TROISIÈME ÉPOQUE
Progrés des peuples agriculteurs jusqu'à rinvention de l'écriture alphabétique.
L'uniformité du tableau que nous avons tracé jusqu'ici va bientôt disparaître. Ce ne sont plus de faibles nuances qui sépareront les mccurs, les caractères, les opinions, les superstitions des peuples attachés à leur sol, et perpétuant presque sans mélange une première famille.
Les învasions, les conquêtes !£. formation des empires, leurs bouleversements , vont bientôt mêler et confondre les nations, tantôt les disperser sur un nouveau territoire, tantôt couvrir à la fois un même sol de peuples différents.
Le hasard des événements viendra troubler sans cesse la marche lente, mais régulière de }^ nature, la retarder souvent, l'accélérer quelquefois.
Le phénomène que l'on observe chez une nation, dans un tel siècle, a souvent pour cause une révolution opérée à mille lieues et à dix siècles de distance, et la nuit du temps a couvert une grande partie de ces événements dont nous voyons les influences s'exercer sur les hommes qui nous ont précédés, et quelquefois s'étendre sur nous-mêmes.
Mais il faut considérer d'abord les effets de ce changement dans une seule nation, et indépendamment de l'influence que les conquê- ■':es et le mélange des peuples ont pu exercer.
L'agriculture attache l'homme au sol qu'il cultive. Ce n'est plus sa personne, sa famille, ses instruments de chasse qu'il lui suffirait de transporter ; ce ne sont plus même ses troupeaux qu'il aurait pu chasser devant lui. Des terrains qui n'appartiennent à personne ne lui offriraient plus de subsistances dans sa fuite, ou pour lui-même, ou pour les animaux qui lui fournissent sa nourriture.
Chaque terrain a un maître à qui seul les fruits en appartiennent. La récolte s'élevant au-dessus des dépenses nécessaires pour l'ob-
:nir de la subsistance et de l'entretien des hommes et des animaux qui l'ont préparée, OiTre à ce propriétaire une richesse annuelle, qu'il n'est obligé d'acheter par aucun travail. Dans les deux premiers états de la sciciété, tous les individus, toutes les familles du îp.oins, exerçaient à peu près tous les arts nécessaires.
Mais, lorsqu'il y eut des hommes qui, sauf travail, vécurent du produit de leur terre, et d'autres des salaires que leur payaient les premiers, quand les travaux se furent multipliés, quand les procédés des arts furentdevenus plus étendus et plus compliqués, l'intérêt commun força bientôt à le s diviser. On s'aperçut que l'industrie d'un individu se perfectionnait davantage lorsqu'elle s'exerçait sur moins d'objets, que la main exécutait avec plus de promptitude et de précision un plus petit nombre de mouvements quand une longue habitude les lui avait rendus plus familiers; qu'il fallait moins d'intelligence pour bien faire un ouvra* ge quand on l'avait plus souvent répété.
Ainsi, tandis qu'une partie des hommes se iivrait aux travaux de la culture, d'autres en oréparaientles instruments. La jrarde des besiaux, l'économie intérieure, la fabrication des labits, devinrent également des occupations éparées. Comme, dans les familles qui n'avaient qu'une propriété peu étendue, un seul de ces emplois ne suffisait pas pour occuper tout le temps d'un individu, plusieurs d'entre elles se partagèrent le travail et le salaire d'un seul homme. Dientôt les substances em-
ployées dans !es arts se multipliant et leu? nature exigeant des procédés différents, celles qui en demandaient d'analogues formèrent des genres séparés, à chacun desquels s'attacha une classe particulière d'ouvriers. Le commerce s'étendit, embrassa un plus grand nombre d'objets, et les tira d'un plus grand territoire, et alors il se forma une autre classe d'hommes uniquement occupée d'acheter des denrées pour les conserver, les transporter, les revendre avec profit.
