cesse, mais qui pour des raisons quelconques se dérobent à toute investigation sérieuse. En somme, n’estimant pas que l’hypothèse spirite soit absurde ou antiscientifique par essence, je concède fort bien qu’elle puisse être vraie au fond; mais voilà, il s’agirait de la démontrer ! Or j’avoue n’avoir pas encore rencontré de cas qui m’aient paru satisfaire à toutes les exigences de la méthode, laquelle, dans l’espèce et pour parler le langage des logiciens classiques, ne saurait être que la Méthode des Résidus . Je veux dire qu’avant d’invoquer d’intervention, dans les phénomènes physiques ou psychiques de cet univers, de causes spéciales et nouvelles telles que les désincarnés, il faudrait d’abord avoir fait la part complète de tout ce qui peut ressortir aux causes communes et déjà données, à savoir les agents incarnés que nous sommes. Malheureusement, les découvertes mêmes de ce dernier demi-siècle donnent à penser que nous avons encore beaucoup à apprendre sur notre propre compte. Aussi rien ne nous garantit que dans le résidu qu’Allan Kardec attribuait sans hésiter aux Esprits désincarnés, et que nous ayons déjà tellement réduit, il restera encore quelque chose pour eux lorsqu’une science plus avancée aura achevé d’en retrancher tout ce qui peut provenir des ressources — ou des infirmités — encore insoupçonnées de notre constitution psychophysiologiquè. Rien, il est vrai, ne nous garantit non plus le\ contraire. Ce que je me borne donc à dire, c’est qu’à mon avis le spiritisme n’est pas scientifiquement démontré aujourd’hui. Mais peut-être le sera-t-il demain. Et quand ce ne serait que pour faire plaisir aux honorables spirites qui peuvent se trouver dans cette assemblée, je rappellerai ici les deux voies qui semblent, à l’heure présente, tendre le plus directement vers le but auquel ils aspirent.
Ce sont d’abord les phénomènes qu’on pourrait appeler de synthèse élective , dont la médiumnité de Mme Piper a fourni jusqu’ici les meilleurs échantillons. Une foule de gens cultivés, même des savants de carrière, sont sortis de ses séances convaincus d’avoir eu affaire, par son intermédiaire, avec des défunts qu’ils avaient intimement connus. Sans doute, beau-
coup de ces cas frappante peuvent s’expliquer par la transmission mentale, le médium n’ayant fait que renvoyer aux assistants l’image du désincarné telle qu’ils la portaient en eux-mêmes. Mais il y a des faits plus complexes, où il faudrait admettre une télépathie active et sélectrice, par laquelle l’imagination hypnoide de Piper s’en irait choisir, chez beaucoup de vivants présents ou absents, les souvenirs concernant précisément tel désincarné, et les réunirait de taçon à reconstituer une image totale plus complète qu aucune des images partielles qu’il a laissées chez les diverses personnes de sa connaissance. Or comment expliquer ce pouvoir de choix et de synthèse exacte chez un médium qui n’a pas connu le défunt, si ce n’est par l’intervention de ce dernier qui dirige et coordonne lui-même ce travail de reconstitution idéale ou qui, plus simplement, se manifeste en personne à travers le médium ?
A moins cependant (il faut penser à tout) que le sosie partiel du défunt, que l’un des assistants aurait transmis télépathiquement à Mme Piper, ne se fût ensuite complété graduellement chez celle-ci, en attirant à lui, par quelque obscure affinité psychologique, les autres sosies fragmentaires épars chez d’autres personnes. Car n’y a-t-il pas entre les portraits, si différents soient-ils, qu’un même individu a laissés chez ses diverses relations, un certain air de famille, une certaine analogie fondamentale de caractère et de tonalité émotive, qui pourrait constituer entre eux comme un lien positif ou un principe d’attraction, grâce auquel il leur arriverait de se rejoindre télépathiquement et de se fusionner dans la subconscience du médium ? « Oui se ressemble s’assemble » ; si ce proverbe était vrai des souvenirs de personnes défuntes conservés par les vivante et transmis de tou tes parts à 1 imagination de Mme Piper, on comprendrait que ces souvenirs, se triant et se classant d’eux-mêmes en elle, pourraient donner lieu à des reconstitutions exactes et reconnaissables, bien que la personne même qu’elles représentent n’y soit actuellement pour rien. Je ne sais si une telle hypothèse cadrerait mieux ou plus mal que celle des Esprits avec le détail des faite ; ceux-ci sont si embrouillés qu’il est très difficile d’en juger à la lecture. Ce qu’il y a certainement de déconcertant, c’est que M. William James, qui a découvert et lancé Mme Piper il y a vingt ans, et qui est aujourd’hui l’homme Je mieux
au courant de l’histoire détaillée et de toute la phénoménologie de ce médium, déclare qu’il faut attendre de nouveaux faits, plus clairs et plus précis, avant de pouvoir dire avec certitude si ce sont vraiment les désincarnés, ou seulement leurs contrefaçons subliminales, qui peuplent les transes de cette dame extraordinaire !
