‹ Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humainChapitre 9 sur 12 · NEUVIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME ÉPOQUE

Depuis Descartes jusqu'à la formation de la république française.

Nous avons vu la raison humaine se forme lentement par les progrès naturels de la ci vilisation, la superstition s'emparer d'elle pou la corrompre, et le despotisme dégrader e engoui'dii" les esprits sous le poids de 1; crainte et du malheur.

Un seul peuple échappe à cette double iri' fluence. L'esprit humain, affranchi des liem de son enfance , s'avance vers la vérité d'un pas ferme , de cette terre heureuse où la liberté vient d'allumer le flambeau du génie. Mais la conquête ramène bientôt avec elle la tyrannie, que suit la superstition, sa compagne fidèle, et l'humanité tout entière est replongée dans des ténèbres qui semblent devoir être éternelles. Cependant le jour renaît peu à peu ; les yeux, longtemps condamnés à l'obscurité, l'entrevoient, se referment, s'y accoutument lentement, fixent enfin la lumière, et le génie ose se remontrer sur ce globe, d'où le fanatisme et la barbarie l'avaient exilé.

Déjà nous avons vu la raison soulever ses chaînes, en relâcher quelques-unes, et, acquérant sans cesse des forces nouvelles, préparer, accélérer l'instant de sa liberté.

Il nous reste à parcourir l'époque où elle

îheva de les rompre , où , forcée d'en traî- 3r encore les restes, elle s'en délivre peu à ?u; où, libre enfin dans sa marche, elle ne îut plus être arrêtée que par ces obstacles )nt le renouvellement est inévitable à chale nouveau progrès, parce qu'ils ont pour Luse nécessaire la constitution même de noe intelligence, ou ce rapport établi par la iture entre nos moyens pour découvrir la jrité et la résistance qu'elle oppose à nos efrts. L'intolérance religieuse avait forcé sept »s provinces belgiques à secouer le joug de Espagne et à former une république fédétive. Elle seule avait réveillé la liberté anaise, qui, fatiguée par de longues et sanantes agitations, a fini par se reposer dans le constitution longtemps admirée par la lilosophie, et désormais réduite à n'avoir us pour appui que la superstition nationale Ihypocrisie politique.

Enfin , c'était encore aux persécutions sairdotales que la nation suédoise avait dû le lurage de ressaisir une partie de ses droits. Cependant, au milieu de ces mouvements usés par des querelles théologiques, la 'ance, l'Espagne, la Hongrie, la Bohème, aient vu s'anéantir leur faible liberté, ou ce li, du moins, en avait l'apparence.

On chercherait en vain, dans les pays apilés libres, cette liberté (jui ne blesse aucun s droits naturels de l'homme, qui non-seument lui en réserve la propriété, mais lui 1 conserve l'exercice. Celle qu'on y trouve, ndée sur un droit positif inégalement ré-

parti, accorde plus ou moins de prérogatives à un homme, suivant qu'il habite telle ou telle ville, qu'il est né dans telle ou telle classe, qu'il a telle ou telle fortune, qu'il exerce telle ou telle profession, et le tableau rapproché de ces distinctions bizarres dans les diverses nations sepa la meilleure réponse que nous puissions opposer à ceux qui en soutiennent encore les avantages et la nécessité.

Mais, dans ces mêmes pays, les lois garantissent la liberté individuelle et civile. Mais si l'homme n'y est pas tout ce qu'il doit être, la dignité de sa nature n'y est point avilie : quelques-uns de ses droits sont au moins reconnus; on ne peut plus dire qu'il soit esclave, mais seulement qu'il ne sait pas encore être vraiment libre.

Chez les nations où, pendant le même temps, la liberté a fait des pertes plus ou moins réelles, les droits politiques, dont la masse du peuple jouissait, étaient renfermés dans des limites si étroites, que la destruction de l'aristocratie presque arbitraire sous laquelle il avait gémi, semble en avoir plus que compensé la perte. Il a perdu ce titre de ci-. toyen, que l'inégalité rendait presque illusoire; mais la qualité d'homme a été plus respectée, et le despotisme royal Ta sauvé de l'oppression féodale, l'a soustrait à cet état d'humiliation, d'autant plus pénible que le nombre et la présence de ses tyrans en renouvellent sans cesse le sentiment.

Les lois ont dû se perfectionner dans les constitutions demi-libres, parce que l'intérêt

3 ceux qui y exercent un vérita"Dîe pouvoir est pas habituellement contraire aux intéjts généraux du peuple, et dans les Etats îspotiques, soit parce que l'intérêt de la 'ospérité publique se confond souvent avec îiui du despote, soit parce que, cherchant ii-même à. détruire les restes du pouvoir des Dbles ou du clergé, il en résultait dans les lis un esprit d'égalité dont le morif était établir celle de l'esclavage, mais dont les efts pouvaient souvent être salutaires.