Ainsi aux trois classes qu'on pouvait distinguer déjà dans la vie pastorale, celle deg propriétaires, celle des domestiques attachés à la famille des premiers, enfin celle des esclaves, il faut maintenant ajouter celle des ouvriers de toute espèce et celle des marchands.
C'est alors que, dans une société plus fixe, plus rapprochée et plus compliquée, on a senti la nécessité d'une législation plus régulière et plus étendue; qu'il a fallu déterminer avec une précision plus rigoureuse soit des peines pour les crimes , soit des formes pour les conventions; soumettre à des règles plus sévères les moyens de vérifier les faits auxquels on devait appli(iuer la loi.
Ces progi'ès furent l'ouvrage lent et graduel du besoin et des circonstances ; ce sont quelques pas de plus dans la route que déjà Ion avait suivie chez les peuples pasteurs.
Dans les premières époques, l'éducaiion fut purement domestique. Les enfants s'instruisaient auprès de leur père, soit dans les tra-
raux communs, soit dans les arts qu'il savait exercer, recevaient de lui le petit nombre de ; traditions qui formaient l'histoire de îa peuplade ou ce^le de la famille, les fables qui s'y ! étaient perpétuées, la connaissance des usa- Iges nationaux et celle des principes ou de. i préjugés qui devaient composer leur morait: ' grossière.
I Us se formaient dans la société de leurs I amis, au chant, à la danse, aux exercices militaires. A l'époque où nous sommes parvenus, les enfants de familles plus riches reçurent une sorte d'éducation commune, soit dans les villes par la conversation des vieillards, soit dans la maison d'un chef auquel ils s'attachaient. C'est là qu'ils s'instruisaient des lois du pa)'s, de ses usages, de ses préjugés, et qu'ils apprenaient à chanier les poèmes dans lesquels on en avait renfermé l'histoire.
L'habitude d'une vie plus sédentaire avait établi entre les deux sexes une plus grande égalité. Les femmes ne furent plus considérées comme un simple objet d'utilité, comme des esclaves seulement plus rapprochées du maître. L'homme y vit des compagnes, et apprit enfin ce qu'elles pouvaient pour son bonheur. Cependant, même dans les pays où elles furent le plus respectées, où la polygamie fut proscrite, ni la raison ni la justice u'alièrentju.-qu'à. une entière réciprocité dans les devoirs ou dans le droit de se séparer, jusqu'à l'égalité dans les peines portées contre linfidélité.
L'histoire de cette classe de préjugés et d( leur influence sur le sort de l'espèce humaine doit entrer dans le tableau que je mç suis proposé de tracer ; et rien ne servira mieux à montrer jusqu'à quel point son boaheur est attaché aux progrès de la raison.
Quelques nations restèrent dispersées dans les campagnes. D'autres se réunirent dans des villes, qui devinrent la résidence du chel commun, désigné par un nom correspondant au mot de Roi ; celle des chefs de tribu qui partageaient son pouvoir et des anciens de chaque grande famille. C'est là que se décidaient les affaires communes de la société, que se jugeaient les affaires particulières. C'est là qu'on rassemblait ses richesses les plus précieuses, pour les soustraire aux brigands qui durent se multiplier en même îemps que ces richesses sédentaires. Lorsque les nations restèrent dispersées sur leur territoire, l'usage détermina un lieu et une époque pour les réunions des chefs, pour les délibérations sur les intérêts communs, pour les tribunaux qui prononçaient les jugements.
Les nations qui se reconnaissaient une origine commune, qui pariaient la même langue, sans renoncer à se faire la guerre entre elles, formèrent presque toujours une fédération plus ou m.oins iniime, convinrent de se réunir, soit contre des ennemis étrangers, soit pour venger mutuellement leurs injures, soit pour remplir en commun quelque devoir religieux.
L'hospitalité et le commerce produisii'ent
nême quelques relations constantes entre les nations différentes par leur origine, leur;? îoutumes et leur langage, relations que Je )rigandage et la guerre interrompaient songent, mais que renouait ensuite la nécessité, 3lus forte que l'amour du pillage et la soil le la vengeance.