Une seconde voie qui semble s’ouvrir pleine de promesses pour l’hypothèse spirite, est celle des messages complémentaires ( cross-correspondence des Anglais). Supposez, par exemple, que trois médiums, en trois continents différents, fournissent simultanément des communications insistant (sans autre explication et sans que les spectateurs comprennent au monde pourquoi) l’une sur lundi et mercredi, l’autre sur dimanche et jeudi, la dernière sur vendredi et samedi; et que par un quatrième médium, tout aussi éloigné des premiers, on reçoive l’indication suivante : mardi complète la série; j’ai fait cela pour prouver mon indépendance des instruments que j’emploie ; — il serait, avouons-le, bien difficile de résister à cette démonstration de l’existence réelle, au-dessus des quatre médiums, d’une cinquième individualité dont la pensée directrice a intentionnellement conçu et réalisé ce moyen ingénieux de nous prouver sa réalité séparée et distincte. Ce sera encore plus frappant si au lieu d’une notion aussi élémentaire que celle des jours de la semaine, c’est, je suppose, une poésie, un épisode célèbre de l’histoire, une idée philosophique, qui est le mot de l’énigme et qui apparaît tout à coup par le rapprochement de messages fragmentaires, ou d’allusions inintelligibles tant qu’elles restent isolées. Eh bien, il semble que les désincarnés se soient récemment avisés de ce curieux procédé pour nous convaincre irréfutablement de leur existence. En effet, les membres de la Society for psychical Research ont déjà recueilli toute une collection de ces messages complémentaires, obtenus à peu près au même moment par l’écriture automatique d’excellents médiums, M~ Holland aux Indes, MM"" Forbes et Verrall dans des villesdifférentesd’Angleterre, et Mme Piper en Amérique ; et d’après les dictées de cette dernière, qui renferment ordinairement la solution du rébus, ce ne serait rien de moins que l’Esprit désincarné de Myers lui-même qui aurait inventé et qui pratiquerait cette admirable méthode 1*
i. Les phénomènes de cross-correspondence ont été l’objet de plusieurs tra-
Malheureusement — pourquoi faut-il que la réflexion critique découvre toujours des pailles dans les plus belles démonstrations! — les cinquante ou soixante cas de cross-correspondence publiés jusqu’ici sont loin d’avoir la netteté et la précision de l’exemple schématique que j’ai fabriqué tout à l’heure, et les révélations du soi-disant Myers par ses divers médiums sont si nébuleuses ou si imparfaitement concordantes qu’un doute subsiste sur l’ensemble. Et puis, même incontestable dans sa réalité, cette personnalité indépendante qui plane sur les quatre médiums ne pourrait-elle pas être elle-même un pur produit de l’un d’eux, qui, par transmission et suggestion mentales à grande distance, s’amuserait à influer sur les trois autres, pour nous berner une fois de plus dans nos chimériques entreprises à la poursuite des désincarnés? — Souhaitons que Myers ou d’autres Esprits, s’ils sont vraiment en jeu dans tout cela, nous révèlent bientôt le moyen d’éliminer de leurs apparentes manifestations l’action combinée de /’ imagination subliminale , dont on n’a que trop souvent déjà constaté la malice, et de la télépathie des vivants, dont on ne connaît pas du tout les limites. Et en attendant, laissons la porte ouverte à toutes les possibilités de l’avenir !
Je me suis soigneusement abstenu, dans cette conférence, de toucher aux problèmes philosophiques, moraux, religieux, et même sociaux, qu’on a si souvent coutume de mêler à la question de la médiumnité. Ce n’est certes pas que je les ignore ou que je m’en désintéresse. Mais, parlant ici sous les auspices de l’Institut Général Psychologique, il m’a paru que je devais me maintenir, comme lui, sur le terrain purement scientifique. J’estime d’ailleurs que c’est une erreur que d’identifier, selon la mode anglaise, le « spiritisme » et le « spiritualisme », ou d’ériger le premier en condition nécessaire et suffisante du second. De magnifiques exemples, dans l’histoire de la pensée humaine, prouvent que la croyance à l’intervention des désincarnés chez les médiums n’est point indispen-
vaux importants dans les Proc.S. P. R vol. XXI (1906) et suivants. Voir aussi les récents articles de discussion dans Hibbert Journal (ianv. 1909) et Journal S. P . R. (id,). ' '
sable à une conception profondément morale et spirituelle du fond des choses et du dernier mot de révolution cosmique. Et d'autre part, quand les désincarnés et leurs manifestations seraient universellement reconnus pour des réalités empiriques, le monisme matérialiste ne se trouverait certainement pas plus embarrassé de les interpréter à sa façon, comme d'éphémères et fortuites combinaisons de la matière pondérable ou impondérable, que lorsqu'il s’agit de nos personnalités conscientes, à nous autres incarnés. La question de la vérité ou de la fausseté scientifique du spiritisme n'est donc pas, à mon avis, d'une essentielle importance pour un choix réfléchi entre les diverses attitudes que l'on peut adopter vis-à-vis des mystères derniers de l'Univers et de la Vie.
Le problème scientifique du spiritisme eût-il d'ailleurs la portée métaphysique que tant de gens lui prêtent, ce serait, me semble- 1— il, une raison de plus pour le traiter avec toute la rigueur désirable, et sans y mêler des considérations étrangères, car rien n’est plus préjudiciable à l'établissement de la vérité que cette confusion des genres. Aussi ne saurait-on trop approuver les sociétés d'investigation sans parti pris, qui se placent résolument, pour l'étude des phénomènes les plus obscurs de la nature humaine, au point de vue désintéressé et objectif de la science expérimentale et de ses méthodes rigoureuses. C'est pourquoi je me permets de clore cette trop longue causerie en recommandant chaleureusement à la sympathie, aux encouragements et à l'appui effectif de tous mes aimables auditeurs — quelle que soit d'ailleurs leur opinion de derrière la tête sur les Incarnés et les Désincarnés — l'œuvre strictement scientifique entreprise par notre Institut Général Psychologique, et particulièrement par sa Section des recherches psychiques et physiologiques, à qui l'on doit déjà tant.
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