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Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain

Marie- Jean- Antoine-Nicolas, marquis de Con-> dorcet, né en 1743, à Riben^ont, près de Saint- Quentin, en Picardie^ est issu d'une famille originaire du Dauphiné. Ses ancêtres furent les premiers qui embrassèrent pubJjquement en France la religion réformée. Son oncle, Jacques-Marie de Condorcet^ qui devint évêque de Lisieux en 1761. après avoir successivement occupé les sièges de Gap et d'Auxerre, prit soin de son éducation, et l'envoya au collège de Navarre, où Condorcet soutint avec la çlus rare distinction, à l'âge d'un peu moins de seize ans^ une thèse de mathématiques à laquelle assistèrent d'Alembert, Clairaut et Fontaine. Le brillant succès qu'il obtint dans cette occasion le détermina a se livrer tout entier à une étude pour laquelle il annonçait des dispositions extraordinaires. Dés l'âge* de dix-neuf ans et sans fortune, il vint se fixer à Paris, où le duc de la Rochefoucauld, avec la maison duquel il avait des alliances, lui servit de protecteur, lui fit obtenir une pension, et l'introduisit dans plusieurs maisons considérables. Il composa, en 1764, et publia l'année suivante, un Ei:sai sur le calcul intégral; en 1767, il

(t) Extrait de rédition de 1822; Paris, in-32, Brissot- ThJvars.

donna un Mémoire su?' le problème des trois corps' et en 1768, il réunit ses premiers travaux sous le titre d'Essais d'analyse, in-4o. Ces essais lui ouvrirent, en 1769, les portes de TAcadémie des sciences; il justifia ce choix en publiant sur le calcul analytique de nouveaux Mémoires qui ne prouvent pas moins que ses précédents ouvrages la pénétration et la supériorité de son génie. Il reprit ce travail longtemps après, et le refondit dans un nouveau traité qui embrassait dans leur ensemble les calculs intégral et différentiel. L'impression de cet ouvrage, commencée en 1786, fut arrêtée à la seizièmt^ feuille et n'a jamais été reprise depuis. Ses autres travaux du même genre ont été consignés dans les Mémoires des Académies de Paris, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, de Turin, et de l'Institut de Bologne. Aspirant à la célébrité littéraire, il voulut s'essayer dans le genre des éloges, et publia, en 1773, ceux des académiciens morts avant 1699. Il fut ensuite nommé secrétaire perpétuel de l'Académie.

Condorcet venait d'être charg-é, en 1777, de faire l'éloge du duc de la A^rilliére, lorsque le comte de Maurepas fut instruit qu'il n'en avait pas encore écrit une ligne; feignant de se plaindre seulement de ce que Condorcet différait trop à prononcer ce discours, il lui en adressa des reprocnes, et l'académicien répondit : « A Dieu ne plaise que je m'abaisse jamais à louer l'odieux dispensateur des lettres de cachet ! » Cette hberte courageuse déplut tellement au comte de Maurepas, que tant que ce ministre Técut les portes de l'Académie furent fermées à Condorcet. A.dmis dans son sein en 1782, il prit pour texte de son discours de réception les avantages que la société peut retirer de la révt nion des sciences physiques aux sciences morales, Rien ne contribua davantage à faire ressortir

la flexibilité de son talent que la diversité de mérites de ceux dont il lut successivement les éloges à l'Académie des sciences. On sent que, pour rendre compte des plus grandes découvertes du siècle, et bien juger des hommes tels que d'Alembert, Franklin, Bufion, Euler, Linnée, Bergmann et \ aucanson, il fallait n'être étranger à aucune des branches de science ou de littérature dans lesquelles ils avaient excellé.

Cette prodigieuse variété de travaux n'empêchait pas Condorcet de continuer de se livrer aux mathématiques ; il composa, en 17?7, sur la théorie des comètes, un ouvrage qui remporta le prix à l'Académie de Berlin. Néanmoins, son esprit se portait avec une prédilection particulière aux recherches philosophiques. La liaison intime qui s'était formée entre M. Turgot, alors contrôleur général des finances, et lui, l'attacha au système des économistes. D'Alembert mourant le nomma, en 1786, son exécuteur testamentaire, et lui confia le soin de traiter toute la partie de V Encyclopédie qui est relative aux sciences exactes, et un grand nombre de morceaux sur les arts et la littérature. Un homme tel que Condorcet ne pouvait méconnaître le génie prodigieux de Voltaire : aussi fut-il l'un des admirateurs les plus passionnés de ce grand homme. Ce sentiment allait même en lui jusqu'à l'enthousiasme.

Pendant la guerre de rindépendance américaine, Condorcet écrivit en faveur de cette noble cause, se prononça hautement pour la liberté des nègres, et, 'dans tout ce qu'il publia vers cette époque, répandit ses maximes républicaines, en exhalant sa haine contre le despotisme, dont il signalait courageusement les abus.

Dès 1788, Condorcet publia son ouvrage sur les assemblées provinciales, dans le but de préparer les réformes que réclamaient alors la raison et Tintérêt de toute la France. Au conmiencement de la révolution, il embrassa avec ardeur la cause populaire, concourut à la rédaction de la Bibliothèque de Vhomme public, et rédigea, de concert avec Cerutti, la Feuille villageoise, journal où, pour répandre la lumière parmi le

§euple, il se plaisait à descendre des hauteurs e la science jusqu'aux éléments les plus vulgaires de l'administration et de la politique. Condorcet s'occupait de ce travail avec la simplicité d'un enfant, et c'est à cette simplicité même qu'il est plus facile de reconnaître, dans cette feuille, les articles qui lui appartiennent. Il rédigea, en 1791, l'arrêté d'association du club de 1789, fondé par les premiers amis de la liberté française. Dans la même année, il fut nommé coraniissaire du trésor public, et ce fut sur sa proposition que ce nom fut changé en celui de trésorerie nationale. Il venait de publier, sur la liberté de la presse et sur cehe des journaux, une lettre pleine d'une logique serrée et vigoureuse, lorsqu'il fut porté, en septembre, par le corps électoral de Paris, à l'assemblée législative, dont il fut immédiatement élu secrétaire. Il prononça, dans la séance du 24 octobre 1791, une opinion remarquable sur les émigrés, qu'il distingua en deux classes, les ■*"ugitifs et les rebelles; proposant de ne punir de mort que ceux d'entre ces derniers qui seraient pris les armes à la main, (^e projet fut rejeté après une courte discussion. En décembre suivant, il prononça, sur les dispositions hostiles des puissances, un discours qu'il termina par une déclaration des principes politiques de la France régénérée : cette déclaration ayant été ■îD.animement adoptée, Condorcet fit ajourner