Égorger les vaincus, les dépouiller et les :"éduire à l'esclavage, ne formèrent plus le seul droit reconnu entre les nations ennenies. Des cessions de territoire, des rançons, ies tributs, prirent en partie la place de ces violences barbares.
A cette époque, tout homme qui possédait àes armes était soldat; celui qui en avait de meilleures, qui avait pu s'exercer davantage \ les manier, qui pouvait en fournir à d'autres à condition qu'ils le suivraient à la guerre, qui, par les provisions qu'il avait rassemblées , se trouvait en état de subvenir à leurs besoins, devenait nécessairement un chef; mais cette obéissance presque volontaire n'entraînait pas une dépendance servile.
Comme rarement on avait besoin de faire des lois nouvelles, comme il n'était pas de dépenses publiques auxquelles les citoyens fussent forcés de contribuer, et que , si elles devenaient nécessaires, le bien des chefs ou les terres conservées en commun devaient les acquitter ; comme l'idée de gêner par des règlements l'industrie et le commerce était inconnue ; comme la guerre offensive était décidée par le consentement général , ou faite
uniquement par ceux que l'amour de la gloire et le goût du pillage y entraînait volontairement, rhomme se croyait libre dans ces gouvernements grossier^, malgré Thérédité pres- (pie générale des premiers chefs ou des rois, et la prérogative, usurpée par d'autres chefs inférieurs, de partager seuls» l'autorité politique et d'exercer les fonctions du gouvernement, comme celles de la magistrature.
Mais souvent un roi se livrait à des vengeances personnelles, à des actes arbitraires de violence; souvent, dans ces familles privilégiées, rorguei!, la hainehéréditaire, les fureurs de Famoiir et la soif de l'or multipliaient les crimes, tandis que les chefs réunis dans les villes, insti-uments des passions des rois, y excitaient les factions et les guerres civiles, opprimaient le peuple par des jugements iniques, le tourm^^ntaieat par les crimes de leur ambition, comme pnr leurs brigandages.
Chez un grand nombre de nations, les excès de ces familles lassèrent la patience des peuples : elles furent anéanties, chassées ou soumises à la loi commime; rarement elles conservèrent leur titre avec une autorité limitée par la loi commune; et l'on vit s'établir ce qu'on a depuis appelé des républiques.
Ailleurs, ces rois entourés de satellites, parce qu'ils avaient des armes et des trésors à leur di>tribuer, exercèrent une autorité absolue; telle fut l'origine de la tyrannie.
Dans d'autres contrées, surtout dans celles où les petites nations ne se réunirent point dans les villes: ^es premières formes de ces
constitutions grossières furent conservées, jusqu'au moment qui vit ces peuples, ou tomber sous le joug d'un conquérant, ou, entraînés eux-mêmes par l'esprit de brigandage, se répandre sur un territoire étranger.
Cette tyrannie, resserrée dans un trop petit espace, ne pouvait avoir qu'une courte durée. Les peuples secouèrent bientôt ce joug imposé par la force seule, et que l'opinion même n'eût pu maintenir. Le monstre était vu de trop près pour ne pas inspirer plus d'horreur que d'efiroi : et la force comme l'opinion ne peuvent forger des chaînes durables, si les tyrans n'étendent pas leur empire à une distance assez grande pour pouvoir cacher à la nation qu'ils oppriment, en la divisant, le secret do sa puissance et de leur faiblesse.
L'histoire des républiques appartient à l'époque suivante : mais celle qui nous occupe va nous présenter un spectacle nouveau.
Un peuple agriculteur, soumis à une nation étrangère, n'abandonne point ses foyers : la nécessité le contraint à travailler pour ses maîtres.