Nous exposerons en détail les causes qui it produit en Europe ce genre de desposme, dont ni les siècles antérieurs, ni l%s itres parties du monde n'ont oflert d'exemple, i l'autorité presque arbitraire, contenue par )pimon, ri'glée par les lumières, adoucie par m propre intérêt, a souvent contribué au 'Ogrès de la richesse, de l'industrie, de l'insuction, et quelquefois même à ceux de la liîrté civile.

Les mœurs se sont adoucies par l'affaiblisment des préjugés qui en avaient maintenu férocité, par l'influence de cet esprit de immerce et d'industrie, ennemi des vio- Qcesetdes troubles qui font fuir la richesse, ir l'horreur qu'inspirait le tableau encore cent des barbaries de Tépoque précédente, ir une propagation plus générale des idées lilosophiques d'égalité et d'humanité, enfin, ir l'effet lent, mais sûr, du progrès générai 5S lumières.

L'intolérance religieuse a subsisté, mais imme une invention de la prudence humai-

ne, comme un hommage aux préjugés du peuple, ou une précaution contre son effervescence. Elle a perdu ses fureurs ; les bûchers, rarement allumés, ont été remplacés par une oppression souvent plus arbitraire, mais moins barbare ; et, dans ces derniers temps, on n'a plus persécuté qu de loin en loin, et en quelque sorte par habitude ou par complaisance. Partout, et sur tous les points, la pratique des gouvernements avait suivi, mais lentement et comme à regret, la marche de l'opinion, et même celle de la philosophie.

En eftet, si, dans les sciences morales et politiques, il existe à chaque instant une grande distance entre le point où les philosophes ont porté les lumières et le terme moyen où sont parvenus les hommes qui cultivent leur esprit, et dont la doctrine commune forme cette espèce de croyance généralement adoptée qu'on nomme opinion; ceux qui dirigent les affaires publiques, qui influent immédiatement sur le sort du peuple, quel (îue soit le genre de leur constitution, sonf bien loin de s'élever au niveau de cette opinion; ils la suivent, mais sans l'atteindre, bien loin de la devancer, et se trouvent constamment au-dessous d'elle, et de beaucoup d'années, et de beaucoup de vérités.

Ainsi le tableau des progrès de la philosophie et de la propagation des lumières, dont nous avons exposé déjà les effets les plus généraux et les plus sensibles, va nous conduire à l'époque où l'influence de ces progrès sur l'opinion, de l'opinion sur les nations ou sur

lurs chefs, cessant tout à coup d*être lente ; insensible, a produit dans la masse entière i quelques peuples une révolution, gage îrtain de celle qui doit embrasser la gênéilité de l'espèce humaine.

Après de longues erreurs, après s'être éga- 5S dans des théories incomplètes ou vagues, s publicisies sont parvenus à connaître enfin s véritables droits de l'homme, à les déduire î cette seule vérité, qu'il est un être sentie, capable de former des raisonnements d'acquérir des idées morales* Ils ont vu que le maintien de ces droits étaif )bjet unique de la réunion des hommes en (Ciétés politiques, et que l'art social devait re celui de leur garantir la conservation de is droits avec la plus entière égalité, comme ms la plus grande étendue. On a senti que. îs moyens d'assurer les droits de chacun demt être sourrJs dans chaque société à desrèes communes, le pouvoir de choisir ces oyens, de déterminer ces règles, ne poulit appartenir qu'à la majorité des mem- :*es de la société même, parce que chaque idividu ne pouvait, dans ce choix, suivre sa 'opre raison sans y assujettir les autres; le BU de la majorité est le seul caractère de h'ité qui puisse être adopté par tous sans iesser Pégalité.

Chaque homme peut réellement se lier d'amce à ce vœu de la majorité, qui devient ors celui de l'humanité; mais il ne peut y er que lui seul : il ne peut être engagé même avers cette majorité qu'autant qu'elle ne

blessera pas ses droits individuels après h avoir reconnus.

Tels sont à la fois les droits de la majorlt ,sur la société ou sur ses membres, et les limi tes de ces droits. Telle est l'origine de cett unanimité qui rend obligatoire pour tou les engagements pris p-ar la majorité seule obligation qui cesse d'être légitime quand p:^r le changement des individus, cette sanc tion de l'unanimité a cessé elle-même d'exis ter. Sans doute^ il est des objets sur lesquel la majorité prononcerait peut-être plus sou vent en faveur de Terreur et contre Tintérê commun de tous; mais c'est encore à elle i décider quels sont ces objets sur kesquels elk ne doit point s'en rapporter immédiatement à ses propres décisions ; c'est à e-lle à déterminer qui seront ceux dont elle croit devoir substituer la raison à la sienne, à régler la méthode qu'ils doi\ ent suivre pour arriver plus sûrement à la vérité, et elle ne peut abdiquer Tautorité de prononcer, si leurs décisions n'ont point blessé les droits communs à tous.