la proposition de l'envoyer aux cours étrangères, et rendit compte, quelques jours après. de la réponse du roi à la députation qui avait été chargée de la lui présenter. Elu président le 5 février 1792, il répondit le lendemain à une lettre adressée par le roi à l'assemblée sur le cérémonial des députations, et omit dans cette réponse le titre de Majesté, déjà retiré au roi dans la cinquième séance de cette assemblée, et rendu à ce prince dans la sixième. Il renouvela, le 20 avrils à la suite de la déclaration de guerre faite par le roi à l'Autriche, la proposition de décréter un manifeste qui exposerait les principes pohtiques de l'assemblée. Peu de jours après, il ut un rapport du plus haut intérêt sur l'instruction publique, se vit attaqué à la fois

§ar la cour ef à la tribune des Jacobins, et vota, ans l'intérêt des principes et de l'inviolabilité de la représentation nationale, l'accusation du juge de" paix Larivière. C'est sur sa proposition que fut rendu, le 19 juin suivant, le décret qui ordonnait que tous les titres de noblesse seraient bridés. Le 9 août, il fit un rapport très étendu sur les mesures propres à sauver la patrie. Le 13, il lut et fit adopter une adresse au peuple, exposant les motifs qui avaient rendu nécessaire la révolution qui venait d'éclater, fait suspendre l'exercice du pouvoir exécutif dans les mains du roi, et déterminé la convocation d'une convention nationale. Elu

Feu de jours après, par le département de Aisne, député à cette a,ssemblee qui se réunissait sous les sinistres auspices de septembre, Condorcet fut nommé, le il octobre, membre du comité de constitution, où furent appelés avec lui. Brissot, Vergniau-d, Gensonné, Siéyés, Danton, Earrère, Thomas Payne et Pétion. Chargé, dans les premiers jours de novembre, de retirer du grefie du tiibunal de

17 août, les pièces relatives au jugement de Louis XVI, Condorcet demanda, dans un discours prononé à la fin du même mois, que l'assemblée fit statuer sur le sort du roi par des députations des départements élues ad hoc, et qu'elle se réservât seulement le droit d'adoucir la sentence. La Convention ayant décidé que le monarque serait jugé par elle, Condorcet reconnut, avec la presque unanimité de ses collègues, la culpabilité de Louis. Il insista vivement ensuite poiu* l'appel au peuple, vota la peine la plus grave, mais qui ne fut pas la mort, et réclama le sursis à l'exécution dés que le jugement de mort eut été rendu. Il demanda en même temps que la peine de mort, abolie pour les crimes ordinaires, fût désormais restreinte aux seuls crimes d.'Etat. Le 15 février 1793, il se présenta à la tribune au nom du comité de constitution, et fit connaître les bases sur lesquelles elle devait être établie. Le 26 mars, il fat nommé membre du comité de défense générale qui venait d'être installé. C'est vers cette époque que l'impératrice de Russie et le roi de Prusse le firent rayer du tableau des académies de Saint-Pétersbourg et de Berlin. Condorcet coopérait alors à la rédaction d'une feuille intitulée: Journal tV instruction e^ociale.

Jusqu'au 3i mai, Condorcet s'était ménagé avec tous les partis, moins par calcul ou par adresse, que par l'effet d'une bienveillance naturelle qui le portait à excuser les actes les plus répréhensibles, quelquefois même les plus coupables, lorsqu'il les croyait inspirés parle fanatisme de la liberté. Toutefois il y avait trop de lumières dans son esprit, d'élévation, d'énergie et d'amour de la liberté dans son âme, pour qu'il fût en son pouvoir de renfermer en lui-même l'indignation dont le saisirent les

attentats des 31 mai, ler et 2 juin; Tanéantissèment de la représentation nationale, et les violences exercées sur ses membres les plus recommandables par leur courage ou leurs talents. Ce fut alors que Condorcet, qui^ ainsi qu'on l'a vu plus haut, ne s'était jamais prononcé de manière à mériter la haine des factieux, sembla revendiquer ses droits à une proscription uniquement dirigée contre le génie et la vertu. Il s'éleva avec force contre les nouveaux tyrans, et les accabla de tout le poids de sa supériorité ; il ne leur épargna ni les reproches amers, ni les piquantes épigrammes ; il se montra digne, en un mot, de n'avoir pas été oublié sur les tables des proscripteurs. Un des premiers soins de la faction qui venait de triompher au 31 mai avait été de renouveler le comité de constitution, où siégeaient quatre députés j)roscrits,Brissot,Pétion, Vergniaud et Gensonné; deux qui étaient sur le point de l'être, Thomas Payne et Condorcet. et enfin Sié;yès. On juge bien que Condorcet ne fut point élu membre du nouveau comité de constitution; il s'y laissa cependant entraîner plusieurs fois par Hérault de Séchelles. La plupart des idées de l'acte constitutionnel qu il était sur le point de présenter à l'assemblée lorsque le 31 mai éclata, étaient dans une telle opposition avec le fatras démagogique que rédigeait en hâte le comité dont Hérault-de- Séchelles était le rapporteur, qu'il ne fut pas au pouvoir de Condorcet de résister au besoin de les combattre, et de justifier les vues bien autrement conservatrices et républicaines des collègues illustres qui lui avaient été associés pour ce grand travail. L'écrit qu'il publia sur cette matière souleva contre Condorcet tous les chefs de la faction. Chabot et Bazire l'attaquèrent avec une telle

grossièreté sur ses liaisons avec les chefs de la Gironde, que, frappé en quelque sorte d'un trait de lumière ;, Condercet sortit avec indignation du comité et rompit les négociations qui avaient été commencées avec lui , et qui, en sauvant peut-être sa vie, eussent infailliblement terni sa gloire. Dès lors, l'écrit qu'il avait publié sur les premières bases de la prétendue constitution de 1793 fut considéré comme une protestation séditieuse contre lea actes de la CoEvention et dénoncé comme tel par Chabot, au nom du comité de siireté générale, le 8 juillet 1793. Le comité ayant conclu à Tjirrestation de Condorcet et a sa traduction à la barre, ces deux propositions furent décrétées dans la même séance ; mais sa personne n'était déjà plus au pouvoir des tyrans. Il trouva successivement plusieurs asiles. Trois mois s'étaient écoulés ainsi lorsque, le 3 octobre, sur un rapport du comité de sûreté générale, Condorcet fut décrété d'accusation, avec un grand nombre de ses collègues. Mis bientôt après hors la loi, l'amie généreuse qui l'avait recueilli ne s'en montra que plus active,

glus courageuse et plus dévouée. Pendant uit mois il ne sortit point de cette retraite. Ce fut là qu'environné de terreurs qui se renouvelaient à tous moments, il composa son ouvrage intitulé : Esquisse d'un tab/eau histori-^