Tantôt la nation dominatrice se contente de laisser sur le territoire conquis, des chefs pour le gouverner, des soldats pour le défendre, et surtout pour en contenir les habitants, et d'exiger de sujets soumis et désarmés un tribut en monnaie ou en denrées. Tantôt elle s'empare du territoire même, en distribue la propriété à ses soldats, à ses capitaines; mais alors elle attache à chaque Serre l'ancien colon qui la cultivait, et le
soumet à ce nouveau genre de servitude, réglé par des lois plus ou moins rigoureuses. Un service militaire, un tribut, sont, pour les individus du peuple conquérant, la condition attachée à la jouissance de ces terres.
D'autres fois, elle se réserve la propriété même du territoire, et n'en distribue queTusufruit, en imposant les mêmes conditions. Presque toujours, les circonstances font employer à la fois ces trois manières de récompenser les instruments de la conquête et de dépouiller les vaincus.
De là nous voyons naître de nouvelles classes d'hommes : les descendants du peuple dominateur, et ceux du peuple opprimé ; une noblesse héréditaire, qu'il ne faut pas confondre avec le patriciat des républiques ; un peuple condamné aux travaux, à la dépendance, à rhumiliation, sans Fêtre à l'esclavage ; enfin, des esclaves de la glèbe, distingués des esclaves domestiques et dont la servitude moins arbitraire peut opposer la loi aux caprices de leurs maîtres.
C'est encore ici que l'on peut observer l'origine de la féodalité, qui n'a pas été un fléau particulier à nos climats, mais qu'on a reirouvé presque sur tout le globe aux mêmes époques de la civilisation, et toutes les fois qu'un même territoire a été occupé par deux i^euples entre lesquels la victoire avait établi une inégalité héréditaire.
Le despostisme, enfin, fut encore le fruit (le la conquête. J'entends ici par despostisme, peur le distinguer des tyrannies passagères.
l'oppression d'un peuple par un seul homme, qui le domine par l'opinion, par l'habitude, surtout par une force militaire, sur les individus de laquelle il exerce lui-même une autorité arbitraire, mais dont il est forcé de respecter les préjugés, de flatter les caprices, de caresser l'avidité et l'orgueil.
Immédiatement entouré d'une portion nombreuse et choisie de cette force armée formée de la nation conquérante ou étrangère à la masse des sujets; environné des chefs les plus puissants de la milice ; retenant les provinces par des généraux, qui ont à leurs ordres des portions plus faibles de cette même armée, il règne par la terreur ; et personne dans ce peuple abattu, ou parmi ces chefs dispersés, et rivaux l'un de l'autre, ne conçoit la possibilité de lui opposer des forces que celles dont il dispose, ne puissent écraser à l'instant.
Un soulèvement de la garde, une sédition de la capitale peuvent être funestes au despote, mais sans affaiblir le despostisme. Le ijénéral d'une armée victorieuse peut, en détruisant une famille consacr^,e par le préjugé, fonder une dynastie nouvelle; mais c'est pour exercer la même tyrannie.
Dans cette troisième époque, les peuples qui n'ont encore éprouvé le malheur ni d'être conquérants, ni d'être conquis, nous offrent ces vertus simples et fortes des nations agricoles, ces mœurs des temps héroïques, dont un mélange de grandeui* et de férocité, de générosité et de barbarie, rend le tableau
si atîachant, et nous séduit encore au point de les admirer, et même de les regretter.
Le tableau de celles qu'on observe dans les empires fondés par les conquérants nous présente au contraire toutes les nuances de l'avilissement et de la corruption, où le despotisme et la superstition peuvent amener l'espèce humaine. Ce^t là que Ton voit naître les tributs sur l'industrie et le commerce, les exactions qui font acheter le droit d'employer tes facultés à son gré, les lois qui gênent Fiiomme dans le choix de son travail et dans l'usage de sa propriété, celles qui attachent les enfants à la profession de leurs pères, les connsciitions, les supplices atroces: en un mot, tout ce que le mépris pour l'espèce humaine a pu inventer d'actes arbitraires, de tyrannies légales et d'atrocités superstitieuses.