Ainsi l'on vit disparaître devant des principes si simples ces idées d'un contrat entre un peuple et ses magistrats, qui ne pourrait être annulé que par un consentement mutuel ou par l'infidélité d'une des parties, et cette opinion moins servile, mais non moins absurde, qui enchaînait un peuple aux formes de constitution une fois établies, comme si le droit de les changer n'était pas la première garantie de tous les autres, comme si les institutions humaines , nécessairement défec-

lieuses et susceptibles d'une perfection nou- 'elle à mesure que les hommes s'éclairent, )ouvaient être condamnées à une éternelle lurée. Ainsi Ton se vit obligé de renoncer à ;ette politique astucieuse et fausse qui, ou- )liant que tous les hommes tiennent des droits igaux de leur nature même, voulait tantôt assurer l'étendue de ceux qu'il fallait leur aisser, sur la grandeur du territoire, sur la empérature du climat, sur le caractère aaional, sur la richesse du peuple, sur le de- Té de perfection du commerce et de Tindusrie, et tantôt partager avec inégalité ces Qêmes droits entre diverses classes d'hommes, n accorder à la naissance, à la richesse, à la irofession, et créer ainsi des intérêts conraires, des pouvoirs opposés, pour établir insuite entre eux un équilibre que ces instiutions seules ont rendu nécessaire, et qui l'en corrige même pas les influences dangeeuses.

Ainsi l'on n'osa plus partager les hommes in deux races différentes, dont l'une est desinée à gouverner, l'autre à obéir ; l'une k nentir, l'autre à être trompée : on fut obligé le reconnaître que tous ont un droit égal de 'éclairer sur tous leurs intérêts, de connaître outes les vérités, et qu'aucun des pouvoirs itablis par eux sur eux-mêmes ne peut avoir e droit de leur en cacher aucune.

Ces principes, que le généreux Sydneypaya le son sang, auxquels Locke attacha l'auto- 'ité de son nom, furent développés depuis pnr Rousseau avec plus de précision, d'étendue

et de force , et il mérita la gloire de les placer au nombre de ces vérités qu'il n'est plus permis ni d'oublier ni de combattre.

L'homme a des besoins et des facultés pour y pourvoir ; du produit de ces facultés, différemment modifié, distribué, résulte une masse de richesses destinées à subvenir aux besoins communs. Mais quelles sont les lois suivant lesquelles ces richesses se forment ou se partagent, se conservent ou se consomment, s'accroissent ou se dissipent? Quelles sont aussi les lois de cet équilibre , qui tend sans cesse à s'établir entre les besoins et les ressources, et d'où il résulte plus de facilité pour satisfaire les besoins, par conséquent plus de bien-être quand la richesse augmente, jusqu'à ce qu'ils aient atteint le terme de son accroissement ; et au contraire, quand la richesse diminue, plus de difficultés, et par conséquent de la souffrance, jusqu'à ce que la dépopulation et les privations aient ramené le niveau ? Comment, dans cette étonnante variété de travaux et de produits, de besoins et de ressources, dans cette effrayante com- )lication d'intérêts qui lient la subsistance, le bien-être d'un individu isolé au système général des sociétés, qui le rendent dépendant de tous les accidents de la nature, de tous les événements de la politique, qui étendent en quelque sorte au globe entier sa faculté d'é- '^rouver ou des jouissances ou des privations, comment, dans ce chaos apparent, voit-on néanmoins, par une loi générale du monde moral, les efforts de chacun pour lui-même

;ervir au bien-être de tous, et, malgré le choc extérieur des intérêts opposés, l'intérêt comnun exiger que chacun sache entendre le lien propre et puisse y obéir sans obstacle?

Ainsi, l'homme doit pouvoir déployer ses 'acuités, disposer de ses richesses, pourvoir à les besoins avec une liberté entière. L'intérêt général de chaque société, loin d'ordonner l'en restreindre l'exercice, défend au con- ;raire d'y porter atteinte, et, dans cette partie le l'ordre public, le soin d'assurer à chacun es droits qu'il tient de la nature est encore i la fois la seule politique utile, le seul devoir ie la puissance sociale, et le seul droit que a volonté générale puisse légitimement exercer sur les individus.

Mais ce principe une fois reconnu, il reste encore à la puissance publique des devoirs à remplir; elle doit établir des mesures reconnues par la loi, qui servent à constater, dans .es échanges de toute espèce, le poids, le vourne , l'étendue , la longueur des choses échangées.