?ue des progrès de Vesprit humain. Cette producion, qui présente des aperçus aussi neufs que profonds, donne une idée d'autant plus haute du génie de Condorcet, qu'il était, en la composant, privé de tous ses livres et livré aux seules ressources de sa mémoire. Ces graves travaux et l'état de son âme ne le rendaient cependant pas insensible aux attentions délicates qu'on avait soin de multiplier autour de lui. Quelquefois son amie, occupée du soin de

le distraii'e, lui adi-essait des couplets. Un jour, Condorcet lui dit en riant : « Je n'ai fait de vers de ma vie; je vous devrai les premiers qui seront sortis de ma plume. » Et ce jour-là même il commença, sous le voile d'un Polonais exilé en Sibérie, une épîu-e qu'il adressait à sa femme et dans laquelle on trouve ces deux vers qui e'taient l'iiistoire des derniers moments de sa carrière politique :

Ils m'ont dit : Choisis d'être oppresseur ou victime. J'embrassai le mallieur et leur larissai le crime.

Cependant la tyrannie prenait tous les jours de nouvelles forces ; elle osait tout et ne trouvait de résistance nulle part : elle atteignit le dernier degré de la barbarie en ordonnant « que toute personne qui donnerait asile à un proscrit serait punie de mort. » Lorsque ce décret fut connu de Condorcet, contraint de choisir entre sa perte certaine et celle presque inévitable de sa généreuse bienfaitrice, son choix était déjà irrévocable lorsqu'il lui annonça sa résolution. «Eh quoi ! lui dit-elle, ne voyez-vous pas que vous courez à la mort? — Cela se peut, repondit Condorcet; mais du moins je n'aurai pas à me reprocher la vôtre. Oubliez-vous donc que je suis hors la loi, et qu'en restant chez vous je vous perds sans me sauver? » — Si vous êtes hors la loi, reprit cette femme courageuse, nous ne sommes pas hors de Thumanité : vous resterez. » Tous les efforts pour le retenir furent inutiles ; ils sortit de Paris le 29 ventôse an H (19 mars 1794), à huit heures du soir, sans passe-port, vêtu d'une simple^ veste, et la tête couverte d'un bonnet. D paraît que son projet avait été de se rendre d'abord chez un ancien ami, dont la maison de campagne était aux portes de Paris. Ne l'ayant

point trouvé et craignant d'être reconnu, il avait quitté la grande route de Paris à Sceaux, et cherché une retraite dans les carrières de la plaine de Montrouge, dont il ne sortait que la nuit. Il était arrivé ainsi jusqu'au bois de Meudon; mais les arbres étant dépouillés de verdure dans cette saison, de plus grands dangers se présentèrent à lui. Le besoin de prendre quelque subsistance, et celui, plus insurmontable peut-être, de trouver du tabac, 1^ déterminèrent sans doute à descendre à Clamart-sous-Meudon , village situé sur la lisière du bois. Là, il entra dans un cabaret, où il crut pouvoir se procurer Tun et l'autre. Après avoir acheté du tabac, il demanda une omelette, qu'il se mit à manger avec une extrême avi- • dite. Cette circonstance fut remarquée par les gens du cabaret, qui, devenus plus curieux en voyant son air inquiet, sa longue barbe et son misérable équipage, lui adressèrent quelques questions sur sa profession et le lieu d'où il venait. Il se donna pour un domestique dont le maître venait de mourir. Un maçon, membre du comité révolutionnaire de Clamart, se trouvait pendant ce temps-là dans le cabaret, et dit : « Je crois plutôt que vous êtes un de ceux qui en avaient des domestiques. Où sont vos papiers ? » Condorcet déclara ne point fin avoir. Un gendarme fut appelé, et Condorcet, placé entre lui et le maçon, fut conduit au comité révolutionnaire, suivi de l'hôtesse du cabaret qui réclamait son payement. Condorcet ayant sorti de sa poche, pour la satisfaire, son pbrTefeuile,dont l'élégance contrastait d'une manière remarquable avec son extérieur, chac\in se regardait avec étonnement, lorsque deux autres circonstances vinrent fortifier les soii\)Çons qu'on avait déjà conçus. Il proposa de cijanger un louis d'or pour acquitter ce

qu'il devait, et mit sur la table, en tirant son mouchoir, dont la finesse fut remarquée, un Horace relié en maroquin vert, dont les marges étaieût enrichies de notes écrites de la main même de Condorcet. Dès lors, il ne resta plus de doute aux misérables qui s'étaient saisis de luij sur l'importance de la capture qu'ils venaient de faire, et le comité révolutionnaire de Clamart le fit conduire aussitôt dans la prison de Bourg-la-Reine. Blessé au pied, exténué de fatigue et de besoin, il ne pouvait se soutenir, et tombait en défaillance sur la route. On chercha une charrette qu'on ne trouva point. Enfin, un vigneron ofi'rit son cheval. Ce fut ainsi qu'il arriva au Bourg-la-Reine, le 27 mars 1794, à quatre heures de l'après-midi. Les membres du comité révolutionnaire ne se trouvant point en nombre suffisant pour procéder à son interrogatoire, on remit ce som au lendemain, et jusque-là on le déposa dans un cachot humide et sans jour. Lorsqu'on vint l'y chercher le lendemain matin, on ne trouva que son cadavre qui conservait encore im reste de chaleur. Il avait fait usage du poison qu'il portait depuis longtemps sur lui pour se dérober au supplice. Les opmions pohtiques de Condorcet ne furent en aucun temps le résultat de l'intérêt personnel, mais toujours celui d'une conviction