On peut remarquer que, dans les peuplades qui n'ont point essuyé de grandes révolutions, les progrès de la civili^^ation se sont arrêtés à un terme très peu élevé. Les hommes y éprouvaient cependant déjà ce besoin d'idées ou de sensations nouvelles, premier mobile des proiorrôs de l'esprit humain, qui produit également îc goût des superfluités du luxe, aiguillon de l'industrie, et la curiosité perçant d'un œil avide le voile dont la nature a caché ses secrets. Mais il est arrivé presque partout que, pour échapper à ce besoin , les hommes ont cherché, ont adopté avec une sorte de fureur des moyens ])hysiques de se procurer des seiisaiions qui pussent se renouveler sans cesse : telle est l'habitude des liqueurs fer-
mentées, des boissons chaudes, de l'opium, du tabac, du bétel. Il est peu de peuples chez qui l'on n'observe une de ces habitudes d'où naît un plaisir qui remplit les journées entières ou se répète à toutes les heures, qui empêche de sentir le poids du temps, satisfait au besoin d'être occupé ou réveillé, finit par l'émousser et prolonge pour l'esprit humain la durée de son enfance et de son inactivité : et ces mêmes habitudes qui ont été un obstacle aux progrès des nations ignorantes ou asservies, :;s'opposent encore, dans les pays éclairés, à ce que la vérité répande dans toutes les classes une lumière égale et pure.
En exposant ce que furent les arts dans les deux pi'emières époques de la société, on fera voir comment à ceux de travailler le bois, la pierre ou les os d'animaux, d'en préparer les peaux et de former des tissus, ces peuples primitifs purent joindre les arts plus difficiles de la teinture, de la poterie, et même les commencements des travaux sur les métaux.
Les progrès de ces arts auraient été lents dans les nations isolées; mais les communications, même faibles, qui s'établirent entre elles, en accélérèrent la marche. Un procédé nouveau, découvert chez un peuple, devint commun à ses voisins. Les conquêtes, qui tant de fois ont détruit les arts, commencèrent par les répandre et servirent à leur perfectionnement avant de l'arrêter ou de contribuer à leur chute.
On voit plusieurs de ces arts portés au plus
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haut degré de perfection chez les peuples où la longue influence de la superstition et du despotisme a consommé la dégradation de toutes les facultés humaines. Mais, si l'on observe les prodiges de cette industrie servi] e, on n'y verra rien qui annonce les bienfaits du génie : tous les perfectionnements y paraissent l'ouvrage lent et pénible d'une longue routine ; partout , à côté de cette industrie qui nous étonne, on aperçoit des traces d'ignorance et de stupidité qui nous en décèlent l'origine.
Dans des sociétés sédentaires et paisibles, l'astronomie, la médecine, les notions les plus simples de l'anatomie, la connaissance des minéraux et des plantes, les prem.iers éléments de Tétude des phénomènes de la nature se perfectionnèrent ou plutôt s'étendirent par le seul effet du temps, qui, multipliant les observations, conduisait d'une manière lente, mais sûre, à saisir facilement et presqu'au premier coup d'œil quelques-unes des conséquences générales auxquelles ces observations devaient conduire.
Cependant ces progrès furent très faibles ; et les sciences seraient restées plus longtemps dans leur première enfance si certaines familles, si surtout des castes particulières n'en avaient fait le premier fondement de leur gloire ou de leur puissance.
On avait déjà pu joindre inobservation de l'homme et des sociétés à celle de la nature. Déjà un petit nombre de maximes de morale pratique et de politique se transmettaient de
sénératio-ns en générations : ce? castes s'en emparèrent; les idées religieuses, lesj»réjugés, les superstitions accrurent encore leur domaine. Elles succédèrent aux premières associations, aux premières familles des charlatans et des sorciers, mais elles employèrent plus d'art pour séduire des esprits moins grossiers. Leurs cotmaissances réelles, Taustérité apparente de leur vie, un mépris hypocrite pour ce qui est l'objet des désirs des hommes vulgaires* donnèrent de l'autorité à leurs prestiges, tandis que ces mêmes prestiges consacraient aux yeux du peuple et ces faibles connaissances et ces hypocrites vertus. Les membres de ces sociétés suivirent d'abord avec une ardeur presque égale deux objets bien différents ; l'un d'acquérir pour eux-mêmes de nouvelles connaissances ; l'autre, d'employer celles qu'ils avaient à tromper le peuple, à dominer les esprits.
