‹ Esquisse d'un plan de lectures historiques, rapporté spécialement a l'influence des femmes, considérée dans les différens siècles et chez les différentes nations suivie de deux pièces des vers, relatives au meme sujet. Par M. A. Jullien, de ParisChapitre 4 sur 6 · LE PORTRAIT DE CLARISSE · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT DE CLARISSE

U.vx image me suit ; elle est partout présente ;

Elle est à la fois belle , aimable , séduisante ;

Elle enivre les jeux et captive le emur :

Elle exerce en tout lieu son ascendant vainqueur.

Un fidèle pinceau , sur la toile vivante Vient de nous retracer cette image chai mantc.

O muse ! inspiro-moi ; je voudrais , dans mes vers ,

Telle que je la vois , l’offrir à l’univers.

Dans ses mobiles traits , la jeunesse et la vie ,

La sensibilité , germe heureux du génie ,

l.a teudre piété , le lilial amour ,

La candeur , la liurté ae peignent tour à tour.

Sou œil lance un éclair , dont la rapide flainiDc Par un charme secret pénètre iusqu'à l'aine ;

Et son divin sourire, où brille la bonté,

Dont la grâce angélique ajoute à sa beauté ,

Est comme un doux rayon de la vive lumière Que le soleil répand sur la nature entière.

Mais sa beauté n'est rien pour qui connaît son cœur , Consacré par Dieu même au culte du malheur.

X ai recueilli les pleurs que sa pitié touchante Accorde aux malheureux. Une larme éloquente ,

A mouillé sa paupière , au douloureux récit Des revers d'un vieillard que le destin poursuit.

Ces revers ont cessé. Beauté , grâce , innocence ,

Dans un sexe enchanteur , quelle est votre inlluence ! Quel homme impunément peut voir Clarisse en pleui-s? Xai vu , j'ai ressenti , j’ai calmé ses douleurs.

Le vieillard a béni l’aimable bienfaitrice Qui des hommes pour lui réparait l'injustice.

A la fleur de ses ans , descendue au tombeau ,

Une mère laissait son enfant au berceau ,

Faible , pauvre , souflfrant , sans appui sur la terre , Déplorable oiphelin qu'attendait la misère.

Mais Clarisse a connu ces victimes du sort.

La mère infortunée , au moment de sa nioi't ,

Lui conlia son (ils ; et sa douleur pieuse De Clarisse implora la Imnté généreuse.

Les nialbcureux jamais ne I ont priée en vain i Et vieige , elle a servi de mère à 1 orphelin.

Dans ces jours désastreux où l’Europe en finie, Torrent dévastateor , inondait ma patrie j Quand nos villes en deuil , quand nos champs ravagés Offraient de toutes parts des Français égorgés!

De ses sanglantes mains quand le dieu des batailles Sur nos plaines au loin semait les funérailles ;

4 MM i - izer

Aux rcmpnrts de Nancy , sous le toit paternel,

De sa Toix iunocenle invoquant l’Étemel ,

Clarisse , k peine alors échappée à l'enfance ,

Dans un Dieu de bonté mettait sa confiance;

Et dans ce jeune cœur , soutenu par la foi ,

Dieu lui>méme semblait avoir gravé sa loi.

De la religion mystéi'ieux empire !

Elle donne la force aux âmes quelle inspire :

Une vierge timide , en sou débile sein Porte une amc héroïque, où brûle un feu divin.

Aux horreurs de la guerre , aux discordes civiles Vont enfin succéder des inomens plus tranquilles :

La France a vu partir le superbe étranger Qui , lui dictant scs lois , prétend la protéger ;

Et, de ce joug honteux noblement afli’auchie,

A scs fils consolés elle rend leur patrie.

Bcllone a déposé ses sanglaus étendards;

La paix vient ranimer le culte heureux des arts ;

A ce culte sacré par ses goûts destinée ,

Dans les murs de Paris Clarisse est amenée.

