LE PORTRAIT DE CLARISSE
U.vx image me suit ; elle est partout présente ;
Elle est à la fois belle , aimable , séduisante ;
Elle enivre les jeux et captive le emur :
Elle exerce en tout lieu son ascendant vainqueur.
Un fidèle pinceau , sur la toile vivante Vient de nous retracer cette image chai mantc.
O muse ! inspiro-moi ; je voudrais , dans mes vers ,
Telle que je la vois , l’offrir à l’univers.
Dans ses mobiles traits , la jeunesse et la vie ,
La sensibilité , germe heureux du génie ,
l.a teudre piété , le lilial amour ,
La candeur , la liurté ae peignent tour à tour.
Sou œil lance un éclair , dont la rapide flainiDc Par un charme secret pénètre iusqu'à l'aine ;
Et son divin sourire, où brille la bonté,
Dont la grâce angélique ajoute à sa beauté ,
Est comme un doux rayon de la vive lumière Que le soleil répand sur la nature entière.
Mais sa beauté n'est rien pour qui connaît son cœur , Consacré par Dieu même au culte du malheur.
X ai recueilli les pleurs que sa pitié touchante Accorde aux malheureux. Une larme éloquente ,
A mouillé sa paupière , au douloureux récit Des revers d'un vieillard que le destin poursuit.
Ces revers ont cessé. Beauté , grâce , innocence ,
Dans un sexe enchanteur , quelle est votre inlluence ! Quel homme impunément peut voir Clarisse en pleui-s? Xai vu , j'ai ressenti , j’ai calmé ses douleurs.
Le vieillard a béni l’aimable bienfaitrice Qui des hommes pour lui réparait l'injustice.
A la fleur de ses ans , descendue au tombeau ,
Une mère laissait son enfant au berceau ,
Faible , pauvre , souflfrant , sans appui sur la terre , Déplorable oiphelin qu'attendait la misère.
Mais Clarisse a connu ces victimes du sort.
La mère infortunée , au moment de sa nioi't ,
Lui conlia son (ils ; et sa douleur pieuse De Clarisse implora la Imnté généreuse.
Les nialbcureux jamais ne I ont priée en vain i Et vieige , elle a servi de mère à 1 orphelin.
Dans ces jours désastreux où l’Europe en finie, Torrent dévastateor , inondait ma patrie j Quand nos villes en deuil , quand nos champs ravagés Offraient de toutes parts des Français égorgés!
De ses sanglantes mains quand le dieu des batailles Sur nos plaines au loin semait les funérailles ;
4 MM i - izer
Aux rcmpnrts de Nancy , sous le toit paternel,
De sa Toix iunocenle invoquant l’Étemel ,
Clarisse , k peine alors échappée à l'enfance ,
Dans un Dieu de bonté mettait sa confiance;
Et dans ce jeune cœur , soutenu par la foi ,
Dieu lui>méme semblait avoir gravé sa loi.
De la religion mystéi'ieux empire !
Elle donne la force aux âmes quelle inspire :
Une vierge timide , en sou débile sein Porte une amc héroïque, où brûle un feu divin.
Aux horreurs de la guerre , aux discordes civiles Vont enfin succéder des inomens plus tranquilles :
La France a vu partir le superbe étranger Qui , lui dictant scs lois , prétend la protéger ;
Et, de ce joug honteux noblement afli’auchie,
A scs fils consolés elle rend leur patrie.
Bcllone a déposé ses sanglaus étendards;
La paix vient ranimer le culte heureux des arts ;
A ce culte sacré par ses goûts destinée ,
Dans les murs de Paris Clarisse est amenée.
D'une industrie active , en ce monde nouveau ,
Son œil avidement observe le tableau.
Elle n admire point ces parures frivoles Dont un sexe léger fait souvent ses idoles :
Un luxe fastueux n'a pour elle aucun prix ;
Ses yeux d'un vain éclat ne sont point éblouis.
Mais les produits des arts, chefs^d'œuvic du génie Par d'utiles travaux honorant la patrie ;
Un immortel burin gravant pour l'avenir D'une grande action l’cloqucnt souvenir;
Mais Fénélon, Rousseau, dans leurs pages brûlantes, Traçant de la vertu les images vivantes ;
MasstUon d'un grand i*oi bravant l'autorité Pour offrir à scs yeux l'austère vérité ;
Mais Corneille , Shakspear , dont la musc inspirée Allume dans les cœurs une flamme sacrée ;
Mais l'auteur de Corinne , eu ses hriUans tableaux , Du divin Michel-Ange empruntant les pinceaux ; Ces nobles écrivains , ces peintres , ces poètes ,
Des vertus , du génie augustes interprètes ,
A la jeune Clarisse ont bientdt révélé Le secret du talent dans son sein recelé.
Des vulgaires penchans la fougue impétueuse , Dans son coeur, animé d'une ardeur généreiuc ,
Ne saurait exciter ni troubles ni ixnnbets :
Elle peint leurs dangers , et ne les connaît pas.
Mais l'amour de la gloire et l'enflamme , et l'inspire. La sainte humanité , son sublime délire ,
Le besoin d'étre utile au pauvre , à l'orphelin ,
Au vieillard opprimé « font palpiter son sein.
Dans l'étre infortuné , dans la faible innocence . Elle honore d'un Dieu l'invisible présence :
Peur elle , les bienfaits que répand sa bon^
Sont un hommage offert è la divinité ;
Et la gloire , è ses yeux , noble et brillante image , Des siècles à venir honorable suflrage ,
Flambeau resplendissant dans l’étenielle nuit ,
Dont le trompeur éclat trop souvent nous séduit ,
De la seule vertu légitime salaire ,
N’appartient qu'aux mortels bienfaiteurs de la terre.
Cette gloire pour elle a seule des appas.
C'est ainsi qu'elle veut échapper au trépas.
Du tems qui détruit tout , tu peux braver l’outrage. Un étemel oubli serait-il le partage Des vertus , des talcns , unis à la beauté ?
Dans cet Age brillant où la frivolité ,
Les profanes plaisirs , la gaîté , la folie Dissipent les momens et consument la vie :
Libre de passions , dédaignant le repos ,
Tout entière livrée à ses nobles travaux ,
Clarisse totir à tour recueille pour l'enfance Des préceptes saerés la féconde semence ,
Et , les faisant goûter À ses jeunes lecteurs ,
Des plus douces vertos saà pénétrer leurs cœurs ;
Ou bien , d'un vol hardi , mais non point téméraire , Parcourant à la fois la France et l'AngleteiTe ,
Elle ose interroger leurs poètes fameux ,
Rapprocher leurs travaux , les comparer enti e eux ,
Et des rangs assignés à leurs muses rivales Dans le temple du godt marquer les intervalles ;
Ou , comme on vit jadis , dans nos toumob guerriers , Des femmes revêtant l'arme des chevaliers ,
La visière baissée , émules de leur gloire ,
Avec eux noblement disputer la victoire :
Ainsi , cachant son sexe , et dégtiisant son nom , Armée en chevalier, un casque sur le ftont,
La modeste Clarisse , abaissant sa visière.
Vient partager les prix d'un tournoi littéraire.
Mais , malgré le secours du voile officieux Qu cUe oppose à dessein aux regards curieux ,
Scs écrits pleins de feu , de fraîcheur et de vie , Semblent nous révéler sou amc et sou génie ;
Et sou nom , consacré par un doux souvenir ,
Bien après son trépas , vivra dans l'avenir.