Profonde . Quoique proscrit avec les députés e la Gironde et ceux des membres du côté droit de la Convention qui s'associèrent à leur noble dévouement, Condorcet ne partagea pas toujours leurs opinions, et il faudrait le plaindre d'avoir (Quelquefois trop ménagé la faction q^ui a fini par le proscrire, s'il eût été porté a en agir ainsi par toute autre considé- !îation que celle du bien public, et le chimérique ♦spoir de ramener aux principes d'une sage /ibertô des esprits qui n'en connurent jamais que

le fanatisme, et dont la plupart paraissaient marcher de bonne foi à sa conquête sous les bannières de l'intolérance religieuse et politique.. Condorcet poursuivit sans relâche les parle-^ ments, le sacerdoce, la noblesse et la royauté: mais c'étaient les institutions qu'il haïssait et non les hommes. Alors même qu'il voyait avee joie l'ordre social, tel qu'il existait en France en 1789, renversé jusque dans ses fondements, ou le trouvait indigne à l'aspect d'une injustice particuhère, et toujours prêt à contribuer de tous ses moyens à la redresser. Il avait beaucoup lu, et sa mémoire était prodigieuse. Nous pensons que, s'il a existé des philosophes qui ont mieux éclairé la métaphysique, l'économie politique, la législation et la morale, il n'en est point qui aient discuté avec un égal succès, un aussi grand nombre d'opinions importantes et que sous ce point de vue le nom de Condorcet doit être placé parmi les noms des savants les plus illustres du dix-huitième siècle, et qu'il sera réclamé avec orgueil par les amis de la liberté de tous les pays.

Les œuvres complètes de Condorcet, impriinées à Paris en 1804, forment vingt et un vo- 3ume in-S». Le détail de ses nombreux ouvrages se trouve dans la France littéraire de Ersch. Nous nous bornerons à citer ici : Essai d'anaiyse, Paris, 1768, in-8o. lettre d'un théologien h l'auteur du Dictionnaire des Trois siècles, Berlin, 1774, in-8"^. — Eloge des académiciens de l' Académie royale des sciences morts depuis 1666 jusqu'en 1699, Paris, 1773, in-12. — Eloge et Pensées de Pascal, Londres, 1776, in-8o, réimprimés en 1778, avec des notes de Voltaire. — Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Paris, 1785, in-40, refondu avec de nombreuses additions, sous ce titre •• Eléments du calcul des probabili«

iés et son application aux jeux de hasard, à la loterie et au jugement des hommes, avec un Discours sur les avantages des mathématiques sociales, et une Notice sur M. de Condorcet, 1804, in-8°. — Vie de M. Turgot, Londres, 1786, in-S». Elle a été traduite en allemand, Géra, 1787, m-8% et en anglais, 1788, in-l8. — Vie de Voltaire, Genève, 1787. Londres, 1790, deux volumes in-18. Elle a été traduite en anglais et en allemand; on Ta insérée dans l'édition de Kehl des œuvres d£. Voltaire, Souvent réimprimée. — Rapport de l'instruction publique, présenté à la Convention nationale, Paris, 1792, in-8®. — Bibliothèque de l'homme public, ou Analyse raisonnée des principaux ouvrages français et étrangers sur la politique en générai, la législation, les finances, etc., Paris, 1790-1792. — Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, ouvrage posthume, 1793. in-8°, traduit en anglais, 1795, et en allemand, par E.-L. Posselt, Tubingen, 1793, in-so; Paris, 1822, à la librairie constitutionnelle de Brissot-Thivars, in- 32, — Moyen d'apprendre à compter sûrement et avec facilité, Paris, an VII (1799). in-12.

Enfin, Condorcet a ajouté un volume de notes aux Recherches sur la nature et les causer de la richesse des nations , traduites de l'anglais de Smith, par Roucher. Il a donné, avec Lacroix, une nouvelle édition des Lettres à une princesse d'Allemagne, par Euler. Il a travaillé au Journal encyclopédique, à la Chronique du Mois, au Républicain , au Journal d'instruction publique, etc. On trouve de lui quelques fragments inédits dans le Magasin encyclopédique. Deux éditions d'un éloge de Condorcet, sous le nom de Notice sur la vie et les ouvrages de Condorcet, ont été publiées à Paris, par M. Diannyère, la première en l'an IV (1796), in-8, la seconde en l'an VII (1799).

ESQUISSE D'DN ^TABLBa^-|I)«1>|J\rQCI

L'homme naît avec la faculté de recevoir des sensations, d'apercevoir et de distinguer, dans celles qu'il reçoit, les sensations simples dont elles sont composées, de les retenir, de les reconnaître, de les combiner, de conserver ou de rappeler dans sa mémoire, de comparer entre elles ces combinaisons, de saisir ce qu'elles ont de commun et ce qui les distingue, d'attacher des signes à tous ces objets, pour les reconnaître mieux, et s'en faciliter de nouvelles combinaisons.

Cette faculté se développe en lui par l'action des choses extérieures, c'est-à-dire par la présence de certaines sensations composées, dont la constance, soit dans l'identité de leur ensemble, soit dans les lois de leurs changements, est indépendante de lui. Il l'exerce également par la communication avec des individus semblables à lui ; enfin par des moyens

artificiels, qu'après le premier développement de cette même faculté, les hommes sont par* venus à inventer.

Les sensations sont accompagnées de plaisir et de douleur, et l'homme a de même la faculté de transformer ces impressions momentanées en sentiments durables, doux ou pénibles ; d'éprouver ces sentiments à la vue ou au souvenir des plaisirs ou des douleurs des autres êtres sensibles. Enfin, de cette faculté unie à celle de former et de combiner des idées, naissent entre lui et ses semblables des relations d'intérêt et de devoir, auxquelles la nature même a voulu attacher la portion la plus précieuse de notre bonheur et les plus douloureux de nos maux.

Si l'on se borne à observer, à connaître les faits généraux et les lois constantes que présente le développement de ces facultés, dans ce qu'il a de commun aux divers individus de l'espèce humaine, cette science porte le nom de métaphysique.

Mais si l'on considère ce même développement dans ses résultats, relativement à la masse des individus qui coexistent dans le même temps sur un espace donné, et si on le suit de génération en génération, il présente alors le tableau des progrès de l'esprit humain. Ce progrès est soumis aux mêmes lois générales qui s'observent dans le développement individuel de nos facultés, puisqu'il est le résultat de ce développement, considéré en même temps dans un grand nombre d'individus réunis en société. Mais le résultat que chaque

Instant présente dépend de celui qu'offraient les instants précédents et influe sur celui des temps qui doivent suivre.