Leurs sages s'occupèrent surtout de l'astronomie ; et, autant qu'on en peut juger par les restes épars des monuments de leurs travaux, il paraît qu'ils atteignirent le point le plus haut où l'on puisse s'élever sans le secours des lunettes, sans l'appui des théories mathématiques supérieures aux premiers éléments.
En effet, à l'aide d'une longue suite d'observations, on peut parvenir à une connaissance des mouvements des astres assez précise, pour mettre en état de calculer et de prédire les phénomènes célestes. Ces lois empiriques d'autant plus faciles à trouver qu9
!es observations s'étendent sur un plus long espace de temps, n'ont point conduit ces premiers astronomes jusqu'à la découverte [les lois générales du système du monde, mais elles y suppléaient suffisamment pour tout ce qui pouvait intéresser les besoins de riiomme ou sa curiosité, et servir à augmenter le crédit de ces usurpateurs du droit exclusif de l'instruire.
Il paraît qu'on leur doit l'idée ingénieuse des échelles arithmétiques, de ce moyen heureux de représenter tous les nombres avec un petit nombre de signes, et d'exécuter par des opérations techniques très simples , des calculs auxquels l'intelligence humaine , livrée à elle-même, ne pourrait atteindre. C'est ià le premier exemple de ces méthodes qui doublent ses forces, et à l'aide desquelles elle peut reculer indéfiniment ses limites, sans qu'on puisse fixer un terme où il lui soit interdit d'atteindre.
Mais on ne voit pas qu'ils aient étendu la science de l'arithmétique au delà de ses premières opérations.
Leur géométrie renfermant ce qui était nécessaire à l'arpentage, à la pratique de l'astronomie, s'est arrêtée à cette proposition célèbre que Pythagore transporta en Grèce, ou découvrit de nouveau.
Ils abandonnèrent la mécanique des machines ^. ceux qui devaient les employer. Cependant quelques récits mêlés de fables semblent annoncer que cette partie des sciences a été cultivée par eux-mêmes , comme un
des moyens de frapper les esprits par des prodiiies.
Les lois du mouvement, la mécanique rationnelle, ne fixèrent point leurs regards.
S'ils étudièrent la médecine et la chirurgie, surtout celle qui a pour objet le traitement des blessures, ils négligèrent Fanatomie,
Leurs connaissances en botanique, en histoire naturelle se bornèrent aux substances employées comme remèdes, à quelques plantes, à quelques minéraux, dont les propriétés singulières pouvaient servir leurs projets.
Leur chimie, réduite à de simples procédés Seins théorie, sans méthode, sans analyse, n'était que l'art de faire certaines prépara- (! tiens, la connaissance de quelques secrets, soit pour la médecine, soit pour les arts ou de quelques prestiges propres à éblouir les yeux d'une multitude ignorante, soumise à des chefs non moins ignorants qu'elle.
Les progrès des sciences n'étaient pour eux qu'un but secondaire, qu'un moyen de perpétuer ou d'étendre leur pouvoir. Ils ne cherchaient la vérité que pour répandre des erreurs ; et il ne faut pas s'étonner qu'ils l'aient si rarement trouvée.
Cependant ces progrès, quelque lents, quel- -^ue faibles qu'ils soient, auraient été impos-
oles si ces mêmes hommes n'avaient connu
it de l'écriture, seul moyen d'assurer les . 'uditions, de les fixer, de communiquer et de transmettre les connaissances dès qu'elles commencent à se multiplier.