D'une industrie active , en ce monde nouveau ,

Son œil avidement observe le tableau.

Elle n admire point ces parures frivoles Dont un sexe léger fait souvent ses idoles :

Un luxe fastueux n'a pour elle aucun prix ;

Ses yeux d'un vain éclat ne sont point éblouis.

Mais les produits des arts, chefs^d'œuvic du génie Par d'utiles travaux honorant la patrie ;

Un immortel burin gravant pour l'avenir D'une grande action l’cloqucnt souvenir;

Mais Fénélon, Rousseau, dans leurs pages brûlantes, Traçant de la vertu les images vivantes ;

MasstUon d'un grand i*oi bravant l'autorité Pour offrir à scs yeux l'austère vérité ;

Mais Corneille , Shakspear , dont la musc inspirée Allume dans les cœurs une flamme sacrée ;

Mais l'auteur de Corinne , eu ses hriUans tableaux , Du divin Michel-Ange empruntant les pinceaux ; Ces nobles écrivains , ces peintres , ces poètes ,

Des vertus , du génie augustes interprètes ,

A la jeune Clarisse ont bientdt révélé Le secret du talent dans son sein recelé.

Des vulgaires penchans la fougue impétueuse , Dans son coeur, animé d'une ardeur généreiuc ,

Ne saurait exciter ni troubles ni ixnnbets :

Elle peint leurs dangers , et ne les connaît pas.

Mais l'amour de la gloire et l'enflamme , et l'inspire. La sainte humanité , son sublime délire ,

Le besoin d'étre utile au pauvre , à l'orphelin ,

Au vieillard opprimé « font palpiter son sein.

Dans l'étre infortuné , dans la faible innocence . Elle honore d'un Dieu l'invisible présence :

Peur elle , les bienfaits que répand sa bon^

Sont un hommage offert è la divinité ;

Et la gloire , è ses yeux , noble et brillante image , Des siècles à venir honorable suflrage ,

Flambeau resplendissant dans l’étenielle nuit ,

Dont le trompeur éclat trop souvent nous séduit ,

De la seule vertu légitime salaire ,

N’appartient qu'aux mortels bienfaiteurs de la terre.

Cette gloire pour elle a seule des appas.

C'est ainsi qu'elle veut échapper au trépas.

Du tems qui détruit tout , tu peux braver l’outrage. Un étemel oubli serait-il le partage Des vertus , des talcns , unis à la beauté ?

Dans cet Age brillant où la frivolité ,

Les profanes plaisirs , la gaîté , la folie Dissipent les momens et consument la vie :

Libre de passions , dédaignant le repos ,

Tout entière livrée à ses nobles travaux ,

Clarisse totir à tour recueille pour l'enfance Des préceptes saerés la féconde semence ,

Et , les faisant goûter À ses jeunes lecteurs ,

Des plus douces vertos saà pénétrer leurs cœurs ;

Ou bien , d'un vol hardi , mais non point téméraire , Parcourant à la fois la France et l'AngleteiTe ,

Elle ose interroger leurs poètes fameux ,

Rapprocher leurs travaux , les comparer enti e eux ,

Et des rangs assignés à leurs muses rivales Dans le temple du godt marquer les intervalles ;

Ou , comme on vit jadis , dans nos toumob guerriers , Des femmes revêtant l'arme des chevaliers ,

La visière baissée , émules de leur gloire ,

Avec eux noblement disputer la victoire :

Ainsi , cachant son sexe , et dégtiisant son nom , Armée en chevalier, un casque sur le ftont,

La modeste Clarisse , abaissant sa visière.

Vient partager les prix d'un tournoi littéraire.

Mais , malgré le secours du voile officieux Qu cUe oppose à dessein aux regards curieux ,

Scs écrits pleins de feu , de fraîcheur et de vie , Semblent nous révéler sou amc et sou génie ;

Et sou nom , consacré par un doux souvenir ,

Bien après son trépas , vivra dans l'avenir.

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