Ce tableau est donc historique, puisque, assujetti à de perpétuelles variations, il se forme par l'observation successive des sociétés humaines aux différentes époques qu'elles ont parcourues. Il doit présenter l'ordre des changements, exposer l'influence qu'exerce chaque instant sur celui qui le remplace, et montrer ainsi, dans les modifications qu'a reçues l'espèce humaine, en se renouvelant sans cesse au milieu de l'immensité des siècles, la marche qu'elle a suivie , les pas qu'elle a faits vers la vérité ou le bonheur. Ces observations sur ce que l'homm.e a été, sur ce qu'il est aujourd'hui, conduiront ensuite aux moyens d'assurer et d'accélérer les nouveaux progrès que sa nature lui permet d'espérer encore.

Tel est le but de l'ouvrage que j'ai entrepris, et dont le résultat sera de montrer, par le raisonnement et par les faits, qu'il n'a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines ; que la perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie; que les progrès de cette perfectibilité, désorm.ais indépendants de toute puissance qui voudrait les arrêter, n'ont d'autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés. Sans doute, ces progrès pourront suivre une marche plus ou moins rapide, mais jamais elle ne sera rétrograde; du moins, tant que la terre occupera la même place dans le système de l'univers, et que les lois générales de ce système

ne produiront sur ce globe ni un bouleversement général, ni des changements qui ne permettraient plus à Tespèce humaine d'> conserver, d'y déployer les mêmes facultés, et d'y trouver les mêmes ressources.

Le premier état de civilisation où l'on ait observé l'espèce humaine est celui d'une société peu nombreuse d'hommes subsistant de la chasse et de la pêche, ne connaissant que l'art grossier de fabriquer leurs armes et quelques ustensiles de ménage, de construire ou de se creuser des logements, mais ayant déjà une langue pour se communiquer leurs besoins, et un petit nombre d'idées morales, dont ils déduisent des règles communes de conduite, vivant en familles, se conformant à des usages généraux qui leur tiennent lieu de lois, et ayant même une forme grossière de gouvernement.

On sent que l'incertitude et la difficulté de pourvoir à sa subsistance, l'alternative nécessaire d'une fatigue extrême et d'un repos absolu, ne laissent point à l'homme ce loisir où, s'abandonnant à ses idées, il peut enrichii son intellligence de combinaisons nouvelles. Les moyens de satisfaire à ses besoins sont même trop dépendants du hasard et des saisons pour exciter utilem.ent une industrie dont les progrès puissent se transmettre ; et chacun se borne à perfectionner son habileté ou son adresse personnelle.

Ainsi, les progrès de l'espèce humaine durent alors être très lents ; elle ne pouvait en faire que de loin en loin et lorsqu'elle était

iavorisée par des circonstances extraordinaires. Cependant, à la subsistance lirèe de la chasse, de la pêche ou des fruits offerts spontanément par la terre, nous voyons sucséder la nourriture fournie par des animaux que l'homme a réduits à l'état de domesticicé, qu'il sail conserver et multiplier. A ces moyens se joint ensuite une agriculture grossière; il ne se contente plus des fruits ou des plantes qu'il rencontre; il apprend à en former des provisions, à les rassembler autour de lui, à les semer ou à les planter, à en favoriser la reproduction par le travail de la culture.

La propriété qui, dans le premier état, se bornait à celle des animaux tués par lui, de ses armes, de ses filets, des ustensiles de son ménage, devint d'abord celle de son troupeau et ensuite celle de la terre qu'il a défrichée et qu'il cultive. A la mort du chef, cette propriété se transmet naturellement à la famille. Quelques-uns possèdent un superflu susceptible d'être conservé. S'il est absolu, il fait naître de nouveaux besoins ; s'il n'a lieu que pour une seule chose , tandis qu'on éprouve la disette d'une autre, cette nécessité donne l'idée des échanges : dès lors , les relations morales se compliquent et se multiplient. Une sécurité plus grande, un loisir plus assuré et plus constant permettent de se livrer à la méditation ou du moins à une observation suivie. L'usage s'introduit, pour quelques individus, de donner une partie de leur superflu en échange d'un travail qui leur sert à s'en

dispenser eux-mêmes. 11 existe donc une classe d'hommes dont le temps n'est pas absorbé par un labeur corporel et dont les désirs s'étendent au delà de leurs simples besoins. L'industrie s'éveille ; les arts déjà connus s'étendent et se perfectionnent ; les faits que le hasard présente à l'observation de l'homme plus attentif et plus exercé, font éelore des arts nouveaux ; la population s'accroît à mesure que les moyens de vivre de^ viennent moins périlleux et moins précaires; l'agriculture, qui peut nourrir un plus grand no-mbre d'individus sur le même terrain, remplace les autres sources de subsistance ; elle favorise cette multiplication, qui, réciproquement, en accélère les progrès; les idées acquises se communiquent plus promptement et se perpétuent plus sûrement dans une société devenue plus sédentaire, plus rapprochée, plus intime. Déjà l'aurore des sciences commence à paraître; l'homme se montre séparé des autres espèces d'animaux, et ne semble plus borné comme eux à un perfectionnement purement individuel.

Les relations plus étendues, prus multipliées, plus compliquées, que les hommes forment alors entre eux,leur font éprouver la nécessité d'avoir un moyen de communiquer leurs idées aux personnes absentes, de perpétuer la mémoire d'un lait avec plus de précision que par la tradition orale, de fixer les conditions d'une convention plus sûrement que par la souvenir des témoins, de constater d'une manière moins sujette à des changements, ces

coutumes respectées, auxquelles les membre» d'une même société sont convenus de soumettre leur conduite.

On sentit donc le besoin de l'écriture, et elle fut inventée. Il paraît qu'elle était d'abord une véritable peinture à laquelle succéda une peinture de convention, qui ne conserva que les traits caractéristiques des objets. Ensuite, par une espèce de métaphore analogue à celle qui déjà s'était introduite dans le langage, l'image d'un objet physique exprima des idées morales. L'origine de ces signes, comme celle des mots, dut s'oublier à la lon« gue; et l'écriture devint l'art d'attacher un signe conventionnel à chaque idée, à chaque mot, et par la suite, à chaque modification des idées et des mots.

Alors, on eut une langue écrite et une langue parlée, qu'il fallait également apprendre, entre lesquelles il fallait établir une correspondance réciproque.