Ainsi l'écriture hiéroglyphique, ou fut une
de leurs premières inventions, ou avait été découverte avant la formation des castes enseignantes.
Comme leur but n'était pas d'éclairer, mais de dominer, non-seulement ils ne communiquaient pas au peuple toutes leurs connaissances, mais ils corrompaient par des erreurs celles qu'ils voulaient bien lui révéler; ils lui enseignaient non ce qu'ils croyaient vrai, mais ce qui leur était utile.
Ils ne lui montraient rien sans y mêler .je ne sais quoi de surnaturel, de sacré, de céleste, qui tendît à les faire regarder comme supérieurs à l'humanité, comme revêtus d'un caractère divin, comme ayant reçu du ciel même des connaissances interdites au reste des hommes.
Ils eurent donc deux doctrines, l'une pour eux seuls, l'autre pour le peuple : souvent même, comme ils se partageaient en plusieurs ordres, chacun d'eux se réserva quelques mystères. Tous les ordres inférieurs étaient à la fois fripons et dupes ; et le système d'hypocrisie ne se développait en entier qu'aux yeux de quelques adeptes.
Rien ne favorisa plus l'établissement de cette double doctrine que les changements dans les langues, qui furent l'ouvrage du temps, de la communication et du mélange des peuples. Les hommes à double doctrine, ea conservant pour eux l'ancienne langue, ou celle d'un autre peuple, s'assurèrent aussi l'avantage de posséder un langage entendu par eux seuls.
La première écriture, qui désignait les hosespar une peinture plus ou moins exacte Dit de la chose même, soit d'un objet analoue, faisant place à une écriture plus simple, ù la ressemblance de ces objets était presque ffacée, où Ton n'em.plo3^ait que des signes éjà en quelque sorte de pure convention, la octrine secrète eut son écriture, comme elle vait déjà son langage.
Dans l'origine des langues, presque chaque lot est une métaphore, et chaque phrase une liégorie. L'esprit saisit à la fois le sens figuré t le sens propre ; le mot offre, en même 3mps que l'idée, l'image analogue par laûelle on l'avait exprimée. Mais par l'habi- Lide d'emploj-er un mot dans un sens figuré, esprit finit par s'y arrêter uniquement, par lire abstraction du premier sens; et ce sens .'abord figuré devient peu à peu le sens orinaire et propre du même mot.
Les prêtres qui conservèrent le premier lanage allégorique, l'employèrent avec le peuple, ui ne pouvait plus eu saisir le véritable sens, t qui, accoutumé à prendre les mots dans |ne seule acception, devenue leur acception i-opre, entendait je ne sais quelles fables abprdes lorsque les mêmes expressions ne préimtaient à l'esprit des prêtres qu'une vérité
es simple. Ils firent le même usage de leur
riture sacrée. Le peuple voyait des hommes, îs animaux, des monstres, où les prêtres
aient voulu représenter un phénomène aspnomique, un des faits de l'histoire de l'an-
Ainsi, par exemple, les prêtres, dans leuT-s méditations, s'étaient presque partout créé le système métaphysique d'un grand tout, immense, éternel, dont tous les êtres n'étaient que les parties, dont tous les changeirionts observés dans l'univers n'étaient que !es modifications diverses. Le ciel ne leur offrait que des groupes d'étoiles semées dans ces déserts immenses, que des planètes qui y décrivaient des mouvements plus ou moins compliqués et des phénomènes purement physiques, résultant des positions de ces astres divers. l's imposaient des noms à ces groupes d'étoiles et ù ces planètes, aux cercles mobiles ou fixes imaginés pour en représenter les positions et la marche apparente, pour ea expliquer les phénomènes.
Mais leur langage, leurs monuments, en exprimant pour eux ces opinions métaphysiques, ces vérités naturelles, onfaienî au% 3'eux du peuple le système de la plus extravagante mythologie, devenaient pour lui le rondement des croyances les plus absurdes, Jes cultes les plus insensés, des pratiques les ;">lu5 honteuses ou les plus barbares.
