AVANT-PROPOS
Noîis avons fait ce travail de bibliographie musicale dans la pensée quil dépasserait le cercle quelque peu restreint des érudits qui s"" intéressent aux études musico^ logiques^ pour aller jusqu'aux musiciens eux-mêmes^ aux compositeurs de musique surtout.
On sait la place que les thèmes populaires tiennent dans mainte œuvre nouvelle. Sans faire ici une revue des écoles contemporaines^ qui d'Espagne nous entraînerait jusquen Russie, sans développer à nouveau les doctrines familières des maîtres qui ont fait une place à l'inspiration populaire dans leurs cornpositions^— Felipe Pedrell^ Vincent d'Indy^ Grieg^ Balakirev, Rimski-Korsakov et tant d'autres^ — constatons simplement l'intérêt d'une esthétique qui cherche ses raisons d'être dans l'âme même des peuples et qui sait en extraire un peu de ce que les siècles passés y ont accumulé de richesses. Dans les recueils dont nous donnons diaprés la nomenclature^ le compositeur trouvera les éléments d'un coloris sincère^ Vécho fidèle de la langue musicale, qui est vraiment celle du peuple^ où se passe V action de V oeuvre qu'il écrit, drame lyrique ou symphonie. Il s'est rencontré déjà un musicien de génie pour le comprendre et pour le dire^ c'est Robert Schumann, « Écoutez avec attention les chansons nationales^ c'est une mine inépuisable^ oii l'on trouve les plus belles mélodies^ qui vous donnent une idée du caractère des différents peuples. » (Conseils aux jeunes musiciens, Irad. par Fr. Liszt,)
Disons tout de suite que, sans donner absolument à notre travail le caractère d'une bibliographie critique, nous avons cherché à nous en rapprocher en éliminant un certain nombre de recueils anciens, qui sont assez difficiles à trouver en librairie, et qucy d'autre part^ des publications nouvelles remplacent sans désavantage. En oulre^ nous avons pris la liberté de joindre à divers recueils des notes critiques, qui nous sont personnelles.
Nous devons à MM, Lambertini^ Johannès Wolf Liborio Sacchetti, Ilmari Krohn, Karl Valentin, Malm^ Kiriak et A. Moffat, de précieux renseignements dans leur compétence spéciale de bibliographes et de musiciens. M. Kont nous a permis défaire appel à sa connaissance de la littérature et du folk-lore hongrois : nous eussions été sans lui très dépourvu.
Malgré tout^ cette bibliographie nest encore qu'une esquisse : nous la reprendrons quelque jour pour en élargir les bases et fouiller plus profondément les détails.
de la
Chanson populaire en Europe
Le litre même d*esqinsse, appliqué à ces quelques recherches sur la bibliographie de la chanson populaire en Europe, est encore trop vaste, car nous n'avons tenu compte que des livres proprement dits et nous n'avons pas fait entrer en ligne des articles très intéressants de périodiques, — journaux de voyages comme le Tour cfu Me nie, revues de folk-lore, telle la Revue des Traditions populaires^ publications de caractère musicologique, par exemple les Sammelbande der Internationalen Musikgesellschafty — dans lesquels le chercheur pourra trouver souvent de précieux exemples notés de mélodies populaires.
Prévenons encore le lecteur d'une seconde restriction, que nous avons apportée dans le choix des matériaux de cet article. Nous n'avons admis que les recueils de textes, et non les études qui ont été faites sur la question. Il y a dans les diverses littératures des travaux critiques fort intéressants concernant l'art musical populaire : nous ne les mentionnons point ici.
Bref, notre but est de donner l'indication bibliographique des principaux recueils de chansons populaires en Europe, en laissant de côté la France, pour laquelle semblable travail vient d'être fait par M. Tiersot (i).
Pourquoi cette limitation ? Parce que, croyons-nous, la chanson populaire présente dans les pays d'Europe, sauf peut-être en quelques contrées éloignées à Test du continent, ce caractère distinctif, quelle ne revêt nulle part ailleurs, de ne pas constituer à elle seule toute la civilisation musicale. Il y a, dans les pays que nous allons énumérer, coexistence d'une musique populaire et d'une musique développée dans un sens technique : c'est à ce point de vue que nous avons dessein de restreindre nos investigations bibliographiques. Une telle remarque, banale en soi, est précieuse pourtant, car elle nous permet de répondre à une difficulté assez grave : certains critiques ont poussé le dilettantismedans Targumentation jusqu'à nier Texistence réelle de la chanson populaire, faute d'en trouver une définition, qui la distingue avec quelque netteté de la musique, telle que le grand public et les artistes la conçoivent. Alors nous répondrons en objectant que les chants populaires se retrouvent avec les mêmes caractères chez des
(i) Revue Musicale^ n*» du 15 décembre 1904.