Des hommes de génie, des bienfaiteurs éternels de l'humanité, dont le nom, dont la patrie même sont pour jamais ensevelis dans l'oubli, observèrent que tous les mots d'une langue n'étaient que les combinaisons d'une quantité très limitée d'articulations premières; que le nombre de celles-ci, quoique très borné, suffisait pour former un nombre presqu'infini de combinaisons diverses. Ils imaginèrent de désigner, par des signes visibles, non les idées ou les mots qui y répondent , mais ces éléments simples dont les mots sont composés.

Dès lors, l'écriture alphabétique fut connue; un petit nombre de signes suffit pour tout écrire, comme un petit nombre de sons suffisait pour tout dire. La langue écrite fut la même que la langue parlée; on n'eut besoin que de savoir reconnaître et former ces signes peu nombreux, et ce dernier pas assura pour jamais les progrès de l'espèce humaine.

Peut-être serait-il utile aujourd'hui d'insti tuer une langue écrite qui, réservée uniquement pour les sciences, n'exprimant que ces combinaisons d'idées simples, qui se retrouvent exactement les mêmes dans tous les esprits, n'étant employée que pour des raisonnements d'une rigueur logique, pour des opérations de l'entendement précises et calculées, fût entendue par les hommes de tous les pays, et se traduisît dans tous leurs idiomes, sans pouvoir s'altérer comme eux en passant dans l'usage commun.

Alors, par une révolution singulière, ce même genre d'écriture, dont la conservation n'eût servi qu'à prolonger l'ignorance, deviendrait, entre les mains de la philosophie, un instrument utile à la prompte propagation des lumières, au perfectionnement de la méthode des sciences.

C'est entre ce degré de civilisation et celui où nous voyons encore les peuplades sauvages, que se sont trouvés tous les peuples dont l'histoire s'est conservéejusqu'à nous, et qui, tantôt faisant de nouveaux progrès, tantôt se replongeant dans l'ignorance, tantôt se per-

pétuant au milieu de ces alternatives, ou s'arrêtant à un certain terme, tantôt disparaissant de la terre sous le fer des conquérants, se confondant avec les vainqueurs, ou subsistant dans Vesclavage, tantôt enfin, recevant des lumières d'un peuple plus éclairé, pour les transmettre à d'autres nations, forment une chaîne non interrompue entre le commencement des temps historiques et le siècle où nous vivons, entre les premières nations qui nous soient connues, et les peuples actuels de l'Europe.

On peut donc apercevoir déjà trois parties bien distinctes dans le tableau que je me suis proposé de tracer.

Dans la première, où les récits des voyageurs nous montrent l'état de l'espèce humaine chez les peuples les moins civilisés, nous sommes réduits à deviner par quels degrés l'homme isolé, ou plutôt borné à l'association nécessaire pour se reproduire, a pu acquérir ces premiers perfectionnements dont le dernier terme est l'usage d'un langage articulé; nuance la plus marquée, et même la seule qui, avec quelques idées morales plus étendues, et un faible commencement d'ordre social, le fait alors différer des animaux vivant comme lui en société régulière et durable. Ainsi nous ne pouvons avoir ici d'autre g-uide que des observations sur le développement de nos facultés.

Ensuite, pour conduire l'homme au point où il exerce des arts, où déjà la lumière des sciences commence à réclairer, où le com-

merce unit les nations, où enfin l'écriture alphabétique est inventée, nous pouvons joindre à ce premier guide Tliistoire des diverses sociétés qui ont été observées dans presque tous les degrés intermédiaires, quoiqu'on ne puisse en suivre aucune dans tout l'espace qui sépare ces deux grandes époques de l'espèce humaine.

Ici, le tableau commence à s'appuyer en grande partie sur la suite des faits que l'histoire nous a transmis : mais il est nécessaire de les choisir dans celle de différents peuples, de les rapprocher, de les combiner, pour en tiper l'histoire hypothétique d'un peuple unique, et former le tableau de ses progrès.

Depuis l'époque où l'écriture alphabétique a été connue dans la Grèce, l'histoire se lie à notre siècle, à l'état actuel de l'espèce humaine dans les pays les plus éclairés de l'Europe, par une suite non interrompue de faits et d'observations : et le tableau de la marche ei des progrès de l'esprit humain est devenu véritablement historique. La philosophie n'a plus rien à deviner, n'a plus de combinaison hypothétique à former; il suffit de rassembler, d'ordonner les faits, et de montrer les vérités utiles qui naissent de leur enchaînement et de leur ensemble.

Il ne resterait enfin qu'un dernier tableau. à tracer, celui de nos espérances, des progrès qui sont réservés aux générations futures, et que la constance des lois de la nature semble leur assurer. Il faudrait y montrer par quels degrés ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ua

espoir chimérique doit successivement devenir possible et même facile; pourquoi, malgré les succès passagers des préjugés, et l'appui qu'ils reçoivent de la corruption des gouvernements ou des peuples, la vérité seule doit obtenir un triomphe durable ; par quels liens la nature a indissolublement uni les progrès des lumières et ceux de la liberté, de la vertu, du respect pour les droits naturels de Thomme; comment ces seuls biens réels, si souvent séparés qu'on les a crus même incompatibles, doivent au contraire devenir inséparables, dès Tinstant où les lumières auront atteint un certain terme dans un plus grand nombre de nations à la fois; et qu'elles auront pénétré la masse entière d'un grand peuple, dont la langue serait universellement répandue, dont les relations commerciales embr: sseraient toute l'étendue du globe. Cette réunion s'étant déjà opérée dans la classe entière des hommes éclairés, on ne compterait plus dès lors parmi eux que des amis de l'humanité, occupés de concert d'en accélérer le perfectionnement et le bonheur.

Nous exposerons l'origine, nous tracerons l'histoire des erreurs générales, qui ont plus ou moins retardé ou suspendu la marche de la raison, qui souvent même, autant que les événements politiques, ont fait rétrograder l'homme vers l'ignorance.

Les opérations de l'entendement qui nous conduisent à l'erreur ou qui nous y retiennent, depuis le paralogisme subtil, qui peut surprendre l'homme le plus éclairé, jusqu'au

rêve delà démence, n'appartiennent pas moins que la méthode de raisonner juste ou celle de découvrir la vérité, à la théorie du développement de nos facultés individuelles : et, par la même raison, la manière dont les erreurs générales s'introduisent parmi les peuples, s'y propagent, s'y transmettent, s'y perp'ètuent, fait partie du tableau historique des progrès de l'esprit humain. Comme les vérités qui le perfectionnent et qui l'éclairent, elles sont la suite nécessaire de son activité, de cette disproportion toujours existante entre ce qu'il connaît, ce qu'il a le désir et ce qu'il croit avoir besoin de connaître.