Telle est l'origine de presque toutes les religions connues, qu'ensuite l'hypocrisie ou l'extravagance de leurs inventeurs et de leurg prosélytes ont chargées de fables nouvelles.
Ces castes s'emparèrent de l'éducation, pour façonner l'homme à supporter plus patiemment des chaînes identifiées pour ainsi dire avec son existence, pour écartet* de lui jusqu'à la possibilité du désir de les briser.
Maïs, si l'on veut connaître Jusqu'à quel point, même sans le secours des terreurs superstitieuses, ces institutions peuvent porter leur pouvoir destructeur des facultés humai* nés, c'est sur la Chine qu'il faut un moment arrêter ses regards, sur ce peuple qui semble n'avoir précède les autres dans les sciences et les arts que pour se voir successivement effacé par eux tous ; ce peuple, que la connaissance de l'artillerie n'a point empêché d'être conquis par des nations barbares, où les sciences dont les nombreuses écoles sont ouvertes à tous les citoyens, conduisent seules à toutes les dignités, et où cependant, soumises à d'absurdes préjugés, elles sont condamnées à une éternelle médiocrité,' où enfin l'invention même de l'imprimerie est demeurée entièrement inutile aux progrès de l'esprit humain.
Des hommes dont l'intérêt était de tromper durent se dégoûter bientôt de la recherche de la vérité. Contents de la docilité des peuples, ils crurent n'avoir pas besoin de nouveaux moyens pour s'en garantir la durée. Peu après, ils oublièrent eux-mêmes une partie des vérités cachées sous leurs allégories; ils ne gardèrent de leur ancienne science que ce qui était rigoureusement nécessaire pour conserver la confiance de leurs disciples; et ils finirent par être eux-mêmes la dupe de leurs propres fables.
Dès lors tout progrès dans les sciences s'arrêta : une partie même de ceux dont les siècles antérieurs avaient été témoins se perdit
ISQlTtSSB d'CN T*Br,FA0 HrSTORtOnR I. "i
pour les générations suivantes: et Tesprit humain, livré à l'ignorance et aux préjugés, fut condamné à une honteuse immobilité dans ces vastes empires dont l'existence non interrompue a déshonoré depuis si longtemps TAsie.
Les peuples qui les habitent sont les seuls où l'on ait pu observer à la fois ce degré de eivilisation et cette décadence. Ceux qui occupaient le reste du globe ont été arrêtés dans leurs progrès, et nous retracent encore les temps de l'enfance du genre humain, ou ®nt été entraînés par les événements à tra= vers les dernières époques, dont il nous reste à tracer l'histoire.
A celle où nous sommes parvenus, ces mêmes peuples de l'Asie avaient inventé l'écriture alphabétique, qu'ils avaient substituée aux hiéroglyphes, après avoir vraisemblablement employé celle où des signes conventionnels sont attachés à chaque idée, qui est la seule que les Chinois connaissent encore aujourd'hui.
L'histoire et le raisonnement peuvent nous éclairer sur la manière dont a dû s'opérer le passage graduel des hiéroglyphes à cet art en quelque sorte intermédiaire; mais rien ne peut nous instruire avec quelque précision , ni sur le pays, ni sur le temps où l'écriture alphabétique fut d'abord mise en usage.
Cette découverte fut ensuite portée dans la Grèce, chez ce peuple qui a exercé sur les progrès de l'espèce humaine une influence si puissante et si heureuse, .dont le génie lui a
ouvert toutes les routes de la vérité, que la nature avait préparé, que le sort avaii destiné pour être le bienfaiteur et le guide de toutes les nations, de tous les âges ; honneur que jusqu'ici aucun autre peuple n'a partagé. Un seul a pu depuis concevoir l'espérance de présider à une révolution nouvelle dans les destinées du genre humain. La nature, la combinaison des événements, semblent s'être accordées pour lui en réserver la gloire. Mais ne cherchons point à pénétrer ce qu'un avenir incertain nous cache encore.