‹ Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humainChapitre 2 sur 12 · LES PEUPLES PASTEURS · texte numérisé non relu

LES PEUPLES PASTEURS

Passage de cet état à celui des peuples agriculfétU'S.

LUdée de conserver les animaux pris à la chasse dut se présenter aisément, lorsque la douceur de ces animaux en rendait la garde facile, que la terrain des habitations leur fournissait une nourriture abondante, que la famille avait du superflu , et qu'elle pouvait craindre d'être réduite à la disette par le mauvais succès d'une autre chasse ou par riatempérie des saisons.

Après avoir gardé ces animaux comme une simple provision, Ton observa qu'ils pouvaient se multiplier et offrir par là une ressource plus durable. Leur lait en présentait une nouvelle ; et ces produits d'un troupeau qui d'abord n'étaient qu'un supplément à celui de la chasse, devinrent un moyen de subsistance plus assuré, plus abondant, moins pénible. La chasse cessa donc d'être le premier it ensuite d"être même comptée au nombre Je ces moyens ; elle ne fut plus conservée que comme un plaisir, comme une précautiOQ nécessaire pour éloigner les bêtes féroces des troupeaux qui, étant devenus plus nombreux ne pouvaient plus trouver une nouri'iture suffisante autour des habitations.

Une vie plus sédentaire, m.oins fatigante, offrait un loisir favorable au développement de l'esprit humain. Assurés de leur subsistance, n'étant plus inquiets pour leurs premiers besoins, les hommes cherchèrent des sensations nouvelles dans les moyens d'y pourvoir.

Les arts firent quelques progrès ; on acquit quelques lumières sur celui de nourrir les animaux domestiques, d'en favoriser la reproduction, et même d'en perfectionner les espèces.

On apprit à employer la laine pour les vêtements, à substituer l'usage des tissus à celui des peaux.

La société dans les familles devint plus douce, sans devenir moins intime. Comme les troupeaux de chacune d'elles ne pouvaient se multiplier avec égalité, il s'établit une dif-

férence de richesse. Alors, on imagina de partager le produit de ces troupeaux avec un homme qui n'en avait pas, et qui devait consacrer son temps et ses forces aux soins qu'ils exigent. Alors on vit que le travail d'un individu jeune, bien constitué, valait plus que ne coûtait sa subsistance rigoureusement nécessaire ; et Ton prit Thabitude de garder les prisonniers de guerre pour esclaves, au lieu de les égorger.

L'hospitalité, qui se pratique aussi chez les sauvages prend chez les peuples pasteurs un caractère plus prononcé, plus solennel, même parmi ceux qui errent dans des chariots ou sous des tentes. Il s'ofire de plus fréquentes occasions de l'exercer réciproquement d'individu à individu, de famille à famille, de peuple à peuple. Cet acte d'humanité devient un devoir social, et on l'assujettit à des règles.

Enfin, comme certaines familles avaient non-seulement une subsistance assurée, mais un superflu constant, et que d'autres hommes manquaient du nécessaire, la compassion naturelle pour leurs souffrances fit naître le sentiment et l'habitude de la bienfaisance.

Les mœurs durent s'adoucir; l'esclavage des femmes eut moins de dureté, et celles des riches cessèrent d'être condamnées à des tra- . vaux pénibles.

Plus de variété dans les choses employées h satisfaire les divers besoins, dans les instruments qui servaient à les préparer, plus [l'inégalité dans leur distribution, durent

multiplier les échanges, et produire un véritable commerce; il ne put s'étendre sans faire b^entir la nécessité d'une mesure commune, d'une espèce de monnaie.

Les peuplades devinrent plus nombreuses en même temps, afin de nourrir plus facilement les troupeaux, les habitations se séparèrent davantage quand elles restèrent fixes : ou bien elles se changèrent en campements mobiles, quand les hommes eurent appris à employer, pour porter ou traîner les fardeaux, quelques-unes des espèces d'animaux qu'ils avaient subjuguées.

Chaque nation eut un chef pour la guerrej mais s'étant divisée en plusieurs tribus, pal la nécessité de s'assurer des pâturages, chaque tribu eut aussi le sien. Presque partout, cette supériorité fut attachée à certaines familles. Les chefs de famille qui avaient de nombreux troupeaux, beaucoup d'esclaves, qui employaient à leur service un grynd nombre de citoyens plus pauvres, partagèrent l'autorité des chefs de leur tribu, comme ceux-ci partageaient celle des chefs de nation; du moins, lorsque le respect dû à l'âge, à l'expérience, aux exploits, leur en donnait le crédit : et c'est à cette époque de la société qu'il faut placer l'origine de l'esclavage et de l'inégalité de droits politiques entre les hommes parvenus à l'âge do la maturité.

Ce furent les conseils de chefs de famille ou de tribu qui, d'après la justice naturelle, ou d'après les usages reconnus, décidèrent les contestations déjà plus nombreuses et

iis compliquées. La tradition de ces jugements, en attestant les usages, en les perpétuant, forma bientôt une espèce de jurisprudence plus régulière, plus constante, que d'ailleurs les progrès de la société avaient rendue nécessaire. L'idée de la propriété et de ses droits avait acquis plus d'étendue et de précision. Le partage des successions, devenu plus important, avait besoin d'être assujetti à des règles fixes. Les conventions plus fréquentes ne se bornaient plus à des objets aussi simples; elles durent être soumises à des fomies; la manière d'en constater l'existence, pour en assurer l'exécution eut aussi ses lois.

L'utilité de l'observation des étoiles, l'occupation qu'elles offraient pendant de longues veilles, le loisir dont jouissaient les bergers, durent amener quelques faibles progrès dans l'astronomie.