On peut même observer que, d'après les lois générales du développement de nos facultés, certains préjugés ont dû naître à chaque époque de nos progrès, mais pour étendre bien au delà leur séduction ou leur empire; parce que les hommes conservent encore les erreurs de leur enfance, celles de leur pays et de leur siècle, longtemps après avoir reconnu toutes les vérités nécessaires pour les détruire.

Enfin, dans tous les pays, dans tous les temps, il est des préjugés différents suivant le degré d'instruction des diverses classes d'hommes, comme suivant leurs professions. Si ceux des philosophes nuisent aux nouveaux progrès de la vérité, ceux des classes moins éclairées retardent la propagation des vérités déjà connues; ceux de certaines professions accréditées ou puissantes y opposent des obstacles : ce sont trois geares d'ennemis que h

raison est obligée de combattre sans cesse, et dont elle ne triomphe souvent qu'après une lutte longue et pénible. L'histoire de ces combats, celle de la naissance, du triomphe et de la chute des préjugés, occupera donc une grande place dans cet ouvrage, et n'en sera pas la partie la moins importante ou la moins utile.

S'il existe une science de prévoir les progrès de l'espèce humaine, de les diriger, de les accélérer, l'histoire de ceux qu'elle a faits en doit être la base première. La philosophie a dû proscrire sans doute cette superstition, qui croyait presque ne pouvoir trouver des règles de conduite que dans l'histoire des siècles passés et des vérités que dans l'étude des opinions anciennes. Mais ne doit-elle pas comprendre dans la même proscription le préjugé qui rejetterait avec orgueil les leçons de l'expérience? Sans doute, la méditation seule peut, par d'heureuses combinaisons, nous conduire aux vérités générales de la science de l'homme. Mais si l'observation des individus de l'espèce humaine est utile au métaphysicien, au moraliste, pourquoi celle des sociétés le leur serait-elle moins? Pourquoi ne le serait-elle pas au philosophe politique? S'il est utile d'observer les diverses sociétés qui existent en même temps, d'en étudier les rapports, pourquoi ne le serait-il pas de les observer aussi dans la succession des temps? En supposant même que ces observations puissent être négligées dans la recherche des vérités spéculatives, doivent-elles l'être lorsqu'il

s'agit d'appliquer ces vérités à la pratique e tle déduire de la science Tart qui en dol être le résultat utile? Nos préjugés, les mau] qui en sont la suite, n'ont-ils pas leur sourc( dans les préjugés de nos ancêtres? Un de moyens les plus sûrs de nous détromper de uns, de prévenir les autres, n'est-il pas d» nous en développer l'origine et les effets?

Sommes-nous au point où nous n'ayon plus à craindre ni de nouvelles erreurs, n| le retour des anciennes ; où aucune institua tion corruptrice ne puisse plus être présenté' par l'hypocrisie, adoptée par l'ignorance oi par l'enthousiasme ; où aucune combinaisoj vicieuse ne puisse plus faire le malheur d'un grande nation? Serait-il donc inutile de sa voir comment les peuples ont été trompés corrompus, ou plongés dans la misère ?

Tout nous dit que nous touchons à l'épo que d'une des grandes révolutions de l'espèc; humaine. Qui peut mieux nous éclairer su i ce que nous (i^vons en attendre; qui peu nous offrir un guide plus sûr pour nous conj duire au milieu de ses mouvements, que 1 tableau des révolutions qui l'ont précédée e préparée? L'état actuel des lumières nous ga rantit qu'elle sera heureuse ; mais aussi n'est ce pas à condition que nous saurons noui servir de toutes nos forces? Et pour que 1 bonheur qu'elle promet soit moins chèremen acheté, pour qu'elle s'étende avec plus de ra pidité dans un plus grand espace, pour qu'ell soit plus complète dans ses effets, n'avons nous pas besoin d'étudier dans l'histoire d

'esprit humain quels obstacles nous restent à îraindre, quels moyens nous avons de les !urmonter ?

Je diviserai en neuf grandes époques l'es- )ace que je me propose de parcourir ; et j'oserai, dans une dixième, hasarder quelques iperçus sur les destinées futures de l'espèce lumaine.

Je me bornerai à présenter ici les principaux traits qui caractérisent chacune d'elles : e ne donnerai que les masses, sans m'arrêter li aux exceptions ni aux détails. J'indiquerai es objets, les résultats dont l'ouvrage même )fifrira les développements et les preuves.

PREMIÈRE ÉPOQUE Les hommes sont réunis en peuplades.

Aucune observation directe ne nous ins- Tuit sur ce qui a précédé cet état ; et c'es-; seulement en examinant les facultés intelleo Uielles ou morales et la constitution physiqm ^e l'homme, qu'on peut conjecturer comment 1 s'est élevé à ce premier degré de civilisation.

Des observations sur celles des qualités Physiques qui peuvent favoriser la première ormation de la société, une analyse somûaire du développement de nos facultés intel-

lectuelîes ou morales, doivent donc servir d'introduction au tableau de cette époque.

Une société de famille paraît naturelle à rhomme. Formée d'abord par le besoin que les enfants ont de leurs parents, par la tendresse des mères, par celle des pères, quoique moins générale et moins vive, la longue durée de ce besoin a donné le temps de naître et de se développer à un sentiment qui a dû inspirer le désir de perpétuer cette réunion. Cette même durée a suffi pour en faire sentir les avantages. Une famille placée sur un sol qui offrait une subsistance facile, a pu ensuite se multiplier et devenir une peuplade.

Les peuplades qui auraient pour origine la réunion de plusieurs familles séparées ont dû se former plus tard et plus lentement, puisque la réunion dépend alors et de motifs moins pressants et de la combinaison d'un plus grand nombre de circonstances.

L'art de fabriquer des armes , de donnei une préparation aux aliments, de se procurer les ustensiles nécessaires pour cette préparation, celui de conserver ces mêmes aliments pendant quelque temps, d'en faire de.' provisions pour les saisons où il était impossible de s'en procurer de nouveaux, ces arts consacrés aux plus simples besoins, furent 1( premier fruit d'une réunion prolongée et 1( premier caractère qui distingua la sociét( humaine de celle de plusieurs espèces d'animaux.