peuples, tels les Orientaux, qui n'ont à aucun degré le sentiment de la musique écrite selon les règles de Tart. L'origine artistique de la chanson populaire nous semble encore douteuse chez les peuples attardés aux premières étapes de la civilisation. Est-elle mieux assurée chez les nations policées de l'Occident > Nous ne le croyons point. Sa réalité est donc possible, et aucun scrupule ne nous arrête pour parler de la chanson populaire en Europe.
Mais une autre difficulté surgit au seuil de cette étude. Sur quelles bases classer nos documents ?
La classification qui, la première, se présente à Tesprit, consisterait à ranger nos recueils en conformité avec les divisions de la géographie politique : ainsi on aurait les chants populaires de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Russie, etc. Mais il semble qu'il y aurait quelque brutalité à procéder de la sorte: peut-on, sans avertir le lecteur, ranger sous une même rubrique les chants du pays de Galles et ceux de 1 Ecosse > La Corse, qui est à bien des poinis de vue une île italienne, est depuis plus d'un siècle politiquement française. Classeronsnous à l'Allemagne, à la Russie ou à TAutriche, un recueil de chansons polonaises > Voilà bien des difficultés pour adopter une classification qui aurait comme base les divisions politiques du continent. Cette solution serait commode, mais peu scientifique.
Prendrons-nous comme point de départ la distinction des races humaines >C*est un mot bien gros, et nous ne croyons point que la chanson populaire réponde aux groupements entre lesquels les anthropologistes partagent l'humanité.
Quand il s'agit de classer les races, on a en vue les caractères somatiques des individus, et par là il faut entendre la couleur de la peau, la nature des cheveux, la taille, la forme de la tète et du nez : la race est une chose toute physique; la civilisation, dont la musique est une manifestation, dépend, comme la langue, d'événements historiques. Il n'est point nécessaire qu'il y ait coïncidence entre le domaine d'une race et celui de la langue qu'elle parle, de la civilisation qu'elle a produite. Ainsi les Gaulois ont reçu une civilisation toute romaine après la conquête; ainsi, à une époque plus proche de nous, l'influence turque a recouvert en Asie Mineure le génie grec, kurde ou arménien. Et puis, l'accord est loin de régner entre les savants, non seulement en ce qui concerne le nombre de ces groupements humains, mais encore en ce qui concerne la nature même de ces groupements. En effet, il est bien rare dans la réalité, a remarqué M. Deniker (i), de tomber sur un individu représentant le typede l'unité somatologique à laquelle il appartient, et ordinairement, plus les peuples sont civilisés, plus ils sont mélangés entre eux dans certaines limites territoriales. Il ne semble point que les distinctions de l'anthropologie répondent à celles de la musicologie comparée : il nous faut donc trouver un autre critérium.
Nous croyons qu'il y a des affinités plus grandes entre la langue parlée et la langue chantée. C'est une grave affirmation, qu'il n'entre point dans notre esprit de développer ici.
Après avoir remarqué que toutes deux sont autant de manifestations de la vie psychique des peuples, contentons-nous d'accepter comme un cadre commode de classement les résultats reçus en grammaire comparée. Nous diviserons les chants populaires sur les données de cette science : il y a des coïncidences frappantes qui recevront ainsi une explication rationnelle.
Une telle classification sera d'abord exacte pour la poésie des mélodies populaires; nous pensons qu'elle ne le sera pas moins pour la musique elle-même.
(i) Deniker (J.}, Les races et les feu fies de la terre. Paris, 1900.
Il conviendra donc de distinguer en piemière ligne les chansons populaires grecques, néo-latines, celtiques, germaniques, slaves et arméniennes. Chacune de ces rubriques aura ses subdivisions. Â la suite, nous indiquerons, comme complément, un certain nombre de recueils qui, bien que ne rentrant pas dans les limites indo-européennes, ont trop d'intérêt pour n'être point cités.
Enfin, nous répétons que nous ne présentons ici que les grandes lignes d'une bibliographie générale de la question : c'est un cadre qui reste indéfiniment ouvert.