Elle doit créer une mesure commune des valeurs, qui les représente toutes, qui facilite e calcul de leurs variations et de leurs rapports, qui, ayant ensuite elle-même sa propre Valeur, puisse être échangée contre toutes les îhoses susceptibles d'en avoir une; moyen îans lequel le commerce, borné à des échanges directs, ne peut acquérir d'activité.

La reproductioi? de chaque année offre une oortion disponible, puisqu'elle n'est destinée ï payer ni le travail dont cette reproduction

est le fruit, ni celui qui doit- assurer un nouvelle reproduction égale ou plus aboE dante. Le possesseur de cette portion dispo nible ne la doit pas immédiatement à son tra vail ; il la possède indépendamment de Vu sage qu'il peur faire de ses facultés pou subvenir à ses besoins. C'est donc sur cett^ portion disponible de la richesse annuelle que sans blesser aucun droit, la puissance social peut établir les fonds nécessaires aux dépen ses qu'exigent la sûreté de l'Etat, sa tranqiiil ]ité intérieure, la garantie des droits des individus, Texercice des autorités instituée pour la formation ou pour l'exécution de loi ; enfin, le maintien de la prospérité i blique.

Il existe des travaux, des établissemenis des institutions utiles à la société générale, qu'elle doit établir, diriger ou surveiller, & qui suppléent à ce que les volontés personnelles et le concours des intérêts individuels ne peuvent faire immédiatement, soit poui les progrès de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, soit pour prévenir, pour atténuer les maux inévitables de la nature, ou ceux que des accidents imprévus viennent y ajouter.

Jusqu'à l'époque dont nous parlons, et même longtemps après, ces divers objets avaient été' abandonnés au hasard, à l'avidité des gouvernements, à l'adresse des charlatans, aux préjugés ou à l'intérêt de toutes les classes puissantes; mais un disciple de Descartes, i'illustre et malheureux Jean de Witt, sentit

qu'ils devaient, comme toutes les sciences, âtre soumis aux principes de la philosophie 3t à la précision du calcul.

Elle fit peu de progrès jusqu'au moment où a paix d'Utrecht promit à l'Europe une tran- ]uillité durable. A cette époque on vit les esjrits prendre une direction presque générale •ers cette étude jusqu'aloi-s négligée; et cette icience nouvelle a été portée par Stew^art, )ar Smith , et surtout par les économistes rançais, du moins pour la précision et la pureté des principes, à un degré qu'on ne pou* lait espérer d'atteindre si promptement après me si longue indifférence.

Mais ces pi'Ogrès dans la politique et dans 'économie politique avaient pour première îause ceux de la philosophie générale ou de a métaphysique, en prenant ce mot dans son lens le plus étendu.

Descartes Tavait réunie au domaine de la aison ; il avait bien senti qu'elle devait émaler tout entière des vérités évidentes et pre- Dières que l'observation des opérations de lotre esprit devait nous révéler. Mais bientôt on imagination impatiente l'écarca de cette Qême route qu'il avait tracée, et la philoso- >hie parut quelque temps n'avoir repris son Bdépendance que pour s'égarer dans des ereurs nouvelles.

Enfin, Locke saisit le fil qui devait la guiler ; il montra ou'une analyse exacte, précise [es idées, en les réduisant successivement à les idées plus immédiates dans leur origine, >u plus simples dans leur composition, était

le seul moyen de ne pas se perdre dans ce chaos de notions incomplètes, incohérentes, indéterminées, que le hasard nous a offertes sans ordre, et que nous avons reçues sans réflexion. Il prouva, par cette analyse même, que toutes sont le résultat des opérations de notre intelligence sur les sensations que nous avons reçues, ou plus exactement encore des combinaisons de ces sensations que la mémoire nous représente simultanément, mais de manière que l'attention s'arrête, que la perception se borne à une partie seulement de chacune de ces sensations composées. Il fait voir qu'en attachant un mot à chaque idée, après ; l'avoir analysée et circonscrite, nous parve-; nons à nous la rappeler constamment la même, ' c'est-à-dire toujours formée des mêmes idées plus simples, toujours renfermée dans les mêmes limites, et par conséquent à pouvoir l'employer dans une suite de raisonnements, sans jamais risquer de nous égarer. Au contraire, si les mots ne répondent point à une idée bien déterminée, ils peuvent successivement en réveiller de différentes dans un même esprit, et telle est la source la plus féconde de nos erreurs. Enfin, Locke osa le premier fixer les bornes de l'intelligence humaine, ou plutôt déterminer la nature des vérités qu'elle peut connaître, des objets qu'elle peut embrasser.

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