Dans quelques-unes de ces peuplades, le; femmes cultivent autour des cabanes quelque;

plantes qui servent à la nourriture, et quî suppléent au produit de la chasse ou de la pêche. Dans d'autres, formées aux lieux où la terre offre spontanément une nourriture végétale, le soin de la chercher et de la recueillir occupe une partie du temps des sauvages. Dans ces dernières, où l'utilité de rester unis se fait moins sentir, on a pu observer la civilisation réduite pres'iu'à une simple société de famille. Cependant on a trouvé partout Tusage d'une langue articulée.

Les relations plus fréquentes, plus durables avec les mêmes individus, l'identité de leurs intérêts, les secours mutuels qu'ils se donnaient, soit dans des chasses communes, soit pour résister à un ennemi, ont dû produire également et le sentiment de la justice et une affection mutuelle entre les membres de la société. Bientôt cette affection s'est transformée, en attachement pour la Société ellemême.

Une haine violente, un inextinguible désir de vengeance contre les ennemis de la peuplade, en devenaient la conséquence nécessaire.

Le besoin d'un chef, afin de pouvoir agir en commun, soit pour se défendre, soit pour se procurer avec moins de peine une subsis* tance plus a-surée et plus abondante, introduisit dans ces sociét 'S les premières idées d'une autorité publique. Dans les circonstances où la peuplade entière était intéressée, où elle devait prendre une résolution commune, tous ceux qui avaient à l'exécuter de-

BSQC13SE D'CN TIBLEAO UISTORIQOB, I. S

vaient être consultés. La faiblesse des femmes, qui les excluait des chasses éloig-nées et de la guerre, objets ordinaires de ces délibérations, les en fit éloigner également. Comme ces résolutions exigeaient de l'expérience, on n'y admettait que ceux à qui Ton pouvait en supposer. Les querelles qui s'élevaient dans le sein d'une même société en troublaient l'harnionie; elles auraient pu la détruire : il était naturel de convenir que la décision en serait remise à ceux qui, par leur âge, par leurs qualités personnelles, inspiraient le plus de confiance. Telle fut l'origine des premières institutions politiques.

La formation d'une langue a dû précéder ces institutions. L'idée d'exprimer les objets par des signes conventionnels paraît au-dessus de ce qu'était ri2itelljgence humaine dans cet état de civilisation ; mais il est vraisemblable que ces signes n'ont été introduits dans l'usage qu'à force de temps, par degrés, et d'une manière en quelque sorte imperceptible.

L'invention de l'arc avait été l'ouvrage d'un bomme de génie : la formation d'une langup. fut celui de la société entière. Ces deux genres de progrès appartiennent également à l'espèce humaine.

L'un, plus rapide, est le fruit des combinaisons nouvelles, que les hommes fa^'orisés de la nature ont le pouvoir de former; il est le prix de leur méditation et de leurs efforts: l'autre, plus lent, naît des réflexions, des observations qui s'offrent à tous les hommes,

et même des habitudes qu'ils contractent dans le cours de leur vie commune.

Les mouvements mesurés et réguliers s'exécutent avec moins de fatigue. Ceux qui les voient ou les entendent en saisissent Tordre, ou les rapports, avec plus de facilité. Ils sont donc, par cette double raison, une source de plaisir. Aussi l'origine de la danse, de la riusique, de la poésie, remonte-t-elle à la première enfance de la société. La danse y est employée pour l'amusement de la jeunesse, et dans les fêtes publiques. On y trouve des chansons d'amour et des chants de guerre : en y sait même fabriquer quelques instruments de musique. L'art de l'éloquence n'est pas absolument inconnu dans ces peuplades : du moins on y sait prendre dans les discours d'appareil un ton plus grave et plus solennel ; et même alors l'exagération oratoire ne leur est point étrangère.

La vengeance et la cruauté à l'égard des ennemis érigées en vertu, l'opinion qui condamne les femmes à une sorte d'esclavage, le droit de commander à la guerre regardé comme la prérogative d'une famille, enfin les premières idées des diverses espèces de superstitions, telles sont les erreurs qui distinguent cette époque, et dont il faudra rechercher l'origine et développer les motifs. Car l'homme n'adopte pas sans raison l'erreur que sa première éducation ne lui a pas rendue en quelque sorte naturelle : s'il en reçoit une nouvelle, c'est qu'elle est liée à des erreurs de l'enfance, c'est que ses intérêts, ses passions, ses ODinions,

00 les événements l'ont disposé à la recevoir.

Quelques connaissances grossières d'astronomie, celle de quelques plantes médicinales, employées pour ^ruérir les maladies ou îe.^ blessures, sont les seules sciences des sauvages ; et déjà elles sont corrompues par un mélange de superstition.

Mais cette même époque nous présente encore un fait important dans Thistoire de l'esprit humain. On peut y observer les premières traces d'une institution, qui a eu sur sa marche des influences opposées, accélérant le progrès des lumières, en même temps qu'elle répandait l'erreur, enrichissant lea sciences de vérités nouvelles, mais précipitant le peuple dans l'ignorance et dans la servitude religieuse, et faisant acheter quelques bienfaits passagers par une longue et honteuse tyrannie.

J'entends ici la formation d'une classe d'hommes dépositaires des principes , des sciences, ou des procédés des arts, des mystères, ou des cérémonies de la religion, deipratiques de la superstition, souvent même jes secrets de la législation et de la politique. J'entends cette séparation de l'espèce humaine en deux portions; l'une destinée à enseigner, l'autre faite pour croire ; l'une cachant orgueilleusement ce qu'elle se vante de savoir, l'autre recevant avec respect ce qu'on daigne lui révéler; l'une voulant s'élever au-dessus de la raison, et l'autre renonçant humblement à la sienne, et se rabaissant au-dessous de Thumanité, en reconnaissant dans d'autres

hommes des prérogatives supérieures à leur commune nature.

Cette distinction, dont, h îa fin du dix huitième siècle, nos prêtres nous offrent encore les restes, se trouve chez les sauvages les moins civilisés, qui ont déjù, leurs chariatans et leurs sorciers. Elle est trop générale, on la rencontre trop constamment à toutes les époques de la civilisation, pour qu'elle n'ait pas un fondement dans la nature même. Aussi trouverons nous dans ce qu'étaient les facultés de l'homme à ces premiers temps des sociétés, la cause de la crédulité des premières dupes comme celle de la grossière habileté dès premiers imposteurs.

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