Mais en même temps on vit se perfectionner Fart de tromper les hommes pour les dépouiller, et d'usurper sur leurs opinions une autorité fondée sur des craintes et des espérances chimériques. Il s'établit des cultes plus réguliers, des systèmes de croyances moins grossièrement combinés. Les idées des puissances surnaturelles se raffinèrent en quelque sorte, et à côté de ces opinions on vit s'établir ici des princes pontifes , là des familles ou des tribus sacerdotales, ailleurs des collèges de prêtres, mais toujours une classe d'individus alToctant d'insolentes prérogatives, se séparant des hommes pour les

mieux asservir, et cherchant à s'emparer exclusivement de la médec:'ne, de l'astronomie, pour réunir tous les moyens de subjuguer lo;^ esprits, pour ne leur en laisser aucan de démasquer son hypocrisie et de briser ses fers.

Les langues s'enrichirent sans devenir moins figurées ou moins hardies. Les images qu'elles employaient furent plus variées et plus douces : on les prit dans la vie pastorale, comme dans celle des forêts, dans les phénomènes réguliers de la nature, comme dans ses bouleversements. Le chant, les instruments, la poésie se perfectionnèrent dans un loisir qui les soumettait à des auditeurs plus paisibles et dès lors plus difficiles, qui permettait d'observer ses propres sentiments, de juger ses premières idées, et de choisir entre elles.

L'observation a dû faire remarquer que certaines plantes offraient aux troupeaux une subsistance meilleure ou plus abondante : on a senti l'utilité d'en favoriser la production, de les séparer des autres plantes qui ne don- Daient qu'une nourriiure faible, malsaine, même dangereuse, et l'on est parvenu à en trouver les moyens.

De même, dans les pays où des plantes, des graines, des fruits spontanément offerts par le sol, contribuaient, avec les produits des troupeaux, à la nourriture de l'homme, on a dû observer aussi comment ces végétaux se multipliaient, et dès lors chercher à les rassembler dans les terrains les plus voisins des habitations; à les séparer des végétaux inutiles, pour que ce terrain leur appartînt tout entier;

à les mettre à l'abri des animaux sauvages et des troupeaux, et même de la rapacité de^ autres hommes.

Ces idées ont dû naître encore, et même plutôt, dans les pays plus féconds, où ces productions spontanées de la terre suffisaienx presque à la subsistance des hommes. Ilcommencèrent donc à se livrer à l'agriculture.

Dans un pays fertile, dans un climat heu reux, le même espace de terrain produit en grains, en fruits, en racines, de quoi nourrir beaucoup plus d'hommes que s'il était employé en pâturages. Ainsi, lorsque la nature du sol ne rendait pas cette culture trop pénible, lorsqu'on eut découvert le moyen d'y employer les mêmes animaux qui servaient aux peuples pasteurs pour les voyages ou pour les transports, lorsque les instruments aratoires eurent acquis quelque perfection ; l'agriculture devint la source de subsistance la plus abondante, l'occupation première des peuples ; et le genre humain atteignit sa troisième époque.

Quelques peuples sont restés, depuis un temps immémorial, dans un des deux états que nous venons de parcourir. Non-seulement ils ne se sont pas élevés d'eux-mêmes à de nouveaux progrès ; mais les relations qu'ils ont eues avec les peuples parvenus à un très haut degré de civilisation, le commerce qu'ils ont ouvert avec eux, n'y ont pu produire cette révolution. Ces relations, ce commerce leur ont donné quelques connaissances, quel-

que industrie, et surtout beaucoup de vices, mais n'ont pu les tirer de cette espèce d'immobilité.

Le climat, les habitudes, les douceurs attachées à cette indépendance presqu'entière, qui ne peut se retrouver que dans une société plus perfectionnée même que les nôtres, l'attachement naturel de l'homme aux opinions reçues dès l'enfance, et aux usages d son pays, l'aversion naturelle de l'ignoranc pour toute espèce de nouveauté, la pares? de corps, et surtout celle d*esprjt, qui l'emportaient sur la curiosité si faible encore, l'empire que la superstition exerçait déjà sur ces premières sociétés, telles ont été les principales causes de ce phénomène ; mais il faut y joindre l'avidité, la cruauté, la corruption, les préjugés des peuples policés. Ils se montraient à ces nations plus puissants , plus riches, plus instruits, plus actifs, mais plus vicieux, et surtout moins heureux qu'ellCvS. Elles ont dû souvent être moins frappées de la supériorité de ces peuples, qu'effrayées de la multiplicité et de l'étendue de leurs besoins, des tourm^ents de leur avarice, des éternelles agitations de leurs passions toujours actives, toujours insatiables. Quelques philosophes ont plaint ces nations ; d'autres les ont louées : ils ont appelé sagesse et vertu ce que les premiers appelaient stupidité et paresse.

La question élevée entre eux se trouvera résolue dans le cours de cet ouvrage. On y verra pourquoi les progrès de l'esprit n'ont

pas toujours été suivis du progrès des sociétés vers le bonheur et la vertu, comment le mélange des préjugés et des erreurs a pu altérer le bien q li doit naître des lumières, mais qui dépend p us encore de leur pureté que de leur étendue. Alors on verra que ce passage orageux et pénible d'une société grossière à l'état de civilisation des peuples éclairés et libres, n'est point une dégéoération de l'espèce humaine, mais une crise nécessaire dans sa marche graduelle vers son perfectionnement absolu. On verra que ce n'est pas l'accroissement des lumières, mais leur décadence, qui a produit les vices des peuples policés; ei qu'enfin, loin de jamais corrompre les hommes, elles les ont adoucis, lorsqu'elle? n'ont pu les corriger ou les